LA MAISON OLYMPE
L'hiver finissait; les arbres seuls attestaient, ce jour-là, qu'on était encore dans la mauvaise saison ; il y avait eu une spiendide journée de doux soleil, de tiède atmosphère ; il y avait du printemps dans l'air.
Était-ce un dimanche? je ne sais ; mais, sur les promenades, sur les boulevards, dans les rues, il y avait foule ; c'était un réveil de la nature.
Chacun avait quitté la lourdeur empestée des poêles pour boire à pleins poumons Tair sain d'un semblant de renouveau.
Il Taisait pour la saison un temps exceptionnel, où chacun voulait voir le commencement des beaux jours.
Les visages étaient frais et riants; on aimait vivre.
Le boulevard de la Madeleine, le boulevard des Capucines étaient encombres par les nombreuses voitures qui revenaient du Bois.
C'était un brouhaha, un tohu-bohu inconcevables sur la vaste chaussée.
On se souvient encore de ce qu'étaient les retours du Bois, les retours des courses, dans les dernières années de l'Empire ; on se souvient de ce luxe extravagant qui débordait de toutes les voitures.
Les voitures étaient si nombreuses, si serrées, qu'elles devaient avancer au pas, et cela était d'un bizarre effet que cette masse noire grouillante sur laquelle glissaient des silhouettes d'hommes, le fouet en main.
Les trottoirs étaient envahis par une foule compacte qui regardait le défilé.
Les hommes, les yeux luisants, se désignaient d'un regard sale ; les femmes se montraient avec un rire moqueur plein d'envie une superbe calèche conduite à la Daumont, sur les coussins éclatants de couleur de laquelle une femme de vingt-cinq à trente ans était étendue. Oh ! une femme admirable, superbe, belle,
MADL'MOISKLLIi: OLYMPli.
LA PIIRYNÈ Cette femme passait au milieu du monde (page i53). » •
très belle, ayant cette singularité d'un visage hautain avec un regard plein de promesses. Sur son passage, lent à cause du heurt des nombreuses voitures, les hommes et les femmes se poussaient du coude et se la désignaient du regard en disant bas :
— La Phryné.
Cette femme, seule, nonchalante, passait au milieu du monde sans paraître le voir; sa tête, abandonnée sur les coussins, suivait les mouvements de la voilure; 20« Uv. 20
i54 UNE CURIEUSE MAISON DE COUTURIÈRE A LA MODE.
remarquée par tous, elle semblait indifférente aux marques d'admiration qui la suivaient.
La belle dédaigneuse ne voyait rien, n'entendait rien; souriante, elle vivait dans un rcve.
La calèche tournait pour aller rue de la Paix; la jeune femme, lasse, se relevait pour s'accouder , lorsque son regard se croisa avec celui d'un homme qui marchait vite, la tête baissée, semblant se cacher; la jeune femme rit et salua; l'homme rendit hâtivement le salut et se sauva pour se perdre dans la foule. La jeune femme, riant toujours, le suivait d'un regard étonné, en disant :
— Pourquoi est-il en habit bourgeois? Est-ce qu'il a quitté?...
Un phaéton croisait sa calèche ; un jeune homme était dedans qui salua ; la belle jeune femme répondit du bout des doigts, et, en reprenant son air noble, sa voiture s'engagea dans la rue de la Paix. Arrivée presque au coin de la rue Saint-llonoré, elle s'arrêta devant une maison de riche apparence. Sur chaque côté de la porte était scellée une plaque de marbre noir, sur laquelle était écrit en lettres d'or :
'Robes de Ml et de soirée M"'' OLYMPE
(Ancienne maison Palmyre) CORSETS PALMYRE, BREVETÉS S. G. D. G.
Le valet de pied, qui était assis près du cocher, sauta à terre, ouvrit la portière et aida la jeune femme à descendre. Celle-ci, dans le frou-frou de la soie, laissant sur son passage comme un sillon de parfum, entra dans la maison. Elle monta au premier étage. Sur une porte , au milieu du palier, se retrouvait, sur une plaque de cuivre, l'enseigne modifiée :
M^^^ Olympe, ancienne maison Palmyre.
La belle dame sonna. Une jeune fille accorte ouvrit aussitôt et la fit entrer-
— Palmyre est-elle là ?
— Non, madame, ni W^^ Olympe.
— Oh ! que c'est ennuyeux 1 II faut cependant que je voie l'une ou l'autre, Dour prendre jour... Je vais vous donner ma carte...
— Oh ! je connais madame , et si madame veut me dire l'heure à laquelle elle viendra, on attendra madame.
— Aujourd'hui?
— Aujourd'hui, si madame le veut.
— Oui, dites que je viendrai à huit heures du soir/ ^— On attendra madame.
— Sans faute... J'ai absolument besoin de lavoir.
— Madame peut être assurée que sa commission sera faite.
La je,une femme se disposait à descendre; la demoiselle se précipita aussitôt, releva la traîne de la robe et la suivit jusqu'à sa voiture, où, l'ayant aidée à monter, elle poussa ses jupes dans l'intérieur, et, s'inclinant respectueusement, elle dit encore avant de remonter :
— Ce soir, madame.
La calèche remonta vers les boulevards.
La jeune demoiselle grimpa aussitôt l'escalier de l'entresol et du premier étage, entra vivement et, ayant ouvert plusieurs portes, entra dans un petit salon où deux femmes causaient. L'une dit :
— Frappez donc toujours avant d'entrer. Que voulez-vous?
— Excusez-moi, madame, je l'ai oublié. Mais c'est pressé. C'est M"* Costin qui vient de venir pour son essai.
Les deux femmes se regardèrent en riant.
— Que lui avez-vous dit? demanda l'une.
— Obéissant à ce que m'avait dit madame, j'ai soutenu qu'il n'y avait personne, et j'ai dit à M™^ Costin de choisir son heure, qu'on l'attendrait.
— Alors?
— Alors elle a dit qu'elle viendrait ce soir, à huit heures. Elle a ajouté ea insistant qu'elle avait absolument besoin de voir madame ce soir...
— Bien. N'importe qui viendra , ne donnez pas d'autre rendez- vous pour ce soir.
— Bon, madame.
La jeune fille allait se retirer; l'une des femmes dit en l'arrêtant :
— Pauline , attendez une minute et passez-moi le buvard.
— Que vas-tu faire? interrogea l'autre femme tout bas.
— Autant qu'il vienne ce soir. Je vais lui écrire, à celui de tout à l'heure...
— Oui, c'est vrai.
— Tiens, écris donc, toi, Olympe, tu as une plus lisible écriture que moi , et puis il faut que ce soit toi, maintenant.
— Pour signer!
Son amie, se penchant à son oreille :
— Non, non, ne signe jamais ces lettres-là.
Comme Olympe restait avec la plume à la main, la regardant, elle ajouta :
— En deux mots, dis-lui que nous avons ce soir la Phryné...; qu'il ne manque pas à huit heures et demie.
0lymp3 écrivit; puis son amie, nous la connaissons, Palmyre, lui passant une carte, dit :
— Mets cette adresse. On doit le trouver là jusqu'à six heures. Pauline, va faire porter la lettre par un commissionnaire.
— Oui, madame.
— Voiis vous êtes occupée du corset de M"® Costin?
— Oui, madame; il est tout bâti..., prêt à l'essai...; c'est pour cela que je lui ai laissé le choix du jour et de l'heure où il lui plairait de l'essayer.
Ia6 UNE CURIEUSE MAISON DE COUTURIÈRE A LA MODE.
— Personne pour ce soir, — et chauffez bien le salon; — vous savez qu'elle aifîic beaucoup à se regarder... Et ce soir, tu sais, Olympe, c'est ton début, lu essayeras.
— Ohl tu m'aideras.
— Non, non, je veillerai sur toi, mais je ne serai pas là... Il faut t'y mettre, à la fin.
— Je ferai ce que tu voudras...
— Et tu sais, tu verras que ce n'est pas pour rien qu'on l'a surnommée la Phryné. Elle est magnifique, ma chère.
La lettre était écrite; la jeune fille courait la remettre à un commissionnaire.
En disant à Olympe que celle qu'on appelait Phryné était magnifiqne, elle ne mentait pas, M'"'' Palmyre, et nous allons en donner la preuve en la présentant à nos lecteurs.
La belle M'"« Costin avait été un des superbes modèles du quartier Latin, renommée pour poser l'ensemble. On la disait vertueuse, lorsque Costin en était devenu fou et l'avait épousée. On n'avait jamais bien compris pourquoi , car^ avant le mariage légitime, ils s'étaient mariés, disait-on, comme les petits oiseaux. Elle était pauvre, il était pauvre; elle était belle, il était beau; elle était paresseuse, il était courageux; elle ne savait rien faire, il avait du talent; il l'adorait, elle avait l'air de l'aimer , et le résultat fut qu'il devint riche , qu'il glorifia son nom, et qu'elle le ruinait et le déshonorait ou plutôt le rendait ridicule, — car les saletés d'une catin ne doivent jamais saUr la réputation d'un honnête homme... Mais ce n'est pas son portrait moral que nous voulions faire; notre histoire nous la montrera comme elle était, comme elle existe encore, avec un peu de beauté de moins, un peu de graisse de plus.
La Phryné, qui avait à peine la trentaine, ne paraissait pas vingt-cinq ans ; grande, admirablement construite, le maquillage ne salissait pas, n'altérait pas sa franche beauté ; sous sa peau de velours, blanche et diaphane, courait un sang pur ; la santé animait son corps. La peau était fraîche, veloutée, le teint clair ; l'éclat des yeux n'était pas dû au contraste sur le blanc de cils épaissis par des mastics ; ils étaient bleu foncé; les cils étaient véritablement noirs et très longs, encadrés d'un cercle bistré qui ajoutait au charme du regard en faisant ressortir le blanc nacré de l'orbe.
Le nez, aux narines roses, était un peu mutin; la bouche, ni trop petite ni trop grande, était toute de sourire et de raillerie ; les dents fermes avaient la transparence factice de la nacre. Les sourcils épais étaient châtains ; les cheveux étaient blonds, de ce blond inimitable, à nuance franche, que la teinture ne peut pas imiter. Les épaules étaient admirables, la gorge élégante, la taille superbe. Il était impossible de la voir sans penser le mot qu'on répétait sur son passage :
— Qu'elle est belle 1
Ce mot par lequel l'avait dépeinte M""* Palmyre, qui avait la réputation de se connaître en femmes et que nous avons décrite plus haut.
MADEMOISELLE OLYMPE. Vil
— Ce n'est pas pour rien qu on l'a surnommée la Pliryné. Elle est magnifique, ma chère.
On disait que lorsque Costin l'avait connue, il se plaisait — il était très fort — à la prendre par les pieds, aux chevilles, à bout de bras ; il la levait droite, la plaçait sur une selle mobile, lui faisait prendre un mouvement, et il touri.ait autour, l'admirait, l'adorait.
La jeune femme s'était fait reconduire chez elle. Là, elle descendit de voiture, gagna son appartement, et, sans parler de son mari, sans paraître y penser, elle dit à sa femme de chambre :
— Servez-moi vivement à dîner; j'ai à sortir à huit heures.
On s'empressait autour d'elle; la cuisinière, à l'appel de la femme de chambre, dressait hâtivement le couvert. M"*® Costin était frissonnante et agitée. Elle se contenait en faisant des efforts visibles, pendant que sa femme de chambre, Lisoa, la suivait dans son cabinet de toilette.
La jeune femme s'abandonna à ses soins. On la déshabilla hâtivement, car elle avait dit :
— Allons, Lison, vite, vite, je n'ai pas le temps... Je vais essayer un costume, et si je manque, on me remettra encore à huit jours.
— Alors madame se rhabille entièrement..., change de linge ce soir?
— Mais certainement. Il a fait un temps d'été, — il y avait une poussière au bois comme au mois de juin. — Faites préparer mon tob, dites à Françoise de monter de l'eau.
— Oh! madame va avoir le courage de se tremper dans de l'eau froide!... C'est risquer d'attraper du mal...
— C'est bon, faites ce que je vous dis, — et parfumez l'eau. — Occupezvous de cela, je vais finir de me déshabiller.
Et pendant que Lison, maussade, mais obéissante, descendait pour prévenir Vranzoize, M"'« Costin détachait avec une rapidité extraordinaire les cordons de ses jupes — vieille habitude d'atelier — lorsque venant offrir ses services à un sculpteur ou à un peintre :
— Avez-vous besoin de modèle , monsieur ? Je suis envoyée à vous par M. Carpeaux.
— Je vais en avoir besoin la semaine prochaine. Qu*est-ce que vous posez ?
— L'ensemble !
Et elle disait cela fièrement, avec un air qu'on pouvait traduire par : Et vous n'en trouverez pas de pareille même en détail.
— L'ensemble... Vous avez posé chez qui?
— Chez tel, tel et tel...
— Voulez-vous vous montrer, madem.oiselle t -»- Certainement, monsieur...
Et en deux tours de main, avec la promptitude d'une transformation dans une féerie, elle se trouvait en chemise ; d'un geste rapide et plein de grâce, elle l'enlevai(, puis disait :
— Dois- je retirer mes bottines et mes bas ?...
m UNE CURIEUSE MAISON DE COUTURIÈRE A LA MODE.
— Non, non... Veuillez prendre un mouvement... tournez-vous... c'est cela, superbe... très beau. Eh bien, lundi, mademoiselle.
— Bien, monsieur. A quelle heure ?
— Dix heures, mais très précises...
— Vous pouvez compter sur moi... Je vous prie de bien chauffer... Je suis frileuse, et quand je grelotte...
— N'ayez crainte...
L'ancien modèle avait gardé cette promptitude à se dévêtir et se revêtir. Dans le monde des médisants, qui la connaissait, on lui appliquait, malgré sa dextérité à se débarrasser de ses vêtements et à les remettre, les vers de Musset :
Et n'avait pas le temps de nouer sa ceinture Entre l'amant du jour et celui de la nuit.
En quelques secondes, elle se trouva nue, et elle attendait et prenait des attitudes devant la grande glace, lorsque Lison, aidée par Françoise, apporta le lob plein d'une eau tiède et parfumée dans le cabinet de toilette.
— Ça, fit Françoise, gue z'être pien pur adraper tu mal, que fous l'faites.
— C'est bon, Françoise ; dépêchez-vous de me servir le dîner.
— Ah ! tartaiffe ! faut être à Paris pur voir ça, disait l'Alsacienne, grognant a voix basse en se retirant.
Admirable et justifiant fort justement le sobriquet sous lequel le tout-Paris la connaissait , la belle M™® Costin monta dans son tob, et, dans l'attitude de la Phryné de Gérome, elle recevait en frissonnant les pluies parfumées que Lison versait sur ses épaules en pressant d'énormes éponges ; ces ablutions durèrent quelques minutes, puis Lison lui versa sur le corps tout un flacon d'un parfum spécial. Ensuite elle l'essuya et lui apporta le linge, — une chemise fine comme du tulle, toute garnie de dentelle à jour; puis des bas de soie, au travers de la maille desquels sa fauve rousse passait. Elle fut aussi prompte à se revêtir qu'elle l'avait été à se déshabiller. Avant de remettre sa robe, elle se couvrit d'un peignoir pour dîner à son aise.
— Mais madame n'a pas mis son palmyre ?
— Mais vous savez bien qu'il me fait souffrir; la peau est durcie et me coupe; je vais en essayer un ce soir.
— Au reste, la taille de madame n'en a pas besoin pour être élégante.
Elle se dirigea vers la table, suivie de sa femme de chambre. '
Le dîner était servi ; elle commença à manger, mais toujours avec la même
Impatience ; enfin, comme si elle ne pouvait se contenir plus longtemps, elle dit
d'un ton sec :
— Et monsieur ?
— Monsieur?... xMais nous ne l'avons pas vu, madame. -^ On n'a rien apporté pour moi ?
•^ Non, madame ; nous vous avons remis hier la lettre. '
— C'était l'argent de la maison, cela; mais la lettre que je lui ai adressée?
iMADKMuisi'Li.r: oLVMPi:. im
— On l'a donnée à la personne qui avait apporté celle qu'on a remise à madame, et nous n'avons pas rcgu de réponse.
— Mais qu'il ne rentre pas, ça, c'est son affaire. Je ne lui dis rien. Il doit cependant revenir à son atelier pour travailkir.
— Non, madame ; depuis plus d'un mois monsieur n'a pas travaillé ; il e.-t venu une fois, il a fait un petit paquet des ébauchoirs dont il se sert le plus souvent ; il a emporté une petite esquisse et il n'est pas revenu depuis.
— Mais son élève?...
— Son élève, il lui a dit qu'ayant un grand travail à faire dans un château, il était obligé de fermer son atelier pour deux mois ou trois mois, et il lui a donné congé.
— Oh ! mais ça ne peut pas durer comme ça. Il faudra en finir une bonne fois... Nous verrons demain I
Et, furieuse, rageuse, elle se leva, jetant sa serviette.
— Allons, vite, vite, Lison, venez me passer ma robe... Dites à Françoise de regarder si la voiture est revenue ; si elle n'est pas là, il faut courir me chercher une voiture.
La femme de chambre sonna, pendant que M'"® Costin refaisait sa coiffure ; elle se coiffait souvent elle-même. Françoise, qui avait reçu l'ordre, revint bientôt; la voiture attendait. En deux minutes, la jeune femme fut prête, et il était huit heures moins cinq lorsque M''^ Pauline vint lui ouvrir.
— Eh bien! Palmyrc est-elle là? — demanda-t-elle en entrant, certaine delà réponse, car elle tendait les bras pour qu'on retirât son manteau.
— Non, madame; mais c'est M'^^ Olympe qui la remplace, et votre corset est prêt.
— Bien...
Débarrassée de son lourd vêtement fourré, elle suivit la jeune fille et entra dans le salon qui servait de magasin.
C'est dans l'ancienne maison Palmyre que doit se passer une des plus intéressantes parties de notre histoire. Aussi, malgré notre désir d'être sobre de détails, demandons-nous à nos lecteurs la permission de leur peindre en quelques lignes la maison singuHère que venait d'acquérir M"« Olympe Costolade; aussi bien, croyons-nous que l'action est plus vivante dans des lieux solidement établis et que les couleurs du tableau où elle se développe sont aussi utiles que la démonstration des caractères qui la font vivre.
La maison Palmyre avait assurément une enseigne menteuse. On y fabri quait un corset étrange, mais il s'en vendait si peu, qu'il était impossible que ce commerce pût suffire au train d'une semblable maison.
On y faisait aussi de grandes toilettes ; il y avait, tout au bout de l'appartement, un atelier de coulure. Mais cela était plus singulier encore : on prétendait que les toilettes, la hngerie qui s'y fabriquaient étaient livrées à des prix ridicules. Le corset seul se vendait cher; et la toilette, les toilettes, arrivaient quelques jours après.
On racontait des histoires étranges; on racontait qu'une fois, entre autres, uft
homme — comment se trouvait-il là? — avait vu sa femme, à travers un jeu de glaces, essayant le corset Palmyre. Il y avait eu scandale.
Heureusement, M"« Palmyre avait des amitiés haut placées, des grandes dames, de très grandes dames l'avaient protégée. Elle en avait été quitte pour se débarrasser au plus vite de sa maison,... une maison difficile à placer.
Elle y avait réussi, et on assurait, quoique M'^® Palmyre aidât celle qui lui succédait, que le commerce bizarre — des gens appelaient ça la traite des blanches, — auquel elle se livrait avait été abandonné.
Nous verrons cela, puisque nous entrons dans la maison.
C'était d'abord un fort joli vestibule, avec fenêtres à vitraux de couleur, voilant la crudité du jour. Un tapis moelleux, des grandes portières de velours masquant trois portes. Une grande au milieu, deux plus petites. L'une donnant sur un couloir qui allait aboutir dans une antichambre ouvrant sur l'autre escalier de la maison. Cette antichambre précédait un appartement très luxueux communiquant avec les magasins de la maison Olympe.
L'auti'e petite porte servait au service de la maison, dés ouvrières, des jeunes filles, La porte du milieu pour les clientes. j
C'est sans doute à cause de cela que lorsqu'un homme se présentait chez la concierge et demandait M™« Palmyre ou M"' Olympe, on lui indiquait le grand escalier ouvrant dans la cour et par lequel on arrivait à l'antichambre dont nous avons parlé.
' La morale qui doit diriger toute maison se respectant avait dicté ce règlement, pour éviter toute promiscuité avec les hommes, la clientèle féminine et les ouvrières dé la maison. La petite porte conduisait à l'atelier de couture, la grande s'ouvrait sur un magasin très original; c'était presque un salon, mais un riche salon. Au lieu du guéridon était une longue table de bois incrustée ; devant se trouvaient des fauteuils et des chaises; entre les deux fenêtres une magnifique console noir et or. Les murs capitonnés de soie jaune avec boutons et baguettes noirs. '
Des tentures de satin jaune, encadrées de velours noir, masquaient un peu lés fenêtres sur les glaces desquelles s'étendait discrètement un rideau, bouillonné de foulard jaune presque transparent, à travers lequel le jaune jetait dans le magasin des éclats de soleil.
* ' La cheminée de marbre noir, sculptée d'oplat gravé en or, portait une immense garniture de bronze doré, représentant un faune découvrant une bacchante; les candélabres étaient faits de deux bacchantes supportant un lourd bouquet. C'était simplement du plus mauvais goût, de ce rocaille grossier qui sent la fabrique de chenets et de lustres; mais c'était éclatant.
D'un côté se trouvait un bahut noir magnifique dont les flancs recelaient les coupons de soie et de satin, les dentelles pour les robes; de l'autre, un meuble ayont la forme de bibliothèque, sans rayons, et à travers les vitrines duquel on voyait pendues des peaux de toutes couleurs, souples et lustrées comme les peaux employées pour les gants.
A côté se trouvait, monté sur un pied de bois noir, un buste de femme moulé sur nature, et sur lequel était passé le corset Palmyre en peau souple, c'est-à-dire
if)\
— Non. non, va-t'en, je t'en prie (page 166).
un gant que la femme devait passer sur son corps nu, avant la chemise, un gant que le coupeur façonnait, afin d'amincir la taille, d'enfler les seins et de faire saillir les hanches, en laissant à celle qui le portait la souplesse du nu. Sous la robe, sous le peignoir, c'était la grâce et la beauté.
Dans un cadre, près de la cheminée, se trouvait le brevet s. g. d. g. accordé au corset Palmyre, et au-dessous, des dessins explicatifs avec des légendes qui parlaient de beauté, d'hygiène, de santé.
21o Liv. 21
Enfin le corset Palmyre rendait belle et guérissait tout... Un rêve.
Il y avait, dans cet étrange magasin, des tableaux superbes, une copie de la Source d'Ingres, la Femme de Candaule et la jeune Bacchante de C. Lefebvre, deux bronzes de Baigneuses de Pradier et, ce qui était absolument comique comme effet, une grande Vénus de Milo, placée sur le comptoir, à laquelle on avait glissé le-corset Palmyre et, étrange mystère, sous ce corset, la superbe statue avait la taille un peu plus mince et les hanches plus saillantes...
Du magasin l'on passait dans un petit salon, appelé le bureau. Le bureau était absolument entouré de casiers de vieux chêne, fermés par des portes à coulisses. C'est dans ces casiers qu'étaient accrochées les toilettes en train, dans ces casiers qu'étaient enfermés les fameux corsets.
Dans l'angle, un petit bureau, un Uvre pour les mesures, un autre portant cette singulière désignation : Rendez-vous. Probablement le livre pour les essayages.
De ce bureau on passait dans le salon d'essayage. Ce salon était singulier ; il était octogone et sans une seule fenêtre; en l'étudiant, on pensait qu'il avait dû être établi au milieu d'un immense salon carré.
Il était toujours éclairé par un lustre flamand ayant vingt lumières, ce qui était considérable pour l'exiguïté du Heu, car le salon était tout petit, tout petit.
Sur chacune des huit faces était une glace qui montait presque jusqu'au haut; dans chaque angle, entre les glaces, se trouvait une moulure singulière, d'un dessin bizarre, formant dans des oves des boules percées. Tout autour des hauts miroirs pendaient de lourdes et luxueuses tapisseries, avec torsades et glands.
Autour du petit salon s'étendait un large divan de velours noir à torsade d'or, avec des coussins à chaque angle. Au-dessus de ces coussins des ronds treillages, grands comme le gros verre d'un télescope ; la Palmyre les ouvrait et les fermait souvent pendant les essais, disant qu'il y avait trop ou pas assez de chaleur.
Dans le salon, pas un meuble. Au milieu un coussin de velours de soie noire, sur lequel, paraît-il, la cliente se plaçait pour essayer...
Avec le jeu des glaces et l'éclat des bougies, on se voyait mille fois répété...
Pour entrer dans le salon d'essayage en sortant du bureau, il fallait traverser un petit couloir de deux mètres. Sur ce- couloir s'ouvrait une porte absolument cachée dans les tentures ; cette porte communiquait avec un couloir circulaire un peu semblable, mais plus luxueux, au couloir des loges d'un théâtre ; sur la partie formant cercle se trouvaient de petits guichets, ainsi qu'il s'en trouve sur chaque porte de loge; en suivant ce couloir, on arrivait à un salon, très riche encore, de genre mauresque, ayant un peu l'asp.ect d'un salon fumoir. -
Cette pièce communiquait immédiatement avec l'antichambre donnant sur l'autre escalier. Sur cette antichambre, il y avait une autre porte ouvrant sur l'appartement.
On disait que parfois M^^*^ Palmyre louait des chambres.
Connaissant bien les lieux, nous allons reprendre notre action; nous affirmons tout d'abord que nous n'inventons rien ; nous venons de peindre ce que nous avons vu.
— Là, à cet endroit?
MADEMOISELLE OLYMPE. lf;3
— Non, assurément 1 mais nous racontons, nous le répétons; ce que nous disons nous l'avons entendu; ce que nous peignons, nous l'avons vu. Le xvm® siècle avait, pour ses mœurs honteuses, ses Petites-Maisons, ses Folies... Notre siècle a ses vices, qu'il faut connaître pour les éviter.
Dirigée par la jeune Pauline, M"»" Costin entra dans le bureau où la jeune fille se retira en la laissant discrètement avec M"° Olympe qui l'attendait. Celle-ci s'avança aussitôt, approcha un siège, en priant M"'« Costin de s'asseoir, et restant debout, très respectueuse, elle dit :
— Mon Dieu, madame, je vous prie d'excuser M"»® Palmyre, qui ignorait que vous dussiez venir... aujourd'hui... Mais, c'est moi qui ai repris la maison, et je puis la remplacer...
— Je suis fort embarrassée, madame ; habituée à Palmyre, j'avais avec elle des relations amicales qui me permettaient de lui demander ce que je voulais.
— Oh ! je sais, je sais parfaitement, madame, dit Olympe, avec un clignement d'yeux qui pouvait mettre M™® Costin plus à l'aise. Vous pouvez me demander ce que vous désirez.
— Palmyre m'a maintes fois obligée... Elle a dû vous le dire, alors t
— Oui, madame.
— Et aujourd'hui, j'aurais besoin d'elle.
— Nous sommes à votre disposition, madame.
— Mais c'est pour une somme relativement forte..,
— Dites, madame.
— Il me faudrait, d'ici quatre jours, cinq mille francs...
— Bien, madame !
Puis tout à coup et comme si elle ne changeait pas la conversation, Olympe ajouta :
— Vous essayez aujourd'hui votre corset et le costume V
— Oui... si vous voulez... si vous êtes prêtes.
— Comme vous avez eu la bonté de nous prévenir tantôt, nous nous sommes mises en mesure...
— Ainsi, je puis compter sur vous... Vous n'avez pas besoin de voir Palmyre ?
— Mais non, madame... Je lui succède de nom, mais, au fond, nous sommes associées...
— Ah ! très bien !... C'est vrai, elle m'a dit ça ; elle a des ennuis ; elle devait quitter...
— Oh ! beaucoup d'ennuis... Mais il a suffi de changer... Elle a une si belle clientèle de gens qui l'aiment tant...
— Tant mieux si tout est fini!... Ainsi, je puis compter sur vous... Cinq mille francs pour dans cinq jours?
— Oui, madame.
— Eh bien 1 si vous le voulez bien, mademoiselle, nous allons essayer ?
— Quand vous voudrez, madame.
M'i^ Olympe, souriante, se dirigea vers la porte et en souleva la lourde tapisserie, puis elle l'ouvrit. Il s'en échappa une odeur pénétrante faite des plus subtiU
i64 UNE CURIEUSE MAISON DE COUTURIÈRE A LA MODE.
parfums, une senteur qui envahissait le cerveau et le troublait comme l'alcool. Celle que le tout-Paris appelait la Phryné entra, détachant déjà les brides de son shapeau , dégrafant sa robe. Lorsqu'elle fut entrée , la Costolade se retira en disant :
— Madame, je vais chercher le corset.
Seule alors, la jeune femme aurait pu s'abandonner, se déshabiller hâtivement sans souci, ne cherchant que les poses les plus commodes. Au contraire, chacun de ses mouvements avait une lascivité, une grâce nonchalante qui paraissait étudiée, théâtrale. Chaque mouvement nouveau amenait ce que les sculpteurs et les peintres nomment une altitude. Peut-être était-ce l'ancienne habitude du modèle qui survivait chez la femme. En somme, pour qui l'aurait pu voir, chaque vêtement en tombant découvrait un charme nouveau ; puis, comme si les cheveux en subissant la coiffure du chapeau avaient fatigué son front, elle enlevait une épingle et soutenait les deux masses lourdes qui encadraient son visage ; elle les laissait retomber sur ses épaules, se regardant dans les glaces ;
Riant du manteau d'or de ses cheveux de fée- Olympe rentra portant le corset, le fameux corset. Elle pria la jeune femme de monter sur le coussin de velours. Là elle lui dit de l'air le plus simple du monde :
— N'avez-vous pas un peu froid ?
— Oui, un peu, flt-elle en tressaillant.
Et aussitôt Olympe alla ouvrir toutes les bouches de chaleur.
On essaya le corset ; il lui allait admirablement, comme un gant, et Olympe, pour voir s'il n'y avait aucune retouche à faire, tenant la main de la jeune femme, la faisait tourner de tous côtés, lui faisait lever les bras, cambrer les^ hanches, ployer la taille, et c'est curieux, cette femme était merveilleuse de grâce, pas un mouvement de gaucherie... Et M"« Olympe, quoique nouvelle dans la fabrication des fameux corsets, s'y entendait à merveille. Elle avait déjà le plus grand souci de la réputation de la maison; car elle ne cessait de regarder le corset, faisant toujours prendre une attitude nouvelle, à cause d'un pli qui semblait vouloir paraître ou d'un fléchissement. Cela dura vingt grandes minutes, au bout desquelles, un peu lasse, la belle M-"® Costin dit :
— Il me semble aller parfaitement.
— Très bien 1 oh mais très bien ! Au reste, madame est si belle que c'est plaisir de la servir... Seulement, je conseillerai à madame de le garder.
— Oui, je vais le garder jusqu'à demain.
-C'est cela; demain vous verrez s'il n'y a rien à refaire... Que madame veuille dire son heure, et nous l'attendrons.
— Mon Dieu I mademoiselle, puis-je venir vers trois heures ?
— Trois heures... c'est entendu, madame ; nous sommes à vos ordres. Elle se disposait à se rhabiller, et elle dit à Olympe :
— Oh 1 mais j'étouffe ici ; il fuit trop chaud 1
— Le calorifère chauffe beaucoup. Je vais fermer les bouches de chaleur.
Et M''« Olympe ferma toutes les bouches de chaleur ; puis elle aida la jeune femme à se revêtir. Lorsque M"™® Costin eut remis sa jupe, avant de passer sa robe, elle se laissa tomber sur le divan en disant :
— Veuillez , mademoiselle, me laisser quelques minutes ; je suis absolument mal, et ce corset m'oppresse...
— Je vais, pendant ce temps, madame, aller vous chercher un peignoir.
— C'est cela.
Olympe sortit... Dès qu'elle fut seule, la jeune femme s'étendit sur le divan, appuyant sa tête sur les coussins, lasse, épuisée; jamais on ne se serait douté, paraît-il, de la fatigue que donne l'essai des corsets Palmyre. Quand la Costolade revint, elle aida la belle Phryné à se coiffer, lui parlant de sa beauté, ne tarissant pas sur l'admiration qu'elle avait ressentie. Qu'elle était désireuse que les corsets Palmyre eussent souvent de semblables clientes I ce n'était plus le corset qui embellissait, c'était la femme qui faisait valoir le corset. Toute cette grosse cavalerie de louanges semblait faire le plus grand plaisir à M™® Costin, et elle crut ne pas devoir être en reste d'amabilité avec M'^® Olympe, elle lui dit :
— J'aimais beaucoup Palmyre, madame, mais je suis enchantée de l'associée qu'elle a prise, et l'amitié que j'ai pour elle s'étend déjà jusqu'à vous.
— Vous êtes trop aimable, madame ; croyez que je m'efforcerai de me rendre digne de la sympathie que vous me témoignez.
