LOI
Je pris l'enfant par la main , et , troué de coups comme une poêle à marrons , par un effort surhumain je me traînai jusque dans la rue , où je pus enfin me mêler à un régiment qui venait de franchir la barricade.
J'emmenai la petite avec moi à la caserne et je racontai l'histoire. Il s'agissait de la retirer des griffes de monsieur son père, qui pour sûr l'aurait tuée.
Ma mère était seule au pays , nous avions un peu de bien ; une bouche de plus , n'est-ce pas, monsieur , ça ne coûte pas cher à la campagne ; alors tous mes camarades les sous-officiers firent une collecte , les officiers s'en mêlèrent , et quelques jours après je partis pour le pays avec l'enfant , et je la laissai entre les mains de la vieille mère , qui se mit à l'aimer comme si elle eût été sa fille.
Un mois après , j'étais de garde de police à la caserne.
Je regardais ce troupeau de malheureux qui venaient tous les soirs, comme ceux que nous voyions tout à l'heure , manger la soupe chez nous.
Parmi eux , il y en avait un , — oh ! monsieur, quel squelette ! il ne tenait pas debout ; hâve , décharné , hideux ! Un pantalon dont les jambes étaient parties laissait voir des tibias à peine recouverts de peau , se perdant dans des soupçons de bottes ; un bourgeron déchiré montrait sa poitrine nue; comme signe particulier , il avait une profonde échancrure sur le milieu du nez.
Vous comprenez , monsieur , qu'il "m'avait suffi du temps que j'avais passé face à face avec l'homme de la barricade des Nonnains-d'Hyères , pour me rappeler sa figure toute ma vie. D'ailleurs , il portait mon cachet ; je l'avais bien marqué pour toujours avec ma baïonnette.
Les camarades disaient : — En voilà un marque-mal ! — Ou bien , en faisant allusion à la maigreur de ses jambes : — lia mis ses asperges en bottes ! — En voilà un dont les marchands de pommes de terre frites ne donneraient pas deux sous pour sa graisse !... Et. autres bêtises : vous savez, Monsieur , le soldat aime le mot pour rire.
Moi , il me faisait grand'pitié. Et quoique j'eusse de bonnes raisons pour vouloir lui payer le quart d'heure qu'il m'avait fait passer , il était si malheureux que j'en oubliais ma vengeance.
Il y avait quelque chose de plus grave : des officiers , le voyant , disaient :
— Où diable a-t-il attrapé cette blessure qui est encore fraîche? Voilà qui est louche !.. ce doit être un barricadier !
Vous savez, monsieur, à cette époque, il ne faisait pas bon qu'on vous reconnût pour avoir remué les pavés. Si on avait su , son affaire était claire.
— Mon Dieu , mon lieutenant , disais-je alors , c'est un homme qui meurt de faim, voilà tout. Vous savez , mon lieutenant , un homme dans cet état , ça a bientôt fait de ressembler à un insurgé !...
Enfin, on le laissa venir tous les jours sans l'inquiéter.
Moi , j'y veillais. Tous les jours je faisais en sorte de me trouver là pour voir si Marque-mal avait sa soupe. C'est ainsi que les camarades l'appelaient. J'avais des idées sur lui. Parfois je me disais : — Il faut qu'il reprenne; quand il sera redevenu un homme comme les autres, j'irai à lui et je lui rappellerai notre première rencontre; alors , je lui dirai: — A présent il faudrait voir à régler nos comptes , tête à tête comme de braves gens ! et je lui flanquerai une jolie tripotée, ou bien je la recevrai. Sans rancune. D'autres fois, je pensais à la petite : Qui sait? me disais-je , peut-être que cette brute souffre de la perte de son enfant : peut-être
qu'il a suffi qu'il ne l'ait plus pour sentir s'éveiller en lui le sentiment de la paternité. Si , quelquefois , la misère , le chagrin allaient avoir transformé cet homme !... Faudra voir !...
Il vint ainsi tous les jours pendant longtemps. Et il avait vraiment repris ses forces.
