LE PANSAGE
Le colonel doit venir au quartier !
Les gens simples et sans expérience se disent : — Quoi de plus ordinaire ? Qui voulez-vous qui vienne voir le régiment du colonel , si ce n'est le colonel du régiment? Est-ce donc un si grave événement qu'il faille mettre un point d'exclamation après cette proposition toute naturelle : Le colonel doit venir au quartier !
Que les gens simples et sans expérience sachent et se souviennent qu'une pareille nouvelle est le triomphe même du point d'exclamation. Lorsqu'elle est apportée au quartier, tout le monde, pris de vertige , depuis l'officier jusqu'au plus
simple cavalier, s'agite dans une activité folle , va , vient, court, commande, crie, jure, se démène; tout grouille dans la fourmilière ; tout frétille , fait du zèle et se livre à une épilepsie de mouvement qui semble annoncer un cataclysme. Tels certains troupeaux sentant poindre l'ouragan. On attend le maître, le Tout-Puissant, celui qui, pour ces huit ou neuf cents hommes , est le dieu dont on redoute la colère et dont , à force de soin , on veut désarmer la dextre toujours prête à lancer la foudre; Jupiter Tonnant qui, — bien que tout soit réglé par des textes précis, et qu'à toutprendre.il ne doive être, en son omnipotence, que le gardien vigilant et fidèle d'un évangile parfaitement défini,
— n'en est pas moins l'image parfaite du gouvernement personnel , d'autant mieux nommé ainsi, que nulle part moins que là il n'est parlementaire.
Le vrai martyr, en cette circonstance, c'est le pauvre Machin ! c'est l'officier de semaine. Quelle écrasante responsabilité! Il se multiplie, il se précipite de tous côtés ; son mouchoir qu'il tient à la main est imbibé des flots de sueur que lui fait répandre son zèle. Et lui, la clef de voûte de l'édifice, en ce jour solennel, lui, Machin, la cheville ouvrière, il est seul, personne ne le seconde! Et à l'heure de la visite du grand chef, — horribile visu!
— la litière ne sera pas alignée !...
Et il court dans les écuries, essoufflé, encou-
rageant par ici , morigénant par là , jurant et grognant, allant de la prière à la menace, revenant de la menace à la supplication , pour obtenir que les gardes d'écuries , qui sont les femmes de ménage de l'appartement des chevaux, frottent, cirent, époussètent et surtout entraînent , à mesure qu'ils se présentent, les témoignages de la facile digestion de leurs locataires.
Car les chevaux , étrangers à ces déchaînements de propreté, n'en continuent pas moins à accomplir, avec le calme de créatures sans ambition, les fonctions que leur a imposées la nature ; et, au moment où leur valet de chambre zélé vient de balayer leur place et d'étendre sous leurs pieds une paille fraîche et dorée , — est-ce pour témoigner de leur mépris de ces soins serviles ? — ils laissent négligemment tomber sur leur couche nouvelle un engrais fort en faveur auprès des maraîchers, mais qui abreuve Machin d'amertume.
— Ils le font exprès ! s'écrie-t-il en s'arrachant les cheveux. Tout est contre moi !...
Et il songe avec douleur que le colonel trouvera quelque chose qui cloche et que , grâce à cette succession dénotes désastreuses, M. d'Albin lui passera indubitablement sur le dos.
Le maréchal des logis chef l'accompagne dans sa tournée, et se garderait bien de perdre cette occasion de placer une période solennelle et d'y faire entrer
des mots sonores bien étonnés du singulier emploi qu'il leur impose.
— Mais, saperlipopette ! garde d'écurie, s'écriet-il à un pauvre diable de conscrit qui ne surveille pas assez les agissements des voies postérieures de ses pensionnaires, vous n'avez donc aucun amourpropre?... Rien qui batte ici, sous votre mamelle gauche ! . . Voyez-moi votre litière ! Est-ce que vous croyez que cela corrobore?... (Il a voulu dire : est convenable, mais corroborer, selon lui, donne plus d'autorité au discours). Est-ce donc ainsi que vous exercez votre surveillance? Et pensez-vous qu'après cela on puisse vous donner une mission de confiance?...
— Mon maréchal-gis-chef, c'est le grand noir au brigadier, sauf votre respect, qu'a-t-un dérangement simultané dont je ne suis pas susceptible d'y satisfaire!...