— Je n'ai que des compliments à vous faire.
— Vous- êtes trop bonne, madame, et vous pouvez compter sur mon dévouement et ma discrétion...
— Je n'en doute pas, dit M"™^ Costin, lui tendant la main d'un air protecteur, en passant du salon dans le petit bureau.
Olympe la reconduisait, et se tournant tout à coup elle lui dit plus bas :
— Vous savez ce qu'il me faut, n'est-ce pas? Je vous l'ai dit... et sans faute? - Vous pouvez absolument compter dessus... Demain, en venant, vous verrez
Palmyre, que je vais informer ce soir de votre venue.
— Bien, au revoir...
M""^ Costin partit. La porte fermée. Olympe revint vers le bureau et, ouvrant la porte du petit couloir, elle entre-bàilla faiblement une porte et écouta. On entendait une voix d'homme et la voix de Palmyre. L'homme prenait congé.
Au bout de quelques minutes, Olympe parut. Tout aux affaires, elle demanda :
— Eh bien, que t'a-t-elle dit ?
— Ohl elle m'a bien effrayée!... Elle demande que tu lui donnes cinq mille francs.
— Oui, fit tranquillement Palmyre.
— Comment I tu n'es pas plus étonnée?
— Mais je t'ai déjà raconté comment je traitais avec elle quand je lui donnais de l'argent.
— Oui, oui; mais là, elle a insisté; elle veut des espèces..., absolument da l'argent.
— C'est la formule usitée..., bêta!...
Uiti UNE CURIEUSE MAISON DE COUTURIÈRE A LA MODE.
— Ah! et alors?...
— C'est simple. Voici ce dont elle a besoin : cinquante louis espèces ; — un corset Palmyre, cinquante louis..., et un costume soie et satin..., cent cinquante louis; soit, cinq mille francs.
— Je comprends...
Et la Costolade resta songeuse...
M""^ Palmyre s'occupait de la maison ; toutes les ouvrières étaient parties ; elle demanda à Olympe si elle avait été voir comment tout était fermé dans les ateliers, si les feux étaient bien éteints, car elle ne se fiait ni aux ouvrières ni aux bonnes pour cela. Sur la réponse négative d'Olympe, elle lui dit :
— Je vais voir moi-même, nous nous coucherons après, et je te conterai tout ça... Je sais deux histoires sur la Phryné qui te feront rire.
Elle sortit.
La Costolade, la lèvre pendante, pleine de dégoût, restait rêveuse. Il lui sembla qu'elle entendait frapper discrètement à la porte de Tautre appartement ; elle courut par le couloir. Elle ouvrit et, à la lumière de l'escalier, elle reconnut le Beau Henri. Stupéfaite, elle se recula :
— Toi 1 toi !
— Oui... Enfin, laisse-moi entrer...
— Non, non, va-fen, je t'en prie; ne dis rien, va-t'en.
Olympe était bouleversée de saisissement; elle redoutait que Henri ne se refusât à l'écouter ; elle le connaissait peu obéissant ; au contraire, elle le vit se retirer en tremblant à son tour. Alors elle lui dit vite :
— Écris-moi ici, à M"<^ Olympe..., j'irai..., mais va-t'en. Elle ferma la porte.
Et, comme si l'on était à ses trousses, le Beau Henri' descendit rapidement l'escaUer et, une fois dans la rue, se mit à courir sans regarder derrière lui.
Ah ! non, il ne regardait pas derrière lui, le Beau Henri : il avait trop peur d'être repris et conduit de nouveau à Sainte-Anne !
Et, à cette seule pensée, un froid allait glacer ses moelles.
Sainle-Anne !
Le malheureux ! il y avait passé tout un mois, un grand mois, pendant lequel les lumières de la science l'avaient vu chaque matin et avaient constamment soutenu qu'il était atteint de la folie la plus dangereuse, la folie-orgueil, qui ne recule pas devant le crime.
H avait voulu s'expliquer.
Harassé, épuisé par les douches glacées auxquelles on l'avait condamné, il parlait doucement, avec calme. Plein d'espoir, il avait raconté qu'il était la victime d'une erreur.
Ne pouvant avouer ce qu'il venait faire chez le comte des Etangs, il avait inventé une niaiserie ; il priait les docteurs de le mettre en présence du fameux aliéniste, et, comme il avait vu dans leur allure un mouvement de pitié lorsqu'il avait parlé du docteur Louis, il avait espéré.
Tout à coup, le docteur avait fait un signe aux gardiens ; ceux-ci avaient saisi
le Beau Henri et l'avaient tenu en respect, dans la crainte probablement d'un accès ; il s'était contenté de hausser les épaules.
Le docteur, alors, s'était tourné vers le groupe d'élèves qui le suivait dans sa visite et il avait prêché :
— Messieurs, nous nous trouvons ici en face d'un cas typique. Hier, les pensées les plus extravagantes hantaient son cerveau : il voulait, d'après le rapport du docteur Louis, gagner sa fortune en quelques heures. Il lui racontait que la jeune fille que le docteur épousait avait déjà été mariée avec lui ; qu'ils avaient eu de cette union un fils qui vivait. Pour consentir à se taire, il réclamait vingt mille francs. Et le malheureux, dans sa crise, offrait de donner des preuves. Aujourd'hui nous voyons un homme doux, calme, raisonnant sainement; mais qu'il revienne aux rêves qu'il caresse, et immédiatement le bon sens s'envolera. C'est là qu'est le mal. L'intelligence ne doit agir que sous l'action de nos sens.
Aristote dit : NiMl est in intellectw qiood non ;pTius ftierit in sensu... Ici, dès que l'idéal rêvé revient à sa pensée, tout s'éteint ; l'intelligence est bornée à ce désir : avoir beaucoup d'argent.
S'adressant à Henri, il avait demandé :
— Ainsi, vous avez toute votre raison, et c'est à tort que Ton vous a amené ici?
— Oui , monsieur ; parlez - moi , interrogez - moi , et vous en serez convaincu.
Alors le docteur s'était tourné vers ses élèves; il avait du regard réclamé leur attention ; puis il s'était avancé et avait demandé à Henri :
— Ainsi, hier, en allant chez le duc de Gesvres pour parler au comte des Étangs, vous aviez les preuves de ce que vous alliez lui dire?
— Oui, monsieur ; on me les a volées, on m'a tout volé en me prenant mes vêtements, puisque je suis nu sous votre camisole.
— Mais c'était la vérité que vous alliez lui raconter?... Vous aviez eu un enfant de celle qu'il épousait?
— Oui, monsieur, oui ; je l'affirme, et je ne sortirai d'ici que pour me venger en le disant à tous.
Le docteur avait eu alors un sourire triomphant en se tournant du côté de ses élèves, un sourire satisfait qui disait :
— Vous voyez ce que j'avais dit.
Ce sourire, vu par le Beau Henri, l'avait exaspéré ; fort de son droit d'être libre, de ne vouloir point subir son illégale séquestration, il s'écria avec véhémence :
— Je le soutiens et suis prêt à le prouver : il y a douze jours, douze jours, entendez-vous, Geneviève de Gesvres a mis au monde un fils..., le mien, et les fous sont ceux qui refusent de me croire... Et d'abord, monsieur, je vous prie de donner Tordre de me laisser sortir.
— Emmenez-le, dit froidement le docteur, continuez le traitement ordonné : douches glacées pendant dix minutes, trois fois par jour , et le traitement que j'ai indiqué.
Les gardiens s'emparèrent de lui pour l'entraîner ; mais Henri résista, jetant des cris rauques, appelant le docteur bandit, assassin.
Le docteur s'en allait, calme et grave, assurant à ses élèves que les protestations du malheureux étaient une preuve de plus du caractère particulier de sa folie.
Le Beau Henri avait les mains attachées, mais il se défendait ; il se roulait à terre, ne voulant plus marcher, combattant avec ses pieds quand on le prenait, cherchant à mordre, jurant, sacrant, blasphémant, la rage dans les yeux, la mousse aux lèvres, hurlant, râlant.
Les gardiens, épuisés, appelèrent à l'aide.
Alors on se jeta sur le malheureux, le bousculant, le frappant pour éviter ses coups et ses morsures, pour le dompter enfin.
On l'attacha, et il tomba comme une masse.
A compter de ce jour, ce fut un supplice de chaque heure ; il crut qu'il allait devenir véritablement fou.
N'osant plus parler, épouvanté, tremblant à la vue d'un gardien, n'osant plus faire un signe, un mouvement, parce que le lendemain on le racontait au médecin, qui ordonnait toujours une nouvelle chose, une souffrance nouvelle, il enyirriva 4 ne plus parler, à ne plus bouger, n'ayant plus l'air d'un fou, mais d'un idiot, ;^'un abruti...
Au bout de dix jours, en le voyant hâve, titubant, l'œil presque éteint , on cessa les douches ; cela lui rendit quelque force ; on délia un peu sa camisole, puis on la délia tout à fait.
Enfin on le sortit du cachot capitonné de grosse toile dans lequel il était enfermé depuis son arrivée, et il coucha dans une cellule.
Le médecin qui passait tous les matins le regarda un jour et lui demanda, après s'être renseigné et l'avoir longuement étudié :
— Où souffrez-\ous?
— Je ne souffre plus, monsieur.
— Vous souvenez-vous de votre enfant ?
Pris à l'improviste, Henri oublia la fable sur laquelle il avait compté pour faire fortune, et il dit aussitôt avec le plus grand étonnement :
— Quel enfant ?
Le docteur, triomphant, se retourna aussitôt vers ses élèves et dit :
— Eh bien, vous voyez, messieurs, voici la guérison. Le rêve est effacé, l'intelligence seule dirige.
— Ah I fit Henri.
Cette fois il comprit: il était fou parce qu'il racontait son plan. Sa conduite fut aussitôt tracée, et quand le médecin lui demanda encore :
— Vous ne vous souvenez pas d'une jeune fille de famille avec laquelle vous avez eu un fils ?
— Je ne sais pas du tout ce que vous voulez me dire.
— Vous rappelez- vous votre entrée ici et ses causes?
Henri sembla chercher une minute ; puis , se servant de ce qu'il avait
MADEiMOISELLE OLYMPE.
tî9
Il tenait son revolver (page 174),
entendu dire par le docteur, dans ses visites du matin, sur le diagnostic de sa maladie :
— Mon Dieu ! monsieur, je ne me souviens pas. Je dois vous avouer que j'abusais beaucoup de tous les plaisirs.
— Ah ! fit le docteur satisfait. Les femmes...
— Oh! oui, monsieur, les femmes ; puis la noce, les nuits à boire, rentrant presque tous les jours ivre...
2'> Liv. 12
— G est cela! avec des créatures?
— C'est vrai, monsieur. Je ne pensais qu'à la noce, et je cherchais de l'argent pour m'amuser, toujours, toujours I
— Est-ce la première attaque?
— C'est la première fois que je me trouve ici...
— C'était la première attaque 1... Vous voyez, messieurs, avec quelle rapidité, avec mon traitement, je suis arrivé à vaincre le mal. Mon ami, vous êtes guéri, vous allez rentrer chez vous.
— Je vais pouvoir sortir 1 exclama Henri tout tremblant, balbutiant.
— Vous sortirez demain ; vous pouvez juger aujourd'hui de la gravité du mal dont vous étiez atteint. Prenez garde, car au moindre excès le mal serait sans remède. Si vous étiez pris de nouveau dans l'état où vous étiez, le traitement que vous avez suivi serait sans résultat ; nous devrions l'augmenter.
A cette seule pensée de recommencer le traitement, de subir de nouveau ce qu'il avait subi, le malheureux devint livide et ses jambes se dérobèrent sous lui. Il jura de ne plus boire... et de suivre le conseil du médecin, qui lui disait de se marier, — ce qui, dans sa pensée, signifiait ne plus connaître de femme.
Le médecin avait une bizarre idée du mariage ; mais l'idée de sortir le lendemain du lieu de supplice où il était enfermé depuis plus d'un mois fit que Henri n'y porta pas attention.
Toute cette journée, il avait eu la fièvre ; la nuit, il n'avait pas dormi.
Quand on lui ouvrit la porte, il se mit à courir, non vers Paris, mais du côté de Gentilly. Il avait besoin d'espace ; il avait besoin de respirer à pleins poumons.
Las, épuisé, il s'assit sur l'herbe des fortifications et il songea.
Enfin il était libre ; les bourreaux qui l'avaient martyrisé pendant un mois avaient consenti à le lâcher. Il était libre, maître de lui, — mais il sentait qu'il n'était plus fort ; désormais il n'aurait plus l'audace ; dans son cerveau entrerait toujours le souvenir exact de cette maison où on l'avait dompté; toujours il en aurait peur. Chaque fois qu'il crierait fort, chaque fois qu'il serait gris, il redouterait toujours la main du gardien qui, le regardant dans. les yeux, dirait:
— Il est fou I
Il était sans le sou ; il fallait s'occuper de la vie. Avec ça qu'il était maigri, le malheureux, et que la liberté lui donnait un appétit d'abonné de table d'hôte à bas prix.
L'épouvantable chose, c'est que pas une fois son cœur ne s'était senti ému au souvenir de la Costolade.
Ce jour-là seulement il y pensait, parce qu'il avait faim. Il disait, en se levant pour revenir vers Paris :
— Maintenant, il s'agit de trouver Olympe... Après, sans fracas, sans bruit, il faudra que le docteur des Étangs me paye les douleurs qu'il m'a fait endurer.
Il se rendit à l'hôtel garni où il restait aux Batignolles. Il y trouva des lettres de la Costolade. Le soir il disait :
— Elle m'aime toujours.
Et il se décida à l'aller voir.
Les lettres do la Costolade étaient d'abord toutes pleines de reproches ; puis d'autres étaient faites de prières et de supplications : l'une demandait une heure de rendez-vous, en plein air, pour causer de diverses questions d'iniérôt; enfin, la dernière, très sèche, était sanglante comme un coup de cravache, et lui donnait un congé brutal... C'est probablement la lecture de ces lignes pleines de mépris, de ces lignes injurieuses qui, en fouettant le cœur du Beau Henri, y fit revenir un peu d'amour. Il se dit que la consolation du passé était là ; il se dit peut-être avant que l'assurance de la vie présente s'y ajoutait.
11 ne chercha pas l'explication de la prise de possession de la maison Palmyre par Olympe, sans ressources, abandonnée par lui ; il constata avec plaisir que la maison Palmyre était devenue la maison Olympe.
La dernière lettre portait sur un coin, imprimé : « M^^® Olympe, ancienne maison Palmyre. » La Costolade était établie, bien établie, et cela lui suffisait ; il savait la puissance qu'il avait sur elle et, malgré les lettres d'injures, il avait conclu par :
— Elle m'aime toujours.
Cependant, il était sorti de Sainte -Anne le ventre creux et les goussets vides ; il fallait absolument remédier à cela, pour attendre jusqu'au soir. Il fouilla chez lui, cherchant un bibelot vendable; mais il ne trouva rien. Heureusement, quelques jours avant son incarcération, le lendemain de la fameuse nuit qui devait lui donner la fortune, il avait été retirer du Mont-de-Piété tous les effets qu'il avait engagés. Dans le départ hâtif de la rue d'Orient, il n'avait vendu que le mobilier ; la Costolade, en allant chez Palmyre, n'avait rien emporté, et linge et vêtements lui étaient restés ; c'est, du reste, à cause de cela que le maître de l'hôtel garni, ne le voyant pas paraître, avait toujours gardé la chambre à son locataire, certain qu'il y avait là de quoi le payer largement. Le Beau Henri n'eut donc qu'à choisir ^our faire le paquet qu'il voulait porter au Mont-de-Piété.
Nous savons qu'il n'était pas fou ; il était très raisonnable, et agissait en pensant à ce qu'il faisait. Aussi, pour faire son paquet, ne prit-il que les chemises, les jupons et les robes d'Olympe.
Il porta le tout au bureau du faubourg Montmartre, où son nom était connu. On lui prêta vingt francs. En sortant de là, le gousset garni, il respira bruyamment, avec satisfaction. Enfin il allait manger et boire à sa guise.
Il alla dans un petit restaurant du faubourg Montmartre, très réputé pour sa cuisine, mais où les plafonds sont si bas, où l'on est si nombreux, où l'on vous presse tant pour manger, qu'on l'a surnommé : A la mort suUte, à cause des congestions qui vous menacent. Là il se fit servir un copieux déjeuner.
Tant que le Beau Henri avait quelques sous dans sa poche il était riche. Aussi, l'estomac satisfait, le cigare aux lèvres, il se promena heureux sur le boulevard jouissant de sa Uberté ; libre! libre... Plus de gardien féroce, plus de médecin terrible : il pouvait faire ce qu'il voulait. Et, pour augmenter sa joie, le temps était magnifique, printanier, plein de senteurs enivrantes.
Oh! le beau temps! Que le monde était gai ! Qu'il faisait bon vivre!... Son cerveau était plein du présent ; il avait tout oublié, et il ne se souciait pas de
l'avenir ; il vivait d'abord celte belle journée. Au plus loin où portaient ses pensées, c'était au soir, à l'heure où il irait trouver la Costolade. Ç'allait être une scène de larmes ; il le devinait : elle allait le prendre par la main, bien fermer toutes les portes, l'entraîner dans un de ces petits salons qu'il avait vus et qui étaient tout pleins de chaleur et de parfum ; là elle s'asseyait près de lui, elle le regardait et exclamait :
— Oh 1 mais, Henri, comme tu es pâli!... Oh ! mon pauvre homme, qu'est-ce que tu as eu?
Et les larmes coulaient de ses yeux. Alors il la prenait dans ses bras ; il la pressait sur sa poitrine, et, d'un ton lamentable, il disait :
— Oh! Lohn, si je ne suis pas mort, c'est que je devais vivre pour toi... ,11 m'a fallu bien du courage!
Et, la voyant épouvantée, il lui racontait alors — en le dramatisant encore, le récit de ses longues souffrances. Après bien des larmes, bien des baisers, il se voyait en pantoufles dans la belle salle à manger de la maison Olympe, ancienne maison Palmyre. Il était chez lui, le maître invisible pour la clientèle, ,et après, il était récompensé de ces nuits horribles où on le réveillait d'un lourd sommeil, la peau toute moite, pour le porter sous une douche glacée, une douche impitoyable, faisant tomber pendant dix longues minutes, d'abord comme des pointes d'acier, puis comme du plomb, écrasant... par un bonne nuit longue, dans une chambre embaumée, sous des rideaux épais, dans un lit moelleux, entre les bras d'Olympe qu'il revoyait à cetts heure aussi belle, aussi séduisante qu'elle était.
Ces pensées amenaient sur sa chair des tressaillements. Décidément, c'était un beau temps et il faisait bon vivre, et la journée ne lui parut pas longue.
Il était si pale, si hâve, il avait l'air si misérable qu'il avait attendu la nuit, qui noie les détails dans ses ombres, et il se rendit chez la Costolade vers neuf heures — l'heure à laquelle toutes les ouvrières partaient — impatient, tremblant d'émotion, se préparant à la comédie qu'il voulait broder sur son drame ; il attendait dans la rue.
Quand il vit les ouvrières sortir, puis les fenêtres de l'atelier de coulure s'éteindre, il monta.
Nous avons vu la réception. Ce fut un bouleversement assurément dans son cerveau malade : il crut qu'on le guettait dans la maison, que d'autres incidents dangereux pour lui étaient survenus pendant son absence ; ou pis encore : que le médecin s'était ravisé le matin, à Sainte-Anne, et que, apprenant qu'il était parti, le faisait rechercher... L'air épouvanté d'Olympe avait suffi, la façon dont elle avait dit : Va-t'en, l'avait secoué ; ça lui avait donné sa lancée, et il était parti, courant, sans regarder derrière lui, de peur de voir un gardien de là-bas criant :
— Arrêtez-le, c'est un fou !
Il courut ainsi une grande demi-heure, cherchant les détours des rues, se croyant toujours suivi. Enfin, il arriva rue des Dames, rentra dans son hôtel, grimpa chez lui d'une traite, et, s'étant enfermé dans sa chambre, il se laissa
tomber sur son lit, haletant, sans souffle, ruisselant de sueur ; il essaya de se lever pour aller écouter à la porte, puis à la fenêtre. Alors, s'abandonnant tout à fait et se laissant aller sur son lit, il murmura :
— Enfin, je suis tranquille ; s'ils me guettaient, ils ne m'ont pas vu.
Oh 1 le pauvre diable! s'il avait entendu la réflexion du maître de l'hôtel garni en le voyant passer ainsi, il aurait été terrifié.
Le brave homme avait dit à sa femme, le plus simplement du monde, en voyant son locataire rentrer de cette façon :
— Tu sais, Ninette, je crois qu'il est devenu fou, le locataire du second !
Il faut bien le reconnaître, il avait eu un moment d'hallucination, Henri Masset de Clainville ; encore sous l'impression des heures épouvantables qu'il avait passées, il avait perdu la tête, il avait vu dans son imagination vagabonde la lourde grifl'e des gardiens le menacer. Seul dans sa chambre, le calme revint, mais lentement ; sa chambre donnait sur des jardins ; le grand silence, qui l'avait effrayé d'abord, le rassura peu à peu.
Cependant, lorsqu'il fut tout à fait remis, il prit ses précautions. Il plaça une malle devant sa porte, afin de n'être pas surpris la nuit, et il se coucha.
Oh 1 ce fut une épouvantable nuit, pleine de fièvre ; il se tordait dans son lit, couvert de sueur, cherchant vainement le sommeil, ne trouvant que l'insomnie. Il s'endormait vingt minutes, pour s'éveiller en proie au plus épouvantable cauchemar. C'était toujours cette douche glacée qui tombait comme un plomb sur sa tête, et c'était la Costolade qui encourageait les gardiens. Oh ! cette nuit, il fut véritablement fou, le malheureux ! Il avait tout éteint pour dormir ; puis, éveillé en sursaut, suant, tremblant la fièvre, il avait allumé toutes les bougies qu'il avait trouvées chez lui. La nuit lui faisait peur... Couché, sans sommeil, il se demandait, en constatant sa singulière agitation, si véritablement il n'était pas fou, et si ce n'était pas le médecin, mais lui qui se trompait. Et il cherchait dans sa vie; et sa vie était atroce, toute faite de fantaisies, de paradoxes, — le Code dit autre chose , je ne dis que ce que Henri pensait.
Il en arriva insensiblement à un abandon de ses facultés tel qu'il se crut malade. Il voyait toujours cet œil perçant du médecin fixé sur lui; il entendait les phrases pleines de conviction qui disaient : « C'est la folie... » Comme les faibles qui ont le malheur d'ouvrir un livre de médecine pour chercher le diagnostic de la maladie qu'ils croient avoir, et qui ressentent, à mesure qu'ils lisent, et les prodromes, et les symptômes, et les caractères du mal, il se persuadait peu à peu qu'il était fou...
Mais le jour vint, gris, puis clair, puis ensoleillé, et, avec le soleil et le jour, il redevint fort.
Plouvier dit
Quand l'un de nous se sent malade,
Il demande l'ami soleil,
Et, recevant son accolade,
11 retrouve un teint plus vermeil.
Les rayons du soleil chassèrent de son cerveau les sombres pensées qui l'assiégeaient. Il pensa sainement, il se souvint, et il chercha ce que signifiaient les mots de la Gostolade. 11 s'était trompé, il le voyait bien. Olympe, la veille, parlait pour elle, pour elle seulement. Elle lui demandait de se sauver, parce qu'il pouvait la compromettre. Il le comprenait seulement à cette heure.
Alors Henri s'assit devant la table ; il s'accouda, prit son front dans ses mains et réfléchit longuement ; il se rappela la dernière phrase d'Olympe :
— Écris-moi ici : A M"® Olympe... J'irai.
Il n'y avait qu'une chose à faire, écrire. La situation était tendue ; il fallait vivement en finir, savoir ce qu'il y avait au bout. Il prit du papier et écrivit. Il donnait à Olympe un rendez-vous pour le jour même ; mais, redoutant toujours les rencontres ou plutôt les poursuites, il le demandait pour le soir, résolu à passer la journée dans sa petite chambre, à dormir toute la journée pour rattraper la nuit atroce qu'il avait passée. Il recommença plusieurs fois la lettre en mesurant les termes ; car, toujours poursuivi par ses craintes, il se demanda si la Gostolade avait agi sous l'influence de gens qui le recherchaient ou de son propre mouvement.
La lettre entière écrite, cachetée, il la fit porter par un commissionnaire qu'il alla chercher jusque sur l'ancien boulevard extérieur, afin de tenir secrète sa demeure, au cas où le commissionnaire serait suivi.
Cela fait, il se jeta sur son lit, espérant toujours le sommeil réparateur qu'il cherchait; mais la fièvre le secouait, et le doute, le doute cruel, tenait toujourssa pensée en éveil ; il ne put dormir. Il se reposa cependant et, dans le repos, il trouva du calme.
A la nuit tombante, il descendait vers la rue de la Paix
C'est au coin du boulevard et de la rue qu'il avait donné rendez-vous à la Gostolade.
Il se plaça dans un coin obscur, évitant les regards, troublé sans cesse ; il était libre, mais il avait été si arbitrairement privé de sa liberté qu'il n'était pas certain qu'on ne le vînt reprendre à chaque moment.
Olympe était en retard et déjà son cerveau construisait les plus folles conspirations contre lui. Il pensait que la Gostolade avait été prévenir ceux qui l'avaient tourmenté, qu'elle leur av^it dit l'heure à laquelle il viendrait, l'endroit où ils le trouveraient, et, ma foi, il faut le dire, il avait glissé dans sa poche un revolver et il le tenait, prêt à répondre à celui qui viendrait lui parler. L'heure s'écoulait, la Gostolade ne venait pas et il lui semblait que tous les gens qui passaient autour de lui le regardaient impertinemment ; il tenait son revolver, son œil était en feu, sa bouche crispée ; il souffrait, le misérable, et dans son cœur et dans sa pensée.
Il avait sa main dans sa poche , qui tourmentait la crosse du revolver : tout à coup il sortit l'arme et en retira la baguette d'arrêt ; il se mit sur la défensive. A la lueur d'un réverbère, il avait reconnu l'homme qui était venu avec Geneviève de Gesvres, rue d'Orient : Pierre Gostin.
C'était donc vrai, on l'avait livré de nouveau, et c'était Gostin qui venait à la
tête des agents... Il attendit, prêt à faire feu. L'homme passa près de lui. C'était un prêtre ou un frère; il ne le remarqua pas, tant il était bouleversé. Mais quelle étrange ressemblance I Ah ! si le malheureux avait fait un pas, c'était fait de lui ; il le tuait. Il tremblait encore, lorsque la Costolade arriva, lui d'sant d'une voix rieuse :
— Eh bien ! qu'est-ce que tu as ? Est-ce que tu deviens fou ? Il sursauta en exclamant :
— Fou ! fou!... moi?...
Puis, la reconnaissant, il la prit dans ses bras en disant :
— Ah ! c'est toi, Olvmpe ! viens, viens vite. Et il l'entraîna sur les grands boulevards.
Se donnant le bras, bien serrés l'un contre l'autre, ils marchaient rapidement, semblant activer leur marche pour n'avoir point besoin de parler. Ah ! c'est que le Beau Henri ne savait comment entamer l'explication nécessaire, et que la Costolade était tout à fait embarrassée pour dire ce qu'elle voulait.
Au bout de quelques minutes, gênée de ce silence, elle dit :
— Tout à l'heure, quand je t'ai vu, tu m'as fait peur. Qu'avais-tu donc? Henri, bien content de pouvoir parier sans attaquer immédiatement le sujet
qui l'intéressait, répondit aussitôt, et en exagérant ce qui s'était passé :
— Oh I ma chère, j'ai eu une peur affreuse. Il m'a semblé que je voyais l'homme de là-bas, Pierre Costin.
— Pierre Costin I fit Olympe en tressaillant.
— Ce n'était pas lui. Mais cet homme lui ressemblait incroyablement. C'était un frère.
— Oh ! mais c'est le frère André.
— Tu le connais ?
— Oui. C'est un monstre !
— Est-ce qu'il va chez toi?
— Mais oui.
Puis, vivement, d'un air dégagé, absolument pour parler, pour éviter toute question, elle continua, croyant probablement que Henri savait ce qui s'était passé depuis un mois, et sans s'apercevoir du bouleversement que produisait chacune de ses paroles sur son ancien amant :
— A la suite du scandale qui a eu lieu lors du mariage de M^^® de Gesvres, lorsque Costin l'a enlevée, le frère André, — c'est le frère de Costin, tu le sais, — a fait un tas d'affaires ; tout Paris en a parlé, il a dû quitter la communauté ; alors, dans les journaux, on a raconté ce qui s'était passé avec des détails singuliers. On attaquait même l'ordre dans lequel il était ; si bien que ceux-ci ont répondu, jetant le monsieur à la mer.
— Le frère André ?
— Oui. On déclarait qu'on l'avait chassé comme indigne, etc., etc. Ça n'a été, pendant huit ou dix jours, dans tous les journaux, que des petites méchancetés sur ce monsieur. Il a voulu répondre ; alors, tout le monde est tombé dessus. On a été chercher dans le passé ; on a raconté des choses épouvantables. Comme
c'était aux environs de Pâques, la semaine passée, un journal a justement choisi le jour du vendredi saint pour faire un article sur lui. On disait qu'il a déjà été condamné.
En causant, ils étaient arrivés au boulevard Poissonnière.
Olympe, qui ne ménap^eait guère ses transitions, arrêta tout à coup Henri, et, le regardant en riant, lui dit :
— Dis donc, nous causerions mieux en dînant. Je crève de faim ; si tu veux, nous allons faire un dîner fin, là ! chez Drébant.
Henri répondit d'un mouvement de tète, et ils montèrent l'escalier du grand restaurant parisien.
En somme, l'explication donnée par Olympe rassura le Beau Henri ; il apprenait par elle qu'il n'avait pas été suivi, celui qu'il avait cru attaché à ses pas n'était pas Pierre Costin, mais son frère, ce qui expliquait sa ressemblance, et, d'après ce que lui avait dit la Goslolade, son frère ennemi, qui blâmait sa conduite.
Revenons maintenant près de Henri et d'Olympe, qui montaient l'escalier de Brébant. Henri était un peu gêné. Il ne lui restait pas beaucoup d'argent sur le louis changé le malin ; mais Olympe était établie avec l'argent qu'il avait trouvé, et il n'était pas inquiet. Au reste, c'était elle qui le dirigeait, et, en montant, appuyée sur son bras, la tète presque sur son épaule, elle lui disait en le serrant :
— Oh! mon Henri, que je suis heureuse d'être avec toi, seule avec toi... Oh I comme j'ai souffert de Ion oubli, de ton abandon !
— Comment, de mon oubli,... de mon abandon?
— Oui, pas venir une fois. Je ne méritais pas ça, et je m'étais bien promis de ne jamais te reparler.
— Qu'<3St-ce que tu me dis là? Mais tu ne sais donc rien?
Ils étaient arrivés au premier étage, et se tenaient devant l'étroit coulu.i' des cabinets particuliers.
— Non, je ne sais rien. Qu'est-ce que tu as eu? tu as été malade? Oh 1 mais, c'est vrai... Oh! comme tu es pâle I
— Tu ne sais rien..., tout s'explique... Je te conterai ça.
Le garçon les dirigeait vers un cabinet ; ils le suivirent. Si occupé que fût le Beau Henri, il humait avec délices les odeurs appétissantes qui emplissaient et le couloir et les escaliers. H était heureux de la lumière, de la vie bruyante qui l'entouraient ; quand la porte du cabinet fut ouverte, les candélabres allumés, il ouvrit la fenêtre et resta quelques minutes à contempler le boulevard tout grouillant.
A cette heure, cette activité dans la nuit, ces bouHques resplendissantes, il lui semblait qu'il y avait de longues années qu'il ne les avait vues. Olympe retirait son manteau, son chapeau ; le garçon drossait le couvert ; il restait là devant la fenêtre, oubliant tout. Olympe avait les yeux luisants, elle avait retiré son chapeau et elle arrangeait devant la glace, toute ternie par les noms qu'on y avait gravés, ses beaux cheveux bruns ; elle avait les lèvres lourdes en souriant, elle semblait heureuse de se trouver seule avec Henri dans ce petit cabinet étroit. Le
— Voyons, Henri, es-tu fou? tu pleures (page 182).
garçon attendait qu'on commandât le dîner. Alors elle appela Henri, qui se tourna brusquement comme s'il sortait d'un rêve.
— Ce que l'on voudra.
Ce fut la Costolade qui commanda et elle dit au garçon :
— Vous savez, servez-nous tout ça d'un coup, que nous ne soyons pas déranges ; nous venons causer.
Le garçon rit et se retira.
23e Liv. 23
— Voyons maintenant, Henri, -assieds-toi de ce côté, près de moi, il faut que nous parlions. D'abord, pourquoi ne t'ai-je plus vu?