Les camarades le faisaient jaser. Un jour , il dit à l'un d'eux qui lui avait payé un litre :
— J'ai pas de chance !... J'avais une fille qui était jolie à s'en faire dix mille livres de rente !... Des yeux à faire pousser des louis comme des champignons sur le carreau de la maison!... Je l'ai perdue !... Elle aurait connu un riche et fait mon bonheur!... Après tout , faut peut-être pas se monter le coup... les moucherons .c'est tous ingrats!...
Ma foi , monsieur , je fus écœuré, et ma colère me reprit de plus belle. J'en revins à mes idées de tripotée ; il me fallait bien ma petite satisfaction, à moi!
■ Un soir , après la soupe , je le suivis de loin jusqu'au chemin de ronde des fortifications.
Quand je le rejoignis , je lui dis :
— Attendez donc un peu , j'ai à causer avec vous !...
Il me reconnut tout de suite pour son fournisseur habituel de soupe. Cependant il me regarda d'un air défiant.
— Dé quoi qu'il y a pour votre service , sergent ? me demanda-t-il avec son accent traînant.
— Vous souvenez-vous du 24 juin et de la barricade de la rue des Nonnains-d'Hyères ?...
Il recula d'un pas en me regardant fixement. Tout à coup la mémoire lui revint et je le vis mettre la main dans sa poche.
Et , avec un rugissement , il bondit sur moi et me donna un coup de couteau qui me traversa le bras.
— Tiens , s'écria-t-il , voilà pour ton coup de baïonnette , boucher de Cavaignac !...
Et il se mit à fuir.
Mais il fut arrêté , et , ma foi , je ne pus rien faire pour lui. Il est aux galères.
Sa fille n'en a jamais rien su. Elle est devenue une belle fille , forte et bonne. Ma mère l'a mariée dans le pays.
Vous voyez bien , monsieur , conclut l'ouvrier , que j'ai mes raisons pour dire que parmi tous ces malheureux qui viennent manger la soupe du soldat , il n'est pas impossible d'en trouver qui, un jour de guerre dans la rue , lui payeraient , de derrière les barricades , sa soupe à coups de fusil !
Le jour même où , sortant de Saint-Cyr, le sous-lieutenant Raymond de Télève arriva à Lunéville au 118e régiment de chasseurs, c'est-à-dire le Ier janvier 18. . , le général offrait un bal aux officiers de la division.
Raymond ne manqua pas cette occasion de revêtir pour la première fois son déguisement de grande tenue et de se livrer , en compagnie de beaucoup de gens doués de raison, à une gymnastique épileptique , connue dans le monde sous le nom de : plaisir de la danse.
En raison de quoi il fut immédiatement coté
par toutes les mères de filles à marier qui donnent à danser, pour un jeune homme dont le métier est de se rendre dans les salons et d'y agiter les jambes follement suivant des ordonnances bizarres adoptées par l'usage. Et comme , même parmi les jeunes , les gymnasiarques de cette sorte se font de plus en plus rares , il fut , séance tenante , déclaré un garçon charmant , un parfait gentilhomme qui irait loin et dont il était juste de surveiller et d'aider l'avenir.
Parmi les dames qui voulaient bien témoigner cet intérêt au galant danseur , il n'y avait pas que de vénérables auteurs de demoiselles nubiles , tendant l'hameçon et ne considérant la chorégraphie que comme un exercice préparatoire à celui beaucoup plus sérieux de l'hyménée. Il y avait aussi de jeunes et jolies femmes qui se plaisaient au bras d'un joli garçon de vingt-deux ans , à l'œil hardi , et dont la conversation essentiellement civilisée , annonçait cette excellente éducation parisienne grâce à laquelle on a si vite et si résolument abdiqué les timidités et les innocences du jeune âge.
Disons bien vite, à la décharge de ces dames, que leurs maris étaient tous très-décorés et munis de hauts grades. Honneurs et rhumatismes, gloire et calvitie ! Telle était leur devise , à ces glorieux plumets.
Une de ces jolies mal mariées , surtout , s'était
montrée d'une grande amabilité pour Raymond. Une délicieuse brune au teint chaud , à la luxuriante chevelure; carnation jeune, florissante, lèvre taillée dans une fleur de grenadier , et de ces yeux qui ont des lueurs d'éclairs et dont le regard vous enveloppe , vous caresse , vous réchauffe et finit par vous brûler comme un incendie.
