LA THEORIE
La théorie , c'est la grande consolation de cet affligé ; elle seule pourra faire oublier à Machin son douloureux échec. La théorie , c'est la maîtresse fidèle dans les bras de laquelle il se réfugie aux jours d'épreuves ; c'est pour lui la science et la poésie ; ses aspirations ne vont pas au-delà. Une grande douleur vient-elle le frapper au cœur? une longue méditation sur le grand art des Conversions le rassérène ; la lenteur de son avancement parsème-t-elle sa vie d'épingles? les immenses travaux qui lui sont imposés , la lourde responsabilité qui lui incombe, les tracas, les soucis de son existence « débordée » jettent-ils une ombre sur sa pensée? vite il se plonge dans la question palpitante des tirailleurs , il y prend un bain rafraîchissant , il en sort calme et fort. Comme tout le monde , Machin a ses heures de rêverie ; comme tout le monde , il cause avec ses voix intérieures ; dans sa rêverie, ce qui le fait sourire, c'est le spectacle enchanteur, féerique, d'un escadron exécutant son demi-tour au galop , en conservant un alignement irréprochable; ses voix intérieures lui disent : — Le vrai bonheur c'est de commander
LA JOURNEE DÛ LIEUTENANT. ±$ l
une manœuvre sur un beau terrain , devant le général inspecteur ! Et il leur répond , avec un sourire d'envie : — Oh ! oui , c'est là le vrai bonheur !
Aujourd'hui, il doit interroger les sous-officiers sur l'école de l'escadron.
Le premier qui doit répondre est le maréchaldes-logis Chambardier, le plus ancien du régiment. A la veille d'avoir droit à sa retraite, presque un vieillard , tête de pivoine encadrée dans une toison blanche, Chambardier, excellent serviteur, coffre solide à défier l'acharnement d'un caissier, boit douze choppes pendant que midi sonne, mais n'a jamais pu apprendre à lire. N'importe! Machin veut absolument qu'il répète sa théorie.
— Voyons, maréchal-des-logis- Chambardier, lui dit-il un jour, voici que vous allez avoir votre retraite, vous ne voudriez pas retourner dans votre pays sans savoir -votre théorie ! . . . Quand vous serez seul, ce sera une grande satisfaction pour vous de pouvoir faire faire de beaux mouvements par la pensée , comme si vous étiez' encore au régiment , et de les bien expliquer ! Et à la veillée, pensez donc comme cela vous donnerait du relief parmi les gens du village , de réciter le littéral de Y En avant en bataille, par exemple ! ... Et puis, est-ce que vous ne ferez pas cela pour moi?... Que voulez-vous qu'on dise de moi ?. . . Que C hambardier a été dix ans à la théorie, sous le lieutenant Machin , et que le lieu-
tenant Machin n'a pas été dans le cas de la lui apprendre !... Comme ça me fera une jolie réputation !...
— Comme de fait, mon lieutenant, répondit Chambardier en baissant les yeux et en prenant à pleines mains ses grosses moustaches blanches , comme de fait , votre raison est juste! . . . Mais la tête est un peu dure, et, d'ailleurs, je m'alignerai encore aussi bien que n'importe lequel 4^ vos perroquets de théorie, allez , mon lieutenant, sans vous, commander !...
— Maréchal-des-logis , répliqua vivement Machin blessé dans ses convictions les plus chères , je vous défends de tenir avec moi un langage subversif et indiscipliné! Et maintenant, tâchez d'étudier sérieusement ! . . . Sinon plus d'égards ! . . .
Depuis ce jour, le lieutenant et le sous-officier vivent en mauvaise intelligence.
— Maréchal-des-logis Chambardier, demande donc Machin , veuillez me dire quelle est la place du premier adjudant - major lorsqu'il trace la ligne?
— Le premier adjudant-major, mon lieutenant, répond-il après une méditation profonde , c'est le capitaine Pingon ! . . ..
— Je ne vous demande pas qui est le premier adjudant-major, mais quelle est sa place quand il trace la ligne.
— Sa place , mon lieutenant?. . . sa place?. . .
— Oui! sa place!
Chambardier saisit ses moustaches, et grognant:
— Sans vous commander, dit-il, mon lieutenant, le capitaine Pingon n'est pas une f bête;
il sait sa place aussi bien que vous et moi ! . . . Il n'a pas besoin de nos leçons ! . . .
Nous laissons à penser la fureur de Machin. Chambardier expiera cette chaude défense de Pingon.
