II
Le père Rémy eut comme une larme dans les yeux, en entendant la demande de Jacques.
— La filliotte , dit-il , c'est une ingrate ; elle ne nous a pas écrit depuis plus de deux ans, et nous ne savons pas son adresse. Dieu la garde de mal ! Si vous la voyez, dites lui que je n'en ai plus pour longtemps, et que ça me chagrinerait bien de ne pas l'embrasser avant de partir pour le grand voyage. Et puis, si elle a quelque chose à demander là-haut , je m'en chargerais !
Jacques ne découvrit donc pas la Mariette à Paris.
Comme il exprimait son regret de ne pouvoir retrouver sa bonne et jolie petite sœur de lait , son ami Maurice d'Albret , qui était très-répandu dans un certain monde parisien , lui dit :
— Mariette? attends donc! Nous avons, rue Chaptal , une Mariette qui est une ravissante fille, très-lancée , recevant beaucoup , très-aimée, même de ses anciens amants , et menant grand train ! . . .
— Ce n'est pas elle! interrompit Jacques froissé.
— Ça ne fait rien! dit Maurice ; veux-tu que je te présente? Tu connaîtras une charmante créature de plus , voilà tout !
Jacques accepta ; ce qui est bien naturel.
Ce soir-là, Mariette recevait. Il y avait beaucoup d'hommes et des plus élégants ; la soirée était très-gaie et la jeune femme plus jolie que jamais.
Sa toilette était d'une rare élégance dans sa simplicité. Et pourtant il y avait un détail qui contrastait singulièrement avec tout le reste et qui était d'un goût douteux.
Elle portait, suspendu à sa chaîne de montre, un énorme paquet de breloques.
— C'est un vœu, disait-elle, en se raillant elle-même.
Et elle expliquait avec force éclats de rire, avec une franchise qui touchait à l'effronterie , que c'était la collection des souvenirs de ses amants. Chacune de ses amours passées était là, représentée par tin bibelot d'or qui rappelait la profession de l'adorateur expulsé. Un officier d'artillerie avait été aimé deux mois : un petit canon d'or était suspendu à l'anneau , portant deux dates gravées : celle de l'union et celle de la séparation ; une charrue rappelait un propriétaire compagnard; un caducée, un négociant; une violette, un grand
LES BRELOQUES DE Meue MARIETTE. 121
comédien ; un double masque, un diplomate, etc. Beaucoup de classes de la société étaient représentées dans ce musée rétrospectif.
Jacques et Maurice entrèrent au moment même où elle faisait sonénumération. Comme un cercle s'était formé autour de son fauteuil , ils entendirent tout sans être vus.
Et quand Jacques regarda par-dessus l'épaule d'un des assistants , il reconnut la vraie Mariette delà Fontgeorges, sa sœur de lait, et son cœur se serra affreusement. Il voulut partir , mais Mariette s'était levée et venait à la rencontre de Maurice qu'elle avait aperçu.
Alors elle vit Jacques et s'arrêta comme clouée au sol ; elie rougit et pâlit , une larme perla au bord de ses cils , et elle balbutia , honteuse , humiliée:
— Jacques ! . . . vous ! . . . ici !.. .
— Madame, répondit Jacques, j'étais venu vous parler du père Juste , qui se fait vieux et voudrait vous embrasser avant de mourir !
Et il partit.
Mariette ne put alors retenir ses larmes ; elle congédia son monde et', arrêtant Maurice comme
il venait prendre congé d'elle , avec tous les invités fort surpris de ce coup de théâtre :
— Maurice , lui dit-elle , je vous en prie , donnez-moi l'adresse de Jacques?
Elle passa la nuit à pleurer.
Vous dire comment il advint qu'un mois plus tard Jacques et Mariette s'aimèrent , cela serait oiseux. Il y avait toute sorte de bonnes raisons pour cela. Jacques était un enfant, naïf, croyant, bon et honnête jusqu'à la sévérité ; il s'était emparé du cœur de Mariette par ces qualités, qu'elle n'avait jamais rencontrées chez ses amants. Mariette était la plus ravissante fille qu'on put imaginer , même avec ses vices ; beauté capiteuse , rayonnant l'amour par tous les pores, esprit vif, tour à tour enjouée et émue , ayant par instants des airs évaporés de Folie, l'heure d'après des morbidesses de créole ou des candeurs de madone ; il n'était pas surprenant qu'elle eût promptement inspiré une violente passion à Jacques.