— Mon lieutenant, dit en ce moment un homme de garde envoyé à la recherche de Machin, l'ad-judant-major vous fait dire que le colonel arrive.
Un dard «lancé d'une main sûre» mettrait plus de temps que le zélé Machin à traverser la cour; en un bond il se trouve à sa place réglementaire à la porte du quartier pour recevoir son sultan.
En effet, au bout de la rue, on voit poindre le peloton des grosses épaulettes. La garde sort , tout fait silence, on entendrait un caissier voler,
LA JOURNÉE DU LIEUTENANT. 2Ôl
— Bonjour, messieurs ! dit le colonel : Quoi de nouveau?...
Ici se place l'inévitable compte-rendu hiérarchique. Un fait grave a eu lieu et c'est avec l'intonation solennelle et triste de Théramène que l'on raconte au colonel l'histoire du cavalier Poilu, qui s'est grisé dans une auberge en ville , a battu l'aubergiste , puis la garde , et a enfin été arrêté et conduit par une forte patrouille au commandant de place qui a renvoyé l'homme à la disposition de son colonel.
— Ah ! mille bombardements des bombardements du diable, s'exclame le colonel dans un accès de rage, toujours des histoires qui font entrer la place dans nos affaires !... Je n'aime pas voir tous ces Verts-de-gris ( c'est le nom que dans l'armée on donne volontiers aux officiers de l'état major des places) mettre leur nez dans mon régiment!... Ah ! ah!... Poilu !...ah ! canaille!... Je t'apprendrai, moi, à te faire ramasser par les patrouilles de la place!... Vous l'avez mis en prison, je suppose?...
— Il y est, mon colonel ! ... dit l'adjudant-major .
— Adjudant, allez me le chercher!...
Pendant que l'adjudant court exécuter cet ordre,
le colonel va faire sa tournée aux écuries.
— Qui est de semaine, ici?... demande-t-il en entrant.
— Moi , mon colonel ! répond Machin.
— Mais , tonnerre ! — ■ pardon, je voulais dire : mon cher lieutenant, vous n'aérez pas vos écuries! On est saisi en entrant par des exhalaisons ammoniacales d'une violence!... Tenez, qu'est-ce que je vous disais?... Voici une fenêtre qui n'est pas ouverte !... On ne m'y prend pas, moi, monsieur ! Du premier coup j'avais deviné qu'il devait y avoir une fenêtre fermée!... Et voilà comment se fait le service!... Si je vous mettais aux arrêts, pourtant , qu'est-ce que vous diriez ?... Ah ! messieurs, je suis indulgent; vous le savez et je ferme
' les yeux sur bien des choses, car, enfin, je vois tout, moi!... Mais si chacun n'y met pas du sien, je sévirai ; ah! dame, je sévirai !...
Hélas! pauvre Machin!... La coupe d'amertume s'emplit de plus en plus.
— Ah ! à propos , dit le colonel un instant après , pendant que j'y pense, il nous faut envoyer demain un homme de confiance à Saint-Lô pour prendre livraison d'un cheval d'officier et le ramener. Capitaine du 2me escadron , pouvez-vous désigner un brave homme en qui vous ayez toute confiance?
— Mon colonel, il y a le cavalier Roberjot, un excellent soldat que j'offrirais à mon frère.
— Eh bien, va pour Roberjot!... vous me le montrerez!...
Un instant après l'adjudant-major dit :
— Mon colonel, voici l'homme!...
— Ah ! ah ! fait le colonel , l'examinant de la tête aux pieds, en effet, il a une tête de brave homme !... Je me connais en physionomies, moi ; jamais ça ne m'a trompé!... Bonne figure !.. Eh bien, mon garçon , voilà ; il faudra partir demain pour Saint- Lô...
— Pardon, mon colonel, interrompt l'adjudantmajor, ce n'est pas l'homme qui va en remonte!...
— Ce n'est pas Roberjot?
— Non, mon colonel , c'est Poilu ! . . .
— Poilu ?. . . l'homme en prison?. . . Ah ! ah ! je vous disais bien qu'il a la tête d'une canaille ! . . . Ah! monsieur Poilu, c'est ainsi que vous vous conduisez ! . . . Ah ! c'est vous qui vous faites ramener par une patrouille de fantassins ! . . .
