‹ Mademoiselle Olympe (ancienne maison Palmyre)Chapitre 11 sur 22 · SÉJOURNE · texte numérisé non relu

SÉJOURNE

Pendant qu'elle lisait la dépêche, ceux qui l'avaient accompagnée l'observaient, cherchant à lire sur son visage les impressions ressenties. Ils redoutaient une mauvaise nouvelle et déjà Pierre reprochait à Marcel de lui avoir permis de lire la dépêche ; mais ils furent bien vite rassurés en l'entendant drie joyeusement :

— Oh ! la bonne nuit que je vais enfin passer. Tenez, docteur, je vous en prie, venez un peu voir votre malade.

Marcel s'avança, la regarda, tâta son pouls et s'écria :

— Demain, madame, en levant le pansement, je suis capable de vous dire que vous êtes guérie.

— Si vous m'aviez caché la moindre des choses, je serais malade d'inquiétude... Je sais tout... et je suis forte I Et c'est par ce que vous redoutiez de plus que je me sauve.

On passa ce jour-là une bonne soirée au chevet de la malade... et Geneviève passa une telle nuit, que s'endormant avec la ferme volonté de se réveiller vers

trois heures du matin, heure à laquelle devait arriver M. Sejournet, ayant bien recommandé autour d'elle qu'on reçût le vieil intendant, elle ne s'éveilla qu'au matin, neuf heures sonnées.

Le vieux Sejournet était arrivé la nuit ; ayant reçu de bonnes nouvelles de sa jeune maîtresse, apprenant qu'elle était arrivée de Paris accompagnée par deux docteurs et une dame de compagnie, il n'avait pas caché sa joie ; il s'était écrié :

— C'est le vrai sang de la famille, plus fort dans le danger. Ne l'éveillez pas... laissez-la dormir.

Et il s'était couché. A sept heures, il était debout dans l'antichambre, attendant l'ordre de M'"^ la petite comtesse.

Aussi, en s' éveillant, celle-ci n'avait-elle pas été peu étonnée, lorsqu'elle avait

demandé :

— Et Sejournet n'est pas venu ?

Qu'on lui répondît :

— Madame, M. Sejournet est arrivé cette nuit; nous l'avons fait coucher..., mais il est là qui attend votre réveil depuis plus de deux heures.

— Vite, vite, qu'il entre.

M. Sejournet entra dans la chambre, un peu gêné de trouver sa jeune maîtresse au lit; respectueux, obséquieux, il attendait, n'obéissant pas au geste de Geneviève lui indiquant un fauteuil et le priant de s'asseoir :

Il balbutiait des :

— Enfin, je vous revois, mademoiselle... que je suis heureux I Ah ! nous avons été si inquiets... nous redoutions les suites de votre blessure; mais vous allez mieux... il n'y a plus de danger... Ah I mademoiselle... madame, si un malheur nous était arrivé... qu'est-ce que je serais devenu ?... moi qui vous ai connue si petite... ô ma chère maîtresse !...

Et comme la petite comtesse étendait la main, indiquant le fauteuil, le vieil intendant, ému, les larmes aux yeux, tomba à genoux, saisit la petite main et la couvrit de baisers, continuant entre chacun :

— Mais vous êtes sauvée, enfin, sauvée et à l'abri de cet homme, ô ma chère petite maîtresse 1

Profondément touchée, la jeune comtesse pria Sejournet de se relever et de l'écouter, ce que fit le brave homme. Essuyant ses yeux de sa manche, se dressant, se crispant pour dompter son émotion, il dit :

— C'est vrai, mademoiselle..., madame, il faut parler de choses sérieuses. Geneviève, bien emmitouflée dans le vêtement que lui avait hâtivement passé

sa femme de chambre improvisée, ne laissait voir dans le flot de dentelles qui l'enveloppait que son adorable visage un peu pâli; s'accoudant sur son oreiller et contenant dans ses mains le flot de ses cheveux blonds, souriante, elle dit familièrement à son vieil ami :

— Voyons, papa Sejournet, il faut me raconter ce qui s'est passé, ce qui se dit et ce qui se passe là-bas.

— Oui, mademoiselle..., madame.

Et refusant de s'asseoir, Sejournet raconta à la petite comtesse tout ce que

nous savons. Mais, intendant, c'est-à-dire homme d'affaires, raisonnant logiquement et ne pouvant agir que sur la vérité, il ne cacha rien.

Sur le mari, le comte des Étangs, il raconta ce que nous savons ; mais il ajouta que, transporté dans la maison du docteur Blanche, après une visite de célébrités médicales consultées sur son cas, sa folie avait été déclarée incurable, dangereuse surtout, parce qu'elle ne pouvait que s'augmenter : la folie de maniaque recherchant sans cesse une opération à faire ; il voyait chez tout le monde une maladie qu'il ne pouvait guérir que par la chirurgie. Il avait soif de sang, enfin. Puis il ressentait une haine féroce pour Pierre Costin, qu'il appelait le sculpteur, qu'il accusait de lui avoir enlevé sa femme. Il menaçait sans cesse, le jour oia il le retrouverait, de lui ouvrir la poitrine pour lui arracher le cœur.

