CHEZ MADAME
( Il est dix heures du matin. Le capitaine Georges d'Amance entrouvre la porte de la chambre de sa femme. 11 chante et a l'air très-heureux. Mme Marguerite , dans un négligé trop négligé , contrairement à ses coquettes habitudes , charmante malgré tout et malgré elle-même , est assise près de la croisée , et tient , par pure contenance, une broderie à la main ; mais elle ne brode pas et reste pensive , la tête penchée sur sa poitrine , l'oeil fixe , ne regardant rien , complètement absorbée dans des reflexions qui ne doivent pas être couleur de rose , s'il faut en croire un soupçon de larme qui se suspend aux paupières ; elle est comme réveillée en sursaut par la voix de son mari , et s'efforce de prendre une contenance ferme).
georges. — On peutentrer?... Oui!... Bonjour, ma Marguerite!... Grande nouvelle , bonne nouvelle, nouvelle stupéfiante et miraculeuse!... Mais
d'abord tendez-moi votre front, non, vos lèvres roses, que je leur présente mes. . familiarités \..(Il va pour r embrasser.) Tiens!... qu'est-ce que tu as?... pourquoi cet air triste?...
marguerite. — Moi , mon ami?... Je n'ai pas l'air triste du tout !
georges. — C'est-à-dire que tu es sinistre!... Tu as une expression farouche qui trahit bien la férocité de tes instincts!... Voyons, chère petite Margot, qu'est-ce que nous avons là, dans cette méchante tête tant mignonne?...
marguerite. — Je ne suis pas bien éveillée!... Un peu de migraine aussi !
georges. — C'est donc pour cela que tu n'es pas encore coiffée?...
marguerite. — Oui, c'est pour cela!...
georges (attristé) . — Ah bien ! . . . moi qui entrais si joyeux, avec tout plein de projets dans la tête !... Je me disais : voilà une crâne nouvelle à apporter au petit lever de Margot, et je combinais, pour la fêter, une débauche à tout casser!... Et, crac!... je te trouve en humeur « chute des feuilles » à vous mettre la larme à l'œil et le cœur tout en deuil !... Vois-tu déjà comme les rimes élégiaques me viennent malgré moi?...
marguerite. — Quelle est cette nouvelle, mon ami?...
Georges. — Le colonel m'a fait appeler ce matin et m'a annoncé que ma nomination de chef d'escadron a été signée hier ; son ami le directeur du personnel l'en a averti!...
marguerite (avec indifférence) . — Ah ?...
georges. — Comment?... «Ah !... » Comme cela?.... Et puis c'est tout? Pense donc que c'est tout bonnement merveilleux! C'est l'avenir, c'est les étoiles dans un temps donné ; car enfin , je n'ai que trente-deux ans... et les chefs d'escadrons de trente-deux ans, ça ne pousse pas aussi dru que les sous-lieutenants de quarante!... Je te trouve froide pour un général de l'avenir !
marguerite (toujours aussi dolente) . — Eh bien, j'y consens, mon ami ; c'est superbe !
georges. — Ah!... tu vois bien, quand tu y réfléchis !... Ainsi à trente-sept ans, trente-huit au plus tard...
marguerite (l'interrompant). — Vous parliez de projets, je crois?...
georges. — Oui, tiens !... Et, au faif, ce que je viens te proposer te fera du bien !... J'ai envie de m'amuser comme un dieu, aujourd'hui!... M'amuser comme un dieu , tu sais, signifie m'amuser avec toi !
marguerite (passant la main sur son front en faisant des efforts pour secouer sa tristesse). — Vous avez peut-être raison... Amusons-nous !
georges. — A la bonne heure!... Tu sais que tu m'as bien des fois demandé de te mener au cabaret, à la campagne, en canot, à Mabille...
marguerite. — Oui !... de me traiter enfin une journée entière comme une maîtresse.
georges (l'entourant de ses bras). — Un Jour, ma petite Margot? Toujours, tu veux dire?... Épouse vénérée et en même temps amante chérie! (A part). Décidément, il y a de l'orage dans l'air ! (Marguerite se dégage de son étreinte et lui lance un regard hautain et glacial. Georges, frappé du vague pressentiment d'une tempête prochaine, entasse madrigaux sur madrigaux et élève immédiatement son thermomètre de « vers à soie » à « Sénégal ». Ah !... Quelle autre femme pourra jamais se dire plus aimée que ma Marguerite, plus maîtresse d'un cœur que tu ne l'es du mien ?
marguerite. — Parlons un peu du programme de la fête.
georges*. — Ordonne toi-même ! Voyons ■,- où allons-nous déjeûner?... Chez Bignon ? au café Anglais? à Asnières ? à Robinson? Parle?.-.,
marguerite (après un moment de réflexion , vivement). — Voulez-vous me faire bien plaisir?
georges. — Je ne veux que cela ! (A part). Pourvu qu'elle ne me demande pas de m'en aller !
marguerite. — Eh bien, laissez-moi, sans opposition, sans observations , libre de régler l'ordre et la marche de nos plaisirs !
georges. — Ah ! parbleu , pour l'étrangeté du fait, je le veux bien !... Mais, Dieu merci ! pauvre enfant, tu n'y entends rien !
marguerite. — Je me formerai
georges. — Ah ! mais non !... Ah ! mais non !
marguerite. — Enfin , pour aujourd'hui , vous me laissez la direction ?
georges. — A la condition que ce sera une vraie débauche ! Et tu voudras bien ne rien épargner pour me traiter convenablement, car enfin tu aurais tort de me considérer comme une simple grisette, et de croire que je me contenterai d'une promenade à pied dans les petites allées du bois et de tasses d'un lait pur à la vacherie du chalet...
marguerite. — Non pas!... nous serons, au contraire , vous très-viveur, moi très-çocotte ! Il faut cela !... Ah ! ciel ! que je vais m'amuser ! Làdessus, laissez-moi m'habiller et faites atteler dans une demi-heure !
georges. — Entendu ! (A part , en sortant). Décidément, il y a quelque chose qui n'est pas naturel dans ce petit cerveau-là.
(Dès qu'il est sorti, Marguerite sonne sa femme
de chambre et écrit une adresse. Entre la femme de chambre).
marguerite. — Annette , envoyez un commissionnaire à cette adresse : Restaurant Ledoyen , Champs-Elysées. On retiendra leN° 17 pour onze heures et demie précises ; deux couverts; menu fin, à la disposition du restaurateur. Allez !
(La femme de chambre regarde sa maîtresse avec le plus profond ètonnement , et sort , sur un geste impératif).
annette (à part , en sortant). — Ça?... des mœurs?...