— Mon colonel , répond Poilu en prenant des airs innocents d'agneau pascal, il n'y a pas de ma faute ; c'est le paysan qui a commencé !. . .
Il faut remarquer que les soldats nomment « paysan » tout ce qui ne porte pas l'uniforme ; un ministre , un millionnaire , un préfet , un chiffonnier , tout se confond dans la dénomination égalitaire de « paysan » qui a remplacé celle de « pékin » des soldats de l'Empire. Il n'est pas rare de voir un homme de garde prévenir un offi-
cier que quelqu'un de sa famille le demande , en lui disant: Mon lieutenant, il y a là un paysan qui voudrait vous parler !
— Taisez-vous! crie le colonel ; je vous enverrai vous faire pendre aux compagnies de discipline, canaille ! . . . Vous déshonorez mon régiment ! A-t-on jamais vu des gaillards comme cela qui vont faire des esclandres en ville et me reviennent escortés par quatre lascars , avec une recommandation du Commandant de place! C'est çà qui donne de la considération à un régiment ! . . . Quinze jours de prison dont quatre de cachot , voilà votre lot , à vous ! . . . Rentrez-moi ce gaillard-là au clou !
— Pardon , faites excuse , mon colonel , insiste Poilu! si vous saviez l'affaire.-., tout ça pour soutenir l'honneur de l'arme ! . . .
— Comment cela? demande vivement le vieux brave à trois poils dressant l'oreille.
— Voilà donc comme cela , mon colonel , je buvais une bouteille avec mon pays Caragnat, tranquillement , comme des hommes ; le paysan arrive et qu'il me dit : — Faudrait voir à payer ! Je lui réponds : — Aye pas peur , dans le 14e de l'arme , on paye toujours ; est-ce que vous aureriez de la défiance, mercantin} (nom donné par les soldats qui ont servi en Afrique à tous ceux qui font un négoce). — Oui ! qu'il me répond. Vous comprenez , mon
colonel , pas moyen de laisser passer cela au bleu ! Je mets douze sous sur la table , et je lui pose le cachet du conseil d'administration sur la figure , plusieurs fois , comme de juste ! . .
— Il avait dit qu'il n'avait pas confiance dans le régiment? interroge le colonel qui commence singulièrement à s'adoucir.
— Oui , mon colonel , et quand je devrais y laisser la vie, je ne permettrai jamais qu'on dise que le régiment ne mérite pas de confiance !...
— En cela tu as raison! mais il fallait t'en tenir là , alors , et revenir tranquillement ! . . .
— C'est bien ce que je voulais faire , mon colonel ; mais , lui , au lieu de se rebiffer , comme un lâche qu'il est, il a couru chercher la garde en tenant danssamainsonnez qui avait comme qui dirait un coup de sang ; voilà les lascars qui arrivent sans armes , histoire de me prendre comme un moineau en me mettant un grain de sel sur les plumes ! . . . Eh bien , que je dis , et le 14e de l'arme , il va donc comme cela se laisser faire comme un agneau?. . . Là-dessus, je tape dans le tas ; il en vient d'autres , on prend mon camarade Caragnat, je veux le délivrer , mais comme j'avais couché la première fournée voilà qu'il en arrive une nouvelle avec leurs chandelles; alors j'ai bien été obligé de me rendre, mais c'est égal , ils ne le porteront pas en paradis, je les aurai un jour ou l'autre ! . . .
— Combien étaient-ils?
— Cinq du premier tas que j'avais priés de s'asseoir , et puis au moins une dizaine du second , en armes ! . . .
Le colonel se retourne vers les officiers ; il est ébranlé :
— En somme , quoi ? dit-il ; il n'est pas si canaille que je le pensais; il a l'orgueil de son régiment; il pousse peut-être un peu loin ce sentiment, mais enfin j'aime mieux cela que l'excès contraire ! . . . Adjudant , vous n'inscrirez pas l'augmentation de punition ! . . .
— Et puis , ajoute-t-il un instant après , avec colère , est-ce que j'ai des ordres à recevoir du Vert-de-gris, moi, pour la conduite de mon régiment?. ..
Poilu en sera quitte pour ses quatre jours de prison, et dans son for intérieur le colonel lui saura gré de sa belle résistance.
