LE REVEIL
Le lieutenant Machin est de semaine.
Un charmant homme que le lieutenant Machin! La loyauté même et un cœur d'or. On s'accorde à dire qu'il n'est pas l'auteur de Ruy-Blas ; qu'importe? Excellent officier; eût inventé l'exactitude si des prédécesseurs fanatiques ne lui eussent joué le mauvais tour de la trouver ; a dû , en conséquence, se contenter de prendre un brevet de perfectionnement.
Aussi , dès 3 heures du matin , se tient-il en éveil ; il faut qu'à 4 heures il soit au quartier.
Près de lui , dormant d'un sommeil d'ange , Marguerite, sa jolie compagne depuis l'arrivée dans la garnison , s'emmitouffie dans les couver-
tures ; sa ravissante petite tête , appuyée sur un bras nonchalemment replié, émerge, blanche, du fouillis de ses cheveux dénoués.
Il fait bon, à cette tiédeur, au contact de cette peau satinée ; les traits sont charmants ainsi reposés ; le demi-jour se fait ; un rayon de lumière éclaire un coin du front et de la joue , sur laquelle ses longs cils projettent une ombre douce ; la lèvre rose, au-dessus de laquelle folâtre un duvet soyeux, sourit dans le sommeil et semble butiner un baiser.
Machin regarde l'heure : — 3 heures et demie, encore un quart d'heure. Hum !. . . Eros , taisezvous ! . . .
Il avance sa lèvre sur le bel œil clos. Sa grosse moustache chatouille désagréablement la dormeuse qui , d'un mouvement brusque, se retourne, se pelotonne en porc-épic et s'enfouit dans les oreillers.
Au même moment , un pas lourd ébranle l'escalier et des coups violents sont frappés à la porte.
— Lieutenant , c'est l'heure ! . . .
C'est le fidèle Rothmeister, l'ordonnance de l'officier , qui vient le réveiller et lui faire entendre le Remember! du règlement.
Machin s'élance sur le parquet en grognant, et s'écrie :
— Ma parole d'honneur , c'est comme un fait exprès ! Maudit métier !. . .
Il fait tant de bruit que Marguerite s'éveille en sursaut et s'agite de fort mauvaise humeur :
— Ah !.. . es-tu assez désagréable ! dit-elle. Je ne suis pas de semaine, moi ! Laisse-moi dormir , pour l'amour de Dieu !
— Que veux-tu ! ma pauvre amie. . . j'ai tant de besogne ! . . . Ma parole d'honneur , je suis débordé ! . . . je suis déhordé !
Il est habillé en un clin d'oeil.
— Mon petit ange , dit-il en partant , je ferai venir mon déjeuner de la pension ; nous déjeûnerons ensemble, attends-moi. Ah! dis donc, mon fourrier va venir travailler à mon livret, dans la chambre à côté ; car cet animal est fainéant comme une couleuvre, et n'a pas eu le cœur de me le mettre à jour encore ; et voici l'inspection générale qui s'avance !
— Qu'est-ce que cela me fait?. . . objecte Marguerite.
— C'est pour te prévenir seulement. Il ne fera pas de bruit ; je mets le loquet par ici , et j'emporte la clef de cette chambre ; sois donc bien tranquille et dors bien. Au revoir , chérie ! . . .
Il arrive au quartier au moment où les trompettes mettent leur embouchure aux lèvres pour sonner le réveil.
Il va aux écuries :
— Où est mon maréchal des logis de semaine? demande-t-il à tous les échos.
Personne ne l'a vu.
Il monte à sa chambre. Le lit du maréchal dés logis est encore occupé. Un manteau déroulé enveloppe et dessine une forme humaine ; sous la couverture on voit poindre la houppe d'un bonnet de coton.
— Eh bien! voyons, maréchal des logis de Saint-Méran?. . . Le réveil n'est pas fait pour vous?. . . Il faut que ce soit moi qui vienne vous rappeler à vos devoirs?... Allons, sacrebleu ! réveillez-vous donc ! . . .
Pas de réponse. Il dort d'un fier sommeil , le maréchal des logis de Saint-Méran !
Las d'appeler , Machin secoue le lit et rejette les couvertures.
Elle ne recouvrent qu'un traversin coiffé d'un bonnet de coton. . . Horresco referens! . . . Saint- Méran a découché !
Machin va au plus vite se cacher dans une petite cour dont le mur donne'sur une rue déserte, sans factionnaire. C'est en général en franchissant ce mur que les soldats secouent l'austérité claustrale qui leur est imposée.
Il arrive au moment , heureusement choisi , où
Saint-Méran , suspendu aux tuiles , dégringole du chaperon dans la cour.
— Où est le maréchal des logis de semaine? crie Machin.
— Présent , mon lieutenant i répond Saint- Méran, la main à hauteur de la visière du képi, la paume en dehors. Rien de nouveau ! . . .
— Malheureux jeune homme! fait Machin en regardant son maréchal des logis avec une expression plus douloureuse encore que courroucée; vous n'avez donc jamais songé à la lourde responsabilité qui pèse sur vous et sur moi?... Ah! ah! ah!... vous êtes un fricoteur!. . . et vous voulez fricoier même étant de semaine!. . . Savez-vous bien à quelles terribles conséquences vous vous exposez ? . . . Vous ne songez donc jamais à votre malheureuse famille, avant de vous livrer à de pareils débordements?. . .
— Mon lieutenant , répond Saint-Méran d'un air tragique , j'échapperai à l'échafaud par le suicide!. . .
— Et vous gouaillez , encore ! . . . Vous aurez quatre jours de salle de police , et vous êtes sur de vos quinze jours de prison au rapport !
— Allons , mon lieutenant , voyons ! . . . Vous n'êtes pas méchant, ne me faites pas arriver de désagréments pour cela!... Vous savez bien, on n'est pas de pierre ! . . . Vous-même ! . . .
— Ne vous occupez pas de moi ! . . .
— Je suis sûr que si vous étiez enfermé , et que Mlle Marguerite... Ah! ah!... mon lieutenant!... Quand même les murs seraient garnis de tessons de bouteilles. . .
Machin sourit.
— Hum ! . . . mais , sacrebleu ! j'attendrais huit jours , j'attendrais la fin de ma semaine. . .
— Vous? mon lieutenant? pas seulement deux
jours!
Une nature comme la vôtre ! . . . Du
salpêtre ! . .
— Le fait est que j'ai été construit , je crois , avec la lave du Vésuve ! . . .
— C'est-à-dire que vous en êtes enveloppé!. . . Vous êtes un Romain retrouvé vivant dans Pompéï ! . . .
— Farceur ! . . . Vous faites de moi tout ce que vous voulez! . . Enfin, passe pour aujourd'hui!.,. Mais n'y revenez plus ! . . .
— Merci , mon lieutenant ! . . .
— Allez faire votre ronde et venez me rendre compte chez Mme Francœur, à la cantine de Tétat-major. Je vais faire préparer les cbamporeaux.
Après avoir , suivant l'usage , « tué le ver , » Machin fait sa tournée dans les écuries,
— Garde d'écurie! arrivez ici !.. .
— Voilà , mon lieutenant !
-— . Vous appelez cela une litière arrangée ,
vous
Ça fait pitié !. . . Comment! vous n'êtes pas même dans le cas d'aligner la litière ? . . . Qu'est-ce que vous f donc chez vous?. . .
— J'étais étudiant, mon lieutenant.
— Il faut l'excuser , lieutenant , dit de Saint- Méran, il n'avait pas pris sa dernière inscription!...