‹ Mademoiselle MignonChapitre 26 sur 32 · NOUVEAU TITUS, MACHIN N'A PAS PERDU SA JOURNEE · texte numérisé non relu

NOUVEAU TITUS, MACHIN N'A PAS PERDU SA JOURNEE

Machin arrive en retard au dîner; mais on connaît la cause de ce cataclysme. On a douté de la vertu de Marguerite ; on a marché sur le cœur de Machin.

Cependant, il entre triomphant et l'éclatante fraîcheur des coquelicots s'épanouit sur son visage; son œil est gai , son nez frétille , sa bouche a des airs narquois.

— Voilà pourtant comment on écrit l'histoire ! s'écrie-t-il.

Et s'adressant à celui de ses camarades qui avait lancé ce brandon de discorde :

— Alors, lui dit-il, souriant avec une adorable fatuité , Marguerite a des rapports avec le substitut? ,.

— Mais... répond l'officier, je n'ai rien affirmé; j'ai pu... j'ai dû me tromper !...

— Ah !... c'est bien heureux ! reprend Machin ; d'abord , voulez-vous que je vous apprenne une nouvelle, moi ?... Eh bien , c'est qu'il n'y a pas de substitut ici , attendu qu'il est en congé depuis

deux mois ! Vos mutations ne sont pas au courant, mon cher!...

— Allons , tant mieux !

— Et puis , voulez-vous savoir où elle est, cette pauvre fille que vous calomniez?... Je vais vous le confier... pour votre instruction, jeune homme!... Je n'ai pas besoin de vous dire que je viens de chez moi ; vous m'aviez mis la puce à l'oreille et je me repentirai toute ma vie , après ce que j'ai vu , d'avoir cédé un instant aux suggestions de la jalousie!... Je vais donc chez moi... comme une tempête!... je grimpe l'escalier, je bondissais sur les marches comme un cerf!...

— Parbleu !... fait l'officier.

— Même que j'ai failli renverser Ardant, mon fourrier, qui descendait; il venait d'inscrire les mutations de la journée sur mon carnet; car il pense atout, ce gaillard-là !... et capable!... fricoteur , mais comptable jusqu'au bout des ongles ! . . . J'entre donc comme un boulet; qui est-ce que je vois? Ma Marguerite travaillant avec acharnement... et, à quoi, s'il vous plaît?...

— A une blague , je parie !

— Qui est-ce qui vous l'a dit?... fait vivement Machin soupçonneux et froissé.

— Parbleu ! ça se devine !... c'est le travail habituel de nos femmes!...

— Ah?... Eh bien, oui, elle me brode une blague au crochet; je ne vous dis que ça!... Voilà pourtant comme quoi cette pauvre enfant que vous mettez à mal , tout de suite , comme cela , avec le mépris de jeune blasé que vous professez pour les femmes , se tuait les yeux pour me donner un souvenir !... Pauvre fille ! quand je suis entré , elle est devenue rouge comme une cerise ; j'ai cru qu'elle allait avoir un coup de sang; elle est si émue toutes les fois que je la vois !... Je l'ai calmée !.. Je vous dis que je l'ai calmée !... Et voilà , jeune homme, comment elle est la maîtresse du substitut ! ... Ah ! ah! ah!...

Et riant bruyamment, et regardant son interlocuteur en haussant les épaules, il se met à table et fait honneur au festin.

Il a une forte épine retirée du cœur, Machin !

Mais ce n'est pas sa dernière joie du jour ; il est dit que tous les bonheurs viendront fondre sur lui pendant cette mémorable soirée.

En sortant de table , l'irrésistible d'Albin s'est excusé auprès des invités et a pris sa course vers d'autres régions.

— Il va essayer une robe à son ordonnance ! a dit Marcou.

Néanmoins , une heure après , alors que flambe le punch offert par le nouveau sous-lieutenant et

que l'on commence à devenir expansif , le séducteur rentre , la tête un peu basse ; les noirs soucis de la défaite assombrissent son front.

Le Vicomte a rencontré une rebelle.

— Elle est jolie ! la Gretchen , le myosotis , la petite fleur ,'du souvenir!... dit-il à son ami Cazilier.

— Je parie que tu viens de chez la nouvelle débarquée? demande celui-ci.

— Parbleu! d'où veux-tu que je vienne?... Eh bien , mon cher, voici la relation exacte de mon expédition : Je me mets donc en bourgeois et vais rue Percée, n°9, trouver l'infante; je sonne, elle vient m'ouvrir : — Que voulez-vous , Monsieur ? — Parler de Paris avec vous ! réponds-je. — Mais je ne vous connais pas , et à vrai dire , n'ai nulle envie de vous connaître ! fait-elle avec une insolence!... Je balbutie, elle veut fermer la porte, je m'y oppose; alors elle prend un air tout-à-fait courroucé et s'écrie : — Je vous trouve bien osé de venir ainsi forcer la porte d'une femme ! Est-ce la pendule que vous désirez vous approprier, monsieur, ou bien l'argenterie?... — Tu conçois, j'étais démonté ; après la réception de tantôt , cela avait de quoi me stupéfier ; mais j'ai eu alors la clef du mystère : par une porte latérale entrebâillée , j'ai aperçu de gros yeux à fleur de tête sous des sour-

cils blancs et une paire de moustaches menaçantes. J'ai déjà vu ces moustaches-là quelque part. Elle a profité de mon abrutissement pour me fermer la porte au nez , et alors je l'ai entendue rire aux éclats ! . . . C rois-tu que ce soit drôle ? . . .

— Diable! fait Cazilier ; son jeune sous-lieutenant d'Afrique , pour lequel elle conservait son cœur pur, a diablement vieilli depuis peu ! . . . Après cela, tu sais, les climats chauds , ça vous change un homme si vite!...

Enfin!... le vicomte se lance dans la fournaise pour oublier.

Mais quelques instants après , entre un adjudant, porteur d'une lettre, et demandant M. le lieutenant d'Albin.

Un adjudant, porteur d'une lettre, arrivant ainsi au Café, au milieu d'une réunion joyeuse, on devine tout de suite ce que cela veut dire; ainsi pour un huissier se présentant entre cinq et six heures un lendemain d'échéance impayée.

D'autant mieux que la lettre porte en tête de la suscription les mots fatidiques : Service militaire.

— Je flaire un accroc ! dit Marcou.

— Ah ! s'écrie d'Albin qui a pris connaissance delà missive ; je savais bien que je connaissais ces moustaches-là!... Tiens.

Et Marcou lit :

« Monsieur, » Vous garderez les arrêts huit jours pour vous être mis en bourgeois malgré mes ordres réitérés. Vos arrêts finiront le. . . .

» Le Colonel,

— Saperlipopette!... dit Marcou, c'est grave, mon vieux !... A la veille d'être porté au choix !...

Mais qui est-ce qui jubile?

C'est Machin qui a désormais l'assurance que d'Albin , l'invincible archer, qui est allé bêtement s'échouer à la porte de la maîtresse du colonel , est à tout jamais coulé.

En suite de quoi , il va terminer sa journée, âme épanouie, cœur joyeux, auprès de Marguerite qui n'a pas encore terminé sa blague , et à laquelle il raconte par le menu les péripéties de cette étonnante journée.

Dix heures ! L'extinction des feux !

Mais est-ce qu'il y a des extinctions de feux pour Machin, en cet heureux jour, encore qu'il soit si débordé?...

Il souffle la bougie.

Apothéose intime.

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