C'est qu'il n'y a rien qui soit considéré comme plus humiliant dans un régiment , que de voir un de ses hommes ramassé par ceux d'autres corps , surtout par des fantassins, s'il s'agit d'un cavalier, par des cavaliers, s'il s'agit d'un fantassin. Chez les très vieux soldats, chez ceux qui n'ont pas fait campagne , il règne encore une singulière rivalité entre les deux armes. Quand des régiments ont
fait la guerre , quand , au milieu de dangers communs , chacun a pu apprécier les services que l'infanterie peut attendre de la cavalerie , et réciproquement , ce préjugé stupide disparaît complètement, et même ce n'est plus , nous le répétons , que parmi les vieux troupiers de garnison qu'on le retrouve ; mais parmi ceux-ci , il y a d'indéracinables prétentions à occuper , chacun de son côté , le premier rang dans l'armée , un cavalier tenant un fantassin pour un être absolument inférieur, le fantassin estimant le cavalier un faux guerrier , inutile , hors d'état de se tirer d'affaire , et bon simplement à parader dans un cirque.
Pendant que le colonel continue à compter les pailles qui sortent incongrûment de la bordure de la litière , et rend la vie dure à ce pauvre Machin , arrêtons-nous un instant dans l'écurie où le vieux maréchal-des-logis Chambardier est justement en conversation avec un jeune pioupiou de la plus belle eau.
Or, de tous les cavaliers qui regardent un mince fantassin avec la superbe que peut autoriser une essence absolument supérieure , nul ne le toise d'aussi haut , avec un aussi farouche dédain que Chambardier.
Le fantassin a pénétré dans l'écurie , au grand ébahissement du vieux cavalier. Il arrive près du maréchal-des-logis , humble et craintif, dans la
position du salut militaire , ébloui par la majesté rude de ce vieux galonné à cheveux blancs dont la haute taille le force à des contorsions du cou pour regarder son visage.
— Mon sergent,. . . commence-t-il.
Mais il est interrompu par une violente exclamation de Chambardier.
— Sergent ! . . . Seriez-vous ici pour la chose d'être inconvenant avec votre supérieur?... Apprends, jeune méfiant (i), que les sergents sont des bouts d'hommes à guêtres comme toi , et qu'ici il n'y a que des maréchaux d'gis ! . . . Et maintenant , quel est votre cas , jeune homme. . .
— Mon maréchal'gis , je voudrais , si c'était un effet de votre munificence , parler à mon pays Hurot , qui fait le pansage ici !.. .
— Hurot?... Attends donc, Hurot!. .. Mauvais soldat, pas de sous-pieds à la manœuvre, pantalon gras , vilain troupier ! . . Qu'est-ce que tu veux lui dire à Hurot?. . .
— Mon maréchal'gis , que j'ai reçu une lettre du pays. . .
— Vous êtes du 101e, vous, n'est-ce pas?. . . Ça se voit sur votre chapeau !. . . J'ai connu le 101e
(1) Les cavaliers appellent les fantassins : Méfiants , sous prétexte qu'ils emportent toujours avec eux tout ce qu'ils possèdent dans leur sac.
à Amiens en Picardie avant que tu n'aies joué le mauvais tour à Monsieur ton père de lui faire payer des mois de nourrice , espèce de sous-préfet!.. Et qu'est-ce que tu es dans le métier, toi !.. .
— Mon maréchal'gis , que si c'était un effet de la générosité de mon colonel, que je voudrais entrer dans la musique!. . .
— Dans la musique?... toi?... Avec cette tète-là?... Tu ne serais seulement pas capable de relever la litière après huit ans de service ! . . . Tu ne parleras pas à ton pays Hurot ! . . .
— Mais, mon maréchal'gis, supplie le pauvre fantassin , que je voudrais lui "remettre une lettre du pays. . .
— Avec une reconnaissance?. . .
— Oui , mon maréchal'gis ! . . .
— Eh bien , va attendre à la cantine de Mme Francœur: après le pansage, je te l'amènerai, ton pays Hurot ! . . .
Enfin , la tournée du colonel est finie ; il a été clément ; il n'y a pas eu d'arrêts.
La bande des officiers prend sa volée et , comme il est cinq heures, va sacrifier à la Muse verte, ou selon le vocabulaire spécial, s'adonner à l'élève du Perroquet,