‹ Mademoiselle MignonChapitre 22 sur 32 · LE DEJEUNER · texte numérisé non relu

LE DEJEUNER

Les appétits sont robustes ; les estomacs froissés exigent des réparations complètes ; on les leur accorde sans marchander. De temps à autre,

rarement , Machin dit quelques mots de la manœuvre ; comme le garde national d'Odry :

Il raconte ce quil a vu A cette étonnante revue.

Les émouvants épisodes du changement de front en arrière sur l'aile gauche lui tiennent surtout au cœur. Il en a long à dire sur ce sujet, au dessert.

Cependant le travail touche à sa fin , et les langues se délient: Machin a fait venir les hauts crûs des grands jours, et la tisane épileptique qui grimpe si bien aux tètes veuves de leur dernier bonnet.

La présence de Rothmeister, qui enlève les assiettes, devient gênante. D'autant plus que le fidèle serviteur, la perle des hommes propres, a l'habitude, dès qu'une fourchette a été maculée au contact d'un mets , de venir vous la prendre et de l'astiquer longuement au blanc d'Espagne , jusqu'à ce qu'elle brille comme la poignée de son sabre. Ce qui prolonge indéfiniment les festins.

Or, dans ce duo festoyant, tout indique que le festin a assez duré , qu'il faut servir le café et les liqueurs, et que Rothmeister peut , doit se retirer.

Dès qu'il a fermé la porte, Machin dit :

— Il est onze heures; jusqu'à l'heure de la

théorie, j'ai deux heures à moi ! . . . Qu'en pensestu, Marguerite?

— Il est certain, répond la jeune fille, que deux 'heures. . . dame ! deux heures. . . bien employées.

— N'est-ce pas?. . .•

Machin, dont l'œil s'émerillonne et dont le teint s'empourpre, prend les mains de Marguerite :

— Écoute, ma petite Margot, je ne sais pas comment cela se fait; tu n'ignores pas comment nous sommes , en général , avec les demoiselles ; c'est l'affaire d'une garnison ; on sonne le bouteselle : — Adieu, ma belle ! dans la ville prochaine, je vois d'ici un nid qui m'attend! Les demoiselles répondent : — Dans le régiment qui remplace le tien, je vois d'ici le lieutenant prédestiné à prendre le nid d'où tu sors ! C'est un échange d'excellents procédés pendant le séjour et d'indifférence au départ. Eh bien , avec toi , ce n'est pas du tout la même chose ; il me semble que nous avons fait un bail pour toute la vie ! . . .

— Jusqu'au mariage?. . . interrompt l'infante.

— Qui sait?... Tu es si jolie!... et de la beauté qui me plaît !. . .

Tant pis pour la morale ! Il l'attire à lui, et les échos repercutent le bruit d'un baiser violent.

— Toc toc !.. .

— Au diable le gêneur ! fait Machin horriblement contrarié. Qui est là ?.. .

— Mon lieutenant, répond une voix à la porte, c'est le rapport.

— Passe dans la chambre, Marguerite! dit Machin, s'empressant de dissimuler le corps du délit.

Il faut bien ouvrir; c'est, en effet, le brigadier fourrier qui vient communiquer l'ordre.

Il sort, les verrous sont mis.

— Si tu veux, répond Machin, je te louerai une chambre dans la maison ; de cette façon , nous vivrons entièrement ensemble , et cela sans rien compromettre; parce que, tu conçois, si le colonel savait cela, adieu l'avancement! Mazilier me passerait sur le dos !. . . Mais, vrai, je ne peux plus vivre sans toi !.. . Viens , petit cœur chéri ! . . . Venez ici dire à votre gros loulou de lieutenant que vous voulez bien ne plus penser qu'à lui !.. .

Et de nouveau , les échos sont effarouchés de bruits étranges.

— Toc toc !.. .

— Tonnerre de tonnerre ! . . . hurle Machin dans le paroxysme de la rage , c'est comme un fait exprès ! . . . Qui est là ?

