ABSINTHE O CLOCK
Il règne une grande agitation au Café militaire. On va, on vient, on chuchote. Peu d'officiers encore , et pourtant, il est cinq heures ! la jeunesse est absente ; seuls , les anciens , qu'aucun cataclysme ne saurait arracher au culte de la purée verte, sont fidèles au poste; depuis une heure déjà ils sourient aux reflets irisés de la liqueur , et , l'œil humide et béat, contemplent leur verre avec tendresse , comme une femme admirerait une belle émeraude en son écrin. Ils ont, la plupart, un journal à la main , mais ils ne le lisent pas ; ils entament une conversation, mais après deux répliques la conversation tombe; l'annuaire même, — l'annuaire ! ! — reste fermé sur le comptoir à côté des carafons. C'est l'heure de la rêverie, de l'extase, des voyages de l'esprit à travers les songes, pour quelques-uns ; d'une somnolence pleine d'un charme exquis , pour le plus grand nombre ; de l'abrutissement, pour les amants excessifs de la dangereuse Suissesse.
Mais pourquoi les jeunes officiers oublient-ils aujourd'hui cette grave occupation quoditienne? Quel événement extraordinaire les arrache au
culte et les éloigne du temple ? Il n'y a aucun service à cette heure, on n'a pas signalé d'incendie, aucune crainte de grève ou d'émeute n'a fait consigner les troupes dans leurs quartiers ; d'où vient cette absence inquiétante?. . .
D'une circonstance extraordinaire et palpitante!
Une figure féminine nouvelle a été signalée. Une jeune et jolie étrangère est venue s'échouer dans la ville.
En revenant du quartier, plusieurs officiers ont, de très-loin, aperçu, — arrêtée devant un magasin de confection , — une femme seule dont la taille svelte dit la jeunesse, et dont la toilette a ce je ne sais quoi parisien, coquet et déluré, qui semble dès le premier abord éloigner l'idée de la vertu farouche et des austères renoncements.
Grande émotion! D'un commun mouvement , toute la bande a changé de trottoir et est venue s'abattre aux alentours de l'étrangère.
Peste! les amateurs font claquer la langue; et il y a de quoi. La nouvelle est une brune piquante dont le corsage dessine des courbes d'une harmonie que les statuaires ne seraient pas seuls à apprécier ; tête fine, pétillante d'intelligence, chevelure opulente, œil de feu, lèvre adorablement rose, ombragée d'un fin duvet , petites dents blanches bien rangées, aiguisées par la nature comme pour croquer des agents de change ; ajoutez à cela un
pied de Cendrillon et une main d'enfant; il n'y a pas à s'y tromper, c'est une Parisienne.
Une Parisienne ici!... Bienfaits des chemins de fer!...
Se voyant tout à coup enveloppée par ce peloton de partisans , la jeune femme a rougi , prestement a baissé sa voilette , et est partie de ce pas léger et rapide des petites femmes, qui essoufflerait sur l'asphalte un carabinier gigantesque acharné à sa poursuite. Deux officiers se sont détachés du groupe, et, allongeant l'allure, ont suivi de loin, convenablement, la fugitive.
Les autres arrivent au café faire part de leur découverte.
Et aussitôt , à la table affectée d'habitude aux diables qui ne se sont pas encore faits ermites , les conversations de s'engager sur ce sujet intéressant, et tous d'y apporter un intérêt, une gravité et une ardeur qui feraient supposer que l'on agite les destinées de la patrie. — Qui est-elle? — Pour qui vient-elle? (Car il est bien entendu qu'une femme seule, gentille, de tournure provocante , ne peut avoir d'autre raison de s'abattre en ce pays sauvage , que celle d'y rejoindre ou d'y chercher le sous-lieutenant de son cœur.) — Mais enfin, son portrait? — Un double poney bien roulé! dit celui-ci , empruntant au vocabulaire hippique la formule de son signalement. — Jolie bai'brune,
LA JOURNÉE DU LIEUTENàKÏ. '273
de sang ! ajoute un autre. — Messieurs , il s'agit de la retrouver ! — Marcou et Landernier sont en éclaireurs; ils découvriront son adresse. — Moi, je vais chez mon coiffeur pour avoir des renseignements. — Et moi chez ma propriétaire , qui a été pie dans une vie antérieure, et qui, dans une heure, m'aura dit son passé, son âge, ce que vend sa famille et si elle a été vaccinée !...
— Messieurs , dit Marcou , revenant de reconnaissance, elle est entrée au n° 20 de la Grand'rue; personne ne la connaît. Elle est arrivée hier soir par le train de 8 heures 30.
— Combien de malles avait-elle?
— Quatre.
— Donc elle vient pour rester.
Dix minutes après, arrive à son tour Landernier, qui fait son rapport.
— Elle est sortie du n° 2oetestallée rue Percée, n° 9. Elle est ressortie quelques instants après , ayant échangé son caraco pour un waterproof ; c'est donc là qu'elle demeure. J'ai voulu lui parler; elle m'a toisé avec un air de duchesse et a filé en haussant les épaules.
— Vous dites qu'elle demeure rue Percée, n°9? Celui qui fait cette demande est le vicomte
d'Albin, un beau garçon de joyeuse humeur, qu'en raison de ses succès galants ses camarades ont surnommé « Tombeur des vertus. »
Sur la réponse affirmative de Landernier, aTombeurdes vertus» se lève, et, avec la sereine assurance du chasseur expérimenté qui va, contre le vent, sans se presser, à la remise du gibier, part dans la direction indiquée. Malheureuse étrangère, pauvre perdrix égarée, que le ciel te protège! Cachetoi dans le fourré , blottis-toi dans le sillon! Le braconnier qui te poursuit a l'œil perçant et le regard fascinateur, et toute pièce visée par lui est une pièce abattue !
Cependant la conversation change de sujet, ou tout au moins se continue à voix basse, sur cet avis donné par Marcou :
— Voici les officiers dits supérieurs!...
En effet, la bande des èpinards fait son entrée dans le café, et , comme toujours, jette un froid. C'est qu'il y a là de vénérables ruines d'anciens beaux, mariés sur le tard, au premier avertissement des rhumatismes, qui ne peuvent tolérer chez les autres les récréations à l'usage de la jeunesse, dont leurs ménages sont depuis longtemps privés. Le commandant Rabiot , surtout, ne plaisante pas sur les mœurs, et déteste d'autant plus les sous-lieutenants, qu'il est arrivé plusieurs fois à sa femme, en parlant d'eux, de dire avec un soupir : «Ah ! les démons!... Que c'est beau la jeunesse!...» quand elle entendait raconter les exploits de ces aimables vauriens. Ce jour-là justement , il a à fulminer un réquisitoire
contre un séducteur, et le voici là-bas, roide, serré à étrangler dans son uniforme, exsangue, les yeux hors des orbites , le menton dans son col d'ordonnance, qui, d'une voix de trombone , tient ce discours au colonel :
— Je ne comprends pas, moi ! non , ma parole d'honneur! je ne comprends pas que des officiers oublient la dignité de l'épaulette jusqu'à s'engager dans des liaisons illégitimes qui les détournent de leur service et répandent l'immoralité dans les masses !... Et il est révoltant de voir, à toute heure de jour, comme cela m'arrive, à moi, qui ai l'honneur de vous parler, mon colonel , entrer dans les logements de MM. les officiers — ah ! je citerai mes auteurs, si l'on m'y force!... — des créatures qui n'ont de la femme que le nom ! . . .
— Oh ! oh !... commandant, fait le colonel , si vous êtes sur de votre dernière affirmation, voyons, avouez-moi comment vous avez acquis cette précieuse expérience , je vous promets la discrétion !
Le colonel est un vieux garçon ; fort indulgent pour les péchés mignons , ayant encore de temps en temps, — oh! mon Dieu, bien rarement! — à demander l'absolution pour lui-même...
— Mon colonel, je vous jure sur mon honneur de vieux soldat...
— Alors, commandant) il faudrait voir cela
27Ô RACONTARS MÎLtf Àtfefeâ.
avant de propager de faux renseignements qui peuvent porter préjudice aux personnes dont vous parlez !.
— Mon colonel , c'est pour vous dire que l'exemple parti de là se propage dans la troupe. N'y a-t-il pas maintement de simples sous-officiers qui se donnent les gants d'avoir une maîtresse en ville!... Ainsi le maréchal des logis de Saint- Méran...Si cela me regardait, je ferais un exemple! Avant huit jours il serait suspendu de son grade pendant deux mois !...
Mais cette suggestion n'obtient qu'un médiocre succès auprès du colonel, qui n'aime pas les conseils et ne permet pas qu'on marche dans ses platesbandes.
— Quand cela vous regardera , commandant , répond-il , vous trouverez fort mauvais qu'un inférieur semble vous indiquer votre devoir.
— Pardon, pardon, mon colonel; je vous assure que je n'avais pas l'intention...
— Et puis, reprend le colonel, quand vous l'auriez suspendu comme un huit-ressorts , est-ce que vous l'empêcheriez d'avoir les vingt- deux ans dont vous ne pouvez plus guère vous souvenir, encore que vous les regrettiez doublement!... Maintenant, commandant, vous savez que je n'aime pas qu'on me parle de service au café...
Jubilation à la table des sous-lieutenants. On se cache la figure derrière des journaux pour rire, tousser, grogner.
— Bing! tapé!... siffle une voix.
— Collé, l'empêcheur de danser en rond!... dit un Parisien.
■ Rabiot part, roulant des yeux furibonds. Mme Rabiot n'a qu'à se bien tenir, ce soir, et à ne faire aucun accroc à la stricte discipline. Chez lui, du moins, le commandant fera respecter le principe d'autorité.
Cependant, l'Annuaire négligé prend sa revanche. C'est Machin qui, en ce moment, lui prodigue de délicates attentions. Car Machin est indifférent à ces agitations pour une voyageuse , lui qui a son nid tout fabriqué.
Et, du reste, un intérêt bien autrement grave prime les préoccupations frivoles.
Depuis une demi-heure , il tient ouverte devant lui la page où se pavane son nom. Et , tout en savourant à petites gorgées son deuxième verre d'absinthe , il contemple et il rêve. L'épaulette de capitaine voltige devant ses yeux et lui fait des agaceries ; il va l'atteindre ; ses appointements , singulièrement grossis, dansent devant lui avec un tintement joyeux ; il ne fait plus de semaine , il aligne le deuxième rang, il devient gras à lar.d, il
2lB ÎUC0NÎA&S MfUfAlftF.S.
a enfin une position ; alors, il dit adieu à Satan et se porte candidat à l'hy menée. Et, tout aussitôt , s'empressent autour de lui des héritières : — Tiens, voici mon cœur! — Tiens, voilà mon sac ! — Tout pour m'appeler madame Machin ! O comfort ! ô volupté sans pareille ! Bienheureuse épaulette ! il tend la main pour la saisir, il la touche. . .
Mais au moment même où ses doigts fébriles vont s'en emparer, une autre main plus habile la cueille au vol , et il éprouve une subite douleur qui le ramène à la réalité, c'est-à-dire à la page de l'Annuaire où son nom est immédiatement suivi de celui du vicomte d'Albin. Oh ! ce vicomte ! . . . voilà sa terreur, son supplice ! . . . La prochaine place revient au tour du choix , et par une fatalité incompréhensible, depuis quelque temps le colonel se montre glacial avec lui et a trouvé plusieurs occasions d'admonestations sévères ; et pendant ce même temps, M. d'Albin a les sourires et les éloges pour la belle tenue de son peloton ! D'Albin lui passera sur le dos ; la main agile qu'il vient de voir en rêve lui souffler l'épaulette , c'est celle de d'Albin ! . . . L'inspection est proche ; comment faire? Quelle action d'éclat lui rendra sa faveur éclipsée? Lui, pourtant! bel homme, bon serviteur, sachant sa théorie à la réciter à l'envers , et si bien à l'envers qu'il commence par le mot fin qu'il prononce nif ! . . . Que lui manque-t-il? . ,
Et l'on verra pourtant d'Albin capitaine avant lui!...