Cette révélation fit frissonner la jeune femme ; mais elle employa tous ses efforts pour dissimuler son trouble et elle demanda :

— Qu'a-t-on décidé à son égard? est-il enfermé?

— Oui, madame, sur la déclaration formelle des médecins que son état était désespéré, que la raison ne pouvait plus lui être rendue, le cher frère André, qui vous aime tant, le saint homme, a voulu se charger de lui, se refusant à le laisser dans une maison de fous, redoutant, s'il découvrait dans quelle maison on l'avait amené , que son mal ne s'augmentât plus rapidement. Il décida avec MM. les docteurs qu'on persuaderait à M. le comte des Étangs qu'il était nommé médecin d'une maison spéciale d'aliénés, dirigée par l'ordre des missionnaires de Saint- Jean, qu'on le transporterait dans cette maison, sise à Meudon, qu'il y serait enfermé dans un appartement préparé pour lui et dont le luxe lui permettrait de croire à la réalité de ce qu'on lui déclarait.

— Et il est dans cette maison? demanda Geneviève.

— Oui, madame, très soigneusement gardé. Le cher frère me l'a encore affirmé hier.

— Est-ce que vous avez dit au frère André l'endroit où j'étais?

— Oh ! non, madame ; quand je l'ai vu, je n'avais pas encore reçu votre télégramme.

— Mais on le lui dira?

— Oh ! non , non ; j'ai bien recommandé qu'on ne parlât à personne des nouvelles que j'avais reçues de vous et vous le savez comme moi, à l'hôtel, le

^ cher frère n'est pas bien sympathique.

— Enfin, M. des Étangs est enfermé, gardé; je n'ai pas à craindre une nouvelle tentative de lui ?

— Oh ! non, non, madame, vous n'avez rien à craindre. Quoi qu'il arrive, au reste, nous sommes là pour vous défendre. Et puis, à ce sujet, je vais vous dire, nous avons légalement les moyens de vous mettre à l'abri des poursuites.

— Nous en causerons après. Et M. le duc?

— Mon Dieu, madame, fit le père Séjournet d'un air attristé, tournant son chapeau dans ses mains, je dois vous dire ce qui est ; la vérité est bien cruelle.

— Quoi! qu'y a-t-il?

— A la suite de l'épouvantable scène, M. le duc a eu une crise terrible. Il est

resté deux grandes heures sans nous reconnaître, agité par un tremblement que l'on ne pouvait arrêter. En le voyant dans cet état, le cher frère André a déclaré qu'il fallait au plus tôt le transporter dans cette maison de Meudon, que je vous ai signalée tout à l'heure, où, paraît-il, des traitements spéciaux sont suivis pour ce genre de maladie. On lui obéit. M. le duc fut transporté dans la journée d'avant-hier à Meudon. Son état "s est modifié, mais en plus mal; tout un côté du corps est paralysé. M. le duc ne parle plus, n'entend plus, ne reconnaît plus personne, pas même moi. J'allai le voir hier matin, espérant avoir des ordres de lui; il n& me vit pas. Je me suis renseigné près des deux docteurs qui le soignent, et..

— Et... Mais parlez donc, Sôjournet, demanda Geneviève anxieuse et terrifiée par la rapidité du coup qu'elle prévoyait cependant.

— Je n'ose, madame, fit Séjournet.

— Parlez, je suis prête à tout.

— Eh bien, madame, M. le duc est perdu; ce n'est plus qu'une question de temps. Un jour, deux jours peut-être.

— Un jour ! deux jours 1 répétait Geneviève d'une voix lugubre et l'œil fixe. Séjournet continua :

— Et si, par miracle, M. le duc se sauvait de cette crise, ce qui serait aussi terrible, il y aurait laissé ses forces et sa raison. Il resterait paralysé pour toute sa vie.

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! fit Geneviève en cachant son visage dans ses mains et du même ton qu'elle aurait dit : Quel châtiment I

Nous avons dit que Geneviève n'aimait pas son père ; mais, cependant, à la nouvelle de cette fin terrible, elle fut prise d'une pénible émotion. Un instant, ses mains se crispèrent ; elle eut des paroles saccadées, répétant : Ohl mon Dieu, mon Dieu ! puis elle fondit en larmes. Ces larmes la soulagèrent et le vieux Séjournet était tout attristé ; il était bouleversé et regrettait ce qu'il avait dit.

Il balbutiait des phrases incompréhensibles, où il mêlait ses excuses aux consolations.

Au bout de quelques instants, Geneviève essuya ses yeux, semblant faire un effort pour se dompter.

Séjournet dit aussitôt :

— Oh I madame, excusez-moi ; j'ai eu tort de vous dire cela, mais il le fallait.

C'était...

— Vous avez bien fait, Séjournet; ne pleurez pas. Je vous remercie, au contraire, je vous remercie, mon vieil ami. Je suis seule maintenant, il faut envisager la situation dans sa cruauté. Vous êtes mon conseil, il faut me diriger, me dire ce que je dois faire.

— Je remercie bien madame de sa confiance. J'avais déjà pensé en route à ce que nous devions faire, et je suis prêt à renseigner madame.

— Dites. D'abord, revenons à mon mari; qu'ai-je à faire?

