‹ Mademoiselle MignonChapitre 15 sur 32 · LA FLEUR D'ORANGER DE MADEMOISELLE AGATHE · texte numérisé non relu

LA FLEUR D'ORANGER DE MADEMOISELLE AGATHE

La chambre du lieutenant Rabagnol passait à juste titre pour l'une des plus luxueuses de tout Huningue, et rivalisait même avec celles de l'hôtel du Corbeau renommées pour la coquetterie de leur aménagement. L'art tenait une grande place dans cette chambre ; il y avait , appendues au mur, quatre lithographies coloriées , empreintes du plus pur patriotisme , qui étaient légendaires dans les villages environnants. L'une d'elles représentait un grenadier de la vieille garde faisant s'agenouiller son fils au pied de la colonne , et y déposant lui-même une couronne , tandis que de l'autre main il essuyait une larme ; il y avait aussi

la Veille d'Austerlitz, a La garde meurt et ne se rend pas » et enfin la « Bravoure d'un officier français », où un lieutenant d'infanterie, en couleurs fines , arrache à l'armée d'Abdel-Kader une jeune prisonnière en robe carmin et en gants paille, qui n'est autre que la fille de son général. Un cinquième cadre , d'un caractère plus intime et moins national , appelait aussi l'attention : c'était un étrange travail : fleurs fantastiques de soie multicolore , émergeant d'une corbeille en tapisserie , le tout broché sur un fond de satin blanc par la demoiselle de la maison , pour une distribution des prix de l'an 1832. Dans l'entre-deux des fenêtres , il y avait une commode. Sur cette commode, deux vases de fleurs artificielles et une pendule à troubadour de zinc doré. Tous les luxes. Le troubadour n'était pas seul à représenter la sculpture ; il y avait aussi sur le haut du secrétaire un de ces bonshommes en plâtre , moines ou saint-simoniens , à tête indépendante qui s'agite d'arrière en avant au moindre choc.

Mais , ce jour-là , aucune de ces richesses artistiques n'avait le don d'accaparer l'attention de Rabagnol , qui se promenait mélancoliquement de long en large , la tète dans la main , profondément absorbé dans un travail inusité de réflexions. Rabagnol avait des papillons noirs. Dans sa promenade , il faisait de fréquentes stations devant

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un autre ornement qui , seul , pouvait l'arracher à sa rêverie. C'était une couronne de fleurs d'oranger sur un socle de velours bleu , précieusement enfermée sous un globe. Quelles pensées , quelles impressions éveillait dans l'esprit de Rabagnol ce chaste emblème? nous ne le savons pas ; toujours est-il" qu'il restait là à le contempler, s'en éloignait, y revenait, et lorsqu'il le quittait, haussait l'épaule et faisait claquer sa langue , ce qui était un signe évident d'impatience ou de mauvaise humeur.

Las enfin de ses perambulations , il avisa sur le guéridon une bouteille qui trônait au milieu d'un plateau de laque rouge entre quelques verres , la prit et , d'un œil moins sévère , examina à la lumière l'émeraude liquide qu'elle contenait. Puis , comme s'il eût pris un parti violent , il la déposa rageusement sur le guéridon , en disant :

— Canaille!...

Et il alla s'enfoncer , boudeur et grommelant , dans son fauteuil.

A ce moment , la porte s'entr'ouvrit , et dans l'entrebâillement apparut la tête joyeuse , rubiconde et « bien en poinct » du lieutenant Biffin.

— Eh bien ! on l'étouffé donc tout seul ce joli petit perroquet? demanda le nouvel arrivant.

— On n'étouffe rien du tout , grogna Rabagnol. Quelle heure est-il ?

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— Absinthe moins cinq!...

— Absinthe! absinthe!... Il n'y a plus d'absinthe!... Je lui ai consigné l'entrée de mon tube!

Biffin demeura confondu , sans voix , dans la pose effarée d'une statue de la Stupéfaction.

— Plus d'absinthe !. . murmura-t-il douloureusement un instant après. Ah ça ! tu ne m'as donc pas appelé?...

— Non !

