AUTRE MANŒUVRE
Pendant que Machin , de plus en plus débordé, conduit glorieusement ses guerriers à. . . l'alignement, les soucis du grand art militaire ne l'empêchent pas de songer que la manœuvre prolongée le prive bien longtemps d'aller voir la Marguerite de ses rêves , qui , de son côté , doit maudire la cruelle lenteur des horloges du pays.
La charmante enfant ne dort pas, du reste ; elle sait qu'elle doit avoir un voisin , et elle se fait une foule de réflexions.
— Son fourrier?... Qui cela peut-il être?... Si c'était l'ami de celui de Zoé ?. . . le grand brun , bel homme. . . Il me plairait , celui-là ; il a l'air si distingué ! Je le voyais encore à la musique, hier, je le reconnaissais à son plumet qui dépasse tous les autres. A moins que cène soite le petit, vif comme un écureuil, qui est toujours avec l'époux de Félicie! Il est gentil comme un petit cœur ! Il s'appelle Ardant ; il ne doit pas faire mentir son
LA JOURNEE DÛ LIEUTENANT. îtf
nom ; il faut bien ça pour que Félicie se rattrappe de son vieux major ! A la bonne heure , en voilà qui s'amusent, Zoé et Félicie! Leurs époux les mènent partout, au café, au bal. . . Les officiers, ce n'est pas ça! Ça ne vous sort jamais, et si l'on sonne, crac, ils nous fourreraient dans la boîte au charbon pour qu'on ne nous aperçût pas chez eux!. . .
En ce moment la porte de la chambre voisine s'ouvre brusquement , et une voix chante :
Quand tu dors calme et pure Le soir entre mes bras . . .
— Eh bien, pense Marguerite , si c'est ainsi qu'il s'arrange pour ne pas me réveiller !. . . Machin me disait pourtant que je ne l'entendrais seulement pas ! . . . Voyons donc qui c'est !
Elle saute vivement hors de son lit, et, nu-pieds, va coller son œil à la serrure.
Tiens ! le trou est donc bouché?. . . la clef n'y est pas , pourtant . . .
Elle y introduit une plume par les barbes.
— Atchi !
C'est le voisin qui éternue ainsi , chatouillé par les barbes de la plume. Car, — étrange sympathie bien faite pour justifier la fin de ce roman
d'une heure, — le voisin , lui aussi, a eu l'idée ingénieuse de coller son œil à la serrure.
Et comme il s'est reculé , Marguerite le reconnaît.
— C'est Ardant !
Après quoi , elle juge à propos de jeter un petit cri de pudeur effarouchée et de courir se cacher dans les draps , — à défaut de saules , — non si promptement , toutefois , que le fourrier n'ait eu le temps d'en voir à peu près autant que Phryné en montra à l'Aréopage. Un baiser bruyant à travers la serrure exprime l'opinion personnelle d' Ardant sur ce spectacle de température tropicale.
— Mademoiselle Marguerite, vous êtes charmante ! je ne vous l'envoie pas dire ! . . .
— Et vous , vous êtes un indiscret ! . . .
— Vous voyez bien que non , puisque je n'ai pas encore enfoncé la porte ! . . .
— Il ne manquerait plus que cela!. . .
— Si cette serrure n'était pas celle de mon lieutenant , vous verriez bien ! . . . Mais voilà , ce loquet est mon supérieur, je le respecte !. . .
— Vous feriez bien mieux de travailler ; quand le lieutenant va rentrer , et qu'il ne trouvera pas son livret fait , vous savez , vous étrennerez ! . . .
— Mais je vais vous faire une petite confidence qui vous rassurera , Mademoiselle Marguerite. Comme je savais hier soir que je devais venir tra-
vailler ici , et qu'on m'avait recommandé le plus grand silence , pour ne pas éveiller quelqu'un à côté, j'ai supposé , avec ma pénétration ordinaire, que ce quelqu'un ne pouvait être que vous et j'ai travaillé toute la nuit pour finir le livret , de sorte que , ce matin , je n'ai absolument rien à faire!. . .
Cette ingénieuse attention touche Mlle Marguerite plus qu'on ne saurait dire. Devinerait-elle le mobile aimable qui l'a inspirée au galant fourrier, et le serpent caché sous ces fleurs aurait-il le don de ne pas l'effrayer?. . .
— Et. . . dans quel but avez-vous avancé ainsi votre travail?. . . demande-t-elle, car on ne saurait trop s'assurer de la réalité en pareil cas.
— Dans quel but?... répond Ardant; mais, pour avoir tout mon temps pour vous dire moimême ce que j'avais maintes fois chargé Félicie de vous dire , et toujours en vain ! . . . Car je ne sais pourquoi , votre amie m'a toujours fait la mine quand je lui ai demandé ce service ! . . .
— Ah!... et pourquoi donc?. . . Je lui ai cependant rendu bien d'autres services , moi ! fait Marguerite piquée.