— Lieutenant , c'est une note du capitaine ! . . .

— Allons , ma pauvre Marguerite , passe dans la chambre !. . .

C'est le fourrier Ardant qui apporte traîtreusement , à une heure qu'il sait dangereuse , une note qui eût pu être communiquée à tout autre moment.

— Crois-tu que ce n'est pas à se manger le sang!... reprend Machin allant délivrer Marguerite; quel métier ! bon Dieu, quel métier !. . . Enfin , nous avons encore une heure à nous ! . . .

— Il faut espérer. . . dit Marguerite en souriant au lieutenant.

— Oh!... ma pauvre Marguerite!... ma retraite ! ma retraite ! . . . et qu'au moins, lorsque nous serons ensemble, comme cela, après déjeuner, dans notre petite maisonnette, — car tu y viendras dans ma petite maisonnette , — il ne nous arrive plus un tas d'empêcheurs comme aujourd'hui ! — Et le rapport par ci , et les ordres par là !.. . Dieu merci ! . . . la liste est peut-être épuisée pour aujourd'hui ! . . .

Et les beaux projets de recommencer.

Machin s'est levé, et, ne connaissaut plus d'obstacles, emporté dans son délire, il entraîne Marguerite. Méphisto a gagné : le Mal va être vainqueur.

— Toc toc !.. .

Cette fois, Machin, désespéré, se laisse tomber avec abattement sur son fauteuil , et Marguerite,

sans qu'il soit besoin de la prévenir, court se cacher dans la chambre à côté.

— Entrez !

— Mon lieutenant, dit solennellement le solennel maréchal des logis chef, c'est le livre d'ordinaire sur lequel il serait nécessaire qu'en qualité d'officier chargé des ordinaires vous missiez votre signature!. . .

Dès qu'il est parti , Marguerite sort de sa cachette. C'est elle qui cette fois saute au cou de Machin.

Mais Machin est triste.

— Ah ! dit-il , celui-là m'a porté le dernier coup ! . . .

— N'est-ce pas , dit Marguerite , que lorsque tu auras ta retraite , mon bébé chéri , tu emmèneras ta petite Margot qui t'aime bien , et qui ne se contenterait pas avec toi d'une liaison fugitive?...

— Certainement!... dit dolemment Machin.

— Car enfin , nous nous aimons , nous ! . . . Ce n'est pas comme ces ménages d'un jour!... Oh! vois donc , mon chien adoré , midi et demi ! . . . Plus qu'une demi-heure !. . . Enfin, tu sais, une bonne demi heure !. . .

Mais quel démon caché

L'empêche De commettre un ■péché?...

— Certainement!... fait Machin d'un air de plus en plus piteux.

— Mais qu'as-tu donc?... tu me réponds à peine ! . . . •

— C'est ce damné maréchal des logis chef!. . . C'est énervant , à la fin , tous ces imbéciles qui viennent entrer dans votre vie !.. . Et pourquoi ? je vous le demande !. . . Pour signer un livre d'ordinaire, pour apprendre que Chambardier a été augmenté de huit jours de salle de police au rapport , que sais -je?. . .

— Ah ! ah ! ah !.. . fait Marguerite éclatant- de rire et parodiant un de ses mots ; pauvre ami! . . . tu es débordé ! . . .

Il se fait un silence boudeur.

— Figure-toi , reprend un instant Machin pour ramener la gaieté disparue, que ce matin, lorsque le colonel a eu commandé son mouvement de changement de front en arrière sur l'aile gauche, le capitaime du 4e escadron , au lieu de commander : En avant, ordre inverse en bataille. . .

— Eh bien!... qu'est-ce que cela peut me faire ! . . interrompt Marguerite , qui boude décidément.

— Voici une heure !. . . dit le lieutenant avec un soupir: allons, il faut aller faire ma théorie !.,,

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