Notre sous-lieutenant avait déjà dansé plusieurs fois avec elle et en était tout troublé. Appuyé à la porte , il la suivait des yeux dans les tourbillonnements de la valse et ne se lassait d'admirer cette souplesse féline et cette ardeur , ce beau corps aux contours alléchants , aux mouvements onduleux , qui , emporté dans les ondes rapides de la danse , laissait sur son passage , dans l'air parcouru , un parfum pénétrant déjeune femme , sain , capiteux, enivrant.
Comme il était ainsi absorbé dans une rêverie qui écartait peut-être les voiles intimes de la pudeur la plus élémentaire , la danse avait cessé et la jolie brune avait regagné sa place ; une grosse main s'appuya sur son épaule et une également grosse voix dit :
— Eh bien , jeune homme , vous vous en donnez?.. .
Il se retourna et aperçut un chef d'escadron , petit , trapu , à cou apoplectique , et tellement serré à la taille , que sa figure arborait audacieuse-
ment les teintes révolutionnaires d'un bonnet phrygien.
— Oui , mon commandant , répondit-il , je m'amuse beaucoup !
— C'est de votre âge !.. . quand j'avais vingt ans , saperlipopette ! je. . . soufflais du vitriol ! . . .
— Je pourrais encore , si je voulais , pincer mon pas de zéphir , monsieur ! . . . ajouta le commandant en roulant des yeux furibonds comme si Raymond lui eût dit : aujourd'hui , c'est bien fini de rire !
Cependant il se calma et ajouta :
— Mais il faut bien laisser leur tour aux jeunes ! Quoique les jeunes , aujourd'hui. . . ce soient nous autres encore ! . . . Tenez , je parie que je vous enterre, et en moins de deux heures , au Champagne , à l'absinthe , à ce que vous voudrez !
— Vous auriez bon marché de moi , mon commandant , répondit Raymond : je ne bois que de l'eau ! . . .
— Ah! fit le commandant.
Et il regarda le sous-lieutenant avec l'intérêt qu'on attache à l'examen d'un phénomène , non toutefois sans une nuance assez accusée de mépris.
— Et... reprit-il après quelques instants de silence , comment trouvez-vous nos danseuses ce soir?
w? Il y en a de charmantes !
— Tenez ! fit le commandant , regardez-moi celle-là qui est assise juste sous la pendule, voyezvous?
— C ette dame qui a une toilette jaune-pâle ? . . . C'était la jolie danseuse de Raymond que désignait le commandant.
— Oui , cette espèce d'araignée ! . . .
— Comment? d'araignée? Je me trompe alors, ce n'est pas cette jolie femme , qui , au contraire , est admirablement faite , potelée. . .
— Ah! vous trouvez cela, vous?... Enfin!... c'est bien celle en jaune ! . . . A-t-elle l'air assez gauche?. . .
— Ah ! mais , s'écria Raymond , vous me bouleversez ! Gauche , cette femme , dont tous les mouvements ont une harmonie et une grâce délicieuses ! . . .
— Eh ! mon Dieu ! je veux bien moi , si vous le voulez ! Je dis : gauche , parce qu'elle est si bête ! . . . pas un mot à dire ; elle reste là comme une oie, sans trouver la queue d'une phrase à vous répondre , quand vous lui parlez !
— Pour cela , je m'inscris en faux ! . . . J'ai eu l'honneur de danser avec elle deux ou trois fois et elle a au contraire une conversation très-fine, et trèsspirituelle ; elle manie adorablement la raillerie et a des aperçus d'une délicatesse inouïe ! . . . Décidément , commandant , nous ne parlons pas de la même femme. . .
— Mais si, mais si. Enfin vous avouerez bien qu'elle est fagotée en dépit du sens commun ! . . . Voyez-moi un peu cette couleur de toilette. . . et puis , cette coupe provinciale de robe ! . . . Quelle dégaine , bon Dieu ! . . .
— La couleur au contraire est parfaitement appropriée à une brune ; la coupe de cette robe est toute parisienne: j'arrive de Paris et suis au courant des dernières modes. Maintenant , mon commandant , je suis désolé de vous contredire , mais je soutiens qu'il est impossible de porter cette toilette avec plus de grâce , d'aisance de grande dame , et de parfaite distinction !. . .
— Ah? ah?... fit alors le commandant qui ébaucha un sourire malin sous sa forte moustache , vous la trouvez jolie?
— Adorable !
— Spirituelle?. . .
— Mais oui !. . .
— Et bien habillée?. . .
— Parfaitement ! . . .
Le commandant partit d'un immense éclat de rire , et s'écria :
— Je le crois parbleu bien ! Vous n'êtes pas difficile, vous, mon gaillard ! . . . C'est ma femme ! Je lui en ai fourré pour quinze cents francs sur le dos!...
Raymond le regarda avec admiration.
— Eh! bien, mon commandant, recevez mes compliments bien sincères ! Vous devez faire l'envie de tous les officiers , ici , depuis les généraux jusqu'aux sous-lieutenants ?. . .
— Je m'en flatte !. . . dit le commandant , souriant avec complaisance en tirant sa mouche.
— Quand un homme, reprit Raymond , a été assez heureux pour s'assurer une pareille conquête , il doit être fier de lui-même !.. Ne voudrez-vous pas me faire l'honneur de me présenter à Madame ! . . .
— Mais certainement, je vais vous présenter!... Vous me paraissez un charmant garçon , vous ! . . . Faites-moi donc le plaisir de venir dîner demain chez moi ; nous ferons connaissance.
— Madame , dit-il en s'avançant cérémonieusement vers sa femme , permettez-moi de vous présenter M. de Télève , un nouveau sous-lieutenant du régiment ! . . . Et , mille tonnerres ! . . . je puis vous affirmer qu'il ne dit pas de mal de vous!. . . Car vous êtes pour lui la perfection des perfections!. . . Il viendra dîner demain avec nous.
Ce fut sous ces très-favorables auspices que M. Raymond de Télève fut présenté à la femme de son commandant.
La connaissance , paraît-il , marcha au train express qui convient à un jeune sous-lieutenant
de cavalerie, car, vers la fin de la soirée, Raymond ne craignait pas de dire à sa ravissante danseuse :
— Enfin , il faut bien avouer que monsieur votre mari , mon commandant très-respecté , ne représente qu'un idéal médiocre , et que des gens étrangers à l'indulgence seraient capables de le qualifier d'abominable brute. . .
— Oh!. . . Vous êtes cruel!. . . s'écria la dame en riant.
— Et, continua Raymond, que c'est à douter de la justice du ciel quand on voit au pouvoir d'un être semblable , un trésor comme vous , que se disputeraient les plus jeunes et les plus brillants , les meilleurs et les plus riches ! . . .
— Mais , mais, mais... reprit la dame en riant , je trouve mon mari... très-bien... pour un mari... Que lui voudriez-vous de plus?... Enfin , je sais bien qu'il serait plus facile d'arrêter les flots que d'empêcher un sous-lieutenant de dire un peu de mal de ses supérieurs !.. .
— Alors , souffrez que je continue ! . . . fit Raymond.
— A moins pourtant que vous ne préfériez dire du bien de moi ! . . . auquel cas je vous écouterai avec beaucoup de plaisir ! . . .
Raymond était devenu le compagnon inséparable du commandant. Il savait écouter et ne bronchait pas , lorsque ce héros racontait par le menu l'histoire de son cours à Saumur. Quand il disait :
— Démon temps, monsieur, il n'y avait qu'un officier qui pût monter le sauteur en liberté ! . . . Et j'en étais ! . . .
Il accentuait cet épique « j'en étais, » en se désignant de l'index planté sur sa poitrine.
Raymond avait l'art profond de garder son sérieux ; il poussait même la cafarderie jusqu'à ajouter :
— Cela ne m'étonne pas, commandant!
Il le fallait!
Et les chroniques de l'œil de bœuf du commandant ! . . . Car il avait eu des vices, le commandant! Et même il en avait encore, et ne s'en cachait pas ; il avait même le pire de tous : le vice raisonnant. Il professait une théorie particulière sur les fléaux de lluniformité et l'impérieuse nécessité du changement. De même qu'un azur éternel devient horriblement fastidieux et fait désirer l'orage , de
2l6 RACONTARS MILITAIRES.
même que le mets qu'on adore, servi tous les jours, devient nauséabond, etc., etc. .. Vous voyez d'ici la série de raisonnements par comparaison. De déduction en déduction , il en arrivait à prétendre que l'abâtardissement des races étafcen partie dû à l'uniformité imposée par la loi et par une morale ignorante. Aussi , pour ne pas se rendre complice de cet appauvrissement de l'humanité qui lui apparaissait fatal , inévitable, à la fin de son exposé de système, il ne dédaignait Margot ni Lisette, quoiqu'il eût un ange en sa possession.
