LE N
le garçon (précédant Georges et sa femme et les introduisant dans un cabinet particulier). — N° 17. . . Voilà , monsieur !...
marguerite. — Tiens, c'est gentil, ici !
(Georges fait des signes de reproche désespérés au garçon , dont la mimique en réponse signifie : Ce n'est pas ma faute, je n'ai pas choisi ce cabinet^ il a été commandé) ,
le garçon. — Quel vin servirai-je à monsieur ?
marguerite ( très - crânement ) . — Rœderer frappé!... Pimentez les écrevisses !...
georges (très-surpris et souriant). — C harmant ! charmant ! (Chantant sur un air de Barbe-^leue). C'est un Courbet ! (Parlé). Effrayant de réalisme!..
(Le garçon, des lèvres et des yeux, exprime cette opinion : Fichtre ! Voilà une gaillarde, ou je me trompe beaucoup ! Puis il se tourne vers Georges , l'index et le médium sur les lèvres , comme pour envoyer un baiser, et, avec un mouvement de tête approbatif , lui fait son compliment. Georges semble aussi gêné que les historiens s'accordent à nous montrer saint Laurent le jour où il fut invité à s1 asseoir sur un gril, en qualité de côtelette).
marguerite. (Elle donne sa toque au garçon, ôte son vêtement et apparaît en fraîche toilette , trèsdécolletée et bras nus. Consultant le menu.) — Il est ridicule et absolument banal , votre menu , gardon !... Pas de chic!... Servez-moi de l'extraordinaire!...
le garçon. — Je vais m'informer s'il en reste , madame!... (A part, en partant). Bigre!... Elle va bien , la nouvelle !... Elle sera au Jockey avant huit jours; le capitaine n'est pas assez sérieux pour elle !...
2ÇÔ RACONTARS MILITAIRES.
georges (à part). — Renversant!... Elle aura lu Arsène Houssaye et autres bons auteurs...
marguerite (examinant tout). — C'est assez coquet, cette petite horreur de cabinet de Barbe- Bleue!... Et plein de précautions!... Voici le verrou prudent... {Elle le fait jouer). On le pousse au dessert, n'est-ce pas?... (Georges est occupé à lire le menu ; elle va rapidement à la glace et l'examine ; quand elle revient , elle est très-paie. Moment de silence. Examinant le divan-.) Le mobilier est fort réduit... cela simplifie bien des choses ! . . . Tiens, on a mis nos couverts en face l'un de l'autre... Auriez-vous prévenu, par hasard, que je suis votre femme ?.. .
georges. — Pourquoi cela ?...
marguerite. — Mais... parce que ce vis-à-vis me semble conjugalement froid!... Côte à côte, à la bonne heure ! ... le bras entourant la taille, les yeux dans les yeux , tout ce qu'il y a de plus incommode pour dîner, enfin... mais vient-on ici pour dîner, franchement?...
georges. — Et les convenances ?...
marguerite (bruyante et fiévreuse, se forçant à rire). — A quel service les renvoie- t-on, les convenances?... N'apporterez-vous pas votre couvert là, près du mien ?... Ah ! mais... des égards, mon cher!... Êtes-vous donc assez irréparablement
mari pour ne plus trouver un élan de jeunesse, un peu de fougue d'amoureux pour une seule pauvre petite folle journée?... D'abord, je vous préviens, je veux être courtisée éperdûment !... Qui le saura?.. Ces murs étouffent les cris?.. Le tavernier est discret !...
georges. — Tout est discret ici !... les cris surtout !...
marguerite. — Eh bien !... Mon Dieu ! que je m'amuse!... quoique, à vrai dire, vous soyez jusqu'à présent un piètre viveur , ami!... Comment?... pas plus d'entrain?... D'habitude, n'estce pas? dès que vous êtes entrés dans ces Cythérées et que le garçon vous y laisse seuls, vous vous empressez de faire quelques-unes au moins des menues dévotions !...
georges (pudiquement) . — Oh ! . . . Marguerite ! . . .
marguerite (l'interrompant). — Or, je vous ferai remarquer que vous ne m'avez même pas encore embrassée , depuis dix bonnes minutes que le garçon est parti !...
georges (inquiet). — Marguerite ! qu'as-tu ?
marguerite. — D'abord , je ne m'appelle pas Marguerite, ici! ... Je suis Cora, Léonide, Julia... Aspasie si vous voulez !... Je suis une conquête, la dernière de votre liste , celle pour laquelle vous
il*
allez ressusciter votre amour-Phœnixqui ne meurt si vite que pour avoir le plaisir de renaître ! . . .