— Est-ce que je sais? Elle me disait toujours qu'elle se ferait un crime de déranger une jeune fille!
— Je lui conseille de faire sa prude!.. Elle
racontars militaires.
qui a le major , et puis votre ami , et puis l'ami de votre ami. . . Mais c'est toujours comme ça !.. . Une fille à qui je prêtais mes toilettes pour aller à la musique , les premiers jours que le régiment est arrivé ! . . .
— Je crois tout simplement qu'elle n'en voudrait que pour elle!. . .
— Eh bien, je me charge de lui dire sa petite histoire , moi ! . . . fait Marguerite , furieuse.
Ardant pense :
— Tout va bien , Machiavel ! . . . nous avons un combat de poules sur la planche , et tout me fait supposer que je réussirai à couvrir de honte et de ridicule mon supérieur ! Tout va bien ! tout va bien !
— A propos, reprend Marguerite, qu'est-ce donc que vous l'aviez chargée de me dire?. . .
— C 'est que . . . sapristi ! . . . c'est bien délicat! . . . Ces murs peuvent avoir des oreilles. . . Ils doivent avoir des oreilles. . . Venez ici, que je vous parle bas !.. .
— Si vous avez peur qu'on ne nous entende. . . répond Marguerite qui se lève et vient docilement; et elle pense :
— Je savais bien qu'il m'aimait!... Comme il a peur de me compromettre ! . . .
— Je voulais donc vous dire , reprend Ardant, que depuis que je vous ai vue. . . Ah !.. . fichtre!
dites donc , il n'y a pas de rideaux de vitrage à cette fenêtre ! On peut me voir des maisons en face!
— Ah ! retirez-vous, alors ! ... Je serais perdue! Il y a la femme du boucher, qui ne manquerait pas d'avertir Machin!. . .
— Y a-t-il des rideaux , de l'autre côté !
— Oui...
■ — Eh bien, tirez le loquet, c'est beaucoup plus prudent!.. .
— Si l'on venait?
— Il n'est que sept heures ; la manœuvre ne finit qu'à huit heures et demie.
Le verrou est tiré.
Un bruit étrange se fait entendre; après information , il parait qu'il s'obtient par une aspiration des lèvres fortement appuyées sur une nuque vigoureuse, sur une épaule marmoréenne, sur. . . pas sur la figure d'un huissier.
Ardant n'aime pas les longs discours. La vérité est que ce bruit insolite résume en lui tout ce que le fourrier audacieux avait chargé Félicie de reporter à Marguerite.
Que voulez-vous que fasse Marguerite?...
Puisque la manœuvre ne finit qu'à huit heures et demie!. . .
Dans nos bulletins de batailles , on lit :
« Rien n'a résisté à l'impétueuse attaque de nos
troupes. » — « La furia française s'est encore une fois affirmée. » — « Devant l'irrésistible élan de nos soldats , l'ennemi à été dispersé . — etc., etc. »
Que vouliez-vous que fît Marguerite?.
Qu'elle fût dispersée, n'est-ce pas?. . .
Lorsque enfin Machin rentre de la manœuvre, il court à sa douce et fidèle compagne.
— Tonnerre !... cher ange !... je croyais que ça ne finirait jamais. Figure-toi , il y a un diable de changement de front en arrière sur l'aile gauche : si nous ne l'avons pas fait dix fois, je veux être pendu ! . . . Nous n'en pouvions pas sortir ! . . . Je crois que le kébir (le colonel) n'a jamais su que ce mouvement-là toute sa vie ! . . . C'est pourtant pas malin ! . . . Je t'expliquerai tout cela ! . . . Tiens, figure-toi le régiment en bataille, n'est-ce pas?, . . Eh bien, le colonel commande. . .
— J'ai des tiraillements d'estomac!... interrompt Marguerite.
— Oui , au fait , je te dirai cela au dessert ! . . . Viens donc que je t'embrasse!... Es-tu assez fraîche ce matin !. . . Tu es charmante, toi, quand tu te lèves ! Tu as l'œil brillant ! . . . Tu es appétissante en diable, mon enfant IV.'. appétissante
en diable ! . . . Ah !.. . les belles couleurs de pommes d'api ! . . .
— C'est que ça repose, le bon sommeil du matin ! fait Marguerite.
— Il n'a pas fait de bruit, là, à côté , mon fourrier?
— Est-ce qu'il est venu?. ..
Machin ouvre le loquet et passe dans la chambre voisine. Il en revient apportant triomphalement son livret :
— Je le crois bien, qu'il est venu ! . . . Et il m'a terminé mon livret !. . . En voilà un animal qui est capable. . . quand il veut ! . . . Paresseux, mauvaise tête , fricoteur, fichu soldat, mais dame 1 on ne peut pas lui refuser cela : garçon capable ! . . . Ah I. . . voici Rothmeister ! A table, mon ange !...
C'est en effet Rothmeister qui apporte dans le panier à quatre étages le déjeuner de la pension.