Il passe au suivant :
— Fourrier, demande-t-il, récitez-moi le mouvement : k Sur la queue de la colonne , face en arrière , ordre inverse en bataille ! »
le fourrier (récitant). « L'escadron étant en colonne avec distance , la droite en tête , lorsque des obstacles . . .
machin (corrigeant). Pas : « lorsque des obstacles » ; « si des obstacles »
le fourrier. « Si des obstacles se présentent sur le flanc gauche de la colonne , pour le former en bataille face en arrière. . .
machin (interrompant avec impétuosité). Comment? comment?.. . Mais, fourrier, quelle théorie de fantaisie me récitez-vous là? Est-il possible d'y comprendre goutte?. . . Alors vous croyez que les esprits éminents qui ont concouru à fonder ce
monument que l'étranger nous envie, n'ont pas pesé avec le soin et l'exactitude qui convenaient à une œuvre de cette importance, chacun de leurs mots?.. . C'est un dédain malséant pour ces hommes célèbres qui étaient vos supérieurs , monsieur, que de tronquer leurs phrases ! . . . Ainsi vous dites : « Pour le former en bataille face en arrière. . . » On n'a pas idée de ça ! ... Il y a : « Pour le former en bataille du côté opposé à sa direction , c'est-à-dire face en arrière , » ce qui est bien différent!...
le fourrier. Oui , mon lieutenant ! . . . « Le capitaine commandant commande : Pelotons demi tour à droite. . .
machin, exaspère. Mais qui voulez-vous qui vous entende si vous commandez de cette voix sourde et molle?. . . Sur le ton d'intonation! monsieur , sur le ton d'intonation ! . . . Ah ! . . . tenez , vous me désespérez -, ma parole d'honneur , c'est décourageant?. . . Comment? Vous ne comprenez donc pas que je vous demande là un des plus admirables mouvements de l'escadron ? Vous restez froid comme marbre ! . . . Vous n'avez donc plus aucun enthousiasme?... A votre âge!... Ah ! jeunes gens, vous ne comprenez pas, vous ne comprenez rien ! . . . Quoi de plus beau , pourtant , que ces grands mouvements d'un escadron qui évolue, se replie, change de front, se
déploie , court dans toutes les directions , rapide comme la foudre, avec les scintillements de l'acier, le souffle haletant des chevaux , les éclairs des armures ! . . . Cela vous remue ! . . . Ecoutez : L'escadron est arrêté ; il se fait un silence de mort. . . Tout à coup , une voix mâle se fait entendre : le capitainecommandantcommande : Pelotons, demitour à droite, marche ! Le mouvement commence, les pelotons font leur conversion , et , pendant qu'elle s'exécute , le brave capitaine fait de nouveau entendre sa voix de tonnerre qui domine le bruit des chevaux, le cliquetis des armes, tout! — En avant , ordre inverse en bataille ! s'écrie-t-il , et : Marche! — Guide adroite! quand les conversions sont aux trois quarts exécutées. A ce commandement commence le rôle important des chefs de peloton, qui commandent ensemble: En avant! Voyez-vous maintenant chaque peloton , conduit parsonchef.se dirigeant diagonalement vers la gauche jusqu'à ce qu'il soit arrivé à hauteur du point où il doit se redresser pour entrer sur la ligne de bataille ! . . . Mais ce n'est pas tout, messieurs ! Alors que cette marche s'exécute , inopinément , dans le lointain , s'entend une voix sonore qui commande : En avant , guide à droite ! Celui qui se fait entendre alors, messieurs, c'est l'officier du 4e peloton , qui a laissé s'achever sa conversion tout entière, lui, et qui alors, mais
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seulement alors , se porte en avant et s'arrête lorsqu'il a marché trente pas !.. . — Halte ! A droite alignement!... Comprenez-vous, maintenant?...
— Ça donne le frisson ! dit de Saint-Méran. Sapristi, mon lieutenant , si l'on nous avait dès le commencement expliqué la théorie comme cela , nous y aurions pris goût ! . . .
— J'en suis sûr ! . . . répond Machin en se rengorgeant. Que voulez-vous? chez nous, c'est comme partout : il y a des officiers intelligents , il y en a d'autres qui ne le sont pas ! . . . Moi, j'aime mon métier , voilà tout , et je le connais ! . . . Je ne sors pourtant pas de l'école, moi!... Et malgré tout je passerai capitaine à mon rang de bête , quand il y en a tant. . . Mais ne parlons pas de ça ! . . Fourrier Ardant, récitez-moi les mouvements par quatre ! . . .
— Oh!... mon lieutenant, reprend Ardant qui ne sait pas un mot de sa théorie , mais qui est passé maître dans l'art de la carotte , permettezmoi de vous demander un renseignement : il y a le mouvement de rompre en arrière par la gauche pour marcher vers la droite, qu'on n'a jamais su m'expliquer ! ... Il n'y a que vous, mon lieutenant, rien que vous qui puissiez me l'apprendre ! . . .
— Eh bien ! mais c'est bien simple , répond Machin qui s'y laisse prendre.
— Le voilà emballé ! fait Ardant à l'oreille de son camarade.
Il s'est emballé, en effet, le brave théoricien, et il peint en de si vives couleurs la manœuvre demandée que l'heure s'envole , et lorsque son explication se termine, on n'a que le temps d'aller se préparer à assister au pansage.
Il y a grand branle-bas ce jour-là ; le colonel a annoncé qu'il viendrait au quartier.