Mariette se renouvelait dans ce pur amour Elle déplorait amèrement de ne pouvoir offrir un
passé sans tache à son Jacques. Elle s'était séparée avec joie de tout ce qui pouvait rappeler sa vie folle d'autrefois , avait répudié son luxe , vendu le riche mobilier , les diamants , les voitures ; elle avait enfin dépouillé la courtisane pour redevenir l'honnête fille que méritait un honnête homme.
Alors les amants avaient fait l'école buissonnière et étaient allés passer la lune de miel dans une jolie petite maison de campagne bien perdue dans la verdure , aux environs de la ville de B***.
Cependant Mariette conservait son paquet de breloques.
Jacques ne pouvait s'empêcher de le regarder souvent avec tristesse. Il n'osait pas lui parler de ces souvenirs , il lui répugnait de ramener sa pensée sur l'époque coupable qu'ils rappelaient. Mais il souffrait atrocement de les voir.
Un soir qu'ils rêvaient , accoudés l'un près de l'autre à la fenêtre , écoutant le concert des oiseaux et les murmures de la terre, et ne détournant les regards du sublime spectacle qu'ils avaient devant eux que pour échanger des baisers, Jacques vit Mariette défaire de son anneau un de ces bibelots qui lui étaient si odieux.
Alors elle jeta le bijou par la fenêtre et enlaçant son amant de ses bras , elle lui dit : — Je t'aime bien de toute mon âme , va !. .
Et depuis, tous les bibelots y passèrent. Chacun d'eux était le prix d'un élan du cœur , d'une douce parole de Jacques, d'une nouvelle preuve d'amour.
Enfin , un jour , elle prit l'anneau avec la dernière breloque, et jetant tout dans la rue , elle dit à Jacques , à travers mille baisers :
— Maintenant, suis-je bien à toi?. .
Une fois , pourtant , comme Jacques rentrait sans bruit dans la chambre de sa maîtresse, il l'aperçut , les yeux humides de larmes, serrant contre ses lèvres un petit médaillon d'or.
Elle le cacha précipitamment dès qu'elle vit Jacques.
Celui-ci reçut un choc violent au cœur.
— Mariette , lui dit-il tristement ,ce que tu fais là est mal! Pourquoi m'avais-tu juré que tu t'étais séparée du dernier vestige de tes jours mauvais ! Je ne t'avais pas demandé ce sacrifice ; mais puis-
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que tu le faisais , pourquoi ne pas le faire complet ? Pourquoi , surtout , m'avoir trompé?. .
— Oh!., mon ami, s'écria Mariette, je te jure sur Dieu que je ne t'ai pas trompé !
— Alors que fait donc ce médaillon pendu à ton cou, si ce n'est le souvenir d'un amant, le seul regretté?
— Ne m'interroge pas là-dessus , dit gravement Mariette; c'est un secret entre moi et Dieu !
Quand la jalousie se glisse dans le cœur d'un homme, elle s'empare bientôt de lui tout entier. Le bonheur des deux amants, dès ce jour, fut traversé d'amertume. Jacques avait perdu la sainte confiance. Le médaillon était toujours devant ses yeux ; il en rêvait.
— Mariette ! si tu m'aimes , suppliait-il , sacrifie-moi ce médaillon !
— Je t'aime , tu le sais bien ; pourquoi me faistu souffrir avec tes doutes? répondait Mariette ; je te jure encore que je suis à toi corps et âme; mais ne me demande pas ce sacrifice , je ne puis le faire!
Enfin , un jour , mordu au cœur par les mille serpents de la jalousie , Jacques dit :
— Écoute, Mariette ! je ne puis vivre ainsi; veux-tu , oui ou non , me faire le sacrifice de ton médaillon? Sinon , tu ne me verras pas une heure de plus ici ! Je pars immédiatement ! Voyons , je t'en supplie ! . .
— Ah ! dit Mariette froissée, tiens, tu es égoïste, tu ne m'aimes pas! Que faut-il donc faire, mon Dieu, pour te donner la confiance! Ne peux-tu donc me laisser mon secret, qui, sur mon âme! ne touche en rien notre amour?. . A mon tour, je te supplie !.. à genoux , si tu veux ! . Respectons cela , c'est sacré ! . .
Mais Jacques était devenu sourd aux prières; il répéta résolument , froidement :
— Veux-tu me sacrifier ton médaillon?
Non moins résolument , Mariette répondit :
— Non!..
Une heure après , Jacques faisait transporter ses malles à la ville et prenait une place à la diligence de Paris.
Mariette resta jusqu'au soir abîmée dans son désespoir. A voir partir son amant , elle sentait que sa vie s'en allait.