UNE NUIT DE NOCES
Satisfait de lui, le célèbre docteur, cette lumière de la science, ce sauveur de l'humanité, était remonté chez lui en se frottant les mains. L'amoureux de la jeune comtesse de Gesvres n'existait pas; c'était l'aliéniste qui vivait, celui qui avait étudié le mal dans toute sa profondeur, qui avait émis et soutenait ce paradoxe, (fue les gens les plus fous étaient ceux qui le paraissaient le moins.
Le docteur Louis était content de lui. Du premier coup d'œil, il avait reconnu qu'il avait affaire à un fou. On ne le trompait pas, lui. Il avait aussitôt classé le sujet dans le genre dont il était atteint. Le malheureux voulait la fortune, et par tous les moyens. Ainsi, c'était bien un fou. Et comme tout cela était logiquement déduit, prouvé ! Un fou, un imbécile ou un cr.nemi seul viendrait dire à un mari de deux heures : a La femme que vous venez d'épouser est ma maîtresse, et je viens vous le dire chez vous... » C'était fou ! Puis, après, voulant trop prouver, il avait raconté des sottises : la jeune duchesse était mère 1 Cela dépassait les bornes ; cette enfant fine, gracieuse, élégante, à la démarche souple comme un roseau, mèrel Cette enfant qui sortait du couvent, qui passait son temps entre son père et son directeur!... C'était simplement le comble de l'absurde. Le malheureux, dans sa folie de posséder, ayant entendu parler du mariage de M"® de Gesvres, une riche héritière, s'était figuré qu'il était l'époux. Allant vite dans son rêve fou, il était déjà père. Il se heurtait à une réalité en trouvant le mari, et, avec la ténacité de l'aliénation mentale, il se figurait qu'on lui enlevait sa femme. Alors il voulait de l'argent pour payer le préjudice qui lui était causé.
C'était un cas curieux; on le lui gardait, on allait le préparer; et, retardant son voyage de noces — la science avant tout I — le docteur Louis des Étangs étudierait le lendemain matin son sujet.
Il remontait chez lui heureux. Le cerveau enflammé, presque ivre , il était content de sa journée, ayant épousé une adorable enfant et retrouvé un vrai malade.
S'étant brisé un ongle en fermant la voiture de son malade, il avait pris dans sa trousse son scalpel et il taillait ses ongles en remontant.
• Il arriva dans le grand escaliei^ au moment où Geneviève, retenue par quelques dames qui voulaient la féliciter sur son mariage avant de se retirer, venait d'en finir et remontait, fatiguée, pour gagner son appartement.
Elle n'avait pas vu le comte ouvrir la porte, et, souriant, heureux, s'appuyer
sur le chambranle pour la regarder amoureusement. Geneviève, se croyant seule, débarrassée, s'abandonnait, montant péniblement, d'une main tennnt la rampe, de l'autre s'appuyant sur ses reins.
Le comte Louis parut d'abord surpris de cette démarche lourde, puis il pencha un peu la tête en avant pour la mieux observer. Alors il y eut comme un bouleversement dans son cerveau. Les ivrognes, les fous, ainsi que les singes, ne peuvent rester sur la même pensée deux minutes.
Le docteur Louis se souvenait de ce que lui avait dit son sujet, et, observant la marche singulière de cette jeune fille, il se demanda si on ne lui avait pas dit la vérité. Non pas qu'il pensât un seul instant qu'il s'était trompé sur son sujet. Non! Mais le cas était fréquent de fous di'.'ant inconsciemment une vérité et se l'attribuant à eux. Est-ce qu'il en avait l'exemple? Il se refusait à y croire.
Le comte Hardi des Étangs n'avait pas son calme ordinaire; il avait bu, il était prêt à tout. Dans un autre moment, il aurait hésité, il aurait redouté le scandale. Mais, dans son état, la pensée qui venait de traverser son cerveau l'afTolait; il voulait immédiatement éclaircir ses doutes. Il glissa dans la poche de son gilet \e scalpel qu'il tenait à la main, et monta rapidement l'étage derrière la jeune femme. Il arriva au moment où les femmes de chambre souriantes ouvraient la porte pour la recevoir.
Il prit brusquement la main de la petite comtesse et l'entraîna vers la chambre, traversant le cabinet devant les gens étourdis, en disant :
— Il faut d'abord que nous causions immédiatement, madame.
Geneviève ftvait ressenti comme une secousse ; elle était devenue très pâle, et n'ayant ni la force de répondre, ni la force de résister, elle se laissait entraîner. Elle avait regardé son mari, et elle avait eu peur. Puis elle avait entendu les femmes disant tout bas :
— Oh ! le marié est ivre î
Ils étaient entrés dans la chambre, et^le comte avait fermé la porte derrière eux. Les femmes de chambre, en entendant tourner la clef, s'étaient mises à rire indécemment, et échangeaient des clignements d'yeux.
L'une avait dit :
— C'est un original... Il veut lui arracher lui-même ses fleurs d'oranger.
Et toutes, se mettant la main sur la bouche pour qu'on n'entendît pas leurs obscènes éclats de rire, se penchèrent en même temps sur la porte, y appuyant l'oreille pour entendre; elles avaient les faces rouges, les lèvres épaisses, les yeux luisants.