— Tiens, je croyais... en regardant ma montre tout à l'heure, je me disais : Rabagnol m'appelle ; j'accours au galop pour ne pas te faire attendre , et voilà que tu ne m'appelais pas! C'est drôle, ces illusions!,.. Et, commeçà... plus d'absinthe?...

— Non ! jamais d'absinthe!

— Tiens ! pourquoi? Jolie fille , pourtant , bons et loyaux services , pas méchante , quand on ne la surmène pas!... Rabagnol , tu deviens bien sévère pour elle !...

— Pour l'avoir écoutée je fais des bêtises ! Si tu savais ! Je te dirai ça. Et autrement , quoi de nouveau?

— L'inspecteur général vient d'arriver , répondit Biffin en s'asseyant mélancoliquement près du guéridon. Nous avons visite de corps dans deux heures.

— Bon ! la corvée qui commence ! Sale métier ! Tiens , si tu savais comme j'en ai plein le dos de

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tes inspections , et du service , et des manœuvres, et des théories , et de tout le tra la la !... Est-ce que tu l'as vu , le général ?

— J'étais de service avec le peloton pour le recevoir ; j'ai déjà pas mal causé avec lui, et je lui ai dit ma façon de penser 1...

— Gomment ça?

— Dis donc, Rabagnol, tu ne trouves pas que, dans des cas comme celui-ci, il ne faut pas rompre trop brusquement avec ses habitudes?... Sais-tu ce qu'il en peut résulter?... On tombe malade , on est obligé d'entrer à l'hôpital , et qui est-ce qui est porté pour capitaine à l'inspection? Ce n'est ni Rabagnol ni Biffin !...

— Tu crois?... C'est que c'est vrai pourtant , que j'ai l'estomac délabré!... Mais je n'ai qu'une parole, moi! J'ai juré que je ne boirais plus d'absinthe , je n'en bois plus ! Je suis payé pour n'en plus boire!... Qu'est-ce que tu as dit au général?

— Je te raconterai ça... Mais vois un peu comme tu es exagéré en tout! Je te demande si une pauvre petite verrée peut faire du mal !... Ma foi, bonsoir ; moi , je vais chercher mon perroquet au café ! Je ne peux pas m'en passer ! C'est un vœu de ma mère!...

— Le fait est que depuis ce matin que j'ai pris cette résolution , je sens que je vieillis.

— C'est donc ça!... En entrant je me disais :

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Ce n'est pas mon Rabagnol , cela !... Allons , pas de bêtise , Rabagnol!... Ce n'est pas le moment de vieillir , mon vieux et loyal camarade !... Il y en a assez , des moutards derrière nous qui jubileraient si on nous fendait l'oreille ! Rabagnol , ouvrons l'œil !... L'Inspecteur est ici !

— Le diable t'emporte ! Je sais bien que tu as raison... Mais, sacrebleu ! ma parole!...

— Ta parole ! ta parole !... Rabagnol , la parole est d'argent... mais le silence est d'or!... Tais-toi !

Tous deux adoraient du regard la bouteille verte , le flacon tentateur, et l'eau leur venait à la bouche en y songeant.

— Eh bien, écoute, reprit Rabagnol, jeté fais une concession : nous en boirons un verre si le saint-simonien fait signe que oui ; j'ai des superstitions !...

Biffin se leva et alla taper dans la main de son camarade.

— Ça y est !

Rabagnol se leva aussi et passa son bras sous celui de Biffin , et tous deux se promenèrent dans la chambre en causant.

— Alors, tu as vu l'Inspecteur et tu lui as parlé?...

— Oui , voilà : il m'a dit bonjour , et m'a reconnu ; il s'est rappelé que nous avons servi ensemble en Afrique. Pour lors, il me dit : Biffin ,

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votre inspecteur général a-t-il été dur, l'an dernier?— Lui? répondis-je , la crème des hommes, le père du soldat ! — Ah ! qu'il fait , alors vous avez tous été contents de lui ? — Oui , mon général, tous! — Eh bien , comme moi aussi j'ai l'intention de faire plaisir à tout le monde, dites-moi un peu ce qu'il a fait , j'agirai de même ! Ainsi à son arrivée , quelle a été sa première opération ?

— Sa première opération , mon général , a été de m'inviter à diner ! — Ah ! ah ! a fait le général en riant. Et après ? — Après, mon général , il m'a emmené prendre l'absinthe au café de la Comédie!

— Le général a commencé à faire son nez. — Et après? m'a-t-il demandé. — Moi j'ai dit : — Mon général , après cela nous sommes allés dîner , et je vous jure que rien n'y a manqué! — Et après?

— Eh bien, après, nous avons pris le café, le pousse- café , les liqueurs , et nous avons fumé tout le temps des cigares à cinq sous ! — Et après? — Après , mon général , il est parti , et l'inspection a été finie!... La-dessus, le général est parti d'un grand éclat de rire et m'a dit : — Eh bien, je ferai tout cela comme lui, je vous le promets,., dans huit jours!... Malin, le vieux!

En causant /ils s'étaient quitté le bras et approchés tous deux , sans se donner le mot , du secrétaire qui portait le saint-simonien.

Tout à coup le meuble faillit être renversé par

deux coups d'épaule simultanés. Le saint-simonien en perdit presque l'équilibre, et sa tête , violemment jetée d'avant en arrière et d'arrière en avant , multiplia des affirmations énergiques ; le balancier, heurtant les parois intérieures du plâtre, faisait entendre un ding-don précipité qui appela l'attention de Biffin :

— Tiens , dit-il négligemment , je crois que le saint-simonien nous fait signe!...

Avec non moins d'indifférence apparente, Rabagnol se retourna et dit :

— C'est parbleu vrai!... Alors je n'ai plus d'objections !

Et ils s'installèrent devant le guéridon , et se livrèrent avec une touchante sollicitude aux soins délicats qu'exige la confection d'un perroquet.

— Canaille!... je t'avais pourtant bien promis , dit Rabagnol à sa purée verte , en l'élevant jusqu'à ses lèvres, pour se mieux faire entendre, de ne plus te permettre de familiarités avec moi! . . . Si tu voulais seulement me jurer que tu ne le feras plus ! . . .

— A propos, demanda Biffin , quel crime a-telle donc commis?. . .

— Voilà ! . . . Hier , tu n'es pas venu ; alors je suis resté seul à causer avec cette gueuse de Pontarlier , dit-il en frappant sur la bouteille d'absinthe , et j'ai bavardé , bavardé ! . . . Bon ! voilà

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le cerveau parti en bordée , j'étais content , je chantais des amours de chansons à tue-tète , lorsque tout-à-coup, derrière la porte vitrée, j'aperçois qui?.. . Agathe!

— Notre propriétaire?. . . L'immaculée Agathe?. . .

— Elle-même!... Tu seras discret? Biffin , sois discret ! . . . C'est raide ! . . . Agathe donc était là qui écoutait des barcarolles qu'on ne trouve pas dans le recueil des cantiques de Saint-Sulpice. Tu sais , moi , quand j'ai unjiuage dans le crâne , prrr ! . . . Guzman ! . . . Inconnus, les obstacles! . . . Je vois mon Agathe qui n'était ni embellie , ni rajeunie depuis la veille , et dont la petite trogne à engelures et les dominos d'ivoire jaune s'étalaient derrière les carreaux.

Je cours à elle , j'ouvre la porte :

— Pardon, qu'elle me dit, monsieur Rabagnol, je ne savais pas vous trouver chez vous , je venais épousseter !

— Époussetez donc , mademoiselle Agathe , lui dis-je ; ça ne me gène pas; nous causerons !

Je lui prends la main galamment et l'introduis. Elle me regarde avec langueur , soupire et travaille du plumeau. Tu sais si elle est longue et maigre, avec son cou de cigogne, noir et rugueux; mais voilà : elle n'est pas de mon sexe , et moi . . . cré nom ! c'est bète , mais enfin , à travers la damnée purée qui cascadait dans mon cerveau 3 elle

me paraissait intéressante , cette vieille fille ! . . . Je la suivais des yeux , de temps à autre elle me regardait aussi , et je me disais : C'est un peu long ; c'est taillé dans une trique , mais il y a de la flamme!. . .

Bon ! voilà qu'elle époussette le globe à la couronrîe de fleurs d'oranger. Elle m'avait toujours intrigué , cette couronne.

— De qui vient-elle donc , cette fleur d'hyménée? lui demandai-je.

— C'est la mienne, répondit-elle.

— Tiens ! je vous croyais demoiselle !

— Je le suis , monsieur Rabagnol , je vous le jure ! . . . Une triste histoire , allez. . .

Alors elle me raconte qu'elle avait dû se marier.

— Un caporal d'infirmiers , dit-elle , qui m'avait séduite par sa distinction ; parce que moi , voyez-vous , monsieur Rabagnol , j'ai des instincts au-dessus de ma position ; tous les avantages qu'on voudra , s'il n'y a pas de distinction , j'y reste indifférente. Et puis il était poétique, et moi j'aime les hommes poétiques ! On le recevait dans la maison comme un fils ; on lui avait fait faire une tenue fine , et il ne se passait pas un dimanche qu'on ne lui donnât une pièce de quarante sous , trois francs , pour représenter. Enfin , api es trois mois de congé passés ainsi dans la famille, le jour des noces arriva ; j'avais une toilette en soie

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mauve , qu'on m'aurait prise pour une duchesse , et la couronne que voici. Bon ! la veille on fait un repas , il s'ivrogne et disparaît ; au matin on le cherche partout, et on finit par le trouver dans la grange avec la fille du sabotier ; alors il dit qu'il a fait des réflexions, et qu'il briserait sa carrière s'il se mariait dans son grade ; que je n'avais qu'à l'attendre jusqu'à ce qu'il soit nommé capitaine !. . Concevez-vous?. . . Mon père n'était pas content, il lui fait des reproches ; l'autre l'appelle : Vieille potion ! . . . Mon père l'appelle : Artilleur de la pièce humide. On s'a battu , et la noce a été contremandée. Moi, j'avais le cœur brisé; ma couronne , ma pauvre couronne , devenue inutile , je l'ai fait mettre sous globe , et je puis vous jurer , monsieur Rabagnol, qu'aucun souffle impur ne l'a ternie ! . . .

« Aucun souffle impur ne l'a ternie!... » Je ne sais pas où elle prend tout ce qu'elle vous dit , cette fille-là ; elle vous a des expressions qui vous font froid dans le dos ! Voilà , sur le coup , qu'il me passe un tas d'idées dans la tète , je sens que je deviens rouge , et cette satanée purée qui me faisait voir d'un trouble î Je lui dis :

— Vous avez été méconnue , vous ! . . . Vous avez quelque chose au fond de l'œil qui me dit que vous auriez rendu un homme heureux. . .

— J'ai des trésors dans l'àme! répondit-elle.

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Encore un mot incendiaire qui me frappe en plein cœur! Patatras! Je vous la prends dans mes bras et l'embrasse avec une certaine effusion. . . Je lui envoie ça entre le nez et le menton , la pauvre fille n'y a vu que du feu ! Eh bien ! tu diras tout ce que tu voudras , les opinions sont libres , mais je n'ai jamais vu une tète comme ça! Tu penses , elle ne s'était jamais vue à pareille fête! Elle me regardait d'un œil !.. . Dieu! quel œil !.. . et elle était pâle ! presque évanouie ! Et elle vous ayait des soubresauts nerveux ! Sa lèvre entr'ouverte laissait passer des soupirs à vous fendre l'âme ! . . . Il n'y avait que ces grands diables de dominos jaunes qui gâtaient un peu la physionomie. Mais , crois-moi , Biffin , il n'y a rien de tel que la passion pour vous transfigurer une femme !

Celle-ci avait pris de telles teintes de cire , que je fus effrayé de mon triomphe ; je revins de ma folie , et prenant le globe à la couronne d'oranger, je le lui mis entre les bras , en lui disant :

— Tenez , Agathe , enlevez-moi ça !.. . Ça me donne des idées !

— Quand ça vous ferait penser un peu à moi , dit-elle langoureusement, où serait le mal?. Vous n'y penserez malheureusement jamais autan t que je pense à tous !. .

On a beau dire , Biffin , ça flatte toujours , ces

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choses-là ! . . . J'allais la remercier quand mon brosseur est arrivé.

Alors , elle est partie en lançant un regard terrible à mon pauvre brosseur, qui. ne savait pas, lui.

Et elle a emporté sa couronne.

— Eh bien ! me dis-je en allant à la pension un instant après , mon vieux Rabagnol, tu l'as échappé belle!...

Et , dame ! je me félicitais , fallait voir ! Et je me promettais d'arrêter les frais , de ne plus jeter de perturbation dans ce cœur , et de ne plus ternir d'un souffle impur , comme elle dit si bien , cette chaste couronne.

Ah bien oui !.. . voilà qu'à la pension il y avait réception ; je fais honneur aux étrangers , et le soir, en rentrant , j'avais un plumet, oh! mais un plumet ! . . . premier Empire ! . .

En retirant mes bottes, je m'endors. Un instant après , je sens une main s'appuyer sur moi. J'entr'ouvreles yeux. Est-ce une vision? J'aperçois devant moi Agathe avec le bocal à la couronne sur le bras :

— Monsieur Rabagnol , dit-elle , c'est moi qui viens remettre la couronne sur la console ; sans elle , la chambre n'est pas meublée ! . . .

Je la saisis par la taille :

— Sacrebleu , Agathe ! répondis-je lentement {

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parce que j'avais la parole un peu empâtée , Agathe... ma princesse. .. tu arrives à point, toi!. . . je songeais. . . justement. . .

— A quoi , monsieur Rabagnol?. . .

— A réparer. . . les torts. . . du destin ... et de l'infirmier. . .

— Oh ! . . . méchant ! . . . fit-elle sans bouger , y pensez-vous?. . .

— Si j'y pense?... Attends voir... un petit peu voir ! . . .

— Ah ! soupira-t-elle , si vous étiez discret?. . . Et elle déposa la couronne sur la table de nuit. Bref... Tu pâlis, Biffin !...

Mais c'est le matin qu'il fallait voir un homme étonné!... Je ronflais comme une locomotive, et du diable si j'avais gardé le moindre souvenir des heures précédentes !... Tout à coup je sens des lèvres se prélasser sur mon front, je me réveille, et en relevant la tète dans un soubresaut d'étonnement , je me cogne le nez contre les dominos d'Agathe. C'était elle en effet qui était là devant moi, en peignoir d'indienne à fleurs , avec un bonnet de nuit à fond élevé, à garniture tombante à petits plis; jamais on n'a rien vu de pareil. Elle tenait encore la couronne sur le bras.

— Achille, me dit-elle en me tendant son globe, faites-moi l'amitié de le garder en souvenir de moi ! Il ne peut appartenir qu'à vous ! Promettez»?

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moi seulement de ne jamais vous en séparer !... Je vais le mettre dans votre secrétaire!...

— Et voilà, acheva Rabagnol , le tour que m'a joué l'absinthe!...

Biffin alla lui prendre les mains et le regarda d'un air douloureux et contrit :

— Mon brave et loyal camarade , dit-il , aller cueillir cette fleur sur une pareille redoute montre un mépris du danger dont bien peu , parmi les braves, seraient capables. Je comprends ta douleur, et ta rancune contre le perroquet , cause de ton malheur. Pour oublier, mon vieux , nous allons en étouffer un autre !...

Rabagnol fut décoré quelques mois après.

— Tu vois bien , lui dit Biffin , que la valeur trouve toujours sa récompense!...

Hier, j'étais monté sur l'impériale de l'omnibus qui va à Charenton.

En passant dans la rue de Rivoli , la voiture s'arrêta pour prendre des voyageurs, à hauteur de la caserne Napoléon.

Assis sur le trottoir du marché aux fleurs qui se tient derrière l'Hôtel de Ville, ou groupés devant la porte de la caserne , se trouvaient une cinquantaine de malheureux , hommes et femmes dépenaillés, à visages amaigris, affamés.

Ils attendaient l'heure de la distribution de la soupe que chaque régiment prélève sur son ordinaire pour soulager quelques misères.

Près de moi , sur l'impériale, était un ouvrier d'une quarantaine d'années, noirci par la limaille de fer, portant un sac d'outils et des pièces forgées. Bonne figure, cordiale et ouverte : moustaches et mouche , cheveux ras ; à ne s'y pas tromper, c'était un ancien militaire.