Georges. — Chut ! voici le garçon !...
(Après un long accès de toux opiniâtre , le garçon introduit avec beaucoup de difficultés le passe-partout dans la serrure, et entre enfin, apportant la bisque.)
marguerite. — Vous avez là un méchant rhume , garçon !
le garçon (souriant dun air fin et l'œil en coulisse). — Heu!... Madame sait bien qu'on ne peut vaquer dans ce maudit couloir sans être pris à la gorge!... Dans les salons aussi... Du reste, beaucoup de dames s'en plaignent;., d'autres s'en louent... (Il rit avec béatitude).
georges. — C'est bien ; laissez-nous.
le garçon. — Monsieur sonnera? (A part, en sortant). Déjà !...
marguerite. — Maintenant , dites-moi : n'est-il pas d'usage de remplir les verres et de chanter des couplets à boire?... On voit beaucoup cela sur les lithographies. Il est vrai qu'on y voit des messieurs gais, et que vous être lugubre !... Je ne sais pas de chanson... c'est chose inepte, vraiment, que les familles ne vous fassent pas enseigner un répertoire!... Le Brindisi de Lucrezia est bien rococo ,
n'est-ce pas?... Vous m'apprendrez quelques couplets de Marco , promettez-le moi , pour que je sache enfin me conduire dans le monde!... Et puis , voyons, enseignez-moi donc quelques extravagances , de ces adorables exentricités de tant de ragoût... . .
Georges [l interrompant et la prenant sur ses genoux; il suit depuis quelque temps d'un œil inquiet les allures si peu ordinaires de sa femme , et en est tout attristé) — Ma bonne petite Marguerite, souffres-tu?... Que se passe-t-il?... Tu as la fièvre?... Je t'assure que toutes ces folies me font mal!...
marguerite. — Vous vous trompez , mon révérend; l'endroit est mal choisi pour un sermon !... Sachez , monsieur , que je veux être follement aimée, ne fût-ce qu'un jour, ne fût-ce qu'une heure, comme toutes celles qui , un jour, une heure , ont connu la passion !... Eh quoi ! toujours ce maigre régal de l'amour saint et légitime , toujours ces fades joies du foyer et cette lourde paix des consciences irréprochables?... Pour une fois, vous m'avez donné carte blanche... Eh bien! pour une fois, curieuse de connaître les ivresses , je veux faire ce qu'il faut pour les provoquer !... Car, enfin , vous conviendrez bien que ce n'est pas avec ma jeunesse et ma vertu , mon amour dévoué pour mon mari
et mon culte pour mon enfant , que je puis espérer jamais déterminer ce coup de foudre que chacun de vous , messieurs , a reçu , une fois dans sa vie au moins, des yeux de quelque fille de joie!.".. Versez-moi du Champagne , et rions , je vous en prie!... Mon Dieu ! comme je m'amuse!...
Georges (sérieux). — Pauvre enfant , ta gaieté grimace ; il y a au fond de ces extravagances une tristresse dont il me faut le secret. Que veux-tu savoir , curieuse qui regretterais bien vite ton ignorance?.. . Quelles ivresses pourraient être comparées aux joies pures du foyer?... Tu veux une heure de ces existences enfiévrées, dis-tu?... Loin de toi cette fange, ma Marguerite! Tu en serais tout éclabloussée!...
marguerite (devenant très-triste tout-à-coup et se dégageant des bras de son mari). — Oui... voilà!... c'est toujours ainsi!... Vous avez grand souci des dangers que peut courir notre honneur dans la tourmente de la vie !... Vous êtes éloquents à le conseiller et ardents à le défendre!... « Quoi de plus cher que l'innocence! — Quoi de plus doux que le devoir ! » La sagesse découle de vos lèvres en flots de saintes maximes!... Mais quel philtre avez-vous bu , qui , glaçant votre cerveau , a fait de vous les amoureux éperdus de la Raison?. . . Je le sais bien, moi !... Le philtre , c'est ici qu'on
le verse!... Ici même, tenez... dans ce cabinet dont vous trouvez l'atmosphère mortelle pour moi, parce que vous vous êtes tué à la respirer !...