— Mon Dieu, madame, si vous m'approuvez, en revenant à Paris, j'irai chez l'avoué que j'ai déjà consulté à cet effet, et j'introduirai en votre nom une instance en séparation à M. le président du tribunal civil, en racontant les faits. En raison

de leur caractère menaçant, il y serait rapidement fait droit, au mieux de vos intérêts. La communauté étant...

— 0 Séjournet, je vous abandonne toute la question d'intérêt , vous vous entendrez avec l'avoué pour tout ce qu'il y aura à faire. Ce que je veux, c'est la séparation, l'assurance que je ne verrai jamais cet homme, que je lui échappe, qu'il n'a plus aucun droit sur moi.

— Je vous remercie, mademoiselle, madame. Je vais vous prier d'écrire quelques Hgnes sur les papiers que j'ai apportés et qui me serviront de procuration pour agir.

— Je ferai tout ce que vous voudrez, mais hatez-vous, car il faut repartir par le premier train.

Séjournet fut encore un peu embarrassé, mais, faisant un effort, il reprit d'un ton larmoyant :

— Madame, je suis obligé encore de vous reparler de M. le duc.

— Pourquoi ?

— Il y a péril en la demeure. Il faut que nous arrivions vite ; vous êtes sa seule héritière, et M. le duc se trouve, par sa seule situation, incapable de gérer ses biens, et votre mise en possession immédiate est absolument nécessaire.

— Séjournet, mon vieil ami, je vous ai dit déjà que je ne comprenais rien a tout cela. Faites ce que vous jugerez nécessaire ; je signerai tous les papiers utiles, mais partez vite, et, dès votre arrivée, télégraphiez-moi. Dites à l'hôtel que je me suis retirée, pour quelque temps, dans le couvent où j'ai été élevée. Cachez à tous ma retraite.

On frappait à la porte. M"® Belle-Épaule entra et dit :

— Excusez-moi, madame; c'est M. le docteur qui redoute que vous ne parliez trop longtemps et qui désire vous voir ce matin.

— Vous allez faire entrer le docteur, dit Geneviève. Et s'adressant à Séjournet :

— Mon vieil ami, allez préparer les actes nécessaires, je vous les signerai, et informez-vous de l'heure des trains, pour partir au plus tôt.

— Je vous obéis, madame, fit Séjournet en se retirant.

— Faites entrer le docteur.

Le vieux Séjournet s'était éloigné.

Deux heures après, on le conduisait en poste à la gare de Saint-Maixent. La même nuit, il arrivait à Paris. Serviteur dévoué, il se mettait aussitôt à l'œuvre, et, dès le matin, il se rendait chez l'avoué du duc de Gesvres. Il en descendait satisfait, n'ayant plus qu'à attendre les résultats. Dans l'escalier, il se croisa avec une femme magnifique, en grande toilette, laissant sur son passage un sillon parfumé, que le vieil intendant aspira gloutonnement à pleines narines. Devant la porte était une voiture de maître dans laquelle, vieux curieux, il regarda malgré lui. Il y vit, nonchalamment étendu sur les coussins, un jeune homme fort élégamment vêtu, qu'il reconnut aussitôt et dont la vue lui fît faire un soubresaut en arrière. Il se hâta de suivre son chemin, disant tout bas, en hochant la tête :

— Ah ! elle est singulière, celle-là I C'est le fou qui est venu deux fois, le

jour du mariage et qu'on a arrêté chez nous. Comment s'est-il échappé? Si les fous se sauvent comme ils veulent, tant pis. Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! nous sommes bien mal gouvernés.

LES AFFAIRES SONT LES AFFAmES.

Les cuvrières de l'ancienne maison Palmyre étaient bouleversées. Dans les premiers jours de la prise de possession de la nouvelle propriétaire, ça n'avait été que louanges et bénédictions sur la nouvelle patronne. M"« Olympe était gaie, rieuse; elle était entrée dans la maison comme un rayon de soleil, illuminant tout de sa jeunesse et de son affabilité. Bavarde, bruyante, active, elle plaisait à toutes. Non que M^'" Palmyre, à laquelle elle succédait, ou plutôt à laquelle elle s'associait, fût d'un commerce difficile; mais M^^® Palmyre était discrète comme les vieux bijoux égyptiens; il était impossible de deviner ce qui était gravé sur son visage. Elle avait un sourire conventionnel qui ne s'effaçait jamais; ainsi que les thermomètres pour malade, il montait et baissait, mais ne dépassait jamais la moyenne. M"® Palmyre n'avait pas de colère, elle était toujours calme, et ses éclats de rire troublaient peu le silence. Ses impressions étaient visibles seulement sur ses lèvres et dans ses regards, et les ouvrières n'y savaient pas lire. Au contraire. Olympe, expansive , apportait sa gaieté babillarde , plus forte d'une situation nouvelle, augmentée peut-être d'un vice satisfait. C'était le joyeux pinson de la maison.

Aussi les ouvrières se félicitaient-elles de leur nouvelle patronne. Cela avait à peine duré un mois et demi, et \dip7'emière ne cachait pas qu'elle ne s'expliquait pas ce changement subit. ]\P® Olympe avait fait balai neuf.