Henri raconta la scène qui s'était passée le jour du mariage de la jeune comtesse de Gesvres, et la Costolade eut de grands éclats de rire d'abord, des rires qui la rendaient admirable ; elle montrait ses belles dents, ses lèvres se dessinaient gracieuses, des fossettes provocantes les encadraient et ses yeux avaient des lueursétonnantes. Oh ! le beau rêve, et que Henri, quoique un peu décontenancé, eut bien raison de s'y laisser prendre en souriant à son tour et en l'embrassant sur ses dents.
Il continua, et le visage mobile de la belle Provençale se transforma; sur le bistre de ses yeux deux grosses larmes, perles diaphanes, glissaient à la pointe de ses cils, se tordant comme une frange de soie, et le regard ne quittait pas le malheureux garçon ; ses sourcils s'agitaient, révélant ses impressions ; elle souffrait, la Costolade, des épouvantables souffrances quïl avait endurées, et, lorsqu'il eut fini, fondant en larmes, elle le prit dans ses bras, le couvrant de baisers sur les yeux, sur les lèvres, répétant entre chaque :
— Oh ! mon pauvre homme, mon pauvre homme. Et moi qui t'accusais... Aussi, es-tu changé ! T'ont-ils martyrisé, les misérables !
Le garçon avait servi le dîner.
Pour en finir avec la scène d'émotion, Henri dit brusquement :
— C'est fini, Lolin, n'en parlons plus... Mangeons... et causons de toi.
— Oui, mon pauvre Henri aimé..., oui... Moi, je n'ai pas souffert, au contraire.
Et elle devint très rouge en disant cela.
Mais Henri avait déjà le nez dans son assiette.
Tout en mangeant, il lui demanda :
— Comment as-tu fait pour t'arranger avec Palmyre?
Alfectant d'être très attentive au morceau qu'elle coupait, Olympe, sans lever les yeux, dit :
— Elle a été très aimable; ne pouvant lui payer le reste, ainsi que je lui avais promis, nous avons fait un arrangement. Nous sommes associées pendant quatre ans. Tu comprends qu'il l'a fallu, parce que, en dehors des mille francs (}ue tu m'as donnés, je n'avais rien.
— Comment, tu n'avais rien? Et les titres de la compagnie d'assurance, la pension de l'entant?
— Mais tu ne sais pas ça non plus...; il y a une opposition..,
— Comment, une opposition! et de qui?
— Au nom du duc de Gesvrés.
— Le duc de Gesvres...
— Mais oui, au nom de sa fille...
— Qu'est-ce qu'il vient faire là-dedans, celui-là?...
— Tu sais bien que ce n'3st pas clair, ça. Le lendemain du mariage de sa fille, l'assassinat lui avait donné un tel coup qu'il en devint tout à fait gâteux. 11 est paralysé.
Le Beau Henri cessa de manger ; il reslait la bouche ouverte, la fourchette à la main...
— Ah çàî qu'est-ce que tu me dis là? Quel assassinat?
— Gomment tu ne sais pas cela non plus?... C'est vrai, au fait, on t'a pris avant. Le vrai fou, c'était le docteur Louis des Étangs. Son attaque lui a pris ce jour-là; c'est sur toi que ça a commencé; mais on ne savait pas ça. A l'heure où il emmenait sa femme, il a voulu la tuer, un coup de scalpel dans la poitrine.
— Ah I mon Dieu! qu'est-ce que tu me dis là?...
— Mais je te dis la vérité...
— Et elle est morte ?
— Ça, personne ne le sait.
— Ça n'est pas possible. Si elle est morte, on a dû commencer une instruction ; la police a du s'occuper de l'affaire; on a dû arrêter le comte des Étangs.
— Mais tu ne comprends donc rien ? Puisque je te dis qu'il était fou ? On s'en est emparé, et on l'a mis dans une maison.
— Lui aussi ! exclama Henri. Ah! je suis déjà un peu vengé.
— Maintenant, personne ne sait ce que sont devenus Pierre Costin et M"^ Geneviève. Les uns prétendent qu'elle a été tuée; que, pour éviter le scandale, on cache sa mort; mais on ne sait rien de positif. Tant cela m'intéressait, j'ai fait le possible pour obtenir des renseignements, tout en gardant les plus grands mén .gemenls ; je n'ai rien pu savoir.
— A l'hôtel de Gesvres?
— On ne reçoit personne et on ne répond à personne. Le lendemain du mariage, le vieux duc a été emmené par la famille. Depuis, tout est fermé, et domestiques et portier sont absolument muets.
— Et chez Pierre Gostin ?
— Ghez Gostin, c'est par sa femme que j'ai des renseignements. Son mari est en campagne ; elle est seule, libre, et elle en abuse.
— Ah ! M"^® Gostin vient toujours chez vous ?
Henri était un peu interloqué par ce qu'il apprenait. Il se fit raconter en détail ce qu'Olympe avait pu apprendre sur la scène du mariage, et c'est vainement qu'il en cherchait l'explication. Nous avons dit — mais les lecteurs ont pu juger Henri — que c'était un homme pratique. Il revint aussitôt au point capital de la situation.
— Ainsi la donation faite en faveur du petit n'existe plus?
— Elle existe; mais par une ordonnance de référé, au nom du duc de Gesvres, on a obtenu que les personnes chargées de soigner l'enfant de sa fille devaient, pour obtenir la pension, se présenter avec l'enfant et prouver au duc qu'il était soigné selon les conventions. Gomme j'ai su qu'en dehors de cette ordonnance de référé, des recherches étaient faites, je me suis gardée de toute démarche.
Henri était tout soucieux de ce qu'il apprenait. Il n'avait jamais prévu cela; il se croyait le maître absolu de l'enfant et de l'argent qu'on donnait pour lui; et tout ce qu'il avait bâti s'écroulait. Il se disait bien qu'il avait des droits; il avait reconnu l'enfant; il était légalement le père, il pouvait réagir; mais il fallait de
l'audace et il n'en avait plus. Assurément le référé réclamé n'avait qu'un but, l'obliger à se faire connaître, et c'était la seule chose qu'il redoutait. Il avait cru que les coupables avaient besoin d'ombre pour l'accouchement clandestin. C'est dans ce trouble qu'il avait imaginé son plan. Si les autres ne reculaient pas devant le scandale, tout était perdu, anéanti; il était ruiné et le plus sincèrement du monde il conclut par cette phrase à leur adresse :
— Oh ! les canailles I
Puis, comme Olympe, embarrassée pour achever ses explications, sacrifiait à son appétit, après quelques minutes de réflexion, il dit :
— Je les pincerai au demi-cercle. Tu n'as pas dit où était l'enfant?
— Oh! non, on ne me connaît pas... Tu comprends que celle que l'on cherche, la Costolade, n'existe plus; il n'y a que M^^^ Olympe, et ce n'est pas chez nous qu'on viendra chercher la sage-femme de la rue d'Orient..., à moins d'une délation.
— C'est très bien!... Or, l'enfant est le mien; nous nous passerons de la pension pendant quelque temps; mais s'ils veulent l'enfant, pour le ravoir il faudra bien qu'ils éclairent de l'équivalent de ce que ça devait me rapporter.
— Oh! mon petit homme, prends bien garde 1
— N'aie pas peur ! il faudra qu'on paye les mauvaises heures que l'on m'a fait passer! Mais enfin... la Palmyre... alors, elle s'est contentée de ça?
— Dame I tu comprends... fit la Costolade embarrassée. Croyant dans les promesses que j'avais faites, pleine de confiance, elle avait changé l'enseigne sans prévenir la clientèle, quand tu m'as manqué de parole...
— Mais je n'ai pu faire autrement !
— Mon petit homme, ce n'est pas un reproche... C'est d'elle que je parle... Elle me faisait écrire des lettres tous les jours. Tu ne répondais pas; nous sommes allées chez toi, on a dit que tu ne rentrais jamais. Elle m'a dit : Il s'est débarrassé de toi. Elle a dit que je devais m'y attendre, que le tour que tu lui jouais pour le dciaire de moi n'était pas délicat; mais ne proteste pas, Henri, elle était logique ; nous ne pouvions pas savoir ce qui était arrivé. Alors elle a été très gracieuse ; elle m'a assuré qu'elle ne voulait pas me laisser dans l'embarras et elle m'a proposé ce que je t'ai dit : une association pour quatre ans dans laquelle elle bénéficiera sans s'occuper du travail, tu comprends ?
— Ah! fit Henri en jouant avec son couvert... Et maintenant que je suis revenu...
— Dame I tu dois comprendre. Cette fois. Olympe était tout à fait gênée Je
ne suis pas ma maîtresse Je suis liée, et surtout, n'ayant pas donné d'argent eu
presque rien, je ne puis pas commander.
— Mais ce n'est pas tout ça...... Elle sait notre situation Elle sait que je
suis revenu...
— Oh ! non.
— Tu ne lui as rien dit hior?
— Non.
11 y eut un silence, pendant lequel Henri fronça les sourcils en la regardant...
Enfin il dit :
— Qu'est-ce que tu comptes faire, au bout du compte?
— Mais rien, Henri... Comprends bien, mon petit homme. Tu connais Palmyre, tu sais qu'elle ne t'aime guère... Elle m'a même dit, quand no as avons fait l'affaire, que c'était à la condition que je ne te reverrais jamais.
— Ah ! elle t'a dit cela, fit Henri avec un méchant sourire, et tu as accepté?
— Voyons, Henri, il faut avoir du bon sens ; souviens-toi de la situation dans laquelle je me trouvais. Je ne savais pas que tu étais enfermé, moi; j'avais le droit de tout penser. Tu me quittes, tu me dis : va là, porte ça d'abord, dans deux jours je viens et j'apporte les vingt mille francs. Naturellement, si tu étais venu, je payais Palmyre, je l'envoyais promener et nous étions maîtres chez nous. Au contraire, tu vends tout ce que nous avions...
— Mais je t'ai donné mille francs.
— C'est vrai !... mais ce n'est pas un reproche que je fais, c'est l'affaire que je te conte. Au contraire, c'est une excuse que je veux te donner... Tout est vendu ; je n'ai même plus de linge. Tu avais chez toi les malles : je me trouve sans gîte, sans ressources, avec mille francs donnés... Je t'écris dix fois, par un mot de réponse ; nous allons rue des Dames avec Palmyre : on me dit que tu ne rentres jamais la nuit... Tu comprends mon accès de rage, de jalousie, je t'écris la dernière lettre, dans laquelle je te dis que je n'ai plus besoin de toi...
— Oui; et. autre chose?... C'est le contraire que tu disais !
— C'est vrai ; j'ai écrit d'odieuses choses. Tu en aurais fait autant dans ma situation... Je traite alors définitivement avec Palmyre. Moi, je ne suis plus maîtresse. Elle me rend service, et je perds toute autorité; je suis obligée de subir ses conditions, et la première...
— Oh 1 je la connais, fit sardoniquement Henri : c'était de ne plus me revoir... Il y eut encore un silence, embarrassant à ce point qu'Olympe se leva pour
appeler le garçon et lui demander un fruit.
Henri s'était accoudé sur la table. Lui aussi, il devait tout subir, il était sans argent... et sans cœur; il dit avec amertume :
— En somme, c'est vrai, tu es libre de faire ce que tu veux. Tu es obligée de rester avec Palmyre, d'y demeurer.
— Oui...
— Seule?
— Oh oui... Et vite elle ajouta : d'abord, elle m'avait dit en me cédant la maison : « Tu sais. Olympe, il ne faut pas d'homme dans la maison — il faut, si tu veux rester avec Henri, que vous ayez un appartement en dehors... »
— Mais pour le moment tu restes chez elle?
— Oui, répondit faiblement Olympe avec gêne.
— Vous avez la même chambre?
— Oh! non... Nous sommes chacune chez nous...
— Ah ! bien, tu es libre alors...
Elle parut ne pas entendre...
Il reprit :
— Tu rentres ou tu ne rentres pas... Tu es libre...
— Oh non!... oh non! Pour la maison, lu dois comprendre cela... Je peux rentrer tard, mais il faut que je rentre.
Il y eut encore un long silence, au bout duquel Henri jeta sa serviette sur la table, se leva comme suffoqué et se dirigea vers la fenêtre en disant :
— Allons... c'est fini! ta dernière lettre disait vrai.
Et accoude sur la barre de la fenêtre, le menton dans ses mains, rageant, grinçant des dents, il se contenait avec peine.
Autrefois Henri aurait fait un éclat, aurait imposé sa volonté ; il aurait écrasé je sa domination méprisante celle qu'il appelait sa maîtresse et qui était son esclave. Mais depuis son séjour à Sainte-Anne, sa volonté n'existait plus, ses soufrances étaient concentrées; il n'osait plus, il avait peur, toujours peur qu'un accès de colère ne fût immédiatement pris pour une rechute. Car — c'était là l'épouvantable condition de sa vie à venir — on ne disait pas qu'on s'était trompé en renfermant comme fou, bien au contraire, on exagérait son exaspération, ses luttes, ses protestations; on l'avait reçu fou à lier et on l'avait soigné, et heureusement, mais difficilement guéri. Au moindre mouvement anormal, au premier emportement, à l'émission d'un paradoxe, il entendrait aussitôt le mot lugubre, comme un glas funèbre :
— C'est sa folie qui le reprend.
Il n'osait ni discuter ni lutter; il se sentait condamné à subir.
Cette nature dépourvue de sens moral, qui riait des larmes des autres, ne trouva que des larmes pour soulager et ses haines et ses douleurs. Accoudé sur le balcon, il pleurait — mais de vraies larmes, bien douloureusement sincères.
Il était écrasé, il se croyait absolument aimé, il avait de longs jours de misère et de mauvais traitements patiemment supportés pour en attester. Cet amour, on le lui avait pris. Il se trouvait seul, absolument seul, et Olympe, à cette heure, ne lui offrait que le dîner des funérailles de leur amour.
Olympe entendit ses sanglots, et, vivement impressionnée, n'ayant plus de gêne en voyant, par sa douleur, qu'il avait compris ce qu'elle n'avait pas le courage d'avouer, se leva aussitôt et courut vers lui ; elle passa son bras autour de son cou, appliqua ses lèvres sur ses joues et dit :
— Voyons, Henri, es-tu fou? tu pleures. Mais que voulais-tu que je fisse?
— Ne me parle pas... Je ne te demande rien... Laisse-moi souffrir...
— Non, non, je ne veux pas; je t'aime toujours, Henri, je t'aime, mon homme. Mais il faut avoir de la raison. Je suis forcée de lui obéir, à elle.
— Oui, elle, toujours elle.
— Est-ce ma faute, à moi? Veux-tu que je rompe tout, veux-tu que nous nous retrouvions demain là-bas ensemble, que je redevienne la Costolade , celle qu'on cherche... que je sois prise?...
— Non ! non! mais je veux que tu m'aimes.
— Mais je t'aime, grand bébé; est-ce que je pourrais jamais en aimer d'autre que toi? Sois donc raisonnable, il faut accepter ce qu'on ne peut empêcher. Tu as manqué l'affaire que tu cherchais; moi, j'ai eu la chance de ne pas perdre celle
que nous préméditions. Eh bien, ne t'occupe donc que d'une chose, c'est notre bonheur à tous deux que jo cherche. Moi, comme je suis, je puis t'aider dans les recherches que tu vas faire pour retrouver l'aflaire en train... Je te donnerai l'argent...
— Ah! noi), assez! Tu sais, je ne veux pas de cet argent-là...
— Que veux-tu?... Parle et je t'obéirai... Mais ne pleure pas.
— Je ne pleure plus.
— Que veux-tu? Commande.
— Je veux que tu quittes celte maison ou que tu la gardes comme associée: mais en rentrant chez moi, ce soir et tous les soirs.
— Mais non, petit homme, c'est impossible; mais je perds tout, c'est la misère.
— Eh bien, oui, c'est la misère, soit! Mais la misère qui ne fait pas rougir; j'aime mieux te voir avec tes haillons qu'avec cette mise à ce prix-là. Tu m'aimes, tu feras ce que je veux ; eh bien, fais-le. Qu'on te rende tes haillons, et reviens.
La Costolàde était un peu émue; elle se pencha sur son ancien amant et elle lui dit d'une voix sourde :
— Je ferai ce que tu voudras, Henri... Je te l'ai dit et je t'obéirai... Mais songe à ce que tu me fais faire... Si tu le v^^ux, je pars avec toi ce soir et, demain, je n'ai plus la maison... As-tu seulement de l'argent pour passer la journée de demain?
Henri rougit du col à la racine des cheveux et il baissa la tête, évitant de répondre et de regarder Olympe dont l'œil était fixé sur lui.
Les boulevards commençaient à devenir déserts ; Henri regardait de tous côtés.
La lumière rare des cafés encore ouverts éclairait les trottoirs, sur lesquels les passants se faisaient rares ; avec la nuit, la bruine tombait, et l'on ne voyait guère, au coin du faubourg Poissonnière, que des femmes seules, indécemment se troussant, montrant haut leurs mollets charnus, jouant des hanches et hochant de la tête..., accrochant les hommes qui les repoussaient et auxquels elles ne répondaient que par des injures et des obscénités.
La Costolàde, toute tremblante d'appréhension et de dégoût, les montra à Henri en disant :
— Oh ! regarde donc les malheureuses ! Quel métier !
Henri hochait la tête. Olympe se pencha de nouveau vers lui et d'un ton higubre comme une évocation, elle dit :
— Écoute, Henri, je t'aime, je n'aime que toi. Tu me connais assez pour savoir que je ne mens pas... Celles-là sont aussi forcées pour vivre de faire ce qu'elles font... Henri, je t'aimerai toujours; nous nous verrons secrètement comme deux amants... Mais ne m'oblige pas à tout briser... Nous retombons alors dans la boue où nous étions autrefois... Tu en parles légèrement aujourd'hui de notre misère et de nos haillons... Te souviens-tu des nuits cruelles que nous avons passées, rentrant le soir affamés, le ventre creux, sous la bruine, suant de faiblesse, cherchant dans le sommeil l'oubli de la faim? Te souviens-tu des nuits d'hiver où le vent passait sous les fenêtres et sous les portes et où nous étions sans feu? Linge, vêtements, literie, au Mont-de-Piété, nous serrant tous les deux sur notre paillasse pour ne pas geler, couverts seulement par les vêtements que nous venions
de quitter. Tu te levais le matin pour courir chercher vingt sous , dix sous, de quoi déjeuner, t'humiliant partout et travaillant dix fois plus que l'ouvrier qui demandait son pain au travail. Moi, transie, dans le Ut, je cherchais vainement le sommeil pour tromper ma faim. Des fois tu venais tard, et sans rien. Et il fallait attendre au lendemain... Et les nuits épouvantables où l'on venait m'éveiller et où je courais faire un accouchement, espérant trouver chez la malade un bouillon à prendre... Les nuits où, par la pluie, le vent, la neige, demi-morte de peur, j'allais dans les quartiers déserts, pour rentrer lasse au matin, toujours les poches vides... D'autres fois où, pour cent sous, je risquais dix ans de bagne... Te souviens-tu de tout cela, Henri, lorsque tu parles de reprendre notre misère et nos hailloDS?...
Henri, sombre, la tête baissée, le regard fixe, ne répondait pas. Il y eut un long silence an bout duquel la Gostolade, se tournant vers le jeune homme d'un mouvement brusque, lui dit crânement :
— Au bout du compte, qu'est-ce que ça te fait, à toi?... Je t'aime, et puis je te vois quand je veux, quand tu veux, tous les jours, et nous sommes heureux ; je gagne de l'argent, beaucoup d'argent. Et puis en restant avec Palmyre je peux te servir; tu ne vas pas laisser l'affaire comme elle est. Je connais la Costin et je peux par elle te servir contre son mari !
Henri avait levé la tête; il ne résistait plus, il ne répondait pas, les souvenirs évoqués par la Gostolade avaient fait courir des frissons sur sa peau, mais il pleurait toujours.
Alors celle-ci, tout à coup riante, lui prit sa tête à deux mains, et l'embrassant sur les yeux, sur les lèvres, le dévorant de baisers, dit :
— Pense donc pas à ça, gros bêta. . . Contente-toi donc d'être heureux. . . Je t'aime. Ils virent que, sur le boulevard, des gens les regardaient s'embrasser si librement à la fenêtre. Olympe tira Henri en arrière en disant :
— Sommes-nous enfants; on nous regarde.
Elle repoussa la fenêtre sur laquelle les grands rideaux retombèrent, et s'asseyant avec Henri sur le canapé, elle lui sauta au cou, en voyant que celui-ci paraissait se consoler.
Les mains de Henri glissèrent sur la soie de son corsage ; elle s'assit sur ses genoux... et dit en tendant ses lèvres :
— Il n'y a que toi..., que toi, entends -tu, que j'aime...
Dans un cabinet voisin ou dans un des salons, un ténor martyrisait un piano pour accompagner sa voix aiguë qui chantait :
Usons dans la chanson d'amour
Toute notre âme, Nous nous endormirons au jour,
Sans cœur, sans flamme.
Dans mon sommeil, je te tiendrai
Sur ma poitrine...
Jusqu'en rêve je t'aimerai...
0 Régine i
La comtesse rêvait... ^page 187).
LA PHRY>'E.
La Phryné avait mal débuté en amour.
Avant de s'appeler M°"^ Costin, elle portait le nom de Korsowa; nul, au quar-
24« Liv. 24
lier Latin, ne savait qu'elle était veuve du comte deKorsowa, le dernier descendant d'une grande famille hongroise.
La Phryné, disons-nous, avait mal débuté en amour.
Son premier mari avait soixante et douze ans et s'ennuyait parfaitement dans le château de ses pères, lorsqu'un jour on amena devant lui une enfant, trouvée errante dans ses domaines.
L'enfant répondait au nom d'Ida-Régina, était belle, fort belle. Elle ignorait le lieu de sa naissance, le nom de ses parents et vivait comme toute bohémienne de race pure.
Le vieux comte en devint amoureux et l'épousa. C'était un mari bien innocent pour la filïc aux désirs luxurieux, impudique, déjà, dans sa virginité. C'était aussi un contraste étrange entre ces deux natures.
L'homme était de taille moyenne; une obésité malsaine l'avait gonflé et à demi paralysé . Ses familiers disaient qu'il était gras ; il était simplement boursouflé.
Sur sa face immense et glébeuse s'éteignaient de gros yeux ronds, percés en vrille, dégarnis de cils; le nez s'enfonçait dans les joues graisseuses; la bouche était lippue et le menton, à triple étage, retombait sur l'estomac. Le crâne se cachait honteux sous une perruque.
Ida-Régina était belle, admirable et formait un étrange contraste avec son mari.
Elle était blonde, de ce blond chaud qu'un coup de soleil transforme en auréole; ses sourcils avaient la courbe d'une arcade mauresque; ses cils allongés semblaient devoir servir à protéger les amants prêts à se noyer dans l'azur de ses yeux.
C'est bizarre. Plus les hommes sont riches, plus ils ont de filles belles, bâties ad hoc pour leurs alcôves; plus ces filles sont dotées richement par la nature, plus les gens auxquels on les attache sont laids, vieux et chargés d'Infirmités.
Un médecin était spécialement attaché à la personne du comte de Korsowa. Ce docteur était un type tout spécial.
Il étudiait sur les chiens et les chats et soignait les hommes par les procédés employés sur les animaux. Jamais il n'eût consenti à étudier sur un corps humain.
De là, certains traitements baroques, qu'il a laissés dans son traité de VArt de la guérison, et que nos Esculapes modernes pratiquent encore aujourd'hui.
Il est juste de dire que ces traitements ne manquent jamais d'enlever le mal aux personnes qui en sont atteintes.
Le docteur avait ainsi réglé la vie du vieux comte :
Dormir seize heures ;
Quatre repas par jour; manger lentement;
Reposer une heure après chaque repas; ne sortir qu'(ân voiture;
Ne donner le baiser conjugal qu'à de rares intervalles.
Ce dernier point se faisait, du reste, avec un cérémonial basé sur les anciennes, traditions.
Cette existence durait depuis deux ans, au grand désespoir de la belle comtesse.
Souvent, seule, accoudée au balcon, encadrée par le lierre qui ficelait les colonnettes de pierre, Ida-Régina de Korsowa rêvait.
La comtesse rêvait... ; une sensation, qui lui était inconnue, traversait tout son être.
Il lui semblait qu'un élément nouveau était joint à son sang et lui donnait ces frémissements étranges.
Ses mains se crispaient et tordaient ses cheveux ; ses seins se soulevaient oppressés.
L'air, tout plein de la senteur rude des bois, lui montait au cerveau et l'enivrait.
Le renouveau l'embrasait de ses désirs, et ce n'était plus seulement : Aime l qu'il chantait à la belle Régina.
Oui, la Phryné avait mal débuté en amour.
Ces sensations se renouvelaient plus fréquemment.
Un matin, Ida-Régina fut réveillée par un bruit inusité.
Elle sonna, inquiète.
La femme de chambre entra, la figure animée, mais souriante.
— Qu'y a-t-il, Marie?
— Un bien grand malheur!
— Un malheur?
Et la belle comtesse, sautant vivement hors du lit, endossa un peignoir, transparent comme une toile d'araignée.
— Voyons, parle.
Et elle secoua sa tête pour rejeter en arrière ses beaux cheveux blonds.
— M. le comte est mort.
— Ah ! mon Dieu I
— C'est un bien grand malheur 1
— Mais, comment?...
— D'une attaque d'apoplexie foudroyante.
— C'est bien, laisse-moi.
Le comte avait institué sa femme seule héritière de ses biens.
Régina avait à peine dix-huit ans quand elle devint veuve.
Un mois après la mort du comte, elle rêvait un soir de juin, accoudée sur son balcon.
Régina, les yeux rivés sur le soleil pourpre, s'abandonnait, sans en chercher la cause, aux sensations nouvelles qui l'envahissaient.
Elle trouvait un charme étrange à cette fièvre sans nom.
Tout à coup, il lui sembla qu'une voix fraîche troublait ce silence.
Cette voix chantait l'amour.
Quelle femme jeune ne tend l'oreille, quand ce mot résonne au vent de juin?
Sans doute quelque étudiant, qui disait sous les arbres sa noésie d'i matin.
Elle écouta. La voix chantait :
Quand la brise embaumée Des lèvres du Printemps Glisse, ma bien-aimée, Par les prés et les champs ; Quand le pommier bourgeonne, Annonçant les beaux jours; Quand dans les bois résonne La chanson des amours,
Aimons, aimons, mignonne, Aimons, aimons toujours I
Quand la brûlante haleine
De Tété dévorant
Fait coucher dans la plaine ^ , .
Le seigle jaunissant;
Lorsque le bois nous donne
Ses sentiers noirs et sourds ;
Quand le pinson fredonne
La chanson des amours.
Aimons, aimons, mignonne, Aimons, aimons toujours I
Quand sur la ligne blanche Des murs du clos cellier, Le raisin blond se penche Sur un vert espalier...; Quand la brumeuse Automne, Chancelante, aux pas lourds, Chante sur une tonne La chanson des amours.
Aimons, aimons, mignonne.
Aimons, aimons toujours I
Quand la face tannée
Du vieux bonhomme Hiver
Rit dans la cheminée, ^
Parmi le sapin vert ;
Quand un baiser résonne,
Que les échos sont sourds,
Que dans l'âtre bourdonne
La chanson des amours, t
Aimons, aimons, mignonne.
Aimons, aimons toujours.
La voix s'était éloignée, et Técho n'apportait plus que des sons incohérents, que la comtesse accompagnait tout bas, en répétant :
Aimons, aimons, mignonne, ^ Aimons, aimons toujours 1
Ses yeux pleins d'éclairs sondaient les taillis du parc, cherchant le chanteur.
Par une des allées, un couple déboucha, une grisette, sans doute, au bras de son amoureux.
P\égina les suivit du regard.
Ils étaient charmants, noyés dans la brume du soir, les bras enlacés, les cheveux confondus dans la même brise, ne détachant leurs mèches blondes que lorsque les lèvres cherchaient les lèvres.
Ils marchaient sans voir, sûrs de trouver le bonheur au bout du chemin.
Ils avaient traversé l'avenue et s'étaient perdus dans le noir du bois. Le vent avait emporté leurs derniers baisers, que Régina, les yeux fixes, les mains crispées, s'efforçait encore de sonder le mystère qu'ils allaient chercher.
Comme les feuilles de lierre lui caressaient la figure, elle leva la tête et vit, voletant et s'aimant de leur bec, deux tourterelles grises.
Égarée, asphyxiée de ce bruit et de cette odeur d'amour qui fétouffait, elle rentra et se jeta, folle de rage et de désirs, sur un Ut.
Là, les cheveux dénoués, tordant son corps blanc et souple, mordant ses oreillers, déchirant de ses ongles brillants les draps de sa couche, elle râla :
— Mais on ne m'aimera donc pas, moi î
Et son corps frissonna Voluptueusement sous les caresses de ses mains que la fièvre ramenait sur ses seins oppressés. Puis des sanglots roulèrent dans sa gorge, des larmes coulèrent de ses yeux et le sommeil vint.
Sommeil agité, amis heureux 1 qui rappela le sourire sur son visage charmant.
Elle était adorable, la belle comtesse Ida-Régina de Korsowa. Sous les rayons de la lune, on eût pu prendre pour une statue antique ce beau corps raidi, n'était le soupir pâmé glissant parfois de ses lèvres.
Le soleil dardait ses rayons sur la chambre lorsque la belle comtesse s'éveilla.
Elle eut peine a se rendre compte de la sensation qu'elle éprouvait.
Une langueur étrange Pavait envahie; ses membres fatigués étaient rebelles aux ondulations famihères de son corps.
Quand, après avoir, d'un mouvement de tête léonin, rejeté ses blonds cheveux sur les épaules, elle se plaça devant sa glace, elle fut étonnée du charme de son regard.
Au lieu du rayon vif qui jaillissait de ses yeux, son regard à demi voilé s'appuyait lourd et doux , le cercle des paupières était brun.
Alors, elle se souvint sans doute d'une particularité de son rêve, car elle sourit et poussa un soupir, un gros soupir.
A quelques jours de là, la haute et puissante comtesse de Korsowa, en scène dans ce rêve, allait sonner pour se mettre au bain, lorsqu'une main discrète heurta la porte.
La chambrière entra.
— Qu'y a-t-il?
— Le comte de Karentye demande audience à madame la comtesse.
— Immédiate?
— Immédiate.
— Pour quelle raison ?
— Il vient réclamer justice d'un crime horrible commis cette nuit.
— Un crime ?
— Ce sont ses propres paroles.
— Habillez- moi à la hâte.
La chambrière obéit et, quelques minutes après, sur l'ordre de la comtesse, elle introduisit le comte de Karentye dans un salon-boudoir attenant à l'appartement de la comtesse.
Le comte de Karentye était un gros et solide gaillard, ventru, joufflu et tout rond, portant allègrement ses cinquante ans. Il était cité pour sa bonne humeur ; sa gaieté était passée à l'état de proverbe.
Hélas ! ce jour-là, le comte donnait un démenti au proverbe ; ses gros yeux tout rouges étaient gonflés et mouillés de larmes.
— Madame la comtesse, dit le brave homme, pardonnez-moi de venir attrister votre réveil. Madame, je suis déshonoré ; mon blason est saU, je viens vous demander justice.
— Remettez-vous, comte, ce n'est pas en vain qu'un de mes sujets vient pour me demander justice. S'il y a crime, vous serez vengé.
Le comte remercia.
— Asseyez-vous, comte, et parlez.
— Vous n'ignorez pas, madame, que, depuis la mort de mon épouse regrettée, ma fille, qu'elle élevait, m'est revenue.
Ma fille, que vous connaissez, est, comme toutes ses compatriotes, d'un tempérament un peu... rêveur. Elle aime le soir, abandonnée au trot de deux chevaux rapides, courir les champs, aspirer l'odeur saine des luzernes fraîches, voir du haut des collines les larges vallées ombragées. Elle aime à se perdre, en poétisant, dans les grandes avenues de la forêt de pins.
Hier, ma fille envoya chercher un postillon ; celui qui la conduisait ordinairement était indisposé. Ce fut un inconnu qui vint pour la conduire.
D'abord ce postillon la mena sur la côte qui conduit au château d'Eerfeemd,
puis au bois des Myrtilles. Enfin, les chevaux, emportés, l'entraînèrent vers la forêt de chênes.
Ma fille, justement effrayée, et par l'allure des chevaux et par l'heure (il était près de minuit), donna l'ordre au postillon de tourner bride.
Celui-ci rit et fouetta ses bêtes.
Mon enfant, folle, éperdue, cria. Mais bah I on était à plus de deux lieues de toute habitation et déjà la voiture était entrée dans la forêt.
Lasse de crier, ma pauvre enfant retomba sur les coussins, muette de peur se demandant, pauvre innocente, quelle pouvait être l'idée de l'homme la conduisant ainsi.
Hélas ! elle ne le sut que trop tôt.
Arrivée au plus épais de la forêt, le postillon sauta à terre et pria ma chère aimée de descendre. Ma fille obéit.