Jugez si Raymond le contredisait ! Pour ne rien celer, il faut même avouer que, fougueux prosélyte de cette morale, il aidait de son mieux à une mise en œuvre consciencieuse des principes qu'il se donnait la mission d'inculquer — et avec quelle conviction! — à l'esprit de madame la commandante.
Or, il avait, peu de jours auparavant, jeté dans les jambes du commandant une experte demoiselle dont les préjugés auraient tenu dans un œuf de fourmi. Mademoiselle Reine, qu'on appelait aussi la Charte, à cause d'une similitude de mauvais traitements subis , était une jolie fille ; elle avait la nature et Texpérience ; résistances habiles , abandons qui affolent , une main crispée qui éloigne tandis que l'œil mi-clos appelle, un baiser surpris en une heure d'égarement, un cri d'innocence aux abois, une rougeur pudique et une fuite
vers les saules : tout cela fut savamment employé contre le folâtre commandant , dont les yeux à fleur de tète avaient de grotesques langueurs, et dont la passion contrainte menaçait de faire éclater le cerveau.
Un jour que Reine, à bout de forces, avait enfin promis de déposer les armes lelendemain, Madame la commandante dit à son mari qu'elle désirait vivement aller voir son amie, la femme du trésorier, qui était au dépôt à Toul.
— Mais comment donc ? chère amie, répondit le bouillant guerrier , tout ce qui pourra t'ètre agréable !. . . Malgré la peine que j'ai à me séparer de toi, même un jour !. . .
Il partit en se frottant les mains.
Raymond aussi se les frotta.
Ajoutons même que si l'on avait pu voir Madame , dès que son mari était sorti , on aurait reconnu que ce duo de gens qui se frottaient les mains était bel et bien un trio.
Ravissement du premier rendez-vous ! Enivrement du premier baiser pris en pays prohibé ! Irrésistible attrait du fruit défendu ! Souvenez-
vous , monsieur , du premier vsoir où il vous fut donné de l'attendre; combien les minutes vous paraissaient des siècles, alors qu'enfoui dans votre voiture , au débouché d'une rue sur les Champs- Elysées , et ayant devancé d'une heure l'instant béni , craignant d'être en retard j vos yeux cherchaient, sous le store relevé par un coin , à percer la profondeur des ténèbres pour apercevoir une forme aimée ! Rappelez-vous, madame, avec quel battement de cœur vous couriez par les petites allées des parterres, pour éviter des rencontres de fâcheux , et comme vous auriez voulu avoir des ailes ! Puis le mélange d'effroi et de désir, lorsque vous avez vu la voiture stationnaire , et, hors de la portière, la tète impatiente du triomphateur ! Effroi de quoi?
Cependant, il faut bien avouer que Madame la commandante n'était guère agitée de semblables frayeurs. Elle avait laissé son bonhomme de mari si confiant , si persuadé qu'elle allait à Toul voir son amie la femme du trésorier, que lorsqu'elle se vit en compagnie de Raymond dans le salon n° 6 de l'hôtel d'Angleterre , à Nancy , où l'excellent hôtelier Keller avait servi un déjeûner exquis, elle se figura vraie la fable racontée par Raymond pour sauvegarder la pudeur de l'honnête Mme Keller, à savoir qu'ils étaient de jeunes mariés passant Jeur lune de miel en voyage et se dirigeant à petites
journées sur le Rhin. Grâce à quoi, rien n'étonnait. Myosotis, le garçon d'hôtel, ainsi nommé à cause de l'air de tendre rêverie allemande de Mignon regrettant la patrie, qu'il prend pour servir une côtelette, Myosotis, plein d'égards et de chasteté, avait des précautions sans pareilles pour entrer changer d'assiettes. &
Et la lune de miel éclairait toujours.