SOUVENIR DE LA GUERRE
Lorsque , après nos premiers désastres , on fit enfin cette précieuse découverte que notre poignée de soldats ne pouvait suffire à arrêter le torrent humain se ruant contre nous, et que l'on fit appel à tous les courages et à toutes les bonnes volontés, les plus confiants de nous hochèrent douloureusement la tête, en voyant le nombre insignifiant d'enrôlés volontaires qui vinrent grossir nos rangs. Sur cette terre de France, qu'il suffisait autrefois de frapper du pied pour en faire surgir des légions , le mot « Patrie» sonnait creux. Encore à ce moment pouvait-on conserver quelques espérances. Ce fut
bien pis plus tard. Heureux ceux qui n'ont pas vu ces hontes !
Cependant il y eut de nobles dévouements : des enfants que le siècle n'avait pas eu le temps de gangrener ; des vieillards, Français du bon temps, dont les utopies humanitaires n'avaient pu altérer le patriotisme, vinrent se ranger autour de nous ; c'est dans ces extrêmes que se recruta le plus grand nombre de nos volontaires.
Un matin , je vis arriver à moi un grand vieillard, tête d'ancien militaire, moustache et mouche blanches , maigre et courbé, portant soixante ou soixante-cinq ans. Il y avait sur ses traits altérés une indicible expression de souffrance.
— Mon capitaine, me dit-il , je suis des vôtres. Voici ma feuille de route.
Il venait de Vesoul, avec un acte d'engagement pour la durée de la guerre.
— Pauvre homme! lui dis-je, ému, en lui tendant la main, c'est bien, ce que vous faites là ! Dieu veuille que les jeunes vous imitent! Mais ne craignez-vous pas que vos forcés ne trahissent votre courage?...
Il se redressa fièrement :
— Ne craignez rien, mon capitaine , reprit-il, j'ai l'air fatigué, comme cela, mais je suis robuste, allez ! Vous verrez ! Seulement, si c'est un effet de
votre bonté , capitaine , je vous demanderai à être monté tout de suite, et à marcher : je suis un vieux cuirassier, je me souviens du métier et vous sentez que, si je me suis engagé, c'est que j'ai besoin de tuer du Prussien!...
Avec cela qu'il est facile de savoir si l'on en a tué, de ces invisibles ! Enfin le pauvre vieux croyait que c'était encore comme autrefois, au bon temps où l'on voyait son homme et où l'on pouvait mesurer son courage.
Comme je lui demandais s'il ne laissait pas de famille derrière lui, au pays, de grosses larmes lui vinrent aux yeux, et il me dit :
— Pardon , mon capitaine , j'ai du monde làbas ; mais voyez-vous, je peux bien vous confier cela, je ne pouvais plus rester au pays. Faut vous dire que j'avais un fils , un beau gars de dix-sept ans, et un brave enfant!... Dès la déclaration de guerre, je lui dis : — Garçon, voilà le moment de se montrer Français ! — J'allais te demander à m'engager! me répondit-il. Ce fut tout de suite fait. Il entra dans un régiment qui se mettait en route ; il n'a eu que le temps d'arriver à Forbach : la première balle a été pour lui ! Depuis, voyezvous, la vie n'a plus été tenable. La femme m'agonit; elle dit que c'est moi qui lui ai fait tuer son garçon! La pauvre vieille! Je sais bien que le chagrin lui fait tourner un peu la tête; mais moi ,
je ne peux pas entendre de ces choses-là et je lui ai dit : — Puisque c'est comme ça, et que tu grognes toujours, tu n'auras plus sans cesse devant les yeux celui qui t'a fait perdre ton fils et je vais tâcher de le venger!... Alors je me suis engagé et... me voici, mon capitaine!
Il pleurait; moi , je me détournais pour ne pas montrer que je pleurais à grosses larmes aussi. Pauvre père ! De combien de milliers de semblables douleurs est faite une victoire !
Je l'installai et donnai des ordres pour qu'on lui épargnât toutes corvées : j'aurais voulu tromper sa vieille ardeur et lui faire accepter un de ces services intérieurs que l'on confie aux vieux serviteurs affaiblis, et qui l'eût tenu loin du combat. Mais il n'y avait pas à le leurrer, il connaissait tout cela sur le bout du doigt, et je n'eus de répit que lorsque je l'eus complètement armé et monté. Alors seulement son visage s'éclaira et, plus alerte que les jeunes , avide d'activité , infatigable , il demandait toujours à faire partie des reconnaissances, abattre l'estrade sans trêve ni repos, à participer à tous les services ; c'était un cavalier modèle.
Nous bivouaquions sur le plateau deVincennes.