Une fois hors de la voiture, elle dit à l'homme : ^
f< Pourquoi m'avez-vous conduite ici ? »
L'homme, le monstre, le satyre, répondit :
« Parce que je vous aime, parce que je suis de condition trop basse pour obtenir votre main, et que je vous aime tant que, même par un crime, je veux que vous m'apparteniez. »
Ma fille recula effrayée.
L'homme s'avança, prit la pauvre enfant dans ses bras.
Une lutte terrible s'engagea ; ma fille se défendit.
— Elle se défendit? fit la comtesse sans avoir conscience de ce qu'elle disait.
— Elle me l'a dit, madame, comme une honne. Mais hélas! épuisée, lasse, meurtrie, vaincue enfin, elle devint la proie de ce misérable.
— Et où est-elle ?
— Dans sa chambre..., endormie.
— Malade ?
— Non.
— Et il était jeune, ce... misérable?
— Jeune.
— Beau?
— Beau.
— Et elle lui a résisté?
La singulière façon dont la comtesse prononça ces derniers mots fit lever la tête du comte.
La comtesse rougit et ajouta vivement :
— Comme elle le devait. Quelle vengeance voulez-vous?
— Je supplie madame la comtesse de tenir la chose secrète, tout en employant les moyens les plus propres à me faire obtenir une réparation.
La comtesse réfléchit quelques instants.
— Que ce qui s'est passé reste secret ; que l'audience que je vous ai accordée soit ignorée de tous, môme de votre fille... et je vous promets une vengeance.., terrible.
d92 UNE CURIEUSE MAISON DE COUTURIERE A LA MODE.
— Ohl madame I
Et pendant que le comte, s'inclinant sur la main de la comtesse, y déposait un respectueux baiser, Régina sonnait.
Le comte de Karentye quitta le palais.
La comtesse dit à un domestique : ^
— Qu'on aille me chercher Peters.
Le domestique sortit.
La comtesse était assise, une main crispée dans les cheveux, l'autre griffant de ses ongles le tissu léger de sa robe du matin. Son regard ardent, fixé sur un coin de la chambre, regardait sans voir.
Elle réfléchissait profondément, quand la femme de chambre introduisit Peters.
Peters Lauvendorf entra tout étonné. Depuis longues annnées, il était chargé de la surintendance du château, et, depuis la mort du comte, c'est la première fois qu'il était appelé par sa maîtresse.
Détail particulier : Peters Lauvendorf, déjà âgé, au ventre rebondi, était marié depuis quelque temps à une jeune et charmante femme.
Un peu inquiet, il attendait les ordres de Régina.
— Peters, dit celle-ci en affectant la colère, feu M. le comte de Korsowa vous avait en toute estime, assuré qu'il était de votre dévouement à lui et aux siens. Cette haute estime, j'ai cru devoir vous la conserver.
Peters s'inclina.
— Votre titre de surintendant du château vous donne la haute surveillance sur tous mes domaines et la police générale de mes tenanciers.
— Mais, Votre Seigneurie...
— M. le comte n'existant plus, je ne suis pas d'humeur à laisser tomber en quenouille les droits qui me sont acquis. Est-ce que, croyant à mon insouciance, vous avez pensé devoir cesser la surveillance qui vous incombe, laissant aux libertins mes domaines pour champ de leurs débauches, aux mauvais sujets le droit d'insulter les filles placées sous ma haute direction?
— Votre Seigneurie, je ne comprends pas.
— Vous ne comprenez pas!... Vous ignorez donc ce qui se passe, et est-ce moi qui dois vous en informer? Mais à quoi servez-vous donc, Peters, et de quelle manière entendez-vous remphr votre mandat?
— Madame, un mot seulement, et peut-être pourrai-je vous répondre.
— Voyons.
— Je puis vous assurer que, jusqu'à ce jour, vous n'aviez aucun sujet de vous plaindre. ^
— Est-ce à dire que je doive passer la première sous silence?
— Non, madame.
— Eh bien !
— Je tiens cependant à vous affirmer que ma surveillance quotidienne est toujours faite avec conscience.
— Peters, depuis quelque temps, les femmes et les filles de mes tenanciers
La comtesse prit un nambeau et se dirigea jusqu'au boudoir (page 200).
ne peuvent plus, quelle que soit leur condition, sortir seules sur mes domaines. Des libertins les attendent au passage, les entraînent dans leur repaire et en font les victimes de leur honteuse passion.
— Ciel ! exclama Peters.
— Hier, quelque fille pauvre, enlevée par un de ces libertins, en est devenue... la proie. Aujourd'hui, c'est la fille d'un homme que j'estime beaucoup, une fille de nom, devenue la victime d'un cocher I Demain, ce sera...
25« Liv. 25
— Oh I s'écria Peters, demain ce ne sera personne ; mes gardes et moi, nous saurons prévenir un pareil ordre de choses.
— Et qui vous dit cela, Peters? Qui vous parle de châtier les coupables? Le surintendant fut fort étourdi de cette exclamation.
Si la comtesse ne demandait ni la découverte des coupables ni leur châtiment, que pouvait-elle désirer? A quel propos venait-elle de l'admonester? La comtesse s'était levée.
Agitant sa blonde chevelure, elle se promenait, enfiévrée, dans la chambre. Pendant ce temps, Peters attendait respectueux.
— Quoi ! chez moi, dans ce domaine, si un soir j'aspire au balcon de ma chambre l'air printanier, je verrai, deux à deux, la jeunesse des alentours se perdre sous les arbres du parc en rêvant d'amour!... Étudiants et grisettes, artisans et filles, bourgeoises et bourgeois, nobles et demoiselles, tous, tous passeront les yeux dans les yeux, la main dans la main, en envoyant, comme un sarcasme, l'écho de leurs baisers brûlants!... Je les verrai se perdre et trébucher dans le vert des grands marronniers !
Filles de nobles ou de manants passeront sans souci des ronces qui se griffent à leur robe comme pour arrêter leurs pas! et moi, je serai grillée par mon titre..., forcée de voir d'un œil froid ces échanges de caresses !
— Madame, si vous le voulez, on fermera le parc, et on défendra aux jeunes...
— Et qui vous parle de fermer le. parc et de rien défendre? Vous n'êtes qu'un sot.
Cette fois, Peters ne comprit rien du tout, ce qui, du reste, ne changeait rien à ses habitudes.
— Quoi! Peters, tous les jours, c'est la loi humaine, on s'aime, on se le dit, on s'en enivre, on se le prouve, cela sous mes yeux..., et moi, par ma position, je dois rester froide, sans désirs, sans passion et laisser enfin sans réponse le toc toc que chaque nuit mes dix-huit ans frappent sur ma poitrine !
Peters ne se rendit plus compte des motifs de sa présence.
— Ah I vous ne dites rien ! Il y a dans ce monde des malheureuses altérées d'amour et à qui l'amour est refusé. Les unes, parce que l'hymen projeté pour elles est long à attendre, ou doit les enchaîner à des hommes qu'elles n'aiment pas; les autres, parce que leur position les oblige à une éternelle réserve...; d'autres, parce qu'elles sont unies à des gens qui les oublient ou qu'elles veulent oubUer...; d'autres enfin, parce qu'elles n'ont ni époux présent ni futur..., que leur titre, leur position, les placent au-dessus des regards des amants... et que leur passé les met à l'abri des désirs qu'on ne réserve qu'à celles qui n'en ont pas besoin.
Pour celles-là, il est des hommes qui n'hésitent pas à sauver les apparences en assumant sur eux seuls la iaute des deux.
Peters, depuis huit jours, dans le domaine de Korsowa, la force est venue à bout des femmes rebelles à ceux qui les aimaient.
C'est ce qu'elles disent, du moins.
La fille du garde du parc revenait il y a huit jours, lorsqu'un braconnier lui arracha la dernière des faveurs.
Une de mes tenancières adorée de son mari, je ne dis pas adorant son époux, a été la victime d'un voyageur.
Une des lavandières du château, devant se marier la semaine prochaine, a disparu toute une nuit; c'est un étudiant qui l'a enlevée.
Enfin, hier, une fille noble, dont je veux taire le nom, a été victime d'un de mes valets déguisé en postillon.
Ainsi toutes, ouvrière, bourgeoise, grisette ou fille noble, se sont fait écraser sur la bouche la pomme verte à laquelle elles faisaient semblant de ne pas vouloir mordre!
Et moi I moi, la belle comtesse de Korsowa, rien I rien !
Se redressant tout à coup devant le surintendant de ses domaines, tout stupéfait :
— Peters, vous avez vingt-quatre heures pour que votre maîtresse soit traitée comme la dernière de ses vassales !
Et Régina sortit.
Peters, fort embarrassé au premier abord de la singularité de l'ordre qui lui était donné, resta un moment perplexe.
Ne sachant si sa maîtresse agissait sous l'empire d'un sentiment étrange ou sous l'influence nerveuse d'un état maladif particuUer, il se prit à songer.
Depuis longues années qu'il occupait au château de Korsov^a les fonctions importantes de surintendant, jamais semblables griefs n'étaient parvenus à ses oreilles, qu'il avait fort lonti^ues, cependant.
Lui, Peters, accomplissait tranquillement, avec béatitude, ses fonctions, sinécure parfois, de surintendant, s'inquiétant peu des sentiments plus ou moins amoureux qui pouvaient troubler le cœur des vassaux de Korsowa.
Jusqu'alors, le brave Peters, dont les idées purement platoniques n'effarouchaient même plus la belle Suzanne Lauvendorf, sa femme, n'avait pu s'imaginer de pareils désirs dans l'esprit de sa maîtresse.
Et que lui importaient les intrigues amoureuses des gens du pays ! Que pouvaient lui faire les enlèvements d'une nuit, les violences accomplies avec le plus ou le m.oins de consentement des deux parties 1
Songeait-il, lui, à caresser les mentons des jeunes administrées? Pensait-il un seul instant à courtisaner à droite ou à gauche? Avait-il au cœur d'autre pensée, d'autre désir que celui d'une tranquille béatitude?
Ma foi, non. Et la dame de Lauvendorf, sa chaste épouse, en savait bien quelque chose, elle que les ardeurs maritales n'avaient jamais touchée.
Le brave Peters ne pouvait donc s'imaginer le caprice bizarre hantant le cerveau de sa maîtresse.
Toutefois, en fidèle serviteur, il se décida à obéir à la comtesse de Korsovra et s'ingénia à trouver le moyen le plus propre de mettre son désir à exécution.
Après avoir réfléchi quelque temps, Peters poussa un cri :
— J'ai trouvé; Hermann me conseillera utilement.
Quelques instants après, Peters, descendant les degrés du château, se rendait dans le parc, au domicile d'Hermann, capitaine des chasses de la comtesse de Korsowa.
Cet Hermann était un type.
Un grand gaillard assez replet; tout en lui était rond, la tête, le nez, les yeux, les joues, les lèvres et le ventre. Le vermillon flambait sur sa figure. Ses cheveux rouges, coupés en brosse, formaient l'étoile ; la pointe frontale venait finir dans l'abîme que formait la naissance du nez, entre les deux sourcils qui grimpaient sur le front comme deux flammes de grenade.
Le capitaine des chasses fumait dans une grande pipe de porcelaine, toujours enveloppée d'un nuage do fumée.
Les gens qui l'abordaient la première fois craignaient de se brûler, tant le vermillon de sa face le faisait ressembler à un tison.
Hermann tendit à Peters une main ornée de cinq saucisses en guise de doigts, et lui offrit un siège, une pipe et du tabac.
— Capitaine, dit Peters, j'ai besoin de vous.
— Prenez d'abord un verre.
— Tout à l'heure.
— Je bois, moi.
— Merci, capitaine.
— Allez.
— Y a-t-il parmi vos chasseurs un beau gars ?
— Avant eux, il y a moi, fit Hermann en levant fièrement la tête et en frisant sa moustache.
— Il n'est pas question de vous. Je demande si, dans vos chasseurs, il se trouve un beau gars.
— Mais, pourquoi faire?
— C'est un homme à sacrifier.
— Encore, devrais-je...
— Encore une fois, il ne m'est pas possible de vous l'expliquer. Sachez que c'est pour le service de la haute et féale comtesse de Korsowa.
Hermann, qui s'était levé, se rassit docile, prêt à répondre de son mieux.
— Expliquez- vous, dit-il.
— J'ai besoin d'un homme jeune, beau et...
— Spirituel?
— Ce n'est pas utile... et... amoureux I
— Je ne comprends pas.
— C'est inutile.
— Mais...
— Service de la comtesse 1
— Ahl
— Oui.
— Très bien I J'ai voire affaire.
— Parlez.
Et Peters prit son carnet.
Hermann reprit :
— Karl-Johann Erfeldt, ancien palefrenier, trente ans, dix ans le services, simple chasseur, sachant écrire. Cinq pieds huit pouces, cheveux bruns, moustaches brunes, yeux bleus, teint pâle, tenue...
— C'est mon affaire, interrompit Peters; donnez-moi cet homme immédiatement, je l'emmène au château. J'en ai le plus pressant besoin.
— Je vais l'envoyer chercher, et, aussitôt arrivé, je vous l'enverrai. Hermann donna quelques ordres à son domestique.
Peu après, le garde Erfeldt, annoncé par le domestique, était mis en présence de Peters.
Ce dernier, se levant, prit aussitôt congé du capitaine des chasses, ne répondant pas autre chose que : « Service de la comtesse, » aux questions d'Hermann.
Le surintendant et le garde se dirigèrent rapidement vers le château.
C'était un gars solide que le garde choisi par le capitaine des chasses ; aussi était-ce avec satisfaction que Peters regardait Erfeldt.
— Es-tu fort?
— Oui.
— Aimes-tu quelqu'un?
— Oui.
— Qui aimes-tu ?
— Faetchen. ...
— Tu la connais depuis longtemps?
— Depuis hier.
— Et tu lui es fidèle?
— Oui.
— Et tu veux l'aimer longtemps ?
— Jusqu'à demain.
— Ah ! ah 1 tu aimes comme cela ?
— Oui.
— Et si, demain, je te demandais de l'oublier, tu l'oublierais?
— Oui.
— Eh bien ! c'est entendu. Si jamais tu parles de ce que je t'ai dit, de ce que tu verras ; si tu reconnais celle que je te ferai connaître, crains ma vengeance.
— Bien.
En causant, tous deux étaient arrivés au château.
Ils entrèrent au domicile particulier de Peters, où ce dernier fit subir au garde une complète transformation dans sa toilette.
Après ravoir examiné quelques instants, Peters, content de son acquisition, fit passer Erfeldt dans une autre pièce, et tous deux se mirent à table.
Pendant tout le temps que le repas dura, le garde ne but que d'un vin spécialement préparé pour la circonstance.
Quand Erfeldt se leva, sa langue caressait ses lèvres lippues, ses yeux étaient brillants.
Le surintendant et le garde quittèrent les appartements de Peters et, par un escalier dérobé, entrèrent dans un boudoir coquet où Erfeldt resta seul.
D'abord, le garde chercha à se rendre compte de l'endroit dans lequel il se
trouvait.
Partout, ses regards rencontraient des tableaux représentant des sujets
égrillards.
Une fièvre inconnue lui brûlait le cerveau, lorsque Peters rentra.
— Erfeldt I
— Monsieur le surintendant 1
— Une femme noble, belle et jeune t'aime. Des étincelles jaillirent des paupières d'Erfeldt.
— Cette femme passera par ce salon dans quelques minutes... Tu as compris ?
— Pas du tout.
— Morte ou vivante, elle doit être à toil
Erfeldt trébucha quelques secondes, s'accrochant aux meubles pour ne pas tomber.
— Mais...
— Si tu ne m'obéis pas, rappelle-toi que ma vengeance sera terrible.
Peters sortit.
Erfeldt tomba anéanti sur un fauteuil.
Toutes les Marton à rouge trogne, toutes les filles à grandes mains qui l'avaient honoré de leurs faveurs passèrent devant ses yeux.
Devant ce monde de gorges obèses, de mollets en poteau^, d'yeux ronds, de lèvres lippues et de cheveux secs ébouriffés, il plaça cette phrase du surintendant :
— Une femme jeune, belle, noble vous aime 1
Il se leva , secoua la tête pour chasser la folie envahissante et marcha sans voir ; tout à coup, un frou-frou de soie dégrisa l'homme.
Erfeldt rejeta ses cheveux en arrière, se campa fièrement et attendit.
Yoici ce qui s'était passé.
Le surintendant, en quittant Erfeldt, s'était rendu chez lui et avait fait demander sa femme.
M'"° la surintendante était une charmante petite femme, toute fraîche, toute rose, embaumant famour par tous les pores de sa peau fine et douce comme le duvet de la pêche.
Elle vint souriante au-devant de son époux.
— Je vous prie, ma chère amie, de vous rendre auprès de la comtesse de Korsowa et de lui dire que ses ordres sont exécutés.
— Est-ce tout?
— C'est tout.
La surintendante courut, obéissante, prévenir Régina. La comtesse sourit et dit :
— Bien, ma chère; je désire que vous ne soyez vue de personne dans la commission dont je vais vous charger.
La siirintendante s'inclina.
— Vous allez me précéder de quelques instants au pavillon des Nymphes, devant lequel vous m'attendrez sans y pénétrer.
— Madame la comtesse peut être tranquille, ses ordres vont être exécutés.
La petite femme de Peters sortit aussitôt.
Mais elle ne put suivre exactement l'itinéraire qu'elle s'était tracé.
Des ouvriers réparant le pavillon des Nymphes, elle dut se détourner, prendre un couloir dérobé pour traverser le boudoir où se trouvait Erfeldt, dont elle ignorait la présence en cet endroit.
En pénétrant dans cette pièce, la surintendante recula : un homme était devant elle.
L'homme était beau, grand, bien bâti.
Puis, souriant à sa peur, elle entra et ferma la porte sur elle.
L'homme s'avança vers elle et lui tendit la main en lui disant :
— Je suis celui que vous aimez.
La petite femme rougit et ne se sentit pas la force de dire qu'elle ne comprenait pas.
L'homme se mit à genoux, lui embrassa le bout des doigts et lui passa les bras autour de la taille.
Toute confuse, mais oubliant l'étreinte de l'inconnu, Suzanne lui dit :
— Oh ! je vous en prie..., je le veux, levez-vous. L'homme obéit, comme un soldat.
Seulement, il était grand.
En se redressant d'un geste rapide, sa tête heurta le globe d'albâtre qui pendait au plafond.
Le globe, brisé, tomba sur le tapis.
Pour épargner à la surintendante les éclats qui auraient pu meurtrir ses pieds, l'homme la prit dans ses bras.
En ce moment, la lampe brisée s'éteignit.
Au même instant, Peters disait au valet de service :
— Ne vous inquiétez pas des personnes qui sortiront du pavillon ; laissez passer, homme ou femme.
Régina, après le départ de Suzanne Lauvendorf, s'était renfermée chez elle.
En se pelotonnant dans l'angle d'un canapé et portant vivement ses deux mains fines sur sa figure, pour se dissimuler à elle-même le rouge qui brûlait son visage, elle éclata de rire.
Elle resta ainsi quelques minutes; puis, se redressant tout à coup, comme si elle prenait un parti suprême :
— Allons ! dit-elle.
Et alors, l'œil vif, les lèvres tombantes, les tempes battantes, elle regarda une seconde dans une glace.
Puis, arrachant agrafes et épingles de ses mains convulsives, elle jeta à terre robe et jupon, couvrit son corps d'un peignoir diaphane. Puis, ouvrant un flacon, elle versa sur son doigt une essence de violettes qu'elle promena sur ses dents, de telle façon que son haleine douce et fraîche se parfumât.
Elle apprêtait ses baisers qui devaient être ainsi des écrasements de fleurs.
Tout dormait au château.
La comtesse prit un flambeau, et, à la flamme d'une bougie rose, elle se dirigea par des couloirs jusqu'au boudoir.
Arrivée à la porte, elle mit un instant la main sur sa poitrine, pour en comprimer les battements, puis, se redressant fière, elle poussa le verrou et entra.
Mais elle recula vite.
Au lieu de celui qu'elle comptait trouver en cet endroit, Régina ne vit qu'une femme à peine vêtue...
Son œil sonda les coins de la chambre, cette femme était seule !
— Où est-il? fit la comtesse ne pouvant plus se contenir.
— Quoil madame, c'est vous qu'il attendait !
— Il est donc venu?
— Hélas I
Alors le dépit crispa les lèvres de Régina, qui, frappant de son poing mignon sur un meuble, dit :
— Ainsi ! Jamais ! jamais I C'est une fatalité !
— Madame! pardon... j'ignorais, en passant par ici... j'ai dû...
— Et que m'importe... Ainsi, c'est vous qu'il a prise dans ses bras; c'est vous qui, encore une fois, avez su ce qu'était l'amour! Vous n'avez pas, vous, cette fièvre d'amour qui me tue!
Ainsi, c'est écrit. Jam.ais je ne serai aimée.
Suzanne se jeta aux pieds de la comtesse, qui la releva.
Toutes deux quittèrent rapidement le boudoir et rentrèrent dans les appartements particuliers de Régina de Korsov^a.
Le lendemain, Peters avait disparu, on ignore comment, et sa femme, la gentille Suzanne de Lauvendorf, peu émue de cette disparition, mit tous ses soins à plaire à sa jeune maîtresse.
La veuve du comte ne pouvait rester longtemps si bien attachée au souvenir de son mari. Son tempérament de feu faisait bouillonner en elle des désirs plus grands chaque jour, et l'instant allait être proche où Régina voudrait oublier pour toujours le repos du passé.
La belle comtesse, livrée à toutes ses passions, ne tarda pas à mener l'existence la plus fantastique, la plus échevelée, changeant l'amant de la veille pour celui du jour, celui du jour pour celui du lendemain.
L'inconnu s'était dissimulé dans une anfractuosité de rocher (page 204).
Rapidement, elle marchait à la désorganisation complète de sa fortune.
Mais, jeune, belle, ardente au plaisir, elle ne pouvait, ne devait môme pas s'occuper un instant d'une semblable situation.
Deux ans après la mort du comte, Rcgina de Korsowa, complètement ruinée, mais toujours belle, s'enfuyait du château avec un tzigane admirablement beau, qui l'emmenait à Paris.
Dans cette ville, il fallait vivre ; c'est alors que l'ancienne comtesse se fit modèle. 2G° Liv. o'
UNE AVENTURE DU FflERE ANDRE.
Le vent soulflait depuis trois jours sur la falaise de Boulogne ; depuis trois jours, la lame augmentait, déferlant, écumeuse et horrible, sur le galet, battant, boulante et moussue, le brise-lames et l'entrée du goulet.
La Manche était dure 1
L'horizon se perdait dans un gris sale; il pleuvait, et les nuages occupaient le nord, l'est, l'ouest, le midi. La pluie était glaciale, fine, serrée; sous le vent, elle fouettait au visage.
Les pêcheurs, les marins qui regagnaient leurs cambuses enfonçaient leurs bonnets de laine sur leurs oreilles, mâchonnant leur pipe et murmurant :
— Quel chien de temps !
C'est que la mer était vraiment horrible! Le sable, enlevé par le vent, volait dans l'air avec une vitesse immense ; les galets roulaient violemment sur la grève, et le vent, sombre, mugissant, sonnait la note lugubre de la mort.
Au plus loin où le regard allait, tout était désert; rien sur l'eau, pas une voile, pas un être sur la plage.
Sur la falaise, le douanier était blotti dans sa niche et n'osait hasarder que de temps à autre un regard vers la mer.
Malgré l'horreur du temps, un homme de taille ordinaire, vêtu d'une longue redingote boutonnée du col jusqu'au bas, costume lui donnant l'aspect mi-bourgeois, mi-ecclésiastique, était assis sur une roche, au pied de la falaise qui supporte les ruines de la tour de Caligula.
La mer déferlait non loin de l'endroit où il se trouvait, lui envoyant par moments l'écume de ses vagues.
Ce personnage, insensible à la rafale, regardait avidement le spectacle grandiose qui s'offrait à ses yeux.
Tout à coup, une jeune fiUe échevelée, nu-tête et nu-pieds, passa en courant devant lui sans le voir.
L'homme jeta sur elle un regard morne qui s'éclaira rapidement. Il étouiïa une exclamation, et, se levant, il marcha derrière la jeune fille. Celle-ci suivit rapidement la corniche conduisant à la jetée, dont elle atteignit l'extrémité, insouciante des lames qui venaient s'écraser jusque sur elle. Tenant ses mains en auvent devant ses yeux, elle cherchait à percer l'opacité de la brume.
Elle resta ainsi dix grandes minutes, portant son regard sur tous les points.
Puis, de sa poitrine, un sanglot s'échappa :
— Rien !
Elle se retourna alors et regagna lentement le quai, toujours suivie de l'inconnu. Sur son visage, mouillé par la pluie, on voyait couler les larmes.
Elle reprit le premier chemin et vint s'arrêter à l'endroit même où nous avons vu plus haut l'homme assis.
Elle se blottit sur une roche, et, accroupie, les coudes sur les genoux, l'œil fiévreux fixé sur la mer, elle attendit. Parfois elle penchait la tête et tendait l'oreille, croyant percevoir un appel dans l'épouvantable fracas de la tempête.
Alors, reconnaissant son erreur, elle sanglotait plus fort.
Ses vêtements étaient trempés, ses cheveux ruisselaient. Il faisait froid, et cependant elle ne tremblait pas, tant la fièvre l'échauffait.
Les lèvres seules s'agitaient, pour murmurer une prière.
— Mon Seigneur Jésus, si vous me rendez mon Désiré, j'habillerai la sainte Vierge, votre Mère, avant la fin de l'année; je lui donnerai de beaux habits blancs. Si vous me rendez mon homme, sainte Vierge, je vous donnerai trois cierges en cire pure.
Et le flot terrible répondait seul, par ses hurlements, en la couvrant d'écume.
La nuit descendait, l'horizon se rapprochait, elle se dressa encore pour voir : rien! rienl
Alors, méprisant la lame qui pouvait la prendre, les goémons qui pouvaient l'envelopper et l'entraîner au large, elle courut sur la grève, déchirant ses pieds nus sur les galets, s'arrêtant parfois pour faire un porte-voix de ses mains et mêler aux cris de la mer son cri déchirant :
— Eh ! Désiré ! mon homme !
Après quelques instants de cette démence d'amour, le cœur brisé, les pieds saignants, l'àme épuisée, la malheureuse tomba à genoux à la place qu'elle occupait.
L'homme, qui ne l'avait pas quittée du regard un seul instant, semblait se consulter. Il hésitait, se demandant s'il allait se diriger vers cette malheureuse ou attendre qu'elle se relevât.
Tout à coup, un bruit épouvantable, suivi d'un déchirement, se fit entendre; avant que l'inconnu eût pris une détermination, la femme se leva brusquement.
A deux pas d'elle, une barque venait de s'échouer, effondrée.
Un pressentiment sinistre fit courir un frisson dans tous les membres de la malheureuse; elle se traîna plutôt qu'elle ne marcha vers le bateau.
Mais il faisait nuit, nuit noire, et elle chercha vainement, en tàtant les clins du bateau, à le reconnaître.
Le doute, la peur la prit à la gorge. Se redressant avec une vigueur nouvelle, elle courut vers la ville en criant :
— Au secours ! au secours 1
Le quartier des pêcheurs est tout proche de l'endroit où le sinistre venait d'avoir lieu ; ce cri « au secours » fut rapidement entendu.
Bientôt des groupes d'hommes accoururent prêts à rendre le service qu'on allait leur demander.
L'inconnu, au lieu de s'approcher, s'était dissimulé dans une anfractuosité de rocher, suivant toute la scène et ne perdant pas de vue la jeune femme, cause de tout ce bruit.
Celle-ci, affolée, se précipita au-devant de ceux qui accouraient.
— Venez 1 venez vite, dit-elle, une barque vient d'échouer sans matelots. Des torches furent allumées, et on courut sur la grève.
Les enfants, accrochés aux jupons de leurs mères, criaient et pleuraient. Arrivée près de la barque, la malheureuse n'osa plus avancer. Les autres se retiraient en disant :
— C'est pas luil c'est pas la sienne ! Enfin, elle fit un effort et s'avança.
Un matelot tenant une torche éclairait le nom peint sur la barque, à l'arrière : La Belle-Louise,
Quand la malheureuse eut lu, elle jeta un cri et tomba à genoux. Tout le monde se tut; les femmes s'écartèrent, les vieux se découvrirent. Puis la pauvre fille se releva, le front pâle, les yeux secs, écartant ses cheveux pour regarder la mer.
Elle dit en lui montrant le poing :
— Mer de chien ! si tu m'as volé sa vie, rends-moi donc son corps. Et comme si la mer eût entendu ce cri haineux, elle obéit.
Une lame immense gronda et jeta aux pieds de la pauvre femme le cadavre ' sanglant d'un jeune homme de vingt-deux ans.
C'était le corps de celui qu'elle aimait. Désiré Bastien, le pêcheur.
La jeune fille se jeta sur le cadavre défiguré de son homme, prenant la tète entre ses bras, couvrant son front, ses yeux et ses lèvres de baisers, gémissant et ne contenant plus les sanglots qui lui déchiraient la poitrine.
Elle était lugubre ainsi.
C'était, du reste, un horrible spectacle.
La mer bruyante dans la nuit opaque, le groupe d'hommes, de femmes, d'enfants autour d'un cadavre qu'éclairait de lueurs fantastiques la flamme de la torche.
Les vieux marsouins de matelots, faisant semblant de se lisser les cheveux, de se gratter le front ou de s'essuyer le nez pour cacher leurs larmes, disaient tout bas :
— Pauvre petite ! va !
Elle, la malheureuse, ne voulait pas croire à la mort de celui qu'elle tenait entre les bras. Il lui semblait qu'à sa voix les lèvres allaient remuer, que les yeux allaient s'ouvrir; il lui semblait que la voix mâle du matelot allait lui dire :
— Embrasse-moi;, femme; quel chien de temps il fait ce soir! Et les yeux restaient fermés, et la bouche restait muette.
— C'est donc vrai qu'il est mort... Mort!... Mais, voyons! vous pourriez bien m'aider à le sauver, vous autres! Désiré! Désiré! mon homme... C'est moi qui t'appelle, moi, ta Louise! Ah! tu n'es pas mort! Voyons, on ne meurt pas à vingt-deux ans! mon homme! mon homme! ah! mon Dieu! mon Dieu!
MADExMOISELLE OLYMPE. lOo
Elle retomba presque couchée sur le corps, les lèvres collées sur les lèvres de celui qui n'était plus.
Les hommes n'osaient parler; ils firent signe aux femmes d'entraîner la malheureuse fille.
Celles-ci obéirent.
Quand elles voulurent l'enlever, elle cria :
— Non ! non ! je ne veux pas le quitter. ' Un matelot s'approcha d'elle et lui dit :
— Tu ne le quitteras pas, ma fille, nous allons le porter chez toi.
Alors deux femmes la soutinrent sous les bras; les hommes firent un brancard avec les planches de la barque brisée, y placèrent le cadavre, et le funèbre cortège regagna le domicile du défunt.
Les hommes étaient nu-tête, malgré la pluie; quatre portaient le corps; les autres, munis de torches, marchaient devant, suivis des femmes.
Les passants s'arrêtaient malgré eux pour contempler la fille veuve qui, soutenue par deux femmes, marchait immédiatement après le corps.
A trente pas derrière le funèbre cortège, l'inconnu suivait, tout en dissimulant sa présence.
La douleur avait bouleversé les traits de la pauvre Louise, et cependant, à la lueur des torches, elle était encore bien belle, la pauvre enfant...
Elle se nommait Françoise-Marie-Louise-Renaudine Vermorel; elle avait à peine vingt ans et ne paraissait pas son âge.
C'était une enfant de Boulogne.
Grande et bien faite, le nez droit et fin, le front nu, un peu bas, la bouche petite et les yeux bleus... Ces yeux étaient singuliers sous l'ombre des longs cils noirs et sous l'arc des sourcils bruns. Des cheveux châtains encadraient admirablement l'ovale de ce visage régulier.
En somme, la Belle Louise, comme on l'appelait à Boulogne, justifiait parfaitement celte épithète accolée à son nom.
Elle avait appris l'état de couturière; mais, à peine sortie d'apprentissage, elle avait un jour rencontré Désiré, un fort gars, bâti comme le mât de son bateau.
Les regards s'étaient croisés..., l'amour était venu.
Ce jour-là, il faisait bon vent , ça soufflait de l'est. Après une longue promenade au bord de la mer, les mains dans les mains, les yeux dans les yeux, le feu dans le cerveau, ils étaient repartis en courant vers la grève et avaient sauté dans le bateau de Désiré.
La Belle Louise, toute rouge, s'était blottie à l'arrière.
Le matelot avait saisi ses drisses.
A peine en mer, le bateau avait dansé comme un bouchon. Désiré hissa d'abord sa brigantine et son foc, pour serrer la côte le long des falaises.
Une fois au large, ayant vent arrière, il laissa flotter le foc, hissa la iorluiie et, aïe donc 1
Les toiles goudronnées s'étaient tendues, et le petit cotre ne tarda pas à devenir un point noir à l'horizon.
