‹ Mademoiselle MignonChapitre 19 sur 32 · LE PANSAGE · texte numérisé non relu

LE PANSAGE

« Allez soigner ces pauvres bêtes qui sont attachées par la tête à l'écurie. »

Ainsi s'exprime la chanson.

Avant d'aller faire latoilettedu «poulet d'Inde», les cavaliers répondent à l'appel ; après quoi, dans chaque grade, on rend compte hiérarchiquement de ce qui s'est passé depuis la veille au soir. Cette transmission hiérarchique fait songer à la façon dont les maçons se passent la brique, du sol au faîte du bâtiment. Placés sur une échelle, de deux en deux degrés, ils se tendent à bout de bras deux briques à la fois, qui n'arrivent au troisième étage qu'après avoir passé par vingt ou trente mains. Cela est long, mais fait l'affaire des maçons

dont la sueur, s'il faut en croire les on-dit , est cotée un prix fou ; cependant on a inventé des caisses qu'élève la vapeur, et qui portent d'un seul coup avec rapidité plusieurs centaines de briques. Il faut espérer qu'un jour ou l'autre on appliquera aussi la vapeur aux transmissions de rapports militaires.

Le lieutenant Machin reçoit celui de son maréchal des logis chef.

Ce fonctionnaire à trois chevrons est digne et solennel et recherche la pompe dans le discours.

— Mon lieutenant , dit-il , nous avons deux hommes manquant aux appels ; on les a vus en société de femmes de mauvaise compagnie, et tout donne à supposer que la concupiscence seule les a poussés à l'oubli de leur devoir !. . .

Machin pense :

— Voilà un gaillard j\ui s'exprime avec une distinction ! . . .

— Nous avons , de plus , reprend le maréchal des logis chef, plusieurs punitions dont je vais avoir l'honneur de vous lire les libellés : i° Callias, cavalier de 2e classe , — un Parisien , mon lieutenant, un fricoteur ! — à la salle de police 4 jours par le chirurgien-major, pour... Voici, mon lieutenant : le chirurgien-major m'a dit : vous porterez à Callias quatre jours de salle de police pour réponse inconvenante ; il était malade , le major

vient le visiter et lui demande ; — Où vous sentezvous le plus mal?... C allias répond: — Au régiment, monsieur le major ! — J'ai pensé que le motif avait besoin d'être plus explicite, et voici celui que j'ai l'honneur de vous proposer : — Pour, étant malade et l'objet d'une consultation de médecin, avoir répondu à celui-ci des paroles originales et symboliques qui jettent de la déconsidération sur le corps auquel il a l'honnenr d'appartenir.

— Non, non, répond Machin, laissez le libellé du trompe-la-mort ; le vôtre est mieux, sans aucun doute, mais nous n'avons pas le droit de corriger l'autre ! . . .

— Enfin!... fait le maréchal des logis chef avec un air de pitié. — 2° Varlope, cavalier de ire classe , 2 jours de salle de police pour, étant de garde, avoir ôté ses bottes pour se coucher sur le lit de camp, et avoir, par ce fait, apporté une perturbation dans l'hygiène du corps de garde. — 30 Kemmer, 2e classe, 8 jours de salle de police pour, ayant été mis à la salle de police dans un état avancé d'ébriété, avoir cassé les carreaux et le lit de camp, et avoir appelé le brigadier Carcassou, qui lui faisait de justes observations sur le désordre de sa conduite : vieux melon.

— Très-bien, merci ! Mais , sacrebleu ! jamais je ne me souviendrai de tout cela ! . . . ma mémoire

est débordée , débordée ! . . . Écrivez-moi cela , maréchal des logis chef !

Il va, à son tour, tendre la tuile, — non, transmettre son rapport— à l'adjudant-major, qui représente à peu près le cinquième maçon de l'échelle.

Puis il va surveiller les braves Français que la loi obligea prodiguer, pour deux sous par jour, à de simples solipèdes, des soins minutieux de toilette dont ces bipèdes sont avares poux eux-mêmes.

Après quoi, en compagnie de ses camarades des autres escadrons, il se rend chez Madame Francœur pour «taquiner lever» à nouveau et passer la demi-heure qui le sépare de Ja manœuvre.

Page 1