Un jour, il vint me demander la permission de s'absenter du bivouac pendant quelques heures pour aller aux provisions dans les champs. Je la lui accordai en lui recommandant la prudence ,
car nous avions eu déjà quelques hommes blessés pour être allés chercher des pommes de terre trop près des avancées de l'ennemi.
La nuit était venue, et Moiroud, — j'avais oublié de vous le nommer, — Moiroud n'était pas rentré : je commençais à être fort inquiet et à me reprocher de lui avoir donné cette permission , quand la portière de ma tente s'entr'ouvrit et mon vieux cuirassier apparut, son sac plein sur le dos.
— Pardon , faites excuse , mon capitaine, me dit-il : je suis allé aux terriers dans le bois et je vous apporte deux lapereaux; vous savez, ça me connait, ça! Quand vous en voudrez, vous n'aurez qu'à me faire signe !
Puis , après avoir retiré de son sac les deux lapins, il y plongea la main, et d'un air confidentiel :
— Je voudrais bien vous demander quelque chose, ajouta-t-il, si c'était un effet de votre bonté; mais faudrait ne rien dire et surtout ne pas me gronder, mon capitaine ! N'est-ce pas que vous ne me gronderez pas ?
Il avait l'air si content, ce pauvre vieux , d'habitude si triste, que pour tout au monde je n'eusse voulu lui gâter sa joie ; je lui promis de ne rien dire.
— Voilà , je voudrais vous prier de me garder
cela, parce que je tiendrais à l'envoyer à la vieille; ça lui fera tant plaisir !... Et, si je le montre à la tribu, je ne suis pas sûr qu'on ne me le chaparde pas!...
Il retira enfin sa main du sac et amena un casque prussien.
Il avait bien travaillé, Moiroud! Non-seulement il m'avait pris deux lapins, mais encore il s'était faufilé dans les herbes et les fossés le long de la Marne, et, rampant comme un serpent, de touffes de joncs en massifs d'arbustes, de sillon en rigole, il avait fini par arriver jusqu'à l'abri d'une sentinelle avancée ; et, bondissant sur elle, il l'avait poignardée et rapportait son casque pour la vieille qui, pensait-il, serait si heureuse de voir la dépouille d'un des assassins de son fils.
— J'ai pensé aussi aux camarades, ajouta-t-il ; voici un sac de pommes de terre pour eux !
Malgré ma promesse, je le grondai./, bien doucement, vous pouvez le croire, et 'je lui promis de garder précieusement son casque.
Quelques heures plus tard, la brigade recevait l'ordre de monter à cheval à l'aube pour une opération offensive.
Comme cinq heures du matin sonnaient , nous traversions le bois , ou plutôt ce qui restait du bois, dans la direction de Charenton.
Pauvre bois de Vincennes , si charmant autrefois, avec ses beaux lacs et ses ruisseaux si frais, avec ses épais massifs mystérieux au sortir desquels on découvrait tout à coup , du plateau de Gravelle ou de Nogent , les merveilleux panoramas de la Marne , qu'en avait-on fait ? Si riant quelques semaines auparavant, ce grand parc ombreux, dénudé aujourd'hui , avec ses arbres sciés à mi-hauteur d'homme , avait un aspect lamentable. Et, à tout prendre, à quoi servaient ces amputations farouches de ce qui faisait l'ornement, la joie des yeux , la santé de Paris? En quoi ces abris, en dedans de la ligne des forts, gênaient-ils la défense? On eût dit que, dès le premier jour, on ne supposait pas que la plus formidable de ces fortifications pût , pendant une heure seulement , arrêter l'ennemi . Héroïque folie que de se défendre, disait-on ! Hélas ! de tous ceux qui s'étaient adjugé le soin de relever notre honneur et de sauver Paris, aucun n'avait la foi. Pourquoi se chargeaient-ils d'une telle mission , ces découragés de la première heure ?
Il faisait à peine demi-jour et l'air était très-vif. On marchait silencieucement ; la poudre commençait à parler au loin; on entendait de temps à
autre quelques feux de tirailleurs ; par ci , par là, une détonation d'artillerie; tout annonçait une action prochaine et, comme toujours, un peu avant la partie , chacun ressentait un besoin de recueillement : le temps seulement de donner un souvenir à ceux que l'on aime et une pensée à Celui en qui Ton croit.
— Mon capitaine , dit derrière moi Moiroud tout en soufflant dans ses doigts engourdis , j'ai comme un espoir que nous allons enfin les voir de près aujourd'hui ! J'ai bien étrenné hier , ajoutat-il confidentiellement , faut espérer qu'on va continuer !
En sortant de Maisons-Alfort , nous passâmes sous le chemin de fer du côté de la Seine et nous nous formâmes en bataille dans les champs.
En avant de nous , loin , dans les taillis , la fusillade prenait de l'intensité; le fort s'était mis delà partie et nous entendions, au-dessus de nos têtes, filer les projectiles avec ce déchirement d'air et ce bruit de vapeur de locomotive que Paris connaît si bien aujourd'hui. On ne voyait aucune troupe dans la plaine. Au fond , les vapeurs commençaient à s'élever de terre et à développer leur rideau devant les bois ; à gauche , dans un petit enclos de pommes de terre fermé de murs de trois côtés , un lièvre effrayé par les détonations courait affolé au pied des murs , se dressant contre eux ,
cherchant en vain à grimper et à franchir, ne trouvant pas, dans sa terreur , le côté libre ; sur la voie du chemin de fer , un cheval d'officier galopant sans son cavalier ; plus près de nous , un spectacle affreux : un pauvre cheval qui avait eu un membre antérieur enlevé par un éclat d'obus , marchait sur trois jambes à travers un champ de betteraves ; au-dessous du genou pendait un lambeau de peau qui se balançait dans le vide ; le malheureux animal s'arrêtait par instants et broutait une touffe de feuilles ; puis il hennissait lamentablement ; et , reprenant sa course, traînant son membre mutilé et traçant un sillon de sang , il vint à nous , et nous suivit dans toute notre manœuvre. C'était horrible.
Cependant le feu se dirigeait à gauche ; le combat semblait concentré dans le triangle dont Maisons Alfort, le carrefour Pompadour et Créteil sont les sommets.
On nous dirigea de ce côté. La poudre commençait à faire rage. On nous plaça derrière une batterie d'artillerie , dont quelques hommes creusaient , auprès de leurs canons mêmes , trois fosses pour des camarades qui venaient d'être tués. C'était alors , paraît-il , — nous avions eu déjà de nombreux exemples de cette tactique savante , — la façon le plus en faveur d'utiliser la cavalerie , de la placer à quelque cinquante ou cent mètres en arrière d'une batterie, sous prétexte de soutien ,
de telle façon que tous les projectiles à tir trop long qui manquaient la batterie n'étaient pas perdus pour cela , étant pieusement recueillis par la cavalerie.
Notre arrivée , du reste , ne semblait être que médiocrement du goût des artilleurs , car j'entendis l'un deux dire :
— Bon ! il ne manquait plus que ceux-là avec leurs cuirasses pour faire une cible! Ça va être drôle tout à l'heure !
Le fait est que sur les routes qui suivent les crêtes à l'horizon , on voyait défiler de longues colonnes noires; c'était une nombreuse artillerie et des masses d'infanterie qui arrivaient de Choisy-le-Roi par le carrefour Pompadour.
Dans la plaine , une grande ferme nommée , je crois , Notre-Dame-des-Mèches , brûlait.
Il est probable qu'on s'aperçut que nous ne pouvions que nuire dans cette position, car on nous fit déloger et nous mettre à l'abri en arrière.
Un quart d'heure après , grande alerte. On va charger ! On va donc les voir de près , se mesurer, pouvoir se mettre en colère et frapper dur ! Je vous assure que tous nos hommes poussèrent un « Enfin ! » de soulagement et qu'ils se mirent en mouvement avec une belle ardeur.
A qui fut due cette admirable conception qui nous fit espérer, un instant, une glorieuse journée?
Je l'ignore. Nous autres , les petits combattants , nous sommes rarement dans les secrets des dieux. Ce qu'il y a de certain , c'est que dans la série de manœuvres abracadabrantes qui ont fait la juste réputation de nos stratèges pendant cette funeste guerre , celle-ci ne fut pas une des moins extraordinaires. D'après le bruit courant, un aide de camp était venu prévenir qu'une compagnie française occupant la ferme , était fortement compromise , des masses d'infanterie ennemie s'avançant et ne pouvant manquer de l'enlever; et qu'une action vigoureuse de cavalerie sur cette infanterie arrivant à bonne portée de charge , pouvait avoir les plus brillants résultats. Est-ce la vérité ? Je ne le garantis pas. Toujours est-il qu'on nous dirigea sur la ferme.
Nous nous ébranlâmes donc ; les abords étaient difficiles : avant d'arriver à la plaine où l'on devait se développer pour la charge , on suivit en colonne un chemin bordé de peupliers : nous allions en sortir pour nous former , lorsque nous entendîmes une formidable bordée de mousqueterie , un feu roulant, nourri, continu, entrecoupé de cris de douleur et de vociférations de rage.
Voici ce qui était arrivé.