Seuls, entre le ciel et l'eau, devant Timmensité, en présence de la nature tout entière, isolés, mais grands dans leur amour et à la face des éléments, les pauvres enfants s'unirent dans un suprême baiser, le baiser des amours !
Ils Jurèrent de s'aimer pour la vie et tinrent leur serment prêté à la face de la création, et non sous l'invocation d'une pensée divine incompréhensible.
Il y avait quatre ans de cela.
Elle se rappelait ce premier instant de bonheur, et elle le pleurait, la pauvre Louise.
Les matelots, après avoir déposé sur son lit le corps du défunt, se retirèrent.
Les femmes offrirent de rester; mais, sur la prière de la malheureuse, elles quittèrent la maison.
Louise avait dit qu'il lui fallait rester seule avec son homme.
On avait allumé un cierge, un gamin était allé chercher de l'eau bénite, et, avant de sortir, hommes et femmes en jetèrent quelques gouttes sur le corps du pauvre Désiré.
La Belle Louise resta seule.
L'inconnu, arrêté à trente pas de la maison, vit partir tout le monde. Après avoir attendu quelques instants, il s'approcha et, sans frapper, ouvrit la porte et pénétra doucement à l'intérieur.
Louise, à genoux devant le cadavre de son homme, ne l'entendait pas.
Au moment où il allait s'approcher d'elle, un coup retentit au dehors.
Louise leva la tête; l'homme se rejeta en arrière et se cacha dans l'encoignure du lit, derrière les épais rideaux qui pendaient sur ses côtés.
La porte s'ouvrit, livrant passage à un matelot.
Louise, au milieu de ses larmes, reconnut Auguste, le frère de Désiré, un matelot comme l'était le défunt:
— Voyez, dit-elle en sanglotant, le malheur qui vient d'arriver.
— On me l'a dit, ma pauvre fille! Que voulez-vous? tout a une fin en ce monde.
— Mon pauvre Désiré ! mon pauvre homme ! et elle se jeta sur le corps du malheureux.
Le frère de Désiré était visiblement embarrassé. Assurément, il avait quelque chose à dire, et il n'osait parler.
Derrière son rideau, l'inconnu observait le pêcheur, devinant ce qui se passait en lui.
Devant le cadavre de son frère, devant la douleur de la malheureuse fille veuve, Auguste était plus embarrassé qu'attristé; ses yeux restaient secs, sa bouche muette.
Faisant un effort, il dit :
— J'étais chez le frère aîné, à remailler les filets, lorsqu'on est venu nous apprendre ça... Pauvre Désiré, il s'était pas bien conduit pendant sa vie, pas vrai?... Mais c'est pas une raison pour que devant le malheur on n'oublie pas tout ça.
Louise n'entendit pas ; elle pleurait : , ■
— Mon homme! qu'est-ce que je vas.ftiire maintenant sans toi?
Auguste tournait et retournait son mouchoir dans ses mains. Balbutiant, il continua :
— Chez le frère, quand on a su le malheur, nous voulions tous venir, pas vrai? mais on s'est dit : Pourtant, des femmes qui sont mariées, qui ont des petits peuvent pas se trouver avec une jeunesse qu'est la... la maîtresse de leur frère.
Le rideau abritant l'inconnu remua.
Auguste s'arrêta une minute pour attendre une réponse de Louise. Celle-ci pleurait, disant tout bas à l'oreille du mort, comme s'il pouvait l'entendre :
— J'étais bien la seule à t'aimer, mon pauvre homme I Le frère, plus embarrassé, continua :
— Alors, comme on pouvait pas cependant laisser là un frère..., quoiqu'on n'ait pas été bien avec lui pendant sa vie..., c'est pas moins un frère; on pouvait pas le laisser là tout seul, car vis-à-vis du monde... les femmes avec qui qu'on a des relations, ça ne compte pas pour la famille.
Le rideau du lit remua une deuxième fois.
Auguste attendit une réponse. Comme Louise se taisait, comme elle restait presque couchée sur le corps de Désiré, sanglotant, pleurant et couvrant son visage de baisers, il crut devoir élever la voix, et il continua :
— Enfln, ma fille, voilà la chose. Il faut que les sœurs de notre frère puissent venir ici pour le veiller, pour lui dire un dernier adieu..., et faudrait que vous ne fussiez pas là.
Louise avait entendu celte fois. Elle se tourna, et, sans répondre, son regard se riva sur celui du frère de son amant.
Celui-ci voulut soutenir le choc, mais vainement. D'abord il hocha la tète, se tourna, se retourna, mais vainement. Il regarda en dessous, puis enfin, baissant les yeux, il babulia :
— Comprenez..., Louise, vous aimiez le frère..., nous le savons bien; mais faut faire la part de la famille..., pas vrai?... La famille qui l'aimait bien, allez, quoique depuis l'on ne se voyait pas, à cause de vous.
Louise se leva et demanda :
— Monsieur Auguste, où voulez-vous en venir?
Cette interrogation, qui mettait Auguste en demeure de s'expliquer, l'embarrassa tellement qu'il ne sut dire que :
— A rien..., à rien..., ma sœur!
A ce mot ma scezcr , il vint un singulier sourire aux lèvres de la pauvre
fille.
— Monsieur Auguste, dit-eUe en appuyant sur le mot monsieur, vous voulez que votre femme, vos sœurs, vos enfants puissent venir ici sans trouver la maîtresse de leur Irère?
Auguste baissa la tête.
— Vous pouvez les amener; je me tiendrai à Tccart; je ne serai pour eux que
la veilleuse d'un mort. Il y a là une autre chambre, je m'y tiendrai jusqu'à leur départ.
Auguste fit la grimace.
— N'est-ce pas cela que vous me demandez? fit Louise étonnée.
Auguste était laid, nous avions oublié de le faire connaître; mais sa laideur prit un accroisement d'intensité, avec le hideux sourire qui enveloppa sa figure lorsqu'il répondit :
— Je vas vous dire : c'est ça, et c'est pas ça, "tna sœur.
— Allons, expliquez-vous, monsieur Auguste.
Derrière son rideau, l'inconnu devenait de plus en plus attentif, et, au sourire particulier qui contractait ses lèvres, on sentait qu'il attendait impatiemment l'explication d'Auguste , explication à laquelle il attachait la plus haute importance.
Louise, en prononçant ces mots, regardait fixement le matelot.
Celui-ci n'était cependant pas beau à voir.
Auguste tenait, par la tête, un peu du poisson. Il avait le nez en trompette, l'œil bleu gris et à fleur de tête, la bouche grande, aux lèvres minces, les cheveux d'une nuance sans nom, peignés seulement le jour de la coupe. Ses oreilles, minces, plates, présentaient l'aspect de voiles en ciseaux.
Il était petit, râblé ; ses épaules étaient larges, ses mains énormes et ses pieds immenses. La pluie seule débarbouillait son visage, dont le teint, affreusement bistré, semblait avoir subi une préparation toute spéciale.
Pour vêtement, un tricot, un bonnet, une vareuse et une cotte; pour chaussure, rien.
Louise, après avoir un instant dévisagé cet extraordinaire animal , répéta sa question :
— Expliquez-vous.
Auguste, un instant embarrassé, ne trouva rien à dire. Alors, se redressant, écrasante de mépris, elle lui dit : ;
— Je vais vous dire ce que vous voulez, monsieur mon frère.
Gomme je me suis mariée avec, mon cœur, comme nous nous aimions tant. Désiré et moi, que nous n'avons pas cru avoir besoin du serment devant les hommes pour être sûrs de rester toujours fidèles l'un à l'autre; comme enfin, étant des enfants et des amoureux, nous n'avons pas cru qu'on pouvait mourir, qu'aussitôt mort les faux parents, qui ne nous avaient donné que du mépris, viendraient réclamer leur part de ce qui ne nous appartient pas..., comme nous n'avons pas pensé à tout cela, que nous n'avons pas d'acte à vous montrer, vous venez, vous, les ennemis de mon homme, lui prendre sa dépouille que j'ai gagnée avec lui.
Eh bien, monsieur mon frère, comme vous dites, sachez et allez dire à ceux qui vous envoient que, tant que mon Désiré sera là, je resterai et que rien ne m'en arrachera.
Dites-leur que, s'ils veulent venir, ils viendront, pas comme vous, tête couverte, pour discuter! Quels qu'ils soient, ceux qui entreront ici — et je ne veux pas les connaître — y viendront tête nue et à genoux, pour prier.
MADK.MOISELLE OLYMPE.
Quelques minutes après, une rieille femme descendit (page 212).
Louise était magnifique en parlant ainsi. Dans cet accès d'indignation, la veuve du pêcheur se campait dans une stature admirable. Son geste énergique, sa tête légèrement penchée en arrière, ses cheveux flottants, son regard brillant de €olère, sa pose altière, tout concourait à faire de Louise, l'humble pêcheuse, une fille superbe.
L'inconnu la regardait d'un œil ardent. Il semblait s'accrocher aux rideaux pour rester sur place. Vraiment, il devait avoir de t'olîcs envies de s'élanoer dans 27« Liv. 27
la chambre, d'en chasser rimmonde Auguste et d'enlacer dans ses bras cette belle et superbe fille, isolée dans ce quartier de pêcheurs, mal en place dans cette masure informe.
Les pensées les plus étranges bouillonnaient dans le cerveau de l'inconnu, à qui il fallait sans doute une bien grande énergie pour ne pas quitter la place qu'il occupait.
Quant à Auguste, confus, abasourdi, ne sachant comment se tenir, il voulut parler.
Mais Louise, d'un geste, lui montra la porte en lui disant :
— Sortez.
Le corps ployé en deux, les yeux hors des paupières, les joues rouges, heurtant les chaises, trébuchant aux marches, Auguste obéit.
A peine fut-il sorti que la Belle Louise tomba à genoux.
L'inconnu, quittant alors le rideau qui l'abritait, s'approcha de la pauvre fille et lui frappa doucement sur l'épaule.
Louise, étonnée, releva brusquement la tête et poussa un cri d'étonnement à la vue de l'inconnu.
— N'ayez nulle peur, ma pauvre enfant, dit-il d'une voix douce avec un sourire contraint, Je vois le malheur qui vous accable. Le hasard m'a rendu témoin de votre infortune; j'ai entendu, sans le vouloir, les insinuations de votre... beaur frère, et, plein de commisération pour vous, je viens vous ofCrir mes services.
La jeune fille fit un mouvement.
L'inconnu protesta.
— Croyex, ma pauvre enfant, que le sentiment qui me guide n'a rien d'intéressé. Je ne voudrais même pas vous contrarier par une insistance qui pourrait vous désobliger. Je vais me retirer, mais je reviendrai... après l'enteiTement, si vous m'y autorisez. Songez que vous êtes seule et que, dans deux jours, vos amis, les parents de votre mari vous abandonneront, vous mépriseront et, qui sait? vous jetteront à la porte de cette maison, qui est la vôtre. Laissez-moi revenir, alors, et fiVous porter l'aide que seul je vous apporterai en ce moment.
— M'enlever ce qui est ici ! s'écria Louise, mais c'est à moi, c'est à nous: iDésiréet moi, nous l'avons gagné.
— Oui, mais vous n'êtes pas mariée ; la loi est pour ceux qui héritent de votre amant. Ces héritiers sont ses frères, et, d'après l'échantillon que j'en ai vu, ils ne me paraissent pas disposés à céder leurs droits.
— Oh! non ! non! ce ne peut être ainsi, exclama la jeune fille. En tous cas, mon Désiré est à moi, on ne pourra me le faire quitter jusqu'à ce que la terre l'ait recouvert. Après, eh bien! nous verrons.
L'inconnu s'inclina devant la malheureuse, lui prit la main, qu'il serra avec une respectueuse tendresse. Au frémissement qui courut par tout son corps, au contact de la petite main qu'il tenait dans la sienne, on pouvait supposer que la simple aiîection n'était pas absolument le sentiment qui guidait l'inconnu.
La Belle Louise eût été épouvantée, si elle l'avait vu, du regard de l'inconnu, la dévisageant et l'analysant d'un coup d'œil; mais la malheureuse, inconsciente,
ne songeait qu'au pauvre mort. Elle répondait machinalement aux observations de cet ami nouveau et, sans avoir conscience de ce qu'elle disait, elle répondit par un acquiescement à sa demande d'être admis à nouveau devant elle.
L'inconnu salua encore et quitta la cabane.
Pendant ce temps , Auguste ne perdait pas de vue l'objet premier de sa visite.
Le vent grondait toujours, la pluie fouettait au visage.
Auguste aimait bien son frère, mais il ne lui aurait pas donné un franc; il disait volontiers :
— L'affection qu'on a pour les gens, c'est pas dans la poche, c'est dans le cœur.
Aussi, en quittant la cabane, oubliant les larmes de celle qu'il appelait sa sœur, il se dirigea vers la ville, affrontant sans souci l'horrible tempête. En marchant, il mâchonnait entre ses dents :
— Elle aimait mon frère, c'est bel et bien ; pas moins vrai qu'elle reste dans la cabine et qu'elle peut y prendre ce qu'elle voudra... Nous tous aussi nous Taimions notre frère... et nous n'y avions pas d'intérêt; tandis qu'elle, qu'est-ce que c'est^ elle n'a pas un sou vaillant, elle n'est pas de la famille; si, encore, elle avait eu des petits avec, elle pourrait rester... Attends un peu, je vas arranger ça.
Le matelot avait fouillé dans sa poche, y avait pris une poignée de tabac et s'était glissé dans la bouche ce qu'il appelait une pastille, c'est-à-dire une chique grosse comme un œuf.
Il continua :
— La loi est la loi, nous sommes les héritiers légitimes de notre frère, et c'est pas parce qu'une jeunesse l'aura aidé à manger son pain qu'il faut que nous laissions prendre ce qui est à nous... Il a un filet à flocher du liège, double maille, et du solide; faudra voir... C'est que, avec des femmes, on ne sait jamais à qui on a affaire.». Elle était honnête parce qu'elle était avec lui. Pas moins vrai qu'aujourd'hui elle peut très bien faire sa malle, mettre tout dedans et nous serions là... Les hommes d'affaires ne sont pas faits pour les requins, espère, espère, ma fille.
Tout en monologuant seul, Auguste, après avoir suivi l'ancien quai Impérial, entra dans une petite rue et s'arrêta devant une maison d'apparence ordinaire.
II frappa.
Aucun bruit n'ayant répondu à son appel, il frappa une seconde fois, maugréant :
— Ah çà! ce gratte-papier, il va bientôt venir? Avec ça qu'il tombe une pluie à ne pas mettre un Anglais dehors... Aïe donc de la cambuse! et d'un vigoureux coup de poing il ébranla la porte.
— Seigneur Dieu! qu'est-ce qu'il y a pour frapper ainsi à cette heure?
— Je veux parler à M. Claude.
— Attendez, alors.
Le matelot se blottit dans l'angle de la porte et attendit.
212 UiNE CU1UEU3E MAISON DE COUTURIÈRE A LA MODE.
Quelques minutes après, une vieille femme descendit, ouvrit d'abord un petit guichet et demanda :
— Qu'est-ce qui est là?
Auguste avança la tête devant le petit grillage. La vieille femme, faisant un réflecteur de sa main, chassa la flamme du suif sur le vidage, du matelot et, ne le reconnaissant pas, demanda :
— Qui etes-vous ? ^ >
— Ah çà 1 dit le matelot, faut-il un passeport pour entrer chez M. Claude?
— Pour le voir, il faut dire son nom.
— Allez lui dire que c'est Auguste, du quartier des Pêcheurs, qui vient pour une affaire de succession.
— Attendez, Je vais voir maître Claude. Et la vieille referma le guichet.
— Tripes de chiens, hurla le matelot, elle veut donc me faire fondre, cette gueuse-là? Vieille limande, va !
Le matelot pressa sa chique, convaincu que l'eau qui tombait lui traversait la joue, et, l'augmentant d'un tiers, il la changea de côté.
Deux minutes après, la vieille redescendait, ouvrait la porte et le matelot pouvait enfin pénétrer à l'intérieur.
— Montez ! dit la vieille.
Auguste obéit.
Arrivé au premier, celle qui le conduisait lui dit :
— Secouez-vous, au moins, vous allez tout mouiller dans l'étude.
— Espère, espère, murmura le matelot.
Et il retira sa vareuse et son toquet qu'il jeta à terre.
C'est seulement vêtu de sa cotte, d'un tricot de laine et nu-pieds, qu'il entra dans l'étude où maître Claude l'attendait.
Ce dernier fit signe au client de s'asseoir ; mais celle qui l'avait accompagné retira les sièges chaque fois que le matelot se préparait à en prendre un.
La ménagère maugréait tout bas :
— Il ne manquerait plus que cela ; autant presser une éponge sur les coussins.
Auguste n'était pas exigeant, il resta debout.
Maître Claude releva la tête et, regardant par-dessus ses lunettes, il demanda :
— Monsieur, quel est le motif de votre visite?
Le matelot fut très embarrassé pour répondre. Il se grattait le front, le nez, s'étrillait le crâne de ses ongles, sans trouver un mot à dire.
— C'est, m'a-t-on dit, reprit maître Claude, pour affaire de succession?
— Oui, monsieur l'avocat, dit Auguste, tout rouge.
— Expliquez-vous, mon ami.
— Monsieur..., voilà la chose. Nous avons un frère qui vient de mourir ; il s'est noyé..., notre pauvre frère Désiié...
Auguste crut devoir faire une affreuse grimace et passer deux fois sa manche sur ses yeux... ; il avait pleuré !
— Votre frère était riche? demanda maître Claude.
— Pas trop. C'était un pêcheur.
— Les pêcheurs ont peu de chose.
— Oui, mais je vais vous dire... C^était un travailleur... A preuve que nous n'y avons jamais rien donné et cependant il s'était tout de même acheté une barque, des engins de pêche et il avait un ménage assez gentil.
— 11 était jeune?
— Vingt-deux ans.
— On l'avait aidé?
— Non, je vas vous dire; c'est un garçon qu'avait de la tête. Nous n'étions pas bien ensemble; mais je dois reconnaître que c'était un vrai gaillard. Or, voyant qu'on s'occupait pas de lui, il nous a fait la grimace. Et espère, espère qu'il s'est dit; il a été prendre une fillette, une pas grand' chose, et il s'est mis avec; de là, il s'est fait un petit intérieur.
— Mais si la fillette qu'il a prise était une pas grand' chose, loin de l'aider à gagner de l'argent, elle a dû plutôt lui faire dépenser ce qu'il gagnait.
— Ça, c'est pas vrai...; mais faut tout dire; je dis pas grand' chose, mais moins vrai qu'elle était couturière et que, pendant qu'il travaillait, jour et nuit, elle était à l'ouvrage. Et puis elle avait de l'ordre.
— Je comprends. Travaillant tous les deux, se privant de tout pour se faire une position, ils commençaient à atteindre leur but.
— C'est ça I
— Eh bien! mais c'est très méritant de leur part, ces pauvres gens.
— Oui, mais pas moins vrai que nous sommes les frères, nous.
— Je ne comprends pas , fit maître Claude , en retirant ses lunettes pour regarder le matelot.
Le matelot s'avança et, s'appuyant sur le bureau de maître Claude, lui dit :
— Voilà, monsieur, voilà, je viens vous demander ce qu'il y a à faire ; la maîtresse de notre frère est dans la maison, elle est sous le coup de la douleur; comme elle ne pense encore à rien, cette nuit elle va, comme tout le monde, penser à ses affaires.
— Comme tout le monde... Parlez pour vous, interrompit maître Friquet.
— Oui, c'est ça, fit Auguste, qui n'avait pas compris.
Sa chique lui piquait la langue et déjà, la main sur les lèvres, il cherchait pour expectorer.
Mais la vieille se précipita et lui dit :
— Eh bien ! où vous croyez-vous? Dans la rue, sans doute. Le matelot fit la grimace et continua :
— Pour lors, je vous disais donc, monsieur l'avocat, que la Belle Louise peut très bien enlever cette nuit tout ce qui est dans la maison, et puis nous, demain, nous serons sur le sable.
— N'est-ce pas elle qui a gagné avec votre frère le peu qu'ils ont?
— Certainement ; mais, alors, il ne nous resterait plus rien.
— En somme, vous venez, comme héritier de votre frère, me demander ce qu'il y a à faire.
— Vous y êtes.
— Mon ami, est-ce à l'homme que vous demandez un conseil ou à l'avoué? Le matelot crut comprendre que maître Claude lui disait :
« Si vous vous adressez à l'homme, il vous dira verbalement ce qu'il y a à faire, vous l'exécuterez sans frais et cela ne vous coûtera rien; au contraire, si c'est à l'avoué, il va vous écrire cela, et, dame, ça se paye... »
— C'est à l'homme, monsieur l'avocat.
— Eh bien ! mon ami, voici le conseil de l'homme. Votre frère a cru digne de lui la compagne qu'il a choisie. Son choix vous oblige à la considérer comme telle; ce qu'ils ont gagné ensemble est à elle, rien qu'à elle. Aidez-la à rester honnête en lui laissant (maintenant qu'elle n'a plus de soutien) les moyens de vivre en travaillant. Laissez tout à cette fille veuve et n'entrez chez elle que pour la consoler.
Le matelot regarda fixement maître Claude, pour s'assurer qu'il n'était pas fou.
Puis, faisant la moue, se grattant la tête :
— Vous n'avez pas compris, monsieur l'avocat. J'avais pas besoin d'être conseillé pour ce que vous dites là... Je suis pas seul, moi, je viens au nom de ma famille et pas moins que la loi nous donne des droits !
— Voici ce que vous auriez dû vous borner à me dire, répondit sèchement maître Claude. Alors, vous avez à faire expulser immédiatement la femme de votre frère et à faire apposer les scellés.
— Très bien; où faut-il aller pour cela?
— Il est trop tard ce soir, il faut attendre à demain matin.
— Mais, monsieur l'avocat, cette nuit, elle va tout enlever.
— Ceci n'est plus mon affaire.
Et, faisant un signe à la vieille servante, il lui dit :
— Le prix de la consultation est pour vous, Clara, exigez-le et reconduisez cet homme.
Le matelot sortit, enfila sa vareuse, se coiffa et descendit. M''« Clara mit la clef dans la serrure.
— Eh bien! voyons, allez-vous bientôt ouvrir, vous?... Entendez-vous? Je suis pressé.
I — J'attends que vous me donniez les honoraires.
'" — Quels honoraires ?
— Pour la consultation.
— Comment, pour deux mots qu'il m'a dits..., môme qu'ils ne peuvent pas me servir.' i
-rr C'est cent sous.
— Cent sousl jamais de la vie... Ah 1 ça, vieille carcasse, allez-vous m'ouvrir.
— Seigneur! comment m'a-t-il appelée, glapit la vieille; au secours!
— Veux-tu affaler ça, grogna le matelot, en mettant la main sur la bouche de la gouvernante.
— Assassin !
— Tiens, voilà tes cent sous.
Et Auguste jeta à Clara, affolée, le prix de la consultation. Elle ouvrit aussitôt la porte, le matelot sortit.
— Mais, disait Auguste, en courant sur le quai, c'est une caverne de "bandits... Seulement, j'ai donné une pièce anglaise, c'est toujours ça de gagné.
Quelques minutes après, il était devant la maison de Désiré et, sans souci de la pluie, il pensa à mi-voix :
— Voyons, jusqu'à demain je ne peux rien faire. On est malin ou on ne l'est pas... Faut que je reste là, jusqu'à demain matin, à surveiller. Cependant..., espère, espère, lu vas voir.
Il avança jusqu'à la porte et frappa.
La voix de Louise répondit.
— Entrez !
Le matelot poussa la porte. Louise avait relevé la tête et le regardait étonnée... Auguste, un béret à la main, les yeux mouillés de larmes, la tête penchée, le corps courbé, les mains tendues suppliantes, dit :
— Ma sœur, j'ai compris toute la vérité de ce que vous m'avez dit; je reviens à genoux vous en demander pardon. Je viens vous supplier de me laisser passer avec vous, près de mon pauvre frère, les dernières heures que nous l'aurons encore. Les femmes et les enfants respectent votre douleur, ils ne viendront que demain. Louise, ma sœur, voulez-vous me permettre de rester ici cette nuit?
— Vous êtes son frère, vous vous en souvenez bien tard ! priez. Et la Belle Louise s'agenouilla près du corps pour prier.
Le matelot, blotti dans l'angle du lit, plutôt accroupi qu'agenouillé, disait tout bas :
— Pas moins vrai que si on touche à la moindre des choses, je suis là.
Les pêcheurs voisins et amis du malheureux Désiré avaient passé une partie de la nuit pour préparer son cercueil.
Au jour, ils vinrent rendre les derniers devoirs à leur ami et le coucher dans son lit funèbre.
Louise n'avait plus de larmes. Elle donna le dernier baiser à son homme et tomba anéantie sur une chaise, se refusant encore de croire à cette mort.
Le temps s'était un peu nettoyé. Les fpères et les sœurs du défunt attendaient à la porte le départ du convoi pour l'église. Auguste avait été parler bas à son frère aîné.
L'heure venue, les pêcheurs portèrent sur l'épaule la bière recouverte d'un drap noir. Toutes les femmes suivaient, tenant un petit cierge allumé.
Immédiatement derrière le corps marchaient les deux frères et les deux bellessœurs.
Lorsque le corps fut reçu à l'église, Auguste se glissa par un des piUers eU sortit par la pelile porte.
Après la messe des morts, le corps fut porté au petit cimetière, sur la falaise.
Lorsque la terre eut recouvert pour toujours le malheureux, les assistants se retirèrent en se découvrant devant la fille veuve.
La Belle Louise resta seule, agenouillée sur. la tombe.
Tout le jour, la pauvre fille resta anéantie dans sa douleur. Elle le sentait bien, elle n'avait plus rien au monde.
Enfant perdue, sans parents, sans soutien, que sa conduite avait placée en dehors des convenances sociales, elle ne devait plus compter que sur elle-même.
Or, la vie semble longue et cruelle, à vingt ans, lorsque la mort vous en montre le tableau, lorsqu'on une nuit le nid d'amoureux devient un sépulcre.
Lorsque le crépuscule envahit la côte, la pauvre enfant se leva et descendit vers la ville.
Le temps était doux, la mer calme, la brise excellente chassait au loin toutes les petites barques qui partaient pour la pêche.
Silencieuse, elle regarda la petite flottille, espérant reconnaître le bateau de son homme. Puis, le cœur serré, elle continua son chemin.
Arrivée au quartier, quand il lui fallut rentrer dans la chambre qu'elle avait habitée avec Désiré, la force lui manqua et elle s'appuya au mur pour ne pas tomber. Un sanglot roula dans sa gorge et ses yeux se mouillèrent ; elle n'osait plus affronter la vue de ce ht où était encore l'empreinte de son corps, où çà et là étaient les derniers vêtements qu'il avait revêtus; elle eut peur, enfin, de rentrer dans cette chambre pleine de sa vie et de sa mort.
Cependant, elle fit un effort et avança.
Devant la porte, ne pouvant plus résister, ses jambes se dérobèrent sous elle, elle tomba à genoux et, la tête dans ses mains, arrachant ses grands cheveux annelés, elle sanglota.
— Mon Désiré ! mon Désiré I mon. Désiré l où es-tu? Qu'est-ce que je vais l'aiie sans toi, mon pauvre homme!... Seigneur Dieul pourquoi me l'avez-vous pris? Sans lui, je ne suis plus rien ici, puisqu'il n'est plus là! Est-ce que j'ai besoin de vivre, moi, tout le monde me hait!... Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça?
Et les sanglots lui coupaient la parole. .
Il régnait un silence de plomb dans la ruelle. Louise gémissait, criait et pas une voix ne répondait à ses plaintes.
C'est que tous les pêcheurs profitaient de l'accalmie pour gagner le large et rattraper les huit jours de mauvais temps.
Quand la belle fille eut pu dominer la crise douloureuse qui laccablait, elle se leva et voulut rentrer chez elle.
La porte était fermée et la clef en était retirée.
Louise regarda étonnée et vit sur la serrure et sur les coins de la porte deux bandes d'étoffe blanche posées en croix et cachetées de cire rouge.
Ne comprenant pas, elle alla sur le quai et pria un passant de lui expliquer ce qu'étaient ces timbres.
— Ça, fit l'homme, c'est des sceUés.
— Qu'est-ce que c'est que des scellés? ''^
MADEMOISELLE OLYMI'E.
Il courut à la falaise au pied de laquelle il déposa, sain et sauf, son fardeau (page 221).
— C'est probablement la famille qui a fait mettre ça pour que vous ne puissiez pas rentrer.
— Comment, pour que je ne puisse pas rentrer; mais, c'est à nous, ça, et si je brisais ça?
— Oh ! ne faites pas cela, il y va de la prison.
— Merci, monsieur, fit la Belle Louise. Le passant s'éloigna.
28« Liv. 52^
Un sourire amer crispa les lèvres de la jeune femme ; elle s'assit sur la porte, les mains jointes, et pensa.
Un instant, le souvenir de celui qui n'était plus disparut ; elle se demanda ce qu'elle allait faire, puisqu'elle n'avait plus rien, ni gîte, ni vêtement, ni argent.
Ses sourcils se froncèrent, ses yeux devinrent fixes; tout à coup se dressant, comme si une idée subite lui avait traversé le cerveau, elle rit , puis, se levant, elle se mit à courir devant elle.
A peine avait-elle tourné le coin de la rue, que l'inconnu qui paraissait avoir V Une si grande bienveillance pour la Belle Louise parut dans la ruelle où demeurait le pauvre Désiré.
Il s'approcha de la maison du pêcheur, vit de loin les longues bandes blanches et sourit, en les examinant, pour voir si rien n'avait été dérangé.
Cet examen terminé, l'homme murmura :
— Et maintenant elle est à moi. Le frère directeur n'est point ici pour contrarier mes desseins, et le couvent qui m'a délégué à Boulogne n'a pu songer à faire contrôler tous mes actes.
Le frère André, car c'était lui, marcha quelques instants, passant et repassant devant la maison et écoutant impatiemment les bruits, de quelque nature qu'ils fussent.
Après un moment d'attente, inquiet, il murmura :
— Elle ne peut tarder à arriver. Je l'ai quittée à son entrée dans le quartier et, sans cette maudite rencontre, je ne l'aurais point perdue de vue. Mais, ces quelques minutes de détour m'ont éloigné d'elle, et, si elle est arrivée avant moi, où la retrouverai -je? Allez donc vous renseigner, ici; personne, tous à la mer. .
Comme si les souhaits du frère André eussent dû être exaucés, un pêcheur tournant le coin de la ruelle s'avança de son côté.
Le frère André, commençant à s'inquiéter de ne point voir arriver la Belle Louise, s'approcha du pêcheur pour se renseigner auprès de lui.
: — La Belle Louise? je viens de la rencontrer, et, ma fine, elle doit être folle. Elle courait à en perdre la respiration.
— De quel côté?
— Pour sûr , elle doit aller à la mer , elle se dirigeait par le bas de la falaise.
— C'est bien, merci.
Le pêcheur s'éloigna.
Le frère André frissonna de peur et se hâta de suivre le chemin que le pêcheur venait de lui indiquer.
Pendant ce temps, la Belle Louise arrivait haletante devant une cabane dô pêcheur.
Elle frappa.
De l'intérieur, on cria :
— Entrez 1
Elle entra et se trouva en présence de la famille de Désiré, ses frères et sœurs, dînant.
— C'est moi, dit-elle avec un accent de défi.
Les deux frères se levèrent comme mus par un ressort... Auguste, montrant la porte, cria :
— Veux-tu bien sortir d'ici, espèce de... Louise l'interrompit en disant :
— Ohl je ne viens pas pour rester; je suis une honnête fille, moi, et je viens vous rendre une chose qui était à votre frère et dont je n'ai plus besoin maintenant.
— Entrez donc, entrez, ma fine, dit Auguste.
— Pas besoin ; voici, fit-elle.
Et, après avoir fouillé dans sa poche, elle donna au frère un petit paquet attaché par un ruban noir.
— Qu'est-ce que cela? fit celui-ci.
— Ça, c'est des cheveux de Désiré I Vous aviez oublié d'en prendre. Quelques minutes après, la Belle Louise arrivait au bord de la mer ; son parti
était pris, elle voulait en finir avec la vie et mourir dans cette grande plaine d'eau sombre où Désiré avait trouvé la mort.
Les lames vertes écumaient sur le sable, la mer était -basse; la pauvre fille descendit jusqu'au-devant du flot..., puis elle s'arrêta.
C'est que l'eau était froide... et qu'il fallait marcher petit à petit à la mort!...
Quel courage résiste à une telle épreuve?
Si, au heu de prendre la grève, Louise avait remonté la falaise, alors, sous l'empire de la fièvre qui la dévorait, elle se fût précipitée en bas. Pour cela, il ne fallait qu'une seconde de folie.
Pour se noyer à la grève, il lui fallait une heure de courage.
Anéantie par les émotions diverses qu'elle avait éprouvées depuis la veille, n'ayant pas dormi, épuisée, enfin, elle s'assit sur le sable.
Décidée à la mort, elle se dit :
— Dans une heure, la mer va remonter; j'attendrai, et c'est le flot qui me noiera...
Alors, elle s'accroupit et voulut prier; mais, vaincue par la fatigue, elle s'assoupit...
La brume descendait, Thoiîizou était rouge pommelé, annonçant des venti pour le lendemain...
La mer montait...
Louise, endormie, rêvait.
Et elle avait renoncé à l'idée de mourir; elle allait frapper à toutes lee portes des amis de son amant pour demander un secours qui l'aidât à vivre.
Tous la repoussaient.
L'un d'eux lui disait :
— Va-t'en; c'est toi qui l'as dérangé de ses devoirs I
L'autre :
— Fille perdue, n'étais-tu pas honteuse d'associer ta vie à la vie honnête de Désiré !
Un autre :
— Sauve-toi, misérable, qui mets le désaccord dans les familles ! Puis encore un autre :
— C'était pour garder ce qu'il gagnait, infâme, que tu l'empêchais de voir ses frères !
Et elle cherchait à répondre pour prouver que tout cela était faux ; mais sa langue s'était collée à son palais.
Alors, elle se mit à courir pour échapper à ces accusations. On la poursuivait, on lui jetait des pierres, et, plus elle courait, plus le monde des accusateurs augmentait.
Épuisée, sans haleine, ne pouvant pas continuer cette course plus longtemps elle se retournait, décidée à se laisser lapider.
Dès que ceux qui la poursuivaient la virent faire tête... par toutes les issues, par les fenêtres et les portes des maisons de la rue, ils s'enfuirent.
— Les lâches ! fit- elle.
Et elle se retourna pour continuer sa route ; aussitôt la meute humaine recommença sa poursuite.
Elle eut peur et se sauva. Les poursuivants crièrent plus fort; les pierres la frappèrent; déjà des doigts crochus se griffaient après sa robe...
Elle se retourna encore, et courani; sus à ceux qui l'avaient poursuivie et qui s'enfuyaient en déroute, elle marcha droit devant elle, allant au-devant et les dcfiant. Aussitôt ils disparurent.
Les pavés de la rue qu'elle suivait étaient doux comme un tapis ; sur les portes des maisons, derrière les vitres des fenêtres, elle ne voyait que visages souriants qui semblaient l'inviter à rentrer.
Elle s'adressa à une femme qui lui souriait sur sa porte et lui dit :
— Pourquoi poursuiviez-vous cette femme tout à l'heure?
— Cette petite faible? répondit gracieusement celle à qui elle s'adressait; parce qu'elle ne se défendait pas.
— Mais c'est lâche?...
— Oui, on dit ça...; mais c'est la vie.
— La vie I... c'est donc guerre aux bons?
-— Oui, puisque les méchants sont plus nombreux.
— Alors, que faire?
— Il faut dominer les méchants ou être avec eux..., ou...
— Ou ?
— Malheur aux vaincus!...
La jeune fille secoua ses cheveux, se dressa et se remit en route.
Tout à coup elle s'entendit appeler...; elle se retourna et reconnut Désiré.
Il sembla à la pauvre enfant qu'elle ne l'avait jamais perdu.
— Où vas-tu? lui dit le matelot.
— Je veux vivre...
— Tu dis cela comme si tu allais commettre une mauvaise action I
— Il n'y a pas de mauvaise action, il faut vivre 1...
— Viens avec moi, Louise, viens !
— Où?.-..
— Où je t'attends..., dans la mer immense.
Louise ne repondit pas; elle regarda celui qu'elle aimait, et, comme il lui sembla qu'il était plus pâle et qu'il se soutenait à peine, elle s'avança vers lui pour le soutenir.
Aussitôt qu'elle fut près de lui, une main glacée serra la sienne et l'attira ; vainement elle voulut résister. Désiré l'entraînait vers la mer, dont les eaux s'ouvraient pour lui livrer passage.
— Viens, disait-il, viens, ma Louise I
— Non, criait-elle... ; lâche-moi... Je n'ai pas vingt ans..., je veux vivre 1 Il lui sembla alors que des goémons lui liaient les pieds.
— Viens, ma Louise bien-aimée !
— NonI non! laisse-moi. Je ne veux pas... Je veux vivre... Grâce 1 Désiré, grâce !
Elle ressentit à l'épaule un choc qui l'éveilla.
La mer montait, le flot mouillait les pieds de la malheureuse.
Une minute encore, et le rêve devenait une réalité.
En voyant à ses côtés, devant et derrière, les flots mugissants ; en entendant le bruit effroyable de la marée montante, la pauvre fille, épouvantée, jeta un cri terrible.
Folle, éperdue, encore sous l'impression du rêve qu'elle venait de faire, ne songeant pas à établir la part du faux et du vrai dans cette situation, mais se cramponnant avec rage à l'idée de viviv?, vainement elle cherchait à se redresser.
Le flot roulait le galet 1 . . .
Par un effort suprême, épuisant en un coup, dans une dernière tentative, toui ce qui lui restait de force, de courage et de vie, elle se dressa et cria, imploranl ciel et terre.
Puis, perdant connaissance, elle chancela sous une vague énorme.
Louise était perdue, le flot l'entraînait I...
Tout à coup, un homme sauta d'un bond auprès d'elle, la saisit vivement dans ses bras et , fuyant le flot rapide , courut à la falaise au pied de laquelle il déposa, sain et sauf, son fardeau.
Il était temps !
Celui qui l'avait ainsi enlevée était l'inconnu dont nous avons déjà parlé.
Après avoir appris par une voisine le départ précipité de Louise, il pensa avec juste raison que la jeune femme, désespérée, afi'olée à la vue de sa maison fermée, ne sachant où se loger, ne songerait qu'à la mort.
Il calcula mentalement le temps écoulé depuis le départ de la pauvre enfant et fronça légèrement le sourcil en murmurant :
— Elle va à la falaise! Pourvu que j'arrive à temps...
Il prit sa course vers cet endroit, qu'il ne tarda pas à atteindre; mais, comme nous le savons, ses recherches sur la falaise devaient être infructueuses.
Après avoir fouillé du regard tous les coins, les trous et même les rochers, il monta sur une éminence et regarda autour de lui.
La mer montait, le flot accourait rapidement et bientôt elle allait recouvrir toute la grève.
Le regard perçant de l'inconnu remarqua un corps faisant tache sur le sable à quelque distance de l'endroit où il se trouvait; c'était un corps humain I
Rapidement, il descendit la hauteur et, courant vers l'endroit remarqué, bondissant sans souci des lames dont l'écume venait rejaillir jusque sur lui, il arriva auprès de Louise au moment même où elle jetait son dernier cri d'angoisse.
Une vague plus furibonde que les autres faillit les recouvrir tous les deux.
A peine eut-il déposé son fardeau sur la grève, qu'il poussa un soupir de satisfaction.
Son œil brilla d'une lueur étrange en considérant les lignes pures de ce corps sur lequel les vêtements mouillés faisaient le moule. On sentait chez l'inconnu un flot de désirs affluer à son esprit et le démon de la concupiscence le secouer de toutes ses forces.
Domptant le sentiment qui l'agitait, il dit tout haut :
— De la prudence. Maintenant, le plus fort est fait, de la prudence; portons-la chez maître Claude.
Il mit un genou à terre pour observer celle qu'il venait d'arracher à une mort certaine. Il dégrafa sa robe en tremblant un peu et frappa vigoureusement dans les mains de la malheureuse.
— Allons, ce n'est qu'un simple évanouissement. Effectivement, quelques minutes après, Louise revenait à elle. •— Où suis-je? murmura-t-elle.
— Auprès d'un ami.
— Un ami? Je n'ai pas d'amis.
— Si, mon enfant, un bon ami qui connaît vos douleurs et qui les calmera. Allez-vous mieux, mon enfant?
— Oui, soupira faiblement Louise.
— Mais aussi, imprudente, que faisiez- vous là, à cette heure, au bord de la mer?
La jeune fille tourna ses yeux hagards autour d'elle, cherchant à voir dans Tombre du soir l'endroit où elle était.
— Au bord de la mer ? flt-elle étonnée.
Puis, se souvenant, elle ajouta avec un triste souvenir ;
— J'attendais la mort l
— La mort, à votre âge !
— Oui, répéta vivement la jeune fille.
— Si jeune!... Vous ne pouvez re$ler là, il fait froid. Mon enfant, il n'est pas prudent de rester ainsi, la nuit, à la tombée de la brume, et surtout au bord de la mer. Vous sentez-vous la force de marcher un peu?
— Où? ,
— Je vais vous reconduire chez vous.
— Je n'ai pas de chez moi.
— Je veux dire : Où demeure votre famille?
— Je n'ai pas de famille.
— Pas de famille!...
— Elle est au cimetière. .
L'inconnu prit un air de circonstance et se tut un instant, semblant réfléchir.
— Eh bien! ajouta-t-il, voulez-vous vous confier à moi?
— Pourquoi faire?
— Je ne peux vous laisser ainsi seule, dans cet état, en cet endroit.
— Que ferai-je?
— Je ressens pour vous une sympathie toute fraternelle, et je serais heureux de pouvoir vous venir en aide.
— Oh! c'est bien inutile, maintenant.
Et la pauvre enfant, baissant la tête, se mit à pleurer. «
L'homme, passant son bras autour de sa taille, la souleva et la mit sur son séant; puis, dégrafant son manteau, il en couvrit les épaules de la malheureuse.
— J'ai un ami, dit-il, qui loge avec une vieille servante! J'habite moi-même chez lui et il me considère comme son frère. Venez avec moi, je vous emmène chez maître Claude, un savant jurisconsulte. Vous serez chez vous, bien soignée, et nous verrons ce que nous pourrons faire pour l'avenir.
Louise obéit sans répondre.
Chancelante, elle se leva et marcha, soutenue par le bras de l'inconnu. Tous deux arrivèrent bientôt à la ville.
— Où allons-nous? répéta la jeune fille. «— A un gîte.
Louise s'arrêta, regarda celui qui lui parlait, puis l'examina et dit avec ua accent étonné :
— Vous êtes donc bon, vous?...
— Oui, répondit l'inconnu avec un singulier sourire.
— Oh! allons vite, je ne me tiens plus, je suis sans force.
En disant ces mots, elle appuya sa tête sur l'épaule de celui qui l'avait arrachée à la mort et qui frissonna de plaisir.
— Je ne puis plus aller, murmura-t-elle.
Et ses jambes se dérobant sous elle, elle serait tombée, si l'homme ne l'avait ioutenue dans ses bras.
C'est chargé de son précieux fardeau que l'inconnu arriva au domicile de maître Claude.
Il sonna.
M"* Clara vint ouvrir et recula épouvantée à la vue de cet homme portant ce qu'elle croyait être un cadavre.
— Ah ! mon Dieu I fit-elle.
— Silence, Clara. Maître Claude est-il ctiez lui?
— Oui.
— Avertissez-le de mon arrivée et dites-lui de descendre au salon. Préparez une chambre, un lit, et faites un grand feu. Cette enfant a le plus grand besoin d'être soignée rapidement.
Clara courut s'occuper de ce qu'on lui avait commandé. Presque aussitôt maître Claude descendait au salon.
— Eh bien ! qu'y a-t-il ?
— C'est fait. J'ai réuss' mieux que je ne l'espérais.
— Tiens, que vois-je? Mais, dans quel état est cette jeune femme?
— Je suis arrivé juste à temps pour la sauver de la mort. Figurez-vous qu'elle voulait se laisser enlever par les vagues. Elle s'était couchée sur la grève, et là, à moitié évanouie, elle attendait la lame. La marée montait rapidement; il n'était que temps lorsque je suis arrivé. D'un bond, j'ai pu la saisir et l'enlever à une. vague qui s'apprêtait à lui servir de linceul.
Maître Claude s'approcha de Louise, qu'il considéra quelques secondes.
— N'est-ce pas, qu'elle est bien belle? exclama l'inconnu.
— Vous n'avez pas fait un mauvais choix, ricana maître Claude. Vous employez à merveille votre temps à Boulogne, et je ne pense pas que la docte, et sainte compagnie à laquelle vous appartenez puisse un instant soupçonner que vous vous écartez... un peu de la mission qu'elle vous a confiée.
— Mon Dieu! glapit finconnu, la question n'est pas là. Nous n'en sommes pas, tous les deux, à ergoter sur une question de ce genre. Je sers les intérêts des frères Jean de Dieu; il ne leur appartient pas, que je sache, de contrarier un de mes désirs. Ont-ils à se plaindre, de moi, quant à présent? non, je l'affirme. Du reste, ma mission est terminée... avantageusement, et j'ai le droit, je pense, d'occuper mes loisirs à ma fantaisie. -
Maître Claude sourit et ne répondit pas, se contentant d'acquiescer de son geste. :
Après un instant de silence, l'avocat reprit : . ..i^^vi
— Frère André, cette enfant ne peut rester longtemps dans cet état, il est nécessaire de prendre quelques précautions.
— J'y ai songé avant; Clara doit en ce moment préparer une chambre et un lit. En ce moment, Clara apparut et dit :
— La couverture est faite. ^; Puis, s'adressant à maître Claude :
— J'ai fait un grand feu dans la chambre.
Les deux hommes se serrèrent la main et se retirèrent.
Le lendemain, dès l'aube, Louise s'éveilla; elle eut quelque peine d'abord à rassembler ses idées et à s'expliquer sa présence dans une chambre qu'elle n'avait jamais vue.
MADEiMOISELLE OLYMPE.
C'est Mlle Clara qui parut, portant des vêtements de femme sur son bras (page 220).
Se souvenant enfin, elle s'accouda sur son oreiller et songea; des larmes coulèrent de ses yeux, puis un amer sourire crispa ses lèvres. Le rêve affreux de la veille lui repassa devant les yeux, et, superstitieuse comme les gens que la mer a habitués aux grands dangers, elle se demanda si ce n'était pas un avertissement. Après avoir songé au passé, il fallut bien penser au présent..., au présent creux, vide, sans ressources et sans espoir.
Qu'allait-elle faire?
29« Liv. 29
Qu'allait-elle devenir?
Elle était couluricre, c'est vrai ; mais c'était un état insuffisant pour la faire exister. Ensuite, elle ne se sentait plus la force de vivre dans le pays où elle avait tant souffert...
Elle était seule, prête à tout risquer. De plus, elle sentait sourdre en elle une haine implacable contre la société, et Paris lui semblait la ville propre à satisfaire ses appétits de vengeance.
Une phrase revenait sans cesse sur ses lèvres ;
« Il faut être avec les méchants ! »
Elle pensait toujours, cherchant par quel moyen elle pourrait désormais gagner sa vie.
On frappa.
Ne sachant qui allait se présenter, elle ramena les couvertures sur ses épaules et demanda, presque effrayée :
— Qui est là?
— Je ne peux pas vous dire mon nom, dit une voix aigre^ puisque vous ne ma connaissez pas.
Reconnaissant une femme, Louise dit :
— Entrez 1
C'est ]\F° Clara qui parut, portant des vêtements de femme sur son bras, l'air rogue, regardant d'un regard oblique celle que son maître s'était permis d'amener chez lui.
— Je viens, dit-elle, de la part de Monsieur, vous demander comment vous allez... Je vois que vous allez bien, c'est tout... Il faut que, vous mettiez ces vêtements et que vous descendiez déjeuner.
Louise regarda Clara, tout ébahie de ce qu'elle lui disait, tandis que celle-ci maugréait tout bas :
— Des hommes de cinquante ans qui font attention à des jeunesses comme ça... Ça dit que c'est de l'humanité... Parce qu'elle est jeune, qu'elle a la beauté da diable... On la verra à mon âge...
Clara n'avait jamais voulu admettre qu'une femme était plus jolie qu'elle l'avait été.
Toutes, disait-elle, avaient la beauté du diable, c'est-à-dire la fraîch3i;r des vingt ans.
Or, Clara était une grande fille de cinquante ans, droite et gracieuse comme une asperge; elle aurait certainement pu prendre un bain dans un canon de fusil.
Sa tête eût pu servir de modèle pour une pomme de parapluie : la figure longue, les pommettes saillantes, le nez en bec-de-corbin pincé aux narines, les lèvres minces et le menton pointu.
Elle avait très peu de cheveux et quelques dents...; l'œil était bleu eau de savon...
Avouons que , si elle avait eu la beauté du diable , elle était bien changée...
— Hâtez -vous, car ces messieurs attendent en bas pour se mettre à table.
— Ces messieurs? interrogea Louise en sautant du lit.
— Oui, ces messieurs !
Et Clara détourna les yeux pour ne pas voir les jambes de Louise..., un modèle de statuaire, en disant tout bas :
— Regardez-moi, si ça a seulement deux liards de décence... Tout ça pour faire voir ses jambes... Dieu merci ! je peux dire que j'étais la mieux faite de mon temps..., et je n'en tirais pas vanité pour ça.
— Mais, demanda Louise, après avoir revêtu une robe, où suis-je, ici?
— Allons donc! vous le savez aussi bien que moi.
— Comment, je le sais ; si je le savais, je ne vous le demanderais pas.
— C'est bien. On m'a envoyée pour vous servir; je ne suis pas votre dupe, mais je dois répondre. Vous êtes ici chez maître Claude, avoué près le tribunal.
— Maître Claude, répéta Loui&e en cherchant dans sa mémoire; je ne connais pas du tout.
— Écoutez, ma brave dame, continuait-elle...
— Je ne suis pas plus dame que vous... Je me nomme M^^® Clara.
— Mademoiselle Clara, fit en souriant Louise, voilà ce qui m'est arrivé hier à la marée : j'allaisêtre entraînée par le flot, lorsqu'un homme me prit dans ses bras et me porta au pied des falaises; là, je perdis connaissance. Je ne sais ce qui s'est passé après. Ce malin, je m'éveille ici, dans une maison que je ne connais pas, chez une personne dont j'ignore môme le nom... Qu'est-ce que ça veut dire?...
Clara maugréa tout bas :
— Ainsi, une rien du tout, une traîneuso, qu'ils nous ramènent ici, dans une maison honnête...
— Ohl de grâce, mada... mademoiselle Clara, donnez-moi un mot d'explication.
— Eh bien ! il faut que vous ayez bien peu d'intelligence pour ne pas comprendre. C'est simple, pardi ! Mon maître, qui est aussi bête qu'il est bon, vous a crue sérieusement malade et il vous a fait soigner.
On sonna violemment.
— On s'impatiente en bas; si vous voulez descendre?..,
— Je descends.
Louise secoua la tête pour démêler ses longs cheveux et, les séparant en deux poignées qu'elle rattacha derrière la tête, l'œil inquiet, rouge d'embarras, elle suivit la vieille servante.
Quand elle entra dans la salle à manger, les deux hommes, assis auprès du feu, se levèrent.
La table était dressée.
Ils lui tendirent la main, lui demandant des nouvelles de sa santé.
Louise se trouva à l'aise devant tant d'affection ; elle demanda quel était son sauveur.
— Le voici, ma belle enfant, dit maître Claude, en présentant son compagnon. M. André..., voyageur pour... une maison de Paris.
Louise fut un instant embarrassée sous le regard de M... André; mais, reprenant le dessus, elle s'approcha de lui, tendant sa main et disant simplement :
— Monsieur, je vous remercie ; ôtes-vous certain de m'avoir rendu un grand service?
André prit la main que lui présentait la belle enfant, attira celle-ci à lui et déposa un baiser sur son front, en répondant :
— J'ai fait mon devoir.
Au bruit du baiser, un fracas épouvantable ébranla la salle. C'était la demoiselle Clara qui laissait tomber une pile d'assiettes en s'écriant :
— Ah ! c'est trop fort !
— A table, dit maître Claude.
Et s'adressant à la vieille :
— Vous serez donc toujours aussi bête.
Clara devint blême, verte, rouge... Elle voulut répondre, mais la voix ne lui revint que lorsqu'elle fut à sa cuisine.
— Maladroite!... vieille bête... pour celte péronnelle! On s'était mis à table.
Tout en déjeunant, maître Claude pria la jeune fille de raconter les motifs qui l'avaient poussée au suicide.
Louise obéit, sans remarquer le sourire de l'avoué quand elle nomma les gens qui l'avaient chassée de son domicile.
André, lui, semblait ému.
Maître Claude répondit :
— Mon enfant, je comprends votre situation , je connais les m.isérables dont vous êtes la victime; mais, soyez tranquille et désormais sans crainte, vous avez, deux amis sur lesquels vous pouvez compter.
André appuya les paroles de maître Claude.
Pendant tout le récit , son œil ne quittait pas Louise , qu'il embarrassait parfois.
Comprenant qu'elle avait besoin d'isolement, maître Claude lui dit :
— Mon enfant, vous êtes ici chez vous... Allez, venez, vous connaissez votre chambre. Nous déjeunons toujours à cette heure; nous dînons, en celle saison, ô la tombée de la nuit. Dans quelques jours, nous vous aurons trouvé une position.
Louise exprima alors le désir de quitter Boulogne. André fit un geste.
— Tant mieux, répondit maître Claude. Une place est chose facile à trouver, â Paris ; M. André , qui repart bientôt pour cette ville , s'occupera de votre affaire.
— C'est avec le plus grand plaisir que je vous rendrai ce léger service, mademoiselle, fit André en s'inclinant.
Louise remonta dans sa chambre pour y prendre quelque repos.
Les deux hommes, restés seuls, se regardèrent un instant.
— Elle me plaît, cette belle fille, dit maître Claude.
— Je suis de votre avis, répondit André; mais je vous ferai rcnarquer que j'ai la priorité sur vous.
— Vous êtes décidé à l'emmener à Paris ?
— Oui.
— Vous partez demain?
— Oui, et, ajouta André avec un sourire hideux, j'ai le temps de faire plus ample connaissance avec elle.
— Mais que ferez-vous, à Paris, de cette enfant? La communauté des frères Jean de Dieu n'a pas l'habitude de recevoir chez elle des femmes et de les entretenir?
— Évidemment. Mais, vous n'ignorez pas quelle est notre hberté et la nature de nos moyens d'action. J'ai, à Paris, plusieurs domiciles.
Les deux hommes étaient rapprochés de la cheminée. Claude agitait les pincettes, attisait le feu et baissait la tète pour éviter le regard de son compagnon.
— J'espère au moins, dit l'avoué, que vous saurez reconnaître les soins que j'ai apportés dans cette affaire?
— Oui.
— Vous avez eu l'idée, mais l'exécution et la réalisation de votre plan reviennent en grande partie à moi.
— Soit ; je suis loin de nier votre intelligence.
— Votre idée était heureuse.
— Laquelle?
— Celle relative à l'expulsion de... cette pauvre fille.
— Ah! répondit André froidement, sans marquer le moindre sentiment.
— Certes, amener Auguste à venir me consulter pour obtenir le renseignement utile, le seul pouvant favoriser votre projet.
— Oui; mais vous aussi, maître Claude, avez compris la situation en vous montrant humain, d'abord, devant ce matelot, et ensuite en ne lui donnant ce conseil que poussé par les devoirs de votre charge.
— Vous aviez, du reste, fort bien combiné votre plan, mon frère André. Louise, chassée, ne devait songer qu'à une chose, à la mort. Vous l'avez sauvée, vous avez réussi ; elle sera reconnaissante de l'acte que vous avez commis.
— Je l'espère.
— Mais, .moi, quel bénéfice retirerai-je de ma participation à un tel acte? dit Claude en relevant la tête et regardant bien en face le frère André.
— Je vous attendais à celte question, répondit l'autre. Aussi ne pouvais-je appliquer une autre solution à cette série d'explications. Quel avantage désirezvous recueillir?
— Vous devriez deviner.
— Ma foi ! non.
— Celte fille me plaît, et je suis seuL
— Seul ! Vous avez des enfants, deux filles, l'une âgée de vingt-deux ans, l'autre de dix ans!
— Justement, je suis seul, parce que ma fille aînée pense à se marier et que l'autre est trop jeune pour rester avec moi.
— Vous savez que votre position dépend un peu de moi.
— Je ne l'ignore pas et vous en suis reconnaissant.
— Eh bien ! j'ai réfléchi. Je ne peux emmener cette fille avec moi à Paris. Vous y viendrez dans quelques jours ; elle vous accompagnera.
— Mais...
— Elle sera à vous; vous deviendrez son... directeur, son... protecteur, un père ou un tuteur , comme vous le voudrez. Je pense combler ainsi vos désirs. .
— Oh! certes.
— Mais ce n'est évidemment qu'à une condition, à laquelle vous vous empresserez de souscrire.
— Laquelle?
— Cette fille est sans famille, sans position. Vous l'a gardez auprès de vous, sur mes conseils; vous faites une bonne action. Vous allez quitter Boulogne avant peu pour vous établir à Paris, dans une situation meilleure encore que celle que vous occupez. Il sera donc naturel que moi, homme de religion, je vienne vous donner les conseils nécessaires à la bonne direction a imprimer à l'esprit de cette enfant. Je serai son directeur, comme je suis le vôtre.
Maître Claude s'inclina sans protester.
— Vous allez aller annoncer mon départ pour demain soir, continua André, et demain, à la nuit, vous me laisserez seul chez vous... avec elle. Vos occupations peuvent vous tenir éloigné quelques heures, et Clara peut facilement être envoyée en course.
Maître Claude étouffa un soupir, mais il ne lui vint pas à l'esprit de protester contre les paroles du frère André, ni même de les trouver étranges.
Lié par un contrat à ce misérable, il lui obéissait comme l'esclave obéit au maître qui le commande, comme l'ambitieux, prêt à tout sacrifier pour parvenir, obéit à celui qui aide ses projets.
Les deux coquins s'entendaient bien, et si Claude se croyait obligé de partager avec lé frère André ce qu'il appelait l'amour, en supputant celui de la Belle Louise, il songeait aux bénéfices résultant pour lui de ce partage.
Le frère André connaissait depuis longtemps la Belle Louise.
Dans un de ses fréquents voyages à Boulogne, il l'avait remarquée et en était devenu amoureux.
Trop poltron pour oser tenter même de lui faire la cour, tant que Désiré avait vécu, il attendait patiemment une cause quelconque pouvant lui venir en aide. Un accident arrive si facilement au marin.
On comprend que cet estimable coquin, reconnaissant celle qu'il aimait, la voyant courir en pleurs au bord de la mer en furie, ait soupçonné la position de son amant.
On comprend également qu'il ait ourdi, avec son compère l'avoué Claude, la trame qui devait enserrer la fille veuve.
Cette trame était bien ourdie, les mailles n'en pouvaient se détacher et la malheureuse devait fatalement être enserrée dans ses hens.
C'est ce qui eut lieu.
Le lendemain, maître Claude fit venir sa bonne.
— Clara !
— Voilà.
Il était neuf heures du soir environ.
— Dites-moi, Clara?
— Monsieur Claude?
— C'est aujourd'hui samedi. Ne m'avez-vous pas demandé à aller coucher chez votre sœur pour y passer le dimanche?
— Mais...
— C'est entendu.
— Mais...
— Il me semblait..., du moment...
— Pardon, monsieur, je vous l'avais demandé, effectivement...
— Eh bien ! c'est entendu ; je vous accorde celte autorisation.
— Mais, la fille qui est là-haut?
— Elle dort?
— Oui, monsieur.
— Eh bien , elle n'a pas besoin de vous.
— C'est bien.
— Allez.
Clara se retira.
Quelques minutes après, Claude, qui écoutait, entendit la porte de la rue s'ouvrir et se refermer. Il passa dans son cabinet de travail et s'adressant au frère André :
— C'est fait 1
— Elle est partie?
— Elle est partiel
— Jusqu'à demain?
— Jusqu'à demain !
— Eh bien, écoutez-moi bien.
Et le frère André regarda fixement maître Claude.
— Vous avez un ami en ville, un ami sérieux?
— Oui.
— Pourrait-il vous abriter une nuit?
— Parfaitement.
— Vous y coucherez cette nuit.
— Entendu.
— Mais, comme vous ne me reverrez plus avant votre arrivée à Paris; comme je pars demain matin, il est nécessaire que je vous donne toutes les instructions utiles.
Claude attendit.
Le frère André réfléchit quelques instants et reprit :
— Dans quinze jours, pas avant, vous partirez de Boulogne où vous ne reviendrez plus. Vous emmènerez la Belle Louise avec vous ; il est absolument nécessaire que, d'ici là, elle ne quitte pas votre maison. Elle se désolera peut-être; vous lui parlerez de moi dans les termes que vous savez, pas autrement. Cette préparation, si elle est bien faite, amènera l'enfant à des sentiments tels que je les désire, que jjB les veux même, ajouta-t-il en appuyant sur ce dernier mot et en regardant Claude. Si vous suivez exactement mes prescriptions, Louise, à son arrivée à Paris, sera bien à moi et... comme récompense de vos bons services, peut-être serai-je reconnaissant envers vous... Je sais excuser toutes les passions, même celles qui consistent à... aimer et à vouloir posséder la femme d'un... supérieur. ,
Claude sourit.
— Au revoir, maître Claude, vous pouvez partir. A quinze jours.
Deux minutes après, Claude, accompagné jusqu'à la porte par le frère André, sortait de la maison.
André poussa alors les verrous, et, sûr d'être bien seul dans la maison avec la Belle Louise, il monta dans sa chambie. Là, il s'enferma, retira ses lunettes, sa perruque noire, passa un linge sur sa figure et sortit transformé de la chambre.
Ce n'était plus le même homme; il était presque bien. •
Il monta jusqu'à la chambre où dormait Louise; à l'aide d'une double clef, il pénétra chez elle.
La jeune fille se réveilla en sursaut.
— Qui est là ? cria-t-elle.
— C'est moi ! Taisez-vous !
Et il s'élança sur elle.
— Au secours I cria la Belle Louise.
Personne ne pouvait entendre.
Le lendemain, à six heures du matin, le frère André quittait la maison et gagnait d'un pas joyeux l'embarcadère du chemin de fer.
Elle s'amusa d'un rêve dans les spirales de fumée (page 239).
a L AMOUR EST FAIT DE HAINE »
Le surlendemain, le Beau Henri, fort élégamment vêtu, la min'^'. souriar.te, l'air satisfait, le cigare aux lèvres, descendait l'avenue de Clichy. La veille, il avait 30° Liv. 30
revu, chez lui, la Costolade, qui était venue chercher son linge. La paix était faite. Un traité — immoral — avait été passé entre eux. Ils s'assuraient tous les deux un amour constant. Henri l'avait reconduite jusqu'à sa voiture; là, leurs lèvres s'étaient longuement baisées, et Olympe était partie en lui fixant un prochain rendez-vous. La jeune femme avait-elle rendu à son amant une partie des mille francs que celui-ci lui avait donnés pour entamer Taffaire Palmyre? C'est probable, car le soir môme, le Beau Henri avait été s'acheter l'habillement fort élégant qu'il portait lorsque nous le retrouvons. Il était absolument beau, M. Henri Masset de Clainville, ainsi vêtu. Et il le pouvait voir dans le regard de certaines femmes sur son passage.
Arrivé sur l'ancien boulevard extérieur, à la place Clichy, il s'arrêta devant la place de fiacres et chercha, dans son carnet, une note sur laquelle il lut :
« M'"*' Régine Costin, rue des Tournelles. — Tous les matins, de onze heures à deux heures. »
Puis, au-dessous :
« Le frère André. — Maison de santé fondée par le docteur Samuel Bott, tenue par les missionnaires de Saint-Jean, à Meudon. »
Je vais aller ce matin voir la femme. C'est elle qu'il faut que nous ayons d'abord. Puis...
A ce moment, il ferma vivement son carnet. On lui touchait l'épaule; il se tourna et vit un cocher qu'il reconnut, lequel lui dit :
— Bourgeois, vous cherchez une voiture et je suis là exprès.
— Tiens, ma foi oui... Comment êtes-vous par ici?
— Exprès... Vous vous souvenez bien que je suis du quartier, et je viens de descendre à la place... Venez par ici. Ma boîte est changée. Regardez-moi ça... un coupé de maître; et regardez Bibi, c'est mon canasson de jour; ça n'est pas superbe d'allure, mais ça trotte, faut voir ça; on ne fait pas la pige avec lui...
Henri, indifférent et le cerveau tout plein d'autres pensées, monta dans le coupé et dit négUgemment :
— Regardez l'heure...
— Nous allons?
— Rue des Tournelles, je ne sais pas le numéro.
— Compris, fit Racot, je suis là... exprès, je connais la maison. 3^ous vous souvenez donc pas que je vous y ai mené?...
Henri fut un peu gêné, mais cela dura une seconde à peine.
— C'est vrai, menez-moi là.
Pendant que Racot relevait la couverture de son cheval, puis montait sur son siège, Henri, qui s'était étendu sur les coussins, le regard fixe, le front légèrement plissé, mordillant ses ongles, pensait à ce qu'il allait faire et en paraissait vivement préoccupé. Tant qu'il s'était seulement agi de bâtir un plan, d'en arrêter les détails, cela avait été tout seul. A cette heure, il fallait l'exécuter, et ce qui avait paru simple d'abord se hérissait de difficultés.