L'aimable patronne, la bonne fille, était tout à coup devenue une insupportable mégère, maugréant, criant toute la journée. Le matin, elle paraissait affairée; à l'atelier, elle se hâtait de sortir, elle revenait une heure après et n'arrêtait plus de crier toute la journée, se plaignant sans cesse, trouvant à redire surtout. Elle n'était souple que devant son associée, ]\P° Palmyre. Dès qu'elle la voyait, elle souriait, elle redevenait douce et semblait vouloir cacher ses sorties.

On ne s'expliquait pas l'ascendant que M^^*^ Palmyre exerçait sur elle.

Olympe rentrait un matin, Palmyre venait de se lever; la voyant en toilette, elle lui demanda :

— Tu t'es levée de bonne heure, ce matin. Je ne t'ai pas entendue sortir. Où as-tu été ?

Olympe devint rouge, mais, ne dissimulant pas sa mauvaise humeur, elle répondit ,

— Je ne vais pas me faire flanquer une contravention pour vous (page 269).

— Je vais te dire la vérité. J'ai été chez Henri; je voulais lui parler.

— Que lui veux-tu? demanda Palmyre avec son sourire crispé.

— Je ne te l'ai pas dit parce que j'avais promis de ne plus le revoir, et c'est ce que je fais, entends-tu? Mais lorsque nous sommes partis de Montmartre, il a emporté tous mes effets, tout mon linge. Je lui ai écrit plusieurs fois, demandant de me les renvoyer; lasse de ne pas recevoir de réponse, j'y suis allée ce matm. Je ne l'ai pas trouvé, et, pour en finir - et tu seras bien certaine que je ne te

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-206 UNE CURli:-OSE MAISON DE COUTURIÈRE A LA MODE.

mens pas, ajouta-t-elle, gênée par le sourire agaçant de son amie — si tu le veux, nous allons aller ensemble chez un homme d'affaires, qui le citera devant le juge de paix pour obtenir la restitution de mes affaires.

W Palmyre eut un bon sourire en entendant ces derniers mots, et, prenant Olympe, elle l'embrassa pour la consoler en lui disant :

— Tu es bien naïve. Je t'avais dit tout ça. Tu comprends bien que jamais il ne te rendra rien. Depuis longtemps il a engagé ou vendu ce qui était à toi. Tu as toujours été la dupe de cet homme-là. Ma chère, n*y pense donc plus. Est-ce que tu manques de quelque chose ici? Tu as tout ce qu'il te faut... Compte donc ça perdu et ne t'occupe donc plus de ce... misérable. Si tu le revoyais, crois-moi, ce ne serait pas pour te rendre rien qu'il te rechercherait, mais bien plutôt pour t*cn demander.

— Oh ! je suis furieuse d'avoir été roulée comme ça.

Palmyre prit sa tète dans ses mains, la regarda une grande minute en riant, haussant légèrement les épaules, et l'embrassa en lui disant :

— Grande bébête, va, qui crois encore aux hommes. Abandonne donc tout ça. Tu n'as besoin de rien, maintenant. Occupe-toi de ta maison et oublie les bêtises laites... Voyons, retire ton chapeau, ton manteau. Ne pense plus à ce... monsieur et causons de nos affaires, qui sont plus sérieuses.

— Je suis très blessée, et, tu sais, je n'hésiterai pas à faire une plainte d'escroquerie...

— Tais-toi, c'est le mieux. Viens t'asseoir près de moi, et causons. Nerveuse, maussade. Olympe arrachait son chapeau et le jetait avec son

manteau sur un meuble. Irritée, elle déchirait ses gants, inconsciente des caresses de Palmyre qui cherchait à la calmer.

Cela dura quelques minutes, au bout desquelles Tancienne raison sociale de l'étrange maison de couture de la rue de la Paix dit :

— Tu es plus calme maintenant, écoute-moi. Les affaires sont les affaires. Parlons-en.

— Parle, je t'écoute...

— Tu n'as pas de nouvelles de la Phryné?

— Aucune.

— C'est assez singulier... Elle est revenue, cependant.

— Elle est venue au rendez-vous que tu avais fixé. Lorsqu'elle est partie, je lui ai remis, tel que tu me l'avais donné, le rouleau de cinquante louis. Elle m'a dit qu'elle désirait garder le corset tel qu'il était ; elle ne voulait pas qu'il fût bordé en bas et préférait qu'il tombât en juge...

— Et depuis, pas de nouvelles ?

— Non, le costume est là.

— Ah ! très bien. Si elle voulait le faire prendre, préviens qu'on le lui refuse en disant qu'il n'est pas terminé et que nous avons besoin d'un nouvel essai. Elle devait venir, j'ai à lui parler, elle le sait; mais elle ne vient guère que lorsqu'elle a besoin de moi.

— Ce n'est pas là une grande affaire, tu peux aller chez elle.

— Voilà, ma chère Lolin, ce qu'il ne faut jamais faire. Elle peut venir chez nous, mais nous jamais chez elle. De plus, dans la rue, tu ne aois pas la connaître. Tu ne te souviens donc de rien de tout ce que je t'ai dit ?

— Mais, cependant, il faut bien livrer la marchandise.

— Ça est différent; la première ici n'est que pour ça. Est-ce que c'est elle qui dirige et qui coupe; n'est-ce pas moi?

— Comment fais-tu pour la prévenir alors? Tu lui écris?

— Encore une chose qu'il ne faut jamais faire. Pas de lettre, souviens-t'en, Olympe. Pour la -prévenir, j'envoie une des demoiselles dire que, la robe étant près d'être achevée, Ton vient demander à madame de vouloir bien fixer le jour qu'elle choisit pour qu'on vienne la lui essayer... Elle sait et répond aussitôt : « Qu'on ne se dérange pas, jïrai demain ou ce soir... » Mais, ne l'oublie pas. Olympe, jamais une lettre. Ma fortune, ma chère, c'est ça. Tiens, regarde.

Et Palmyre se leva, ouvrit un petit coffre-fort et montra, sur une toilette où se placent ordinairement et les écus et le portefeuille aux \aleurs, des paquets de lettres soigneusement ficelés.

— Qu'est-ce que c'est que ça?

— Ça, c'est la correspondance de ma clientèle. Toutes les lettres qu'on m'écrit je les garde. Je ne réponds que par la parole. Et si tu savais comme les femmes aiment ça, écrire, et comme elles aiment surtout raconter en lettre ce qu'elles n'oseraient pas dire.

— En somme, que veux-tu faire au sujet de la Phryné?

— Je voudrais la prévenir que je veux la voir.

— Envoie.

— J'ai envoyé deux fois la petite. C'est à cause de cela que je te demandais si tu avais reçu de ses nouvelles.

— Non. Veux-tu que j'y aille, moi?

— Mais, je t'ai dit tout à l'heure... Après ça, s'interrompit Palmyre, tu n'es pas connue, toi... Oui, tu pourrais y aller. Il faut un prétexte.

— Celui que tu me disais?

— Non, puisque deux fois on y a été pour cela.

— Eh bien, je puis y aller pour lui montrer des échantillons de garniture, afin de lui faire choisir la nuance.

— Oui, c'est une idée... Il faut être très réservée, tu sais !

— Ohl tu peux compter sur moi; mais qu'aurai-je à lui dire, pour de bon?...

— Que j'ai absolument besoin de la voir, de lui parler, d'ici trois jours.

— Bien. Je suis convenablement habillée ainsi. Je vais remettre mon chapeau et je vais y aller.

— Non, déjeunons d'abord, tu iras après; en mangeant, je te dirai ce que tu devras faire...

Puis , avec son étrange sourire , le regard bien fixé sur celui d'Olympe, M"« Palmyre dit :

— Tu sais, il ne faut pas faire deux courses et retourner, ainsi que tu y vas depuis quatre jours, rue des Dames, aux Batignolles.

— Tu sais cela, fit Olympe qui devint rouge du col au front; mais je te jure que je ne l'ai pas vu une seule ibis.

— Je le sais bien, grosse bébôte... C'est pour cela que c'est ridicule d'y aller si souvent que ça.

Olympe était toute confuse. Elle l'embrassait en disant :

— Allons, c'est fini, n'y pense plus.

Et la bonne venant annoncer que le couvert était dressé, elle ajouta :

— Allons, viens déjeuner.

Obéissante, Olympe suivit Palmyre. On se mit à table. Ce fut un déjeuner silencieux ; les ouvrières mangeaient à table et, devant elles, Palmyre ne parlait jamais de ses affaires.

Ordinairement on plaisantait, mais W^° Olympe était toujours de cette humeur désagréable que les ouvrières avaient remarquée. Ce n'était plus la même femme des premiers jours.

Les jeunes filles se parlaient bas.

Nerveuse, agitée, se hàlant, mais touchant à peine des lèvres aux mets qu'on lui servait, I\r'° Olympe, la tête baissée sur son assiette, le front plissé sous l'effort du cerveau battu par une idée tenace, ne voyait pas le regard observateur de Palmyre, qui ne la quittait pas.

A la fin du repas, elle parut un peu plus calme, et lorsqu'elle se leva, elle se secoua comme pour se dégager des pensées qui l'occupaient, semblant dire :

— Allons, allons, il faut être raisonnable, il faut ne plus penser à cela et s'occuper des affaires.

Palmyre, qui lisait sur son visage ce qu'elle ressentait, vint lui prendre affectueusement les mains en lui disant bas :

— A la bonne heure, ne pense plus à cela et occupe-toi de nos affaires. Olympe devint toute rouge d'avoir été si parfaitement devinée. Mais son amie

n'insista pas; elle lui dit qu'elle allait à l'atelier, comptant sur elle pour s'occuper de l'affaire en question. Et suivant les ouvrières elle la laissa seule.

Olympe alors eut comme un accès de rage, disant haut en menaçant de son petit poing d'enfant :

— Oh I je me vengerai de ça, Henri 1 Je te retrouverai bien un jour ou l'autre. Revêtant son manteau, se coiffant de son chapeau, elle descendit vivement

l'escalier, sauta dans une voiture et se fît conduire rue des Tournelles.

Arrivé au coin de la rue Saint-Antoine, le cocher lui demanda le numéro. La voiture s'arrêta et elle cherchait dans ses papiers pour le trouver, lorsqu'une autre voiture arrivant obligea le cocher, qui s'était arrêté au milieu de la rue, à se déranger.