Un régiment de lanciers , qui tenait la tête de la brigade , avait exécuté la manœuvre commandée ; seulement , arrivé au trot à bonne portée de cette
ferme occupée , disait-on , par des Français , il s'était trouvé devant une longue ligne de murs crénelés , derrière lesquels un bataillon ennemi faisait de la manière la plus commode et la plus sûre , un feu d'enfer contre lui. Aimable surprise ! Semant le terrain d'hommes et de chevaux morts , naturellement impuissant contre de tels obstacles , il fit demi-tour et alla se reformer en arrière. Leur retraite nous mettant en première ligne , ce fut contre nous que le feu s'acharna , et les moyens de retraite étaient si bien calculés , que nous ne pouvions même faire un mouvement en arrière, le terrain étant obstrué. Les balles arrivaient donc par bourrasques et , sur les cuirasses , faisaient l'effet de la grêle sur des carreaux ; les peupliers , hachés menus , laissaient tomber sur nous une pluie de feuilles et de branches; deux batteries s'étaient mises de la partie et nous envoyaient , comme des bouquets de feu d'artifice , leurs boites à balles et leurs obus. Chose extraordinaire , et qui prouve le poids extraordinaire de plomb et de fer qu'il faut pour tuer un homme , — et un peu aussi , l'inhabileté du tir des Prussiens , — malgré la prodigalité avec laquelle on nous expédiait tant d'engins de mort, peu d'hommes tombaient. Quelle rage au cœur , en ce moment ! Pas un coup de sabre à placer! Et la mort à distance, toujours, toujours , sans voir la figure d'un seul ennemi !
Un soldat. 345
Et la mort inutile ! A Reischoffen, au moins, en se faisant tuer, l'on sauvait quelque chose. Mais là!... acculés dans une impasse , mourir bêtement , sans que votre mort serve à qui ni à quoi que ce soit!...
Et cependant, dans ces escadrons de cuirassiers, pas un cri, pas une une plainte. Les braves gens ! Comme ils étaient dignes d'être menés à d'autres exploits ! Leur chef venait de Reischoffen ; ils ne voulaient pas paraître à ses yeux moins braves que leurs frères de là-bas , qu'il avait conduits à la charge ; et puis , ils avaient un bel exemple devant les yeux ; calme , commandant sa manœuvre avec placidité comme à une parade , bien que des obus éclatassent autour de lui et eussent blessé son cheval , ce colonel eût , à force de dignité et de mépris du danger, contraint le plus tremblant à une attitude virile devant la mort.
Enfin nous avions fait demi-tour et nous allions sortir de cet enfer. Ah bien oui ! La retraite était si bien assurée , que la tête de colonne , arrêtée devant un débouché étroit , ne pouvait quitter le terrain qu'en défilant par un. Nous en avions pour un quart d'heure. Tout ce que nous pûmes faire , fut de nous ranger derrière un mur de cimetière , non sans que les obus nous y suivissent. Le tir de l'artillerie , même , s'était rectifié ; les coups portaient , à présent. De plus , une nouvelle batterie arrivait au galop , prendre position sur la droite.
Nous étions perdus , quand , tout à coup , une batterie de mitrailleuses qui s'élit placée à notre gauche sans que je m'en aperçusse, joua un air si furieux de ses six manivelles qu'en un instant tout le feu de là-bas fut éteint. Je n'avais jamais supposé un si foudroyant effet ! Braves mitrailleuses ! quelle chandelle nous vous devons !
Comme je me retournais pourvoir nos sauveurs, j'entendis près de moi un bruit trop connu et lugubrement significatif: un son mat et sourd, comme celui que produirait le choc d'une pierre lancée avec force contre de la glaise. Une balle, la dernière, venait d'atteindre mon pauvre vieux Moiroud ; elle avait pénétré par l'aisselle , au défaut de la cuirasse , et traversé la poitrine. Le malheureux vacilla sur sa selle pendant une seconde, s'inclina en avant et glissa par terre.
— Pauvre homme ! me dis-je ; au moins tu dormiras ton dernier sommeil au milieu de nous, mon vieux brave ! Je ne laisserai pas ton cadavre aux Prussiens !
Dans une encoignure de mur , près de là , était la voiture de la cantinière. Nous mîmes pied à terre , quelques hommes et moi , et y portâmes le corps de notre pauvre camarade. Il respirait encore. Quand je l'eus étendu sur un lit de paille, il ouvrit les yeux et me reconnut ; il me prit la main et murmura :
— Allons , la vieille ne sera pas la première à revoir l'enfant !... ça lui apprendra à grogner toujours , aussi !...
Puis, dans un suprême effort, m'attirantàlui, il me dit dans un dernier soupir :
— Mon capitaine... le casque... là-bas! Contente.., la vieille!...
Et il mourut.
Nous l'avons enterré près de notre campement dans un petit coin bien ombreux qu'avait épargné la hache des bûcherons.
Le général Bocm. Le capitaine Quiquengrogne.
Le capitaine Paroles. Le lieutenant Fritz.
Officiers de tous grades.
Février 1810