Georges. — Marguerite ! . . . mon enfant ! . . . Voyons, quelle mouche te pique?... [A part.) Aïe , aïe , ça se gâte ! . . .
marguerite. — Ah ! laissez-moi parler , au moins, si je ne puis comme les autres, — les aimées, — chanter, rire et me faire adorer !... Eh bien, oui, c'est ici qu'on vient l'acquérir, la raison... Vous la trouvez en fouillant jusqu'au fond la débauche; et quand, pièce à pièce, vous avez laissé tout votre cœur aux mains des impures , vous vous sentez merveilleusement disposés pour prêcher le renoncement à l'amour ; après avoir été les amants fougueux des filles , vous devenez les platoniques compagnons de vos épouses!... Ah! l'épouse!... ce n'est pas elle, n'est-ce pas? qui marque son passage dans vos cœurs comme avec un fer rouge! ce n'est pas elle...
georges. — Mais, Marguerite, je t'assure...
marguerite. — Ne mentez pas !... Ce n'est pas de son amour qu'on porterait la plaie éternelle !... Ce n'est pas elle dont le souvenir se dresserait comme un fantôme entre vous et toute velléité de passion nouvelle !...
georges. — Ma chérie, en vérité, tu t'emballes,
tu t'emballes!... Partons, veux-tu?... (A part.) Que diable a-t-elle bien pu dénicher sur mon compte? Pourquoi a-t-elle choisi ce cabinet?...
marguerite. — Non , non , ce n'est pas nous qui aurions le droit de vous dire : Quoi que tu fasses , où que tu ailles , ta pensée me trouvera toujours à tes côtés , et Je te possède tant , qu'atout jamais je suis mêlée à tes joies , à tes peines , à tes rêves, à tes plus secrets soucis !...
georges. — Quelle plaisanterie!... Qui donc, alors, aurait ce droit?...
marguerite. — Celle qui écrit: — « Tu peux te marier, qu'importe!...
georges (à part). — Bing! ça y est !... la lettre de Léa !
marguerite , (Elle tire une lettre de son corsage et lit :) — « Ta femme pourra-t-elle me reprendre les heures d'ivresse de notre cher amour? Toi-même , dis-moi donc , la main sur le cœur , si tu pourrais l'oublier? Tout, d'abord , à Paris , te le rappellera. Tiens , par exemple , oublieras-tu notre soirée d'été dans le cabinet vert de Ledoyen ? Il a le N° 17 ; je m'en souviendrai toute ma vie. Je ne parle pas des serments ; la fenêtre était mi-ouverte , ils ont fui par là ; mais j'ai conservé jusqu'à présent , et je garderai toujours sur mes lèvres comme une chaleur de tes baisers ! ... Je vais acheter,
LES DEUX GEORGES. }Oj
à quelque prix que ce soit , la glace sur laquelle , avec ma bague, j'ai gravé nos deux noms ! . . .
Georges (à part.) — Quelle femme que cette pauvre Léa!... Quel ange!...
marguerite (pleurant.) — Georges , que vous avais-je fait pour me désespérei ?...
Georges (s' élançant vers elle.) Ma Marguerite !... ma chérie ! . . . (A part) Quoi inventer, bon Dieu?. . .
marguerite. — Vous auriez dû au moins avoir la pudeur de ne pas conserver cette relique dans vos poches ! (Elle se cache la tête dans les coussins et sanglotte.)
georges (à part.)' — Oh!... une idée lumineuse!... (Haut.) Mais veux-tu bien ne pas pleurer ?... Voilà ton gros bobo?... Une pure plaisanterie, ma petite Margot!... Figure-toi qu'elle n'est pas à moi , cette lettre !... C'est Georges de Rudières... tu sais bien, mon ami de Rudières?... Eh bien, il va se marier... je te l'ai déjà dit... Alors, tu conçois... il veut se débarrasser de tout ce qu'il a de compromettant... il m'a donné cette lettre à garder... au fait je ne vois pas pourquoi il y tient !... (Riant.) Ah ! ah ! ah ! vraiment , tu as pu penser !...
marguerite (avec emportement) . — Vous mentez !.. . Montrez-moi l'enveloppe ! . . .