Ce petit incident inattendu fît lever la tête à la jeune femme; elle chercha la cause de ce dérangement : une voiture de maître passait. Elle jeta un petit cri, ne pouvant en croire ses yeux.

Dans la voiture qui passait rapide, elle avait vu la Phryné, souriante et négligemment penchée sur le Beau Henri...

Mais non, cela n'était pas possible. Son cerveau, constamment hanté par la

pensée de son amant, lui avait donné cette seconde d'hallucination : elle voyait Henri dans tout, partout... C'était impossible, son amant ne pouvait pas connaître la Phryné.

Et cependant elle l'avait vu, il tendait ses lèvres et elle souriait. Mais non, elle était folle...

Le cocher lui demanda encore :

— Quel numéro, madame?

Elle cherchait dans ses papiers sans pouvoir trouver l'adresse, de plus en plus agitée, ne pouvant contenir ses doigts fiévreux qui bouleversaient les papiers de son carnet; enfin, elle trouva l'adresse et la cria au cocher en lui disant :

— Vite, vite, bien vite, allez-y.

Mais le cocher était calme, il avait été pris à l'heure et n'avait aucune raison pour se presser.

Il avait été obligé de descendre de son siège où il remonta lentement; il enveloppa ses jambes dans la couverture, puis il attacha soigneusement le cuir par-dessus. Sans souci des réclamations de sa voyageuse, indifférent à ses plaintes, il répondait placidement :

— Nous y serons tout à l'heure. Enfin la voiture se mit en marche.

Olympe, penchée la tête hors de la voiture, cherchait à voir où s'arrêtait le petit coupé, mais malgré ses plaintes le cocher répondait :

■ — Je ne vais pas me faire flanquer une contravention pour vous, je dois garder ma droite.

— Marchez au milieu de la chaussée.

— Pardi, pour me faire accrocher.

— Mais vous ne m'entendez donc pas 1 Prenez le milieu de la chaussée. Et le cocher cynique répondit tout bas en lui-même :

— Oui, ça te gêne le trottoir..., t'as trop l'habitude d'y être.

Enfin il arriva devant la demeure de Costin. Déjà Olympe avait ouvert la portière ; elle sauta de la voiture avant qu'elle fût arrêtée ; elle regarda autour d'elle, pas de coupé.

La maison était fermée, rien ne pouvait indiquer qu'on venait d'y entrer.

Elle en parut plus calme. Et elle dit avec un soupir de soulagement :

— Je suis folle, absolument, je le vois partout. Ce n'était pas lui. Elle sonna à la porte. La cuisinière alsacienne vint lui ouvrir.

— M. Pierre Costin, madame?

— Il n'èdre bas à Paris.

— Ahl M""« Costin est-elle visible?

— Ça, che savre bas. Endrez, che va foire.

— Veuillez remettre ma carte.

La cuisinière ayant fait entrer Olympe, et l'ayant fait asseoir dans le vestibule, disparut. Mais deux minutes après, W^^ Lison paraissait :

— Vous demandez madame?

— Oui, mademoiselle.

— Madame est sortie et ne rentrera probablement pas aujourd'hui.

La porte par laquelle M'''^ Lison venait d'entrer était ouverte; on percevait distinctement des rires... de femmes et une voix d'homme. Olympe avait penché la tête pour écouter et elle devint pâle. D'un ton étrange, elle dit :

— Je vous demande pardon, mademoiselle, j'entends parler et rire. Se dressant fière, insolente, M^^^ Lison lui répondit :

— Quand je dis que madame n'y est pas, c'est qu'elle n'y est pas. Je lui remettrai votre carte... Vous êtes la couturière? -^

Olympe fut comme suffoquée... Elle se souvint qu'elle était la représentante de l'ancienne maison Palmyre. Est-ce qu'elle devenait folle d'écouter ses intérêts particuliers avant ceux de la maison? Qu'allait dire Palmyre lorsqu'elle saurait cela?

M"^ Lison avait fermé la porte; elle n'entendait plus rien, et elle voulut se persuader encore qu'elle s'était trompée; devenant souple et respectueuse, elle dit :

— Vous avez raison, mademoiselle, c'est vrai. Madame reçoit ou ne reçoit pas... Elle est libre... J'étais folle; ne dites rien de cela.

Et elle tira même une pièce de cinq francs qu'elle glissa dans la main de Lison qui, redevenue aimable, fit :

— Ohl mais je n'ai rien à dire; il est tout naturel que, venant de si loin, vous soyez ennuyée de ne pas pouvoir parler à madame, sachant qu'elle est là. Vous savez, moi, je fais ce que l'on me dit; elle rentre à l'instant... Écoutez, vous ne la pourrez pas voir aujourd'hui mais venez demain, à Theure du déjeuner, et je vous promets qu'elle vous recevra.

Cette fois. Olympe ne répondit pas; elle s'était levée et elle s'appuyait sur le dossier de sa chaise pour ne pas tomber ; elle était livide. C'était vrai , elle venait de rentrer; c'était bien elle qu'elle avait vue penchée sur l'épaule de Henri, dans le petit coupé; elle voulut parler, elle ne trouva pas un mot; elle essaya une révérence pour avoir l'air de saluer, elle faillit tomber. Elle sortit et eut de la peine à monter en voiture.