Cependant, une conversation palpitante qu'il entend près de lui l'arrache à cette sombre préoccupation.
Landernier, aimable farceur, le sait superlativement jaloux et s'est mis en tête de marteler un peu son cœur. Il est donc venu s'installer à sa table, en compagnie d'un sous-lieutenant.
— Qu'est-ce donc, demande-t-il négligemment à ce dernier, qu'une jolie petite femme que je vois passer tous les jours dans la Grande-Rue , et qui porte une robe de popeline écossaise avec un manteau de velours à passementeries?
— Une brune?
— Oui.
— Brune, robe écossaise, mantelet de velours... c'est Marguerite!
Machin dresse la tête.
— C'est la maîtresse du substitut , n'est-ce pas ?
— Je ne pense pas ! fait Machin avec un sourire d'une fatuité !...
— Ah?... je ne sais pas... reprend Landernier; je l'ai rencontrée plusieurs fois causant tard avec lui sur le rempart : c'est ce qui me faisait croire...
— Avec le substitut?... demande Machin avec violence et devenant rouge comme une pivoine.
28o RACONTARS MILITAIRES.
— Mais dame. . . Après tout , il n'y a pas qu'une robe de popeline écossaise au monde!...
Et se retournant vers le sous-lieutenant :
— Est-ce que j'ai dit une bêtise? demande-t-il perfidement.
— C'est sa femme! répond tout bas le souslieutenant.
— Allons, bon! dans le mille!... Dites donc, Machin , pas de bêtises, vous savez , mon vieux !... La nuit , comme cela , sur le rempart , je me suis très-probablement trompé de couleur de robe!...
Machin est déjà dehors.
Pendant ce temps , à une table voisine , on forme un jeune sous-lieutenant fraîchement débarqué qui doit offrir ce soir son punch de bienvenue. Il sort de l'école ; c'est presqu'un enfant ; l'épaisseur de la purée d'absinthe qui lui est offerte le comble de terreur ; la capacité des récipients , la rapide succession des verres absorbés par ses robustes compagnons lui semblent une féerie ; mais il renferme en lui-même ses étonnements et fait bonne contenance , dissimulant les grimaces que lui arrache chaque gorgée de l'affreuse boisson corrosive. Il faut bien qu'il se mette à hauteur de ses camarades ; pourra- t-il jamais atteindre à cette puissance d'absorption?... Problême ardu !...
L'horloge marque en ce moment l'heure du dîner,
En sortant , on rencontre M . d'Albin , qui revient souriant , mais calme, de son voyage d'exploration.
— Messieurs , dit-il , voici les dernières nouvelles, agence Havas : Elle s'appelle Betty ; elle est première ouvrière à la grande maison de confection du Pourpoint dor, dans la rue Neuve ; elle gagne deux cents francs par mois et n'a besoin de personne; elle est sage et, quoique Parisienne, cultive le myosotis comme une simple Gretchen , c'est-àdire qu'elle a un fort amour au cœur pour un sous-lieutenant d'infanterie qui est en Afrique...
— Oh! oh!... — Ah! ah!... — Raison de plus!... — Il faut qu'elle fasse son stage dans la cavalerie!... — Nous la déciderons à permuter,... etc., etc.
Mais « Tombeur des vertus » arrête ces exclamations :
— N'espérez rien , messieurs ; elle m'a dit trèssimplement et très-franchement son histoire , et c'est un inexorable parti pris de rester absolument sage; il faut respecter cela. Du reste, elle m'a promis de venir dîner un de ces jours avec moi , en sœur, seulement pour parler de Paris.
— Une femme à la mer ! dit Marcou.