La voiture se mit en route, et, à mesure qu'elle avançait, les perplexités du jeune homme augmentaient.
Lorsque la voiture tourna le coin du boulevard Beaumarchais pour s'engager rue des Tournclles, il se secoua violemment, prenant un parti en disant :
— Ah bah! après tout, j'ai eu des entretiens bien plus difficiles que celui-là... Ça lui va ou ça ne lui va pas, et puis voilà tout.
La voiture s'arrêta devant la porte; Racot sauta de son siège, ouvrit la portière et dit à son voyageur :
— Si vous en avez pour longtemps, est-ce qu'on peut déjeuner là, en face?
— Attendez cinq minutes; si je ne suis pas descendu, déjeunez.
— Compris, bourgeois.
Henri sonna. La femme de chambre vint lui ouvrir. Ayant demandé à parler à M"'^ Costin, on lui répondit qu'il était bien tôt et que madame n'était pas visible. Il insista.
— Veuillez dire à M'"® Costin que c'est pour une affaire urgente, qui l'intéresse au plus haut point, et qu'elle veuille bien, si elle ne peut me recevoir, me fixer un rendez-vous.
Et il donna sa carte.
Ayant fait entrer le jeune homme dans un salon, la femme de chambre le pria d'attendre quelques minutes et disparut.
Au bout de quelques minutes, elle revint et pria le jeune homme de la suivre.
Ils traversèrent la salle, qui lui donna, par l'odeur d'humidité qu'on y sentait, l'impression d'une pièce abandonnée, et ils entrèrent dans un ravissant boudoir dont l'air chargé de parfums le fit tressaillir agréablement.
Celle qu'on appelait la Phryné, la belle M""® Costin, était dans un négligé du matin qui ne le cédait en rien, par son goût et son luxe, à une toilette de gala. Tenant encore à la main la carte du visiteur, l'air un peu étonné, elle s'avança au-devant de Henri. Des stores baissés tenaient le boudoir dans un demi-jour plein de mystère. Henri, sortant de la lumière, la distinguait à peine ; au contraire, M™® Costin, habituée à ce mi-jour, le vit et eut un mouvement admiratif. Elle fut affable et souriante en lui désignant un siège et en disant :
— Monsieur, vous avez désiré me parler ; vous avez, paraît-il, à me dire des choses qui m'intéressent particulièrement... Veuillez vous asseoir, monsieur, je vous écoute.
— Madame, je vous avoue que, malgré la gravité du sujet qui m'amène, je suis un peu embarrassé... Je ne veux pas vous faire de peine, et je redoute d'y être contraint.
— Je ne vous comprends pas.
— Mon Dieu, madame, ce n'est pas une question que je vous fais..., c'est un doute que j'émets... Je ne sais pas si vous croyez..., si vous n'avez pas à vous plaindre..., si vous aimez M. Costin.
Il mentait: il savait; autrement il n'aurait jamais osé prononcer semblable impertinence.
— Mon Dieu, dit avec un singuUer sourire M"'^ Costin, je crois que vous êtes le seul, à Paris,, à ne pas savoir que mon mari ne me rend pas l'affection que j'ai
pour lui ; nous vivons ensemble, parce que la société nous y oblige et comme deux bons amis : moi, avec un grand homme dont je m'honore de porter le nom, que je respecte ainsi qu'il le mérite; lui, avec l'affection qu'on peut avoir pour une compagne qui ne vous inspire aucun amour. ■
— Madame, je suis plus embarrassé encore, et, si je devais prendre mot à mot ce que vous avez dit, je n'aurais plus d'espoir de trouver près de vous, par vous, la vengeance que je cherche.
Régine Costin leva la tête, regardant bien en face celui qui lui parlait. Visiblement troublée par la flamme que lui jetait son regard, elle dit :
— Je vous comprends moins encore; vous venez me parler de vengeance... contre mon mari... et je ne vous connais- pas.
— Tenez, madame,. veuillez excuser ma brusquerie; aussi bien je suis agité rien qu'à la pensée de ce que je vais vous dire..., mais vous comprendrez tout d'un mot.
Il y eut un silence pendant lequel la Régine ne leva pas les yeux, — elle regardait en dessous. — Henri, au contraire, l'observait, calme, maître de lui, sachant bien ce qu'il disait et jouant admirablement la comédie de l'agité, auquel îes phrases brûlent les lèvres, qui parle follement, débordant de franchise; son corps avait des tressaillements, sa voix était saccadée, ses mains tremblaient. 11 reprit :
— Madame, j'aimais, j'adorais une jeune fille de grande famille; en raison de ma situation de fortune modeste, mp.lgré l'affection qui liait ma famille et la sienne, lorsque de son consentement je demandai sa main, on me la refusa... Nous étions fous tous les deux, fous d'amour; nous convînmes de vivre ensemble; je la décidai à fuir de chez elle; — cela était facile, son père était absent de Paris; — elle vint chez moi... La faute commise, elle eut honte; elle eut peur du scandale, du mépris public; bref..., nous pouvions vivre comme deux amants, en cachant nos relations. C'est ce qu'elle décida ; elle retourna chez elle. Aucun soupçon ne plana sur nous ; — cela dura presque un an. — Elle devint mère ; nous réussîmes encore à cacher son accouchement.
— Mais, monsieur, dit M"« Costin avec embarras, je ne vois pas en quoi cette histoire m'intéresse...
— Je vais vous le dire en deux mots : j'élève mon enfant ; par lui, j'espérais un jour épouser sa mère. Eh bien, votre mari, madame, est l'amant de la mère de mon enfant.
— Que me dites-vous là?
— Je vous dis la vérité, madame... Celle dont je vous parle est Geneviève, la comtesse de Gesvres, et votre mari l'a enlevée et vit avec elle.
— La comtesse de Gesvres ! fit Régine comme abasourdie, cette petite sainte nitouche!... Ah! elles sont jolies, les femmes du monde! C'est avec cette poupée... qu'il est!...
Se reprenant tout à coup :
— Oh! pardon, monsieur, j'oubliais...
— Non, madame, non... J'ai pour elle, maintenant, plus de haine et de
mépris que vous n'en pouvez avoir... Je ne viens vous trouver que pour me venger...
— Très bien, monsieur; dans ces conditions, je puis tout autrement vous parler. Sans raison, sans motif, n'est-ce peut-être qu'à cause de ce que vous venez de me raconter, mon mari m'a délaissée, abandonnée, injuriée, me traitant ici comme une servante et m'entourant de mépris... Je hais M. Costin, monsieur, et ce que vous venez me demander, je l'accepte... Éclairez-moi mieux sur ce que vous venez de me raconter et dites-moi ce que je dois faire...
— Après la conduite de votre mari, ce que vous pouvez faire est simple... Vous n'êtes rien chez vous, vous pouvez être tout; il est honoré, vous pouvez le rendre ridicule.
La belle Phryné était gênée, embarrassée, très contrariée par ce que lui disait Henri; elle regrettait d'apprendre tout cela par lui; peut-être n'était-ce pas le rôle qu'elle eût voulu lui faire jouer. Elle ne savait guère que dire, et elle crut devoir résumer ce qu'elle venait d'entendre comme pour se l'affirmer :
— En somme, monsieur, vous aimez une femme que vous voulez retrouver ; cette femme a été enlevée par mon mari, et vous supposez que j'ai le même désir de son retour; alors vous venez me demander de vous aider?
— Non, madame, je ne veux pas retrouver la femme que je n'aime plus ; je veux la mettre hors la loi pour être le maître de mon enfant.
— Et c'est tout?
Et Régine le regardait singulièrement en disant cela.
Il allait répondre affirmativement ; mais son regard croisant celui de la jeune femme, il changea sa réponse :
— Cela d'abord, pour être libre... Puis me venger de l'autre le mieux que je pourrai.
La tête baissée, M""^ Costin demanda :
— Qu'entendez-vous par cela : m'aider à m'en séparer ?
— Oui, fit Henri avec un air singulier, en avançant sa chaise et changeant tout à coup d'air, comme s'il venait de deviner la nature de la femme à laquelle il s'adressait; oui, vous aider à vous débarrasser de cet homme, en vous laissant libre et maîtresse chez vous, puis vous aider à l'oublier.
En disant impudemment ces derniers mots, il était un peu penché, le cou tendu, cherchant à lire dans le regard de la jeune femme. Celle-ci eut un papillotement des paupières et dit, comme si elle n'avait pas entendu :
— M. de Clainville, je crois?
— Oui, madame, Henri de Clainville.
— Puisque vous êtes si bien renseigné, dites-moi où est mon mari? Dites-moi avec beaucoup de détails ce que vous venez de raconter en quelques mots?
— Volontiers, madame.
H s'approcha encore de M"« Costin et commença son récit. Il fut long.
Il raconta ce que nous savons, mais d'une tout autre façon. La belle M'»^ Costin était absolument méprisée, outragée par son mari. La petite comtesse de Cesvres venait avec lui jusque dans l'atelier se moquer d'elle. Elle était abandonnée par
son mari, qui voulait la lasser et l'obliger à quitter d'elle-même le toit conjugal, pour être délivré d'elle par une séparation qui lui permettrait de ramener au logis la petite comtesse. Cette rivalité mettait la colère dans le cerveau de la jeune femme. Elle avQua même immédiatement que si elle avait dû compter sur son mari pour se vêtir, elle ne tiendrait pas le rang qu'elle devait tenir... Elle dit encore plus légèrement que si elle avait fait des fautes... — elle se reprit vite, mais trop tard, pour dire : des excentricités... — c'était à cause de son mari, qui ne la traitait même pas comme un homme. Enfin, lorsque Henri eut fini, elle lui dit :
— Eh bien ! monsieur de Glainville, je suis avec vous; vous m'avez raconté ce qu'on disait de moi, de mes excentricités. C'est vrai : je n'ai rien à cacher. Quand M. Costin m'a épousée, il savait qui j'étais. Je posais depuis trois ans dans les ateliers. C'est vrai, ma mère était Polonaise. C'est vrai, je me nommais Ida-Regina Kolowska; mon passé, il pouvait s'en informer alors ; au reste, il le connaissait. Mariée, tant qu'il a été un mari honnête et respectueux, j'ai été ce que je devais être ; quand je n'ai pas trouvé chez moi l'affection que j'y devais trouver, je l'ai été chercher ailleurs... J'ai été une honnête femme, puisque je suis la cause qu'un hypocrite, un misérable qui le haïssait, qui porte un habit religieux, son propre frère, a été chassé d'ici.
— Ah ! pourquoi donc? fit vivement Henri.
— Oh ! je ne devrais pas dire ça... Bah!... Ce frère, un jour, dans ce même heu où nous sommes, au milieu d'une conversation toute fraternelle, se précipita sur moi, me prit dans ses bras, m'entraînant. Je criai..., il me ferma la bouche de ses mains et m'outragea de ses caresses. Ce fut une lutte... Je pus sonner, et le je fis chasser.
Embarrassée par ce qu'elle racontait, elle termina simplement en disant :
— J'aimais mon mari alors, et je le repoussai.
Elle sentit vite la sottise dite, en voyant les yeux luisants et l'air plus familier du Beau Henri. Mais elle était trop coquette pour ne pas prendre garde... Toute rouge, elle se leva et se dirigea vers la porte, en disant :
— Je dis là des choses que je devrais taire ; mais je voulais vous prouver que je vaux mieux que mon mari... En somme, monsieur, je ne demande pas mieux que de vous aider dans votre vengeance... Vous m'aiderez et me conseillerez dans ce que je dois faire.
— Je suis absolument à vos ordres. Mais, madame, j'ai pu vous juger et apprécier la valeur de celle qu'il a méprisée.
— Dans ce que vous m'avez raconté, j'ai vu qu'avant de venir ici, vous aviez pris tous les renseignements.
— Excusez-moi, madame, il le fallait... Je veux me venger... et vous m'aiderez...
Il s'était levé à son tour et se tenait respectueux devant elle, la couvant de son regard bleu, plein d'un charme perfide que la jeune femme ne pouvait soutenir... Régine avait hâte de le voir partir... Elle était positivement gênée près de lui et espérait lui cacher son trouble... Elle était plus coquette qu'observatrice. Le Beau Henri, après dix minutes d'entretien, s'était dit :
— J'aurai cette femme-là!...
Aussi, avant départir, il lui demanda le plus simplement du monde :
— Madame, pour commencer ce que nous devons entreprendre, voulez-vous me fixer un rendez-vous ?
— Qu'avons-nous à faire ?
— Je vous mènerai dans plusieurs endroits ou vous saurez la conduite de M. Costin. Puis, si vous le voulez, après, je vous mènerai chez l'avoué.
— Je voudrais aller à l'hôtel de Gesvres.
— Je vous y mènerai madame. Eh bien, alors, à demain, madame... et veuillez m'excuser pour la peine que je vous fais et me permettre de vous remercier pour l'appui que vous voulez bien me prêter,
— C'est bien le moins que je puisse faire. Monsieur, à demain.
Il lui prit la main et la serra bien vite. La Phryné tressaillit ; elle leva la tête et, rencontrant encore ce regard bleu, elle baissa les yeux. Elle avait sonné; la femme de chambre reconduisit Henri. La tapisserie retomuée sur la porte, Régine eut comme un frisson, et, passant la main sur ses yeux en s'asseyant sur le divan, elle dit :
— Qu'il est beau!... J'ensuis toute bouleversée!...
Elle s'étendit sur le divan, prit sur le petit guéridon une cigarette, l'alluma et s'amusa d'un rêve dans les spirales de fumée. Quand M"« Lison entra pour la prévenir que le déjeuner était servi, elle la trouva toute souriante de ses pensées et ne put s'empêcher de dire :
— Comme madame est gaie ce matin !
— Ce n'est pas à cause de ce que j'ai appris, je t'assure... Est-ce drôle, ajoutât-elle bas, .que semblable sentiment naisse de la haine?
Le Beau Henri était assurément satisfait aussi de sa visite, et Racot le remarqua, lorsque s'arrachant du cabaret et accourant tout en essuyant de sa manche ses lèvres grasses et sa moustache vineuse, il dit :
— Vous avez passé là une heure, exprès, pour que je puisse bien déjeuner, bourgeois. Où allons-nous?
— Maintenant, nous allons à Meudon...
— Comment que vous dites ?
— A Meudon...
— Ah ! bon Bien ! Je vais vous mener à la gare.
— Vous avez raison, au fait. A la gare.
Il monta en voiture et Racot, en retirant la couverture de son cheval, lui disait :
— As-tu entendu, Bibi? H n'y allait que de ça comme entrée de jeu : à Meudon; pourquoi pas à Melun?... faut des chevaux exprès.
Henri s'était jeté dans le coin de la voiture, lui aussi il souriait en pensant à ce qui venait de se passer.
Il avait très adroitement fait comprendre à M'""^ Costin qu'il savait ce qu'elle avait été et ce qu'elle était. Il était prêt, si elle voulait l'aider, à Taider lui-même contre son mari, en l'aidant à tromper tout le monde... et de plus, il pensait qu'il
ne devait pas être seulement son allié, ni son complice, car, résumant ses pensées, il dit :
— Eh bien, ma pauvre Lolin, je crois que ça n'est pas moi, mais toi, qui regretteras le lâchage pour l'autre.
ou l'on s'épouse illégitimement.
La première partie de cette histoire se terminait au moment où Costin obéissait à la recommandation in extremis de Geneviève disant :
— Pierre, Pierre, emmène-moi d'ici, sauve-moi !
Le sculpteur, fou de douleur, oubliant le lieu où il était et ceux qui l'entouraient, avait pris celle qu'il aimait dans ses bras robustes et l'avait enlevée, passant au milieu des gens épouvantés, plus préoccupés de se garer du coupable que de sauver la victime.
Un fou assassin ! Mais tout le monde était menacé, et, avec cette solidarité qui dirige le grand monde, chacun pensait à soi.
Le cri aurait pu être :
— Sauvons-nous et tenez-le bien.
Seul le plébéien avait pensé :
— Sauvons-la !
Et il avait enlevé la jeune fille inanimée , il Pavait emportée bousculant tout le monde, sans qu'on s'occupât d'eux, sans qu'on les vît peut-être, tant la peur portait l'attention de ces gens sur le fou armé. Retrouvant sa voiture, il y était monté tenant dans ses bras sa belle aimée, épouvanté, terrifié, au fond heureux de la tenir dans ses bras, d'être convaincu qu'elle était encore la pure enfant qu'il avait connue, qu'elle n'avait eu d'autre amour, d'autres baisers, d'autres caresses que les siens.
C'est pénible à dire, mais nous devons ne pas reculer devant la vérité; eh bien, à cette heure où il la tenait inanimée dans ses bras, terrifié de ses apparences de morte, il l'aimait mieux morte fidèle que vivante ayant appartenu à l'autre.
Il passa quelques minutes de cruelles angoisses ; il ne sentait plus un mouvem.ent dans ce corps ; mais le sang tiède coulait toujours, et il ne désespérait pas. Puis il ressentit une contraction, le cœur battait, mais faiblement; elle vivait... Il en éprouva une telle commotion qu'il fut près de baisser le châssis de la voitur» pour crier dans la rue
— Oh ! mon Dieu, mais elle est morte ! (page 244.)
— Au secours ! au secours !.. elle vit ! elle vit I...
La voiture s'arrêta devant une maison de la rue' Jacob." Costin étendit Gene-
OnV/u "'"'"!!' «'descendit; il sonna à la porte d'une vieille maison.
ZZ^ "rT= '"""' P'"' ^''' '° ^''^PP^"' «^^ P'^d. On ouvrit enfm, et il en endit sortir du vasistas d'une loge une bordée d'injures suivies d'interro- Râlions.
— Monsieur Marcel ?
31eL,v. 3j
— Monsieur Marcel? En voilà une heure pour venir... C'est au quatrième... les deux portes.
— Merci, cria Pierre Costin qui courut à sa voiture et prit avec précaution le corps de Geneviève.
Le cocher l'aida. Il entrait dans la maison avec son précieux fardeau, précédé du cocher portant sa lanterne pour l'éclairer, lorsqu'il entendit le concierge dire fermement :
— Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie ; il ne rentre pas ; il ne ferme pas la porte... Encore des voyous... Oh! mon Dieu, voilà qu'ils apportent des femmes... et dans quel état. Vous allez sortir...
C'est le cocher qui répondit en écartant le concierge pendant que Costin, portant Geneviève, montait l'escalier.
— Eh ben, dis donc, toi, eh ! le Clos-Porte, tu es là exprès pour faire cette vie-là... Veux-tu un peu aller chauffer les pieds à ta femme?... Tu vas t'enrhumer en caleçon... Montez donc, bourgeois ; s'il dit un mot, je le colle à côté de Tortue pour veiller la boîte...
Le malheureux , — un septuagénaire , — se reculait épouvanté et tremblant, dans son vêtement de nuit.
— Allons ! fais pas le maUn, jeune homme, reprit le cocher, ou tu vas attraper bobo exprès.
— C'est une bande I exclama le concierge terrifié, en rentrant dans sa loge. Pierre Costin montait vite l'escalier un peu raide.
Arrivé au troisième étage, il y frappa. Presque aussitôt on vint ouvrir.
— Ah 1 mon Dieu ! s'écria le jeune homme qui ouvrait' la porte, en reconnaissant Costin; que m'amènes-tu là?
— Marcel!... je t'en prie... vite! laisse-moi l'étendre sur ton lit. J'espère qu'elle n'est que blessée... Il faut que tu la sauves.
Le jeune homme, qui avait d'abord pensé tout autre chose, fut bouleversé.
— Excuse-moi, je me trompais ! Qu'est-ce qu'il y a?
— Tu vas le voir...
Et il se dirigeait vers la chambre du jeune homme. Celui-ci tenait une bougie; Racot, le cocher, restait sur le palier avec sa lanterne.
Celui qu'on appelait Marcel barra la porte de sa chambre, en disant bas à son ami :
— Attends une minute...
Et il entra précipitamment. On entendit alors le bruit de vêtements qu'on remuait, de lit qu'on faisait; la mise en ordre rapide d'une chambre, avec le chuchotement mystérieux? d'une voix de femme et d'une voix d'homme.
Pierre Costin ne cessait de regarder le visage livide de Geneviève. Il était agacé de ce retard apporté aux soins qu'il réclamait.
Enfin, Marcel revint; il le dirigea vers le lit, sur lequel Pierre étendit la jeune femme.
Marcel ne put retenir un cri de surprise en voyant le costume de celle que
Pierre amenait : cette robe de mariée, ces fleurs d'oranger... Puis, voyant le corsage couvert de sang, il s'écria :
— Ah! mais, c'est un assassinat...
— Oui, oui... Vois, sauve-la d'abord... Je te dirai tout plus tard...
— Il nous faut une femme pour la délacer... J'étais avec Belle-Épaule.
— Mélie, le modèle ?
— Oui. Si tu veux que je la fasse entrer, elle nous aidera...
— Mais certainement... vite ! vite !
— Mélie ! Viens donc ! cria Marcel en entre-bâillant la porte d'un cabinet de toilette.
Aussitôt parut la tête de M"° Mélie Belle-Épaule ; et, ma foi, dans l'ombre de l'entre-bâillement de la porte, c'était un bien joli tableau.
M"° Belle-Épaule avait pour la pudeur un dédain tel, qu'arrachée au sommeil, entendant du bruit, une conversation, une voix d'homme, elle s'était mise à rire, et lorsque Marcel était venu lui dire :
— Vite, vite, Mélie, lève-toi, on m'apporte une femme blessée. Elle s'était jetée hors du lit, tout affolée.
— On va l'étendre là ?
— Oui.
Vite, vite, bien vite elle avait refait le lit, ne pensant pas à se vêtir, habituée à se trouver, au profit de l'art, dans un costume peu long à revêtir. Se présentant dans l'entre-bâillement de la porte, se détachant rose et blanche dans le noir, elle se présentait superbe aux yeux indifférents de Pierre Costin.
Elle était simplement adorable, découpée par la lumière sur le fond noir, émue, tremblante en voyant apporter dans sa chambre, dans son nid, un cadavre habillé en mariée et tout couvert de sang. Elle oubUa de tenir la porte et se laissa voir telle qu'elle était :
Pieds nus, faite comme une statue grecque, à peine plus vêtue d'une chemise brodée, dont l'étoife était presque diaphane et dont la coulisse s'était indiscrètement brisée... si bien que, finissant trop haut par en bas, elle commençait un peu bas par en haut, ainsi que le dit la chanson de la « Danseuse de corde, » si finement dite par Céline Chaumont.
M"^ Mélie Belle-Épaule était charmante,jious l'avons déjà dit et nous appuyons. Nous le prouvons en donnant son portrait :
Elle avait des cheveux châtain clair, presque blonds.
Un nez ravissant, petit, fin, dont les narines se dilataient à la moindre sensation.
Sa peau veloutée paraissait plus blanche sous ses sourcils bruns et épais.
Les lèvres, finement arquées, faisaient beube, à cette heure seulement; d'ordinaire, la Belle-Épaule riait toujours pour laisser voir des dents de nacre, enchâssées dans des gencives roses, et surtout pour creuser dans ses joues deux fossettes que Marcel appelait nids à baisers.
A cette heure, nous l'avons dit, M^^'' Belle-Épaule faisait la moue d'être éveillée. Tremblante, épouvantée, elle s'élança à l'appel de Marcel au secours
de la jeune femme, et, en la voyant froide, inerte sur le lit, elle recula en s'écriant :
— Oh I mon Dieu, mais elle est morte I
— Allons, Mélie, aide-nous, défais ce corsage.
— Qu'est-ce que c'est que cette histoire-là? elle est habillée en mariée...
— Vite, vite.
Toute tremblante, ahurie, ]\r^° Belle-Épaule, obéissante, dégrafait le corsage. Pierre avait demandé à Marcel :
— Elle peut rester chez toi? nous ne partirons que demain.
— Quand tu voudras... Il faudrait qu'elle soit bien peu atteinte pour que tu puisses la transporter demain.
— Je veux renvoyer mon cocher.
Coslin alla vers Racot; en lui gUssant vingt francs dans la main, il lui dit :
— Tu vas t'en aller, nous restons. Je t'écrirai le jour où tu devras venir la chercher. Tu sais ce qui est entendu entre nous : pas un mot.
— Je suis muet et aveugle exprès, bourgeois... Au revoir, bonne chance... Et, en s'en allant, il disait :
— Maintenant, je vais donner une aubade au closporte; il a eu l'air de m'insulter tout à l'heure... faut qu'il me paye ça. Je vais lui faire une sortie exprès.
M''« Belle-Épaule, en essayant de dégrafer la ceinture, resta tout à coup stupéfaite; puis elle s'écria :
— Ah I mais, regardez donc, l'on a coupé la robe, les jupons, la chemise jusque sur le ventre...
— Oh, mon Dieu! exclama Marcel.
Marcel, on l'a deviné, était un étudiant en médecine, un ami sûr de Pierre Costin, auquel il était tout dévoué.
M'^« Belle -Épaule avait dégrafé le corsage. Une rapide inspection de la blessure permit au jeune médecin de rassurer son ami qui, penché sur le lit, attendait avec anxiété les résultats de la consultation.
— Ne crains rien, fit-il, la blessure est sans gravité... Je réponds d'elle.
— Oh ! merci, s'écria Pierre, embrassant son ami et embrassant Geneviève. Peut-être, en voyant l'exubérance du jeune sculpteur, M"® Belle-Épaule pensal-elle que si, dans son effusion, il se tournait vers elle, elle offrait trop aux baisers.— M^^^ Mélie jeta un petit cri effarouché, comme si elle s'apercevait seulement de la légèreté de son costume, et elle courut se revêtir d'un peignoir. Pierre n'avait rien vu. Il était tout entier à Geneviève. Marcel la pansait et posait un appareil sur la blessure. Cela fait, il s'occupa de lui faire reprendre ses sens; mais déjà la petite comtesse revenait à elle, ouvrait de grands yeux et regardait autour d'elle, cherchant à reconnaître le lieu où elle était. Elle vit Pierre et elle sourit, faisant un effort pour lui tendre les bras ; il était déjà près d'elle, tout ému, les yeux mouillés et le sourire aux lèvres...
— Pierre, Pierre, te voilà... Ne me quitte pas. Où suis-je?
— Ne parle pas, ne cherche pas, tu es à l'abri, tu n'as rien à redouter.
MADEMOISELLE OLYMPE. 2/5y
Voyant sur un meuble sa robe blanche, sa couronne de fleurs d'oranger, elle se souvint et elle eut un tressaillement; elle fit un mouvement et eha sentit sa blessure; elle jeta un petit cri.
— Qu'as-tu, Geneviève?
— Rien... Je me souviens, c'est vrai! Il a voulu me tuer... Oh! que j'ai eu peur. Oh! si tu savais... le misérable...
— Tais-toi... tais-toi... N'est-ce pas, Marcel, qu'il faut qu'elle se taise?
— Oui, madame, je suis votre médecin et je l'exige absolument; vous êtes ici entourée de bons amis; il faut oublier tout, il faut vous reposer dans la plus grande quiétude ; nous ne vous quittons pas, vous n'avez rien à redouter.
Elle tourna ses grands yeux fatigués vers le sculpteur en lui demandant :
— Tu restes là, toi?
— Moi, là, à ton chevet, la tête sur ton oreiller, la main dans ta mxain... Je ne te quitte plus, je ne quitterai jamais, entends-tu bien, ma Geneviève; c'est moi qui suis ton mari...
— C'est vrai ?
— Je te le jure... Dors maintenant.
Ils échangèrent un sourire plein de promesses, et ils scellèrent le serment par un baiser.
Assis au chevet du lit, la tête penchée sur l'oreiller, Pierre veillait; il tenai'. dans ses mains une main de sa petite comtesse, et ses cheveux bruns étaient mêlés à la blonde chevelure de son amie. Geneviève s'endormit, juste au moment où M^"^ Belle-Épaule reparut.
M^^*^ Mélie s'excusa du négligé dans lequel elle s'était montrée d'abord. On lui fit signe de se taire, en lui montrant la blessée qui s'endormait. Alors, elle eut une petite mine discrète, avançant les mains, marchant sur les pointes des pieds, une allure d'oiseau, elle se pencha vers Pierre, et lui dit tout bas :
— Vous savez, il ne faut pas vous gêner, si vous avez besoin de la moindre chose; je soigne très bien les malades...
— Merci.
M^i^ Belle-Épaule s'était mise à son aise, un seul jupon qui révélait qu'elle n'avait pas seulement que de belles épaules; que, gentil modèle, elle pouvait poser pour l'ensemble; puis elle avait revêtu une jaquette de Marcel et ainsi elle était fort gracieuse. L'unique lit de Marcel étant occupé, il n'y avait pas à penser au sommeil. Cependant la blessée n'avait besoin d'aucun soin, il lui fallait du repos. Pour passer la nuit, Marcel proposa à son ami de laisser sa compagne dormir et de venir souper dans le petit salon qui précédait la chambre à coucher. La situalion était gênante ; Marcel était trop discret pour faire la moindre question à son ami.
Pierre était encore sous le coup de l'émotion qu'il avait ressentie. Après avoir dépensé toute son énergie, 11 se trouvait sans force, écrasé, eftrayé de ce qu'il avait fait, mais décidé cependant à aller jusqu'au bout. Et « jusqu'au bout, » c'était la comtesse des Étangs prise à son mari; car Geneviève était mariée. C'était l'abandon, l'oubh absolu de son ménage qu'il méprisait; c'était une vie nouvelle
enfin, devant laquelle il avait reculé à cause du scandale et dans laquelle le scandale le jetait. Obéissant à son ami, sur l'assurance de celui-ci qu'il valait mieux laisser Geneviève se reposer à son aise, il les suivit dans le petit salon. On était rassuré sur le sort de la malade, et l'état de Pierre était inquiétant : aussi Marcel et M'i® Belle-Épaule s'efforçaient-ils de dérider son front soucieux. Sans volonté, se laissant conduire, Pierre se mit à table.
Le gracieux modèle , avec lequel étudiait probablement Marcel , avait en quelques minutes trouvé dans les armoires les reliefs du repas du soir qui for- t maient encore un souper passable. On se mit à table, et alors pour briser la glace qui semblait les envelopper, M^'^ Belle-Épaule se plaçant sur une chaise et prenant d'une main la lampe en la levant à la hauteur de son visage, de l'autre main prenant Pierre au collet et le secouant doucement, lui dit :
— Dites donc, mon cher maître, est-ce que vous voulez bien me reconnaître, à la fm? Et riant impudiquement, elle ajouta : Est-ce parce que vous ne m'avez jamais vue en civile, comme disent les soldats, que vous ne me reconnaissez pas?
Pierre leva vite les yeux, et lui prenant les deux mains :
— Oh! ma chère enfant, ma bonne Mélie... si, je vous reconnais... et je me souviendrai encore bien mieux de votre bon cœur.
— Dites donc, dites donc, n'achevez pas... Vous n'allez pas être galant?
— Ma chère amie, merci...
Et, lui prenant la tète à deux mains, il l'embrassa avec elTusion.
— Eh bieni maintenant que vous m'avez reconnue, il faut que je vous recon-' naisse aussi ; il faut reprendre votre bon visage gai d'autrefois, de tous les jours, puisque vous savez que tout va bien...
— Vous êtes bonne... Riez... vous me rendrez heureux...
— Voyons, Mélie; laisse manger...
Mais M'^® Belle-Épaule était femme, et, par cela, elle n'avait pas la même discrétion que ces messieurs. Ce qui arrivait l'avait bouleversée, mais l'avait encore bien plus intriguée. Que pouvait signifier tout cela? quel mystère y avait-il là-dessous?
Costin était marié à une femme très jolie; comment se faisait-il qu'il arrivait à deux heures de matin chez Marcel portant dans ses bras une femme vêtue en mariée, toute couverte de sang, une femme qu'il appelait Geneviève tout court, qui le tutoyait en l'appelant Pierre? Est-ce que Pierre Costin, vêtu aussi en marié, ne venait pas de se rendre coupable de bigamie, et la blessure de la jeune mariée n'était-elle pas l'œuvre de M'"^ Régine Costin, la Phryné?
Voilà les questions que se posait tout bas M"^ Méhe, et auxquelles elle voulait une réponse... Aussi est-ce avec une audace qui bouleversa les deux hommes, faisant rougir Marcel et pâlir Pierre, qu'elle demanda :
— Mon cher maître nous sommes seuls. Vous êtes venus nous réveiller dans! des circonstances tout à fait dramatiques. Racontez - nous ça. Comment cela est-il arrivé? Cette jeune fille en mariée, qui est-elle? Pourquoi cette jupe coupée, cette..,]
— Mais veux-tu te taire, Mélie... vois ce que tu fais ..
Et il montrait Pierre qui, cachant son visage dans ses mains, pleurait en suppliant :
— Oh! mes amis, mes amis, ne m'interrogez pas... Je ne peux, je ne veux rien dire... Vous le saurez plus tard...