Lison, stupéfaite, rentrant dans la maison, disait :

— Eh bien, en voilà un type. Mais elle est un peu braque, cette petite femme-là.

Le cocher, avant de remonter sur son siège, passa la tête par la portière, pour demander à sa voyageuse où elle allait. Il la vit qu'elle fondait en larmes, sanglotait.

— Ma petite dame, où allons-nous ?

Elle le regarda une seconde, les yeux mouillés et l'air ahuri, comme si elle sortait d'un mauvais rêve...

— Nous, nous allons... Allez rue des Dames.

— Aux BatignoUes?

— Oui...

Et le cocher remontant sur son siège, elle se jeta dans le coin de la voiture, s'abandonnant à son désespoir, pleurant, sanglotant et disant :

— Ohl c'est indigne... C'est un misérable.

Elle était écrasée par la douleur, la pauvre Costolade. Cet homme , pour

lequel elle avait tout l'ait, auquel elle avait tout sacrifié, l'abandonnait de la plus indigne façon, et pour qui? pour cette femme qu'elle-même avait le droit de mépriser, pour cette créature qui n'avait pas même la misère poui excuser ses vices, pour une femme sans cœur, sans âme, mariée à un homme de talent et répondant à l'honneur qu'il lui avait fait de l'élever jusqu'à lui en le trompant.

Pour vivre avec le Beau Henri, elle n'avait reculé devant rien ; elle avait accepté le travail, la misère, le mépris..., même la honte. Le défendant contre tous, n'écoutant personne, elle n'avait toujours voulu voir en lui qu'un beau garçon un peu paresseux parce qu'il était jeune, parce qu'il avait été élevé à ne rien faire. Mais convaincue de son inteUigence, elle espérait qu'un jour une affaire se présenterait, qu'il conduirait avec adresse et qui payerait tous les sacrifices. Puisqu'elle l'aimait, elle croyait en lui, elle avait foi en son cœur, elle était persuadée qu'il était bon...

Et l'amour qu'elle avait pour lui s'était encore augmenté du mal qu'elle croyait lui avoir fait en s'associant avec Palmyre. Puisqu'elle en avait eu la preuve, ce n'était pas par sa faute, mais bien au contraire pour la servir, qu'il avait été arrêté et incarcéré comme fou, souffrant pendant un grand mois toutes les douleurs et toutes les misères...

Tout cela était faux. Henri ne l'aimait que parce qu'il vivait d'elle; cette réalité s'étalait devant ses yeux et l'épouvantait. Elle avait servi les desseins du misérable. Les longs jours de jeûne, les nuits faites sans sommeil, le travail forcé par tous les temps, les risques courus dans des manœuvres inavouables, elle avait souifert et tout risqué pour lui, pour lui seul, car elle était belle, et vingt fois on lui avait offert une existence paisible, en échange de cet amour qu'elle gardait pour lui seul.

C'était un écroulement moral ; elle aurait voulu ne pas y croire, et niaisement, à mesure qu'elle avançait vers la demeure de son amant, qu'elle n'avait pas rencontré depuis huit grands jours de visites quotidiennes, elle espérait le trouver dans sa chambre de la rue des Dames, la forçant de reconnaître qu'elle s'était trompée.

En arrivant, elle essuya ses yeux et, descendant de voiture, elle entra chez le maître de l'hôtel ; son cœur battait bien fort lorsqu'elle demanda :

— M. deClainville?

— n n'est pas chez lui, madame... Depuis quelques jours nous ne le voyons pas.

— Alors, vous avez des lettres que je vous ai remises pour lui?

— Oh ! non, madame. Tous les deux jours, il passe prendre sa correspondance, mais il ne reste pas.

La Costolade eut un douloureux soupir.

Ainsi, Henri recevait ses lettres pleines de supplications, ses lettres mouillées de larmes ! Elle fit un effort pour cacher son émotion et elle pria le maître de l'hôtel de lui donner ce qu'il fallait pour écrire.

Elle écrivit :

« Henri, ce que tu fais est indigne. Je ne croyais pas que tu te serais conduit

ainsi avec moi. Je sais tout; il faut absolument que je te voie demain. Fixe-moi un rendez-vous... où tu voudras. Il le faut. Si tu refuses, prends garde.

» Je veux croire seulement à une infidélité passagère, et non à l'ingratitude. Je t'aime tant que je te pardonnerai , — d'abord parce que je sais qu'involontairement je t'ai fait souffrir.

» Henri, j'espère et t'embrasse.

» Celle qui t'aime plus que tu ne le mérites,

» Olympe. »

Elle glissa la lettre dans une enveloppe et dit au maître de l'hôtel :

- Monsieur, je compte que vous remettrez cette lettre à M. de Clainville. C'est très, très important.

Le sourire du maître de l'hôtel montrait assez qu'en recevant les autres lettres d'Olympe, Henri n'avait pas paru y attacher cette importance-là ; mais la pauvre Costolade ne vit rien. Elle remit la lettre, et, le cœur gros, elle se hâta de remonter en voiture pour pouvoir pleurer à son aise. Elle dit au cocher de se promener une heure avant de la ramener chez elle. Olympe voulait penser.