— Hum! dit-il en grognant, regardez-moi ça, monsieur ! des hommes dans la force de l'âge qui n'ont pas de honte de venir mendier la soupe du soldat!... Il y a là-dedans bien des serpents qu'on réchauffe et qui n'attendent que le moment pour mordre la main qui les a secourus !

— Auriez-vous été victime de votre bienfaisance? demandai-je.

— Allez-vous loin avec l'omnibus? Moi, je vais jusqu'à Charenton ; si vous étiez venu jusquelà, je vous aurais raconté une histoire qui n'est pas gaie!...

Moi aussi, j'allais à Charenton. Je priai mon voisin de me raconter son histoire, et la voici.

— Monsieur, me dit-il , cela se passait le 24 juin 1848. La journée avait été rude. J'étais sergent au ***e de ligne. Nous avions repris le Pan-

théon aux insurgés dans l'après-midi, et cela nous avait coûté cher. Le régiment , immédiatement après l'affaire , fut envoyé dans l'île Saint-Louis pour enlever les barricades qui s'élevaient comme des trucs dans les féeries. Comme nous avions beaucoup de morts, on laissa en arrière deux compagnies, dont était la mienne, pour les ramasser et les mettre dans les fourgons.

Quand la besogne fut faite, nous partons pour rejoindre le régiment. Mais il n'était plus dans l'île. Il avait pris les barricades , et la mobile les gardait.

On nous dit qu'on avait envoyé nos bataillons bivouaquer sur le boulevard, et se reposer un peu. Je vous assure qu'on l'avait bien gagné.

Nos deux compagnies se mettent donc en route pour rejoindre.

Il y avait de pauvres diables tellement harassés qu'ils profitaient de la moindre halte pour se coucher par terre, et ils s'endormaient comme des bûches.

Je reçus l'ordre de les réveiller et de les ramener : j'en ramassai comme cela quatre, et nous voilà en marche. Mes quatre malheureux cheminaient en dormant et battaient le pavé comme des hommes ivres.

Les compagnies étaient bien loin déjà.

Elles avaient pris par le pont Marie. J'ai appris

cela après. Elles croyaient le chemin libre : plusieurs autres corps étaient passés par là une heure auparavant. Mais en une heure, on fait bien des choses avec des pavés et des voitures. Sur le milieu du pont, il y avait une barricade ; puis une autre , formidable , faite de voitures et de pierres, de haquets et de monceaux dépavés, à l'entrée de la rue des Nonnains-d'Hyères et sur le quai des Ormes. Aussitôt qu'ils avaient entendu venir de la troupe, les insurgés avaient garni les barricades. Les deux compagnies se disposaient à attaquer, mais elles étaient si peu nombreuses qu'elles n'avaient aucune chance de réussir. Alors les officiers crient aux insurgés : — Ne tirez pas, nous ne tirerons pas ! — Je ne sais si les insurgés ne se sentaient pas non plus en force ; toujours est-il qu'ils répondirent : — Passez !

Et les compagnies passèrent sans qu'on leur fît résistance et purent retrouver le régiment.

Je pris donc le même chemin , sur l'indication de gardes nationaux qui m'assuraient que les barricades n'étaient pas gardées. Il était à peu près onze heures du soir.

Je passai sans obstacle la barricade du milieu du pont.

Mais quand je l'eus traversée, comme j'arrivais sur le quai, une centaine d'insurgés se ruèrent sur nous comme un troupeau de bètes fauves. Mes

pauvres hommes, engourdis, se laissèrent enlever comme des moutons. On en tua deux; on garrotta les deux autres.

Un grand gaillard , noir de poudre , décharné, les mains ensanglantées, se jeta sur moi.

— Tes armes! mecria-t-il.

Je lui lançai un coup de baïonnette qui lui traversa le nez. Il poussa un cri et me tira un coup de fusil qui ne m'atteignit pas. Je fus immédiatemenf enveloppé, garotté, et on m'entraîna avec les deux autres.

On nous mena derrière la barricade de la rue des Nonnains-d'Hyères, au rez-de-chaussée d'une maison occupée par les insurgés.