M"° Belle-Épaule avait été toute secouée en voyant le mal qu'elle avait fait, et se levant aussitôt, arrachant les mains de dessus le visage de Costin, pleurant à son tour, elle l'embrassa en lui disant :
— Ah! monsieur Pierre, pardon. Je suis une folle... pardon.
Costin essuya ses yeux, fit un effort pour sourire, et, retournant près de Geneviève, il dit :
— Excusez-moi, mes bons amis, riez tous les deux, laissez-moi près d'elle.
Il alla s'asseoir au chevet de la malade, évitant de faire du bruit, prenant les plus grandes précautions pour ne pas éveiller Geneviève; il se pencha sur elle pour s'assurer qu'elle reposait calme.
En la voyant souriante, endormie, il fut plus tranquille; il ne put résister au désir de l'embrasser, et, comme une mère embrassant sa fille endormie, c'est à peine s'il posa sa lèvre sur son front; il prit sa main brûlante de fièvre et la garda dans la sienne. Restant près de son aimée, heureux de l'avoir sauvée, de l'avoir arrachée à ceux qui la lui prenaient, il était tout heureux de la catastrophe qui, par le scandale, lui permettait de vivre avec sa bien-aimée.
M^'® Belle-Épaule ne l'avait pas quitté des yeux ; il était entré dans la chambre, et, par l'entre-bâillement de la porte, elle l'avait indiscrètement suivi ; elle l'avait vu entourant de soins pieux la blessée ; elle l'avait vu sourire à son sourire, et elle hochait la tête en disant :
— Est-ce drôle comme ça change les hommes !
Puis, revenant vers Marcel, qui, acceptant philosophiquement la nuit blanche à laquelle il était condamné, s'était placé devant la table et attaquait vigoureusement les restes du dîner, retournant le vieux proverbe : « Qui dort dîne, » M^i« Belle-Épaule lui dit :
— Voilà, Marcel, comme je voudrais être aimée.
— Tu voudrais être blessée?
— Ahl non...
— Mangeons et laissons -le... Rien n'est agaçant, pour un homme cherchant le mystère, comme l'attention qu'on lui porte; agissons, ma chère Mélie, ainsi que nous ferions si nous étions seuls chez nous; nous sommes à table; ça nous est arrivé déjà de nous lever au milieu d'une nuit pour nous mettre à souper; faisons comme alors.
— C'était le temps où tu craignais trop de dormir et de n'avoir pas assez le temps de m'embrasser...
— Justement... Tu as été, ce soir, gentille et bonne comme un ange, et je veux être digne de toi... Viens près de moi, ma belle Méfie, laisse-le aimer dans sa douleur et son extase, et aimons-nous...
— Autrement...
Et M'^û Belle-Épaule, contenant son rire, vint s'asseoir sur la chaise à côté de
Marcel, si près qu'elle était un peu assise sur ses genoux ; celui-ci lui prit la taille, et toujours se contenant dans un rire , ils s'embrassèrent.
Ils restèrent même longtemps ainsi, les yeux dans les yeux, les lèvres presque sur les lèvres, et, toujours femme, M"« Belle-Épaule demandait :
— Dis donc, Marcel, est-ce que tu la connais... la petite dame?
— Non... Je t'en prie, Mclie, n'en parlons pas; s'il nous entend, nous lui ferons de la peine.
— Il ne nous entendra pas; et puis, moi, je suis pour lui, d'abord. Les hommes qui trompent leurs femmes sont des pas grand'chose, mais lui ce n'est plus le même cas ; il faudrait qu'il soit le dernier des imbéciles pour s'intéresser à sa femme — la Phryné. — Tu sais si je la connais; on n'en voulait plus dans les ateliers quand j'ai commencé... Oh ! je ne dis pas ça pour la débiner — c'est convenu, elle est jolie — elle est superbe, un peu râblée cependant; mais je ne peux pas la voir, celte grande grue-là; parce que Costin l'a menée chez le maire, il semble que ça l'a rendue autre chose que ce qu'elle était. Ça méprise les autres, cette oie majestueuse!... Ahl tu sais, quand j'ai posé chez Costin pour son dernier Salon, si elle était venue dans l'atelier avec ses airs dégoûtés, je lui aurais poussé une sortie... Il a rudement bien fait s'il l'a plantée là.
— Tu m'ennuies, Mélie. Je voudrais que, pour parler de ça, tu attendes qu'il nous en ait parlé lui-même.
— Mais je ne dis pas de mal; et puis, est-ce qu'on nous entend? Elle est très gentille, la petite blonde, elle a l'air comme il faut..., et puis, tu sais, fit-elle en minaudant, en avançant ses lèvres, tu n'empêcheras pas une chose, c'est que je suis intriguée: cette femme qu'il amène habillée en mariée au milieu de la nuit... qui a reçu un coup de couteau qui, à un centimètre près, lui faisait son affaire...
— Oh! moins que ça.,.
— Justement. Eh bien, ça m'intrigue et je veux savoir.
— Nous ne pouvons et nous ne devons rien savoir... Je suis médecin et le secret professionnel m'obligerait à te renvoyer chez toi.
— Ah! je voudrais bien voir ça...
— Voyons, Mélie, sois sérieuse. Soupons tranquillement; après, nous essayerons de dormir en nous serrant sur le divan.
— Non, écoute bien, mon petit rat, reprit câhnement la gentille Mélie, je n'ai pas du tout envie de dormir. Va dans la chambre, sous prétexte de voir l'état de la blessée, puis demande — c'est tout naturel — à Pierre comment la catastrophe est arrivée; moi, je vais m'étendre sur le divan, je ferai semblant de dormir, de fil en aiguille il te racontera tout... et je serai la plus heureuse... Celte petite femme-là n'est pas ordinaire... et il y a dans l'aventure des choses qui me bouleversent, on ne se déguise pas en mariée...
Marcel eut un rire bon enfant, et, attirant la jeune fille sur lui, il l'embrassa sur les lèvres pour la faire taire, et il dit :
— Si tu es bien sage, tu sauras peut-être tout ça demain. Et il la fit boire.
— Dans la nuit même, ils arrivaient au petit château (page 256).
— Non, non, fais ce que je te dis, je veux savoir ça ce soir.
— Ecoute, Mélie, non seulement tu ne sauras rien aujourd'hui, mais comme je sais que tu ne désires le savoir que pour aller le raconter, tu ne sortiras plus d ici.
— Hein?
— Je te tiens enfermée jusque...
Tout à coup il se tut et devint sérieux en disant :
32« Liv. 3-2
r2S0 UNE CURIEUSE MAISON DE COUTURIÈRE A LA MODE.
— Écoute, Mélie.
On entendait les sanglots étouffés de Pierre et cela émut M"® Belle-Épaule, qui dit aussitô :
— Ohl le pauvre garçon. Va, va vite le consoler... il y a un gros drame là-dessous.
— Laissons-le, les larmes le consolent mieux que tout ce que je pourrais lui dire. Viens, Mélie, ne l'inquiétons pas, essayons de dormir.
Il entraîna AP^® Belle-Épaule sur le divan, l'obligeant à s'y étendre, car la jolie fille avait beaucoup bu pour calmer sa fièvre ; puis, évitant de faire du bruit, il alla voir l'état de la malade.
; Pierre releva la tête et lui demanda, après qu'il eut regardé la jeune femme :
— Eh bien?
— Très bien ; elle va très bien...
Costin lui prit la main, la pressa affectueusement, en disant :
— Merci.
Et il replaça sa tète sur l'oreiller, buvant le souffle fiévreux de Geneviève, guettant si la souffrance revenait, attendant son premier regard pour le recevoir par un sourire.
Marcel se retira discrètement.
W^^ Belle-Épaule était déjà endormie; il ne l'éveilla pas; et, habitué auid veillées de l'hôpital, il s'accouda sur la table et s'endormit.
Au matin, les deux hommes s'éveillèrent. Marcel constata que l'état de son sujet était tout à fait rassurant.
Alors, au grand désespoir de M'^® Belle-Épaule, qui venait d'ouvrir les yeux, Pierre prit Marcel par le bras et l'emmena dans un coin pour lui parler bas.
Oh ! elle aurait donné bien des choses pour entendre ce qui se disait là...
Pierre retournant près de Geneviève, Marcel vint vers M^^^ Mélie, s'assit sur le divan et lui dit :
— Méhe, Pierre te connaît; il te sait bavarde, et il redoute — pour quelques jours seulement — que tu puisses raconter ce que tu as vu.
— Moi I .
— Je lui ai dit qu'hier tu m'avais proposé de rester ici, de ne pas sortir...
— Moi ! moi ! exclama le gentil modèle. Mais non! c'est toi qui...
— Oui!... Enfin, il sait que tu es meilleure que tu n'es belle, ce qui n'esft pas peu dire. Il s'y connaît !
— Oui! Eh bien?
— Eh bien, il te prie en grâce, moi étant obligé de faire quelques courses pour lui...
— De partir avec toi ?
— Mais , au contraire , de ne pas l'abandonner , de vouloir bien consentir à être une garde-malade , à l'aider enfin , car un homme peut se trouver gêné pour soigner une femme. Il te le demande en grâce et comme un service.
— En voilà un bêta! Est-ce qu'il a des services à me demander? On a besoin de moi. J'y suis, et puis voilà...
— Ma bonne petite Mclie !
— C'est pas tout naturel, ça?... Dis-lui que la petite dame n'aura pas seulement une garde-malade, mais une vraie femme de chambre... Je ne sais pas pourquoi, mais je l'aime, moi, cette pelite-là...
— Tu es un ange, fit Marcel en l'embrassant.
Tout aussitôt M^i« Mélie prit possession de son emploi, attentive à ce que commandait le médecin, aux petits soins pour la malade et pleine d'affectueuses prévenances pour Pierre Costin.
Sans s'occuper de ce qu'était sa gracieuse garde-malade, la prenant peutêtre pour la femme de l'ami de Pierre, Geneviève la remercia de ses bontés, lorsqu'on s' éveillant la jeune fille vint se mettre à sa disposition.
On leva l'appareil pour procéder à un nouveau pansement, et Costin put voir au visage satisfait de son ami que la blessure était en bonne voie de guérison.
Marcel dit :
— Allons, cela va très bien et avant deux jours vous serez debout ; dans huit jours vous n'y penserez plus ; mais pour cela il faut bien reposer et ne pas vous tourmenter.
Geneviève regarda Pierre avec un sourire plein de quiétude, et, lui prenant la main qu'elle attira sur ses lèvres, elle dit :
— Maintenant je ne me tourmente plus, Pierre est avec moi.
— Oui, ma chère petite aimée, oui, je reste près de toi; ta vie est à moi, maintenant, je veux la veiller, la protéger, en te vouant la mienne.
Tout en continuant son pansement , Marcel dit encore :
— Mais pour éviter tout accident, toutes complications, il faut absolument observer mes prescriptions; vous avez là une petite infirmière dévouée, Amélie, qui exécutera à la lettre mes ordonnances ; votre garde-malade vous donnera tous les soins nécessaires, mais il faut y aider de votre côté. Il faut éviter de parler.
— Mais, demanda Geneviève avec un petit rire ingénu, je puis écouter, entendre?
Oui... tant qu'il en faudra pour vous faire dormir. Sur un signe d'elle, Pierre s'était penché; elle lui dit tout bas : — 11 faudrait savoir ce qui est arrivé après l'aventure d'hier et prendre des précautions pour que tu ne sois pas tourmenté.
— Ah bah ! je me soucie bien de moi ; je quitte tout pour vivre avec toi. Je suis désormais ton époux; lorsque tu seras rétabUe, nous chercherons notre enfant.
— Oh ! oui... mais chez toi.
— Chez moi..., je n'y retourne plus ; chez moi sera chez nous. Depuis longtemps je le devais faire, j'en saisis l'occasion.
Marcel, en les voyant causer tout bas, s'était discrètement reculé et semblait mettre sa trousse en ordre.
Geneviève le cherchait des yeux et demanda :
— Docteur, vous me permettez bien de parler quelques minutes ?
— Oui, madame, mais pas longtemps et tout bas.
Et, feignant d'avoir une explication à donner à W^^ Belle-Épaule, il l'entraîna
dans le petit salon, afin de laisser les deux jeunes gens parler à leur aise. Costin avait demandé :
— Pour me renseigner, il faut que je sache ce qui s'est passé du moment où tu as quitté le salon.
Geneviève eut comme un frisson au souvenir de ce que Pierre lui demandait. Puis elle lui raconta la scène terrible à laquelle nous avons fait assister le lecteur.
Costin s'en doutait bien un peu ; mais l'assurance qu'il eut de sa bouche qu'elle n'avait appartenu qu'à lui, qu'elle était encore celle qu'il avait aimée, le remplit de joie ; il l'embrassa à pleine bouche.
— Ahl désormais, tu es à moi, bien à moi. Que m'importe la loi I C'est à notre amour que nous obéirons, pour notre enfant et pour nous... Maintenant, ma belle petite comtesse, dors, repose-toi... je vais envoyer aux nouvelles.
— Mais tu ne me quittes pas, toi... Je suis à toi, je veux que tu me défendes.
— Ne crains rien..., dors, dors...
Alors Pierre alla rejoindre Marcel, et pendant que M"^ Belle -Épaule reprenait sa place au chevet de la malade et se mettait à sa disposition , le sculpteur priait son ami de se rendre à l'hôtel de Gesvres pour y savoir adroitement ce qui s'était passé.
Marcel partit aussitôt. Moins d'une heure après, il était de retour,
Geneviève dormait, et il raconta tout bas au sculpteur ce qu'il venait d'apprendre. Et cela était grave.
L'hôtel de Gesvres était au pouvoir des domestiques; il n'y avait plus de maître.
M. le comte Hardi des Étangs avait été pris d'un accès de folie qui laissait peu d'espoir qu'il recouvrât jamais la raison; on avait dû solidement l'attacher, le garrotter pour le mettre en voiture, et on l'avait transporté chez le docteur Blanche.
Le vieux duc, en apprenant la scène, en avait eu une telle frayeur, qu'il avait eu une crise épouvantable ; il était dans un état tel qu'on ne pouvait le laisser à l'hôtel ; un ami de la famille, un frère des missionnaires de Saint-Jean, le frère André, l'avait fait transporter dans une maison dirigée par son ordre à Meudon, où il était à la dernière extrémité.
Dans l'hôtel, on croyait que la petite comtesse, gravement — quelques-uns disaient mortellement — blessée, avait été conduite dans une maison religieuse sur sa demande.
De Pierre, il n'en était pas question ; on l'avait bien vu emporter la jeune femme, mais on croyait que, lui obéissant, il l'avait portée jusqu'à sa voiture.
Il y en avait même' qui disaient avoir revu le sculpteur ; il était revenu en voiture ; les gens avaient parlé au cocher, c'est lui qui aurait répondu :
— Elle s'est fait conduire dans un endroit exprès.
D'abord étonné, Pierre comprit aussitôt ; Racot était intelligemment retourné à l'hôtel pour dépister les gens et pour se mettre à l'abri, en cas d*enquête, prêt à jurer qu'il avait ramené son voyageur.
— Mais enfin, quel est le jugement de tous sur ce qui est arrivé?
— Je viens de te le dire. Ce comte des Étangs était sujet à des accès de folie ;
MADEMOISELLE OLYxMPE. 253
c'est à (ftiuse de cela qu'il avait été révoqué de ses fonctions à Montpellier, et n'est le gâtisme du vieux duc, on ne s'explique pas qu'on ait marié la jeune comtesse à cet homme sans s'être renseigné sur lui.
— Mais le fait même, comment le raconte-t-on ?
— Oh I l'on sait absolument ce qui s'est passé.
— Comment peut-on savoir?
— Ehl pardi, par les femmes de chambre, — ce qui prouve qu'elles manquent de discrétion et de discernement. Voyant le marié entraîner brutalement sa jeune femme dans la chambre, elles ont attribué sa précipitation à un motif tout grivois, qu'elles expliquaient par l'état d'ébriété dans lequel était ce singulier mari, et elles ont regardé par la serrure..., elles ont vu toute la scène.
— Que s'est-il passé? demanda Pierre tout rouge.
— L'entraînant comme une brute, il la poussait sur le lit. Ne pouvant entendre ce qu'il disait, elles croient qu'il outrageait la jeune femme par des obscénités que celle-ci ne recevait que comme des injures. Alors il la brutalisa. La jeune mariée, révoltée, et par son allure et par son état, se reculait, cherchant à lui échapper. Toujours brutal, il eut l'idée folle de la dévêtir en coupant ses vêtements. Justement effrayée, la jeune comtesse se débattait alors et courait dans la chambre, cherchant une issue en criant au secours... L'accès de folie s'augmenta de sa résistance. On accourait. On enfonçait les portes. C'est alors qu'il parvint à l'atteindre •et qu'il la frappa.
— Oh ! fit Pierre révolté, ce que tu me racontes me remplit de rage, de haine et de dégoût... Quel brute, quel monstre.
— Il est fou !... La vérité de ça, c'est que le mariage peut être cassé... ^ ,
— Et c'est ce dont nous allons nous occuper...
— Mais ces gens d'afCaires sont très pratiques...
— Pourquoi ? '
— Je les entendais résumer ainsi la situation. Il paraît que le comte des Étangs est très riche et absolument sans famille.
— Oui
— Le mariage cassé, ce serait en détruire les effets. Tandis que ces gens disaient : M™" la comtesse va se séparer de corps pour sa sûreté personnelle et son mari devra désormais passer sa vie dans une maison de fous. Devenue majeure par le mariage, elle a la jouissance de la fortune de son mari. C'est dans le contrat, paraît-il, au dernier vivant. Ainsi, elle se trouve veuve sans avoir été mariée ; elle est libre et riche. D'autre part, l'état de son père ne permet plus d'espérer. Elle est donc maîtresse absolue des biens de son père, et on l'attend à l'hôtel de Gesvres pour la voir organiser tout ça.
Pierre Costin restait soucieux. Une seule chose l'intéressait vivement : c'est que Geneviève était libre, plus libre même que si elle n'avait jamais été mariée, ■et cela le ravissait ; il demanda :
— Et quand Geneviève s'éveillera, puis-je lui dire tout cela?
— Oh ! parfaitement , moins l'état de son père , cependant , qui pourrait l'inquiéter...
— Merci, Marcel... Viens, tu raconteras...
Et ils entrèrent dans la chambre. Geneviève dormait à peine ; au bruit de la porte qui s'ouvrait, elle s'éveilla.
Ce fut Marcel qui lui raconta ce qu'il venait d'apprendre. Geneviève écoutait non sans surprise, mais paraissant satisfaite de ce qui était survenu : elle était calme et rassurée ; elle n'avait rien à redouter. Quand le jeune étudiant parla de la situation du duc de Gesvres, il l'atténua ; mais Geneviève lui dit vivement :
— Cette crise sera la dernière ; il n'y survivra pas.
Elle ne manifesta aucune crainte, aucun regret ; elle en parlait comme d'un fait prévu, attendu, et elle envisageait la mort du vieux duc sans en ressentir la moindre émotion. C'est à dessein que nous disons « du vieux duc » et non de son père. C'est que le duc de Gesvres n'avait jamais eu pour sa fille les tendresses d'un père. Élevée par des étrangers, elle n'avait pour celui dont elle portait je nom qu'un souvenir: c'est que sa mère était morte des souffrances qu'il lui avait jfait endurer. Elle était presque femme lorsqu'elle était sortie du couvent. Elle ;avait été abandonnée à un directeur religieux dont nous avons vu les honteux agisrsements. C'est lui qui avait fait connaître la vie à cette âme chaste, assez forte heureusement, malgré sa jeunesse, pour lui résister, mais maintenant perdue et entraînée vers la faute. Presque poussée au mal, victime d'un plan odieux dans lequel son amour avait servi de complice, jamais elle n'avait trouvé dans ce père un appui, un conseil; bien au contraire, elle n'avait vu dans sa société que des faits sur lesquels son honnêteté native lui faisait fermer les yeux. Haïssait-elle son père ? Non. L'aimait-elle? Non. Elle le connaissait à peine. Elle était indifférente à son sort. C'est là qu'il faut chercher l'origine de sa faute. N'ayant pas d'affections autour d'elle, elle s'était abandonnée au premier qui lui avait parlé un langage qu'elle ignorait, au premier qui lui avait montré son cœur. Et Marcel et Pierre Costin furent un peu surpris de l'entendre dire froidement :
— Monsieur le duc est perdu... Il faut agir.
C'était, il faut le reconnaître, bien du calme dans ce jeune cerveau, bien du sang-froid pour une jeune fille qui venait d'échapper à une si étrange catastrophe. C'est que, depuis les premiers mois des prodromes de sa maternité, la jeune fille était devenue femme, c'est que le cerveau, toujours hanté par les terreurs de l'avenir, s'était mûri. La jeune fille avait tant souffert sous la crainte du scandale et de la honte, qu'elle avait envisagé tout ce qui pouvait arriver pour la sauver. Jusqu'à l'heure de l'hymen, elle avait tremblé, n'ayant d'encouragements que ceux ,d'un homme qu'elle aimait et qu'elle désespérait. L'heure fatale avait sonné et avait été épouvantable; elle s'était crue perdue, et, tout à coup, par des circonstances invraisemblables, elle se trouvait sauvée..., sauvée entièrement; elle se sauvait de la mort et de la honte... Jamais elle n'avait rêvé cela. Cela tenait du miracle...
Pour le monde, elle était la malheureuse et noble victime qu'un père dépravé avait inconsciemment livrée à un misérable. Cet homme indigne avait voulu l'assassiner, et chacun la plaignait, la considérant toujours comme une vierge, femme et presque veuve. La situation du duc, en la rendant maîtresse de tout, la faisait
libre et riche. Le scandale l'obligeait à la retraite, c'est-à-dire la possibilité de vivre loin de tous comme elle le voudrait. Et ce qu'elle voulait, c'était de vivre avec celui qu'elle aimait, avec Pierre; c'était de reprendre son enfant... Car elle ignorait les démarches de Pierre ; elle ignorait la disparition de la sage-femme et du petit être qu'elle avait confié à ses soins.
Libre, sans famille, sans époux, respectée, elle allait enfin pouvoir redevenir mère... Mèrel... Une des plus cruelles souffrances de la malheureuse petite comtesse avait été l'obligation d'abandonner cette chair de son sang, cette âme de son âme, son enfant. Que de nuits cruelles ! que d'insomnies 1 que de cauchemars t depuis la nuit où elle l'avait mis au monde pour l'abandonner, là-bas, dans ce quartier noir de Paris, qu'elle n'avait vu qu'à travers la pluie, dans cette petite chambre de pauvre. Oh ! le remords, elle l'avait chaque nuit, s'éveillant moite de sueur et voyant un enfant pâle, maigre, fiévreux, lui tendre les bras...
Elle allait le reprendre, cet enfant, elle allait le revoir !... Que d'affection, de tendresse elle était prête à dépenser pour effacer ces jours d'abandon!... Cette joie, elle la payait cher; mais elle allait vivre avec son beau Pierre, avec cet homme de talent, de* cœur, qu'elle vénérait et adorait autant qu'elle méprisait les autres... tous les autres : le vieux duc, le comte des Étangs et le frère André...
Libre, elle allait quitter ce monde odieux pour vivre dans un monde nouveau, n'ayant que le cœur pour guide.
Elle réfléchit quelques minutes à ce qu'elle devait faire.
Puis, s'adressant à Pierre, elle lui dit :
— Il faut que l'on retourne à l'hôtel !
— Quoi faire ?
— Tu connais bien papa Séjournet ?
— Et que veux-tu au père Séjournet ?
— Séjournet était un ami de la famille de ma mère. C'est à cause de cela qu'il est entré chez M. le duc — Geneviève ne disait jamais • mon père. — C'est lui qui s'occupe de toutes nos affaires, qui gère nos propriétés. Il faut qu'il sache que j'existe, que je suis grièvement blessée, mais hors de danger ; que c'est moi qui suis la maîtresse, enfin ! Il faut qu'on l'informe que je le charge, en mon absence, de tout diriger à l'hôtel.
— Mais il faut pour cela lui dire où tu es. •
:. — Justement. Docteur, écoutez -moi — Geneviève croyait Tami de Pierre docteur — il faut absolument que je parte d'ici ce soir. . I — Mais tu es folle! exclama Pierre.
— No. . Il le faut, il le faut, pour nous, pour moi... pour... qui tu sais. Est-ce pç^ssible, docteur? , V
— Que voulez-vous faire?
— Je veux me faire transporter loin, un voyage de huit heures... et m'installer dans une propriété t[u'on appelle chez nous le petit château de Mademoiselle. C'est là que j'ai été élevée; il semblera tout naturel que je m'y sois fait conduire.
— Mais... c'est extravagant. Tu n'as pas conscience de ton état.
— Pierre, laisse-moi répondre. Ami, c'est possible, en prenant de grandes précautions. Si c'était dangereux, je vous dirais non.
— Mais cela sera pénible, douloureux.
— Qu'importe ! je sais souffrir ; il le faut... il le faut.
— Mais pourquoi? demanda Pierre inquiet. '
— Parce que là nous serons tranquilles, à l'abri de tout... Que nous importent les médisances qui pourraient se répandre? On enverra quelqu'un à l'hôtel voir Séjournet. On lui dira que je suis hors de danger. Qu'il ait à m'écrire ce qui se passe chez nous. Qu'il me conseille sur ce que je dois faire; que, ne pouvant écrire, je lui envoie quelqu'un qui doit me rapporter sa réponse. Une fois là-bas, j'écris en lui disant de venir s'entendre avec moi. Il viendra, partira après une heure d'entretien, et, une fois à Paris, il racontera à tous que, épouvantée par la conduite indigne de mon mari, je me suis sauvée au petit château, où je me dispose à faire ce que je dois.
— Cela n'est pas possible maintenant, dit Costin haussant les épaules.
— Est-ce votre avis, monsieur?
— Non, madame; vous raisonnez fort logiquement. Je vous accompagnerai et je réponds de tout. Ma présence sera justifiée en racontant la vérité... un peu parée... Blessée, la nuit, Costin est venu réclamer les soins d'un ami, voisin de l'hôtel : c'est moi. Jugeant votre blessure peu grave, j'ai consenti à ce que vous demandiez d'échapper par la fuite à votre mari, qui avait tenté de vous assassiner... Sur la prière de mon ami, ami de votre père, je vous ai accompagnée, avec lui... Tout cela est naturel et ne donne prise à aucun mauvais propos.
— C'est cela, monsieur... Comprends-tu? fit-elle en se tournant vers Costin, qui, n'ayant d'autre volonté que celle de Geneviève, approuva.
Aussitôt on s'occupa du départ. Marcel se rendit au chemin de fer, pour retenir un wagon-salon dans lequel on dresserait un lit....
Pendant que M'^^ Belle-Épaule veillait la blessée, Pierre courut chez lui et se fit remplir une malle, racontant haut qu'il allait exécuter des travaux de restauration dans un vieux château.
Le soir, une voiture spéciale, retenue par Marcel, venait les chercher et les conduisait au chemin de fer... et, dans la nuit même, ils arrivaient au petit château.
Quand Geneviève, installée dans sa chambre, fit appeler Marcel, celui-ci vint avec Costin. Le sculpteur, anxieux, redoutait que la fatigue du voyage n'eût aggravé la situation de la jeune femme, et il fut heureusement surpris d'entendre son ami lui dire, en souriant :
— Eh mais, c'est un plaisir d'être votre médecin... Le voyage vous a fait beaucoup de bien... Ça va mieux...
Ce fut alors une explosion de joie.
C'est que la petite comtesse avait la plus jolie mine du monde; elle était si heureuse de se retrouver dans sa chambre d'enfant, sa belle chambre bleue — le bleu, c'est le ciel, c'est la profondeur, l'infini, l'avenir. Et elle s'étendait pleine de quiétude dans son grand lit capitonné, bien enveloppé de rideaux discrets.
^ Enfin je vous revois, mademoiselle... Que je suis heureux ! (page 260.)
Elle était plus belle encore sur ses oreillers de fine batiste, bordés de dentelles, de sa pâleur et de ses yeux fiévreux. Elle se sentait si bien chez elle, loin de ceux qu'elle redoutait, protégée par celui qu'elle aimait.
Les gens qui gardaient le château, braves paysans fermiers, ne savaient rien du mariage de M"® la petite comtesse. Souvent ils l'avaient vue amenée dans son enfance, malade, entourée d'une religieuse et d'un médecin, et souvent ils avaient dit :
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— On ne l'clèvera pas, cette enfant; comme sa mère, elle mourra jeune.
On venait de la ramener au milieu de la nuit, malade, avec deux médecins et dame de compagnie ; ils trouvèrent cela tout naturel.
Ils préparèrent tout, avec soin et attention, voulant plaire à leur « not' maîtresse, » qu'ils affectionnaient. La jeune dame de compagnie à laquelle ils trouvaient des airs de bien grande dame, M^^® Belle-Épaule, avait été installée dans la chambre voisine de celle de Geneviève.
Dans l'autre partie du château avaient été conduits Costin et son ami Marcel.
Lorsque, épuisé par la fatigue, ma:s gai par l'assurance formelle de Marcel sur l'état de la jeune femme, Pierre, au mctin, s'était dirigé vers son appartement avec Marcel, il avait regardé autour de lui.
A l'extrémité du Poitou, où la Vendée et lo Bocage commencent, se trouve un petit bourg construit au sommet d'une montagne rocheuse, et tout verdoyant, tout bocageux ; assurément c'était la retraite paisible d'un châtelain assuré d'être à l'abri de tout par les difficultés de communication des autres voisins avec le château.
Le château avait un peu l'aspect d'une forteresse très pittoresque par ses donjons et ses toits pointus. Il avait été bâti sur l'angle de la montagne, commandant les défilés accessibles et couvrant le sommet fertile. Ce pouvait être une redoutable et imprenable forteresse, la montagne n'ayant qu'une route et des sentiers presque à pic.
La route seule, se tortillant comme une couleuvre, était praticable aux voitures.
L'âpreté de ce côté était cachée parle bourg, sis sur les flancs de la montagne à l'abri du château, où les sujets du suzerain avaient jadis accroché leurs huttes et leurs- masures, se mettant sous la protection du seigneur, en même temps qu'il se plaçaient plus près de l'abri en cas de danger, redoutant toujours le passage des bandes de routiers que les Normands jetaient sans cesse dans l'Ouest.
C'était un charmant pays, un superbe domaine que le petit château de Mademoiselle, fiché au sommet de la montagne et entouré de verdure, dominant un des beaux pays de France et offrant à ses hôtes un point de vue incomparable.
Pierre en était émerveillé. Marcel en tombait de sommeil. Après quelques heures de repos, on se mit à l'œuvre ; car décidément M^^" de Gesvres, comtesse des Étangs, était une femme de tête, et c'est elle qui réclama, le soir même, l'exécution de ses ordres.
Un courrier dut être envoyé à Saint-Maixent, pour porter au télégraphe une dépêche réclamant la venue immédiate de M. Séjournet et des nouvelles longuement détaillées.
Le soir même, quatre heures après, la petite comtesse, très nerveuse depuis le matin, devenait plus calme au reçu d'une dépêche de celui qu'elle appelait papa Séjournet.
« Madame la comtesse,
)) Je suis heureux de recevoir de vos nouvelles; tous vos dévoués serviteurs me chargent de vous exprimer leur joie d'apprendre que vous avez échappé à l'odieuse tentative dirigée contre vous et que la Providence a déjà châtiée. Nous sommes bien heureux surtout d'apprendre que vous êtes hors de danger. Selon vos ordres, je pars par le premier train et arriverai cette nuit au petit château. Je puis vous assurer déjà que tout est en ordre à l'hôtel. Dès le départ de monsieur le duc, j'avais fait le nécessaire.
» Monsieur le duc est gravement malade. Il est paralysé de tout le côté droit ; le docteur en désespère. M. le comte Hardi des Étangs est fou à lier. Transporté dans une maison de santé, les docteurs consultants ont déclaré qu'il ne pouvait pas guérir, qu'il était atteint de la plus dangereuse folie, et des démarches ont été faites près de moi pour savoir votre résidence. On assure que vous pouvez faire casser ce mariage. Je me réserve, madame la comtesse, puisque vous honorez toujours de votre confiance le vieux serviteur qui vous vit naître, de vous conseiller à ce sujet au mieux de vos intérêts...
» Une fois encore, madame la comtesse, je me fais l'interprète de tous vos serviteurs, attristés par deux jours de cruelles inquiétudes, pour vous adresser leurs compliments et vous exprimer le bonheur qu'ils ont ressenti au reçu de votre dépêche, leur apprenant que celle qu'ils aiment et honorent était hors de danger.
» Je pars par le premier train. La femme de chambre de madame la comtesse et les femmes de charge m'ont affirmé que je devais emporter avec moi trois grandes malles qu'elles ont empUes de Hnge et de vêtements.
» Je prie madame la comtesse de recevoir l'assurance de mon éternel dévoue-, ment.
» Son vieux serviteur,