La pauvre fille avait atrocement souffert en apprenant que Henri avait reçu ses lettres. N'ayant pas de réponse, et sachant qu'il n'était pas rentré à l'hôtel — cela était tout naturel , Henri ne rentrant pas à l'hôtel — cela s'expliquait encore, parce qu'il avait pu être de nouveau tourmenté par les gens qui l'avaient fait enfermer une première fois. — Puis elle se souvenait qu'il avait fait faire des démarches par un homme d'affaires, afin d'obtenir la levée des oppositions mises illégalement sur la pension du petit être confié à la Costolade : elle avait dit à Henri le lieu où l'enfant était en nourrice, et il devait y aller pour aviser au moyen de le mettre à l'abri de tout enlèvement ; peut-être était-il là-bas.

Elle s'était bercée de tous ces rêves , de tous ces mensonges ; mais la réalité muette était devant ses yeux. Henri n'avait jamais quitté Paris ; il vivait avec la Phryné et passait toutes les nuits avec elle , puisqu'il ne rentrait plus à l'hôtel de la rue des Dames. Il n'avait plus aucune affection pour la Costolade, puisque, ayant reçu toutes ses lettres, il n'avait répondu à aucune.

Il y avait de la rage, de la jalousie, de la colère dans sa douleur. Elle pleurait et elle avait des crispations avec des mouvements de menace.

Si Henri répondait le lendemain, s'il venait se justifier, — même se repentir, — se justifier, ce n'était plus possible — elle pardonnerait. — Elle irait plus loin; même au fond cet homme avait raison, et s'il allait chercher l'amour d'une autre femme, c'est parce qu'il n'avait plus le sien.

Après tout. Olympe ne pouvait plus rompre avec Palmyre ; les affaires étaient régulièrement faites, les actes enregistrés, et quand même elle l'obligerait à accepter Henri chez elle, ou elle resterait avec lui au dehors et irait tous les soirs une fois la maison fermée... C'était là assurément que devait être la cause de la fugue de Henri, car la Costolade voulait toujours rester persuadée que celui qu'elle aimait était un homme de cœur.

Il devait écrire le lendemain, et elle le verrait. Cela serait bien vite fini. Mais

Elle reconnut l'écriture et trembla en ouvrant la missive (page 274),

si, comme pour les autres lettres, il ne répondait pas, ohl alors, tant pis pour vous, monsieur Henri Masset de Clainvillel La Costolade a dans les veines un sang méridional qui a le même feu dans l'amour que dans la haine..., et la Costolade , outragée , humiliée , oubliée , abandonnée , lâchée enfin , pour parler parisien, se vengerait. Et, à cette pensée, elle avait un méchant sourire qui affirmait qu'elle avait sa vengeance prête.

Sans avoir conscience qu'elle parlait haut, elle disait :

35e Liv. 35

— Je me vengerai de lui et d'elle. Son mari, bah! il se moque pas mal des amours de sa femme, puisqu'il la méprise. Ce n'est pas par là que je la prendrai, ki'est par la maison Olympe, et gare la belle Phryné, la superbe Régine, la magnifique M™® Costin!... A la maison Olympe, on sait le chemin suivi pour transiformer la fille du quartier Latin, la modèle Régina Kosakowa. Je vous ficherai dans la misère tous les deux. Oh! toi, ça ne sera pas long, val...

Et elle menaça de son poing.

Elle était furieuse après elle, la Costolade. Malgré sa rage méprisante, malgré sa colère, elle avait toujours envie de pleurer.

. Nerveuse, agitée, parlant toute seule, bâtissant des plans de vengeance, puis tout à coup envisageant la réconciUation et passant de la plus noire tristesse à la . plus folle gaieté, la Costolade ne s'apercevait pas que, depuis plus de trois heures, : son cocher, qui par les anciens boulevards l'avait conduite à l'Arc de triomphe, la promenait au bois de Boulogne ; elle sembla se réveiller tout à coup par un soubresaut: elle venait de voir passer dans une Victoria la belle Phryné. Elle se pencha aussitôt à la portière pour revoir la voiture. Elle se rassit plus calme, en disant :

— Ahl elle est seule! Je me suis trompée; ce n'était pas lui. Étant tantôt avec elle, il ne l'aurait pas quittée, il l'aurait accompagnée au Bois; il aime trop à poser et à faire du chic pour manquer cette occasion-là...

Elle commanda à son cocher de la ramener chez elle, rue de la Paix. En passant devant le concierge, on l'appela et on lui remit une lettre. Elle reconnut ll'écriture et trembla en l'ouvrant. La missive était courte :

« Ma chère petite,

» Fais-toi une existence à ta guise. OubUe-moi comme je t'ai oubliée, et ne menace pas ! Souviens-toi que je sais assez de choses sur toi pour te faire taire.

La Costolade devint pâle ; ses dents se serrèrent ; dans un mouvement de rage elle déchira la lettre, — elle était toujours prudente, — et elle dit :

— Tant pis pour toi..., sale... Mais je me vengerai, va..., et cruellement! Et7 toute tremblante d'émotion, elle monta l'escalier.

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