georges (embarrassé.) — L'enveloppe. . . l'enveloppe. . . tu conçois bien. . .
marguerite (Elle se lève brusquement comme une panthère blessée, et prenant son mari par le bras, l'emmène près de la glace.) — Et... tenez... ici !.. . niez donc , si vous l'osez ! . . . Les voyezvous , les noms entrelacés: Georges, Léa?... Mon Dieu, mon Dieu, que je suis malheureuse!... Georges, vous avez brisé ma vie !... (Elle éclate en sanglots et finit par tomber évanouie sur le canapé.)
georges. — Ah! au diable!... que faire à présent?. . Maudite lettre!... (Il s'empresse auprès de Marguerite qu'il délace. Tout à coup il va pour sonner. Au moment où il pose son doigt sur le bouton, avant même que la sonnette se soit fait entendre, la porte s'ouvre et le garçon paraît).
le garçon. — Voilà , monsieur!... (Regardant Marguerite). Oh !... pauvre petite dame!... C'est le Champagne, monsieur !...
georges. — Que vous importe? Savez-vous...
le garçon (V interrompant) .— Je vous demande pardon... monsieur, c'est le Champagne!... Je connais bien ça , moi !... Cette jeune dame est de la province, elle n'a pas l'habitude!.,. Ça ne sera rien, monsieur !...
georges. — Taisez-vous donc, bavard!... Vous
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connaissez le comte de Rudières?... Vous savez où il loge ?
le garçon. — Pour le moment, monsieur, M. le comte loge au cabinet u , ici tout près, avec... (Il met un doigt sur sa bouche), des affaires trèssérieuses, monsieur!... (Il rit).
georges. — Ah ! c'est le ciel qui l'envoie !...
le garçon. — Monsieur, le bon Dieu est bien aimable de nous adresser une clientèle!... Il aura lu la réclame que le patron fait dans les journaux !
georges. — Allez tout de suite prier M. de Rudières de venir me parler !...
le garçon. — Parfaitement , monsieur !... (Sortant). Mais , pour la petite dame, vous savez... n'ayez aucune crainte, ce ne sera rien du tout!... Ah ! le Champagne est si traître pour les petites dames qui viennent de province !...
georges. — Quel animal !... Voyons , ça s'arrange à merveille... Si l'évanouissement peut durer deux minutes encore , je vais pouvoir me tirer de ce pétrin !... Où diable ai-jela tête, aussi, délaisser des lettres dans mon gilet ! . . .
(Entre M. de Rudières).
georges (courant à lui et parlant bas). — • Ah ! cher ami, il faut que tu me sauves !... (Lui montrant Marguerite) . Vois- tu?
de rudières. — Eh quoi?... Mme d'Amance?... ici?... malade?...
georges. — Voilà... une scène de jalousie... elle a trouvé dans ma poche une lettre deLéa... (Mouvement de Rudières). Je t'ai mis tout sur le dos !... Pardonne-moi, sauve-moi, ne me démens pas!... Elle demandait l'enveloppe pour preuve... mais enfin elle croira à ta parole... Nous aurons l'air de nous rencontrer par hasard en sortant... Veuxtu, mon bon Georges?... Fais-moi la charité de ce petit mensonge!...
de rudières. — Parbleu!... certainement!... Et... j'y pense... l'enveloppe ferait bien mieux l'affaire !...
georges. — Certainement, mais...
de rudières. — Attends donc... (Il cherche dans sa poche, en tire une lettre qu'il sort de son enveloppe, et remet l'enveloppe à Georges). Voilà !...
georges (abasourdi). — L'écriture de Léa!...
[Ils se regardent un instant , èclate)it de rire et se serrent la main).
georges. — Merci !... à charge de revanche. Tu sais (Confidentiellement) , il me reste encore des enveloppes..., mais ailleurs que dans mes poches!
[Madame d'Amance commence à donner quelques signes de vie).
georges (à ses genoux). — Ma petite Marguerite, reviens à toi !... J'ai trouvé l'enveloppe!
(Réconciliation. Tableau. Feux... de Bengale. La journée finit beaucoup mieux qu'elle n'avait commencé).
le garçon (reconduisant le couple). — Je vous disais bien, monsieur, que ce ne serait rien!... Madame s'y fera !