Ah! je vous assure , monsieur, que ce n'était pas une société rassurante ! Je n'ai pas plus froid aux yeux qu'un autre , mais quand j'entrai làdedans, je me dis : —Mon vieux, c'est fini de rire cette fois ! Il y avait dans l'espèce d'atelier dont ils avaient fait un corps de garde, une trentaine de tètes!... Dieu vous préserve de jamais les rencontrer sur votre chemin! Il y en avait d'ivres ; d'autres, blessés, avaient autour de la tète des ban-

deaux sanglants ; tous avaient l'air de carnassiers attendant la proie , ayant faim de chair vive , soif de sang. Parmi eux, des femmes , plus féroces encore que les hommes , poussaient des cris de rage ; exaspérées , blasphémant , racontant des exploits de meurtre, et se promettant de nouvelles aubaines de carnage.

— En voilà, des bouchers de Cavaignac ! dirent les hommes qui nous jetèrent au milieu de cette bande affamée de chair de soldat.

Si vous les aviez vus se précipiter sur nous ! Les femmes avec des rugissements !... En moins d'une seconde , mes deux pauvres camarades étaient tombés , percés de plus de coups qu'il n'en aurait fallu pour tuer cent hommes.

Quand on arriva à moi pour me faire subir le même sort, l'homme que j'avais blessé se jeta audevant de moi :

— Pas celui-là ! s'écria-t-il ; il est à moi et je le garde!... Ce serait trop vite fait comme cela!

On s'éloigna pour lui laisser la liberté d'accommoder sa chasse à son goût. Et tous ces gens-là riaient et avaient l'air de dire : Ça va être drôle !...

Il me poussa par terre, le long du mur, pieds et mains garrottés. Et il se mit à me regarder, comme un homme qui n'a pas mangé depuis trois jours regarde un poulet chez le rôtisseur. Il s'était mis un mouchoir en travers de la figure, sur le nez blessé.

Il faisait parfois une grimace horrible, et poussait un cri que lui arrachait la douleur.

— Ah ! ah !... disait-il alors , en montrant ses dents de chacal ; on va donc en manger un peu du piou!...

On aurait dit l'Ogre devant le Petit-Poucet.

Il avait retiré une baïonnette d'un fusil et m'en donnait des coups dans les jambes et dans les bras , mais pas profonds , pour faire durer le plaisir plus longtemps.

Près de moi .dans le coin de la salle , était une petite fille accroupie qui faisait des cartouches. Pauvre enfant ! Elle était maigre, pâle, noire; ses pauvres petites mains , ses bras, ses jambes ne laissaient voir que leurs os. Avec cela une figure charmante : des yeux si grands , si tristes ! De temps en temps , elle me regardait , et elle avait envie de pleurer; mais elle se retenait de peur que sa pitié ne lui attirât des coups.

J'étais déjà criblé de légères blessures , et je souffrais comme un damné. Il se tramait sans doute entre mon bourreau et ses compagnons quelque projet de nouvelle torture , car on riait

férocement en me regardant. C'était sans doute le dénouement qu'on mijotait en famille , et on le voulait ingénieux.

Comme l'homme avait le dos tourné , la petite me poussa avec le pied , en me faisant un signe , une écuelle pleine d'eau. Je me laissai tomber de côté comme si je me trouvais mal , et je lappai le plus que je pus de cette eau bienfaisante.

Le bourreau s'en aperçut ; il accourut et lança de toutes ses forces un coup de pied dans le dos de l'enfant , dont la tète alla frapper le mur.

— Ah ! charogne, s'écria-t-il , je t'en f.... de la pitié pour ces assassins !

La pauvre petite se releva et pleura silencieusement. Et elle continua à faire ses cartouches.

Au moment où j'allais sans doute dire bonsoir à la compagnie , car je voyais le bourreau s'avancer un couteau à la main , on entendit une décharge , et des insurgés accoururent aflarés.

— Flambés!... s'écrièrent-ils; devant, derrière, ils sont là; nous sommes cernés !...

En un clin d'oeil la panique vida la salle. Par une fenêtre ouverte dans le fond tous s'évadèrent.

Seule la petite fille resta avec moi. Elle coupa les liens de mes bras et me tendit son couteau.

— Emmenez-moi , me supplia-t-elle. Livrezmoi ! on me fusillera , ça m'est égal ; j'aime mieux ça que de rentrer avec mon père!...

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