Mais on ne pouvait rien entendre. Depuis dix jours les tapissiers avaient préparé l'appartement des jeunes époux, capitonnant les portes et les murs d'un riche satin pompadour. La chambre nuptiale était superbe, avec son grand lit de tête à colonnes, tout paré de soie et de dentelles, avec ses meubles magnifiques, son tapis épais, ses lourdes portières discrètes, ses grands rideaux. Tout cela était luxueux, et la coquette petite comtesse l'avait depuis deux jours embaumé de son parfum favori. Les femmes de chambre l'avaient prépare pour la nuit sacrée, en ménageant un jour doux, plein de mystérieuse poésie.
Le cadre était digne du tableau, car ils étaient très beaux, les deux époux. La porte à peine fermée, Geneviève, anxieuse, avait dit :
— Mais que voulez-vous donc ?
Et, regardant son mari, elle eut un soubresaut en voyant le bouleversement de son visage. Elle pensa que Pierre avait été trop loin. Ce n'était plus un ivrogne, c'était un fou, un fou dont le regard méchant était plein de menaces.
Il lui prit violemment la main et la regarda dans les yeux. Un regard qu'elle ne put soutenir, qui Téblouissait. Il la sentait trembler; elle fermait les yeux et il s'écria brutalement :
— Elle ne dirait rien; je veux voir.
Geneviève , défaillante , presque mourante , sentit qu'il la pressait dans ses bras. Il l'enleva. Elle jeta un cri. La brute l'emporta bestialement sur le lit. Elle se débattit, révoltée, pleine de dégoût, le repoussant de ses mains en exclamant:
— Ah 1 mon Dieu 1 mais quel homme êtes-vous donc ?
Mais il était fort, il était brutal et il avait une^volontéj'^un but... Et puis, il était fou..., fou d'un doute...
Il jeta Geneviève sur le grand lit, dans le flot de dentelles , n'écoutant pas ses cris et se moquant de ses coups, car elle se débattait. Il voulut soulever la grande jupe de satin blanc; mais, insultée, révoltée, pleine de dégoût et de mépris, la jeune femme crispa ses mains sur ses jupes, défendant son corps contre ce monstre de bestialité.
Voyant cela, le docteur dit :
— Ah ! bah ! finissons-en !
Poussant Geneviève sur le lit, il la maintint d'une main appuyée sur l'épigastre, pendant que Geneviève, plus épouvantée et perdant la tête, criait : « Au secours 1 » en serrant plus fort ses jupes sur elle de ses mains crispées.
Dix secondes elle défaillit et perdit connaissance.
En voyant l'homme qu'elle venait d'épouser tirer son scalpel de sa poche, elle crut qu'il voulait la tuer.
Le docteur Louis, de son scalpel, coupait les lacets de la robe, le glissait entre la chair et la ceinture avec l'habitude du praticien, et, coupant à la fois le satin tendre de la robe, les jupes et la chemise, il mettait à nu le ventre de sa femme à moitié évanouie.
Aussitôt il déchirait et prenait les flancs dans ses mains.
Cela dura dix secondes, — le temps de la syncope de Geneviève et le temps nécessaire au médecin pour constater la faute.
Plein de colère, de rage, il cria, menaçant :
— Sang Dieul C'était vrai, misérable I... Tu as été mère!
Geneviève, folle, s'était redressée et se sauvait. En voyant la porte fermée, elle se retourna et supplia :
— Laissez-moi 1 . . . laissez-moi ! . . . Grâce ! . . .
— Maintenant que tu portes mon nom !... Allons donc 1... je te tuerai 1... Et, brandissant son scalpel, il s'élança vers elle.
C'était plus que subir les derniers outrages.
MADEMOISELLE OLYMPE. m
La malheureuse Geneviève était folle de honte; elle était perdue : il savait, et il était devant elle, menaçant.
L'horrible de la situation remplit et de mépris et de dégoût. Elle oubliait que si le comte des Étangs était dans cet état, c'étaient elle et Pierre qui en étaient cause.
Elle ne songea plus qu'à une chose, échapper au danger qui la menaçait; car, elle le Hsait dans les yeux de l'ivrogne fou, il ne mentait pas en disant qu'il voulait sa vie.
Geneviève voulait vivre, vivre à tout prix. Le scandale affranchissait l'avenir. Elle voulait vivre pour retrouver son fils , et vivre , en se moquant du monde, avec le père de son enfant.
Elle voulait ouvrir une porte et appeler Pierre à son secours.
En voyant le comte Louis s'élancer, elle jeta le tabouret, le guéridon, renversant et brisant un vase plein de fleurs, un coffret plein de bijoux , et elle courut vers l'autre porte, jetant toujours les chaises et les fauteuils sous les pas de son mari.
Mais la porte fermée résistait, et, désespérée, échevelée, la secouant en vain, elle s'écriait :
— Au secours 1 je suis perdue 1... Au secours !...
Titubant, se heurtant aux meubles renversés, manquant de tomber à chaque pas, le comte des Étangs la poursuivait en disant :
— La fille mère qui porte mon nom ne sortira pas d'ici; il faut qu'elle meure... Il faut que j'ouvre ce ventre qui a porté l'enfant... Il faut que je tue... Le comte des Étangs fera peur, je ne veux pas qu'il fasse rire.
Il allait mettre la main sur son épaule ; d'un geste prompt et nerveux , elle le repoussa ; il vacilla et alla tomber sur le lit. Pendant qu'il se relevait, écumant de rage folle, étouffant, il arracha sa cravate, déchirant son col, et il se redressa. Geneviève s'était élancée vers la fenêtre; elle s'était pendue aux lourdes tapisseries pour les arracher, déchirant les rideaux, et, sans souci de se blesser, elle avait brisé les glaces et elle criait :
— A l'assassin I Au secours 1 A l'assassin !...
Le comte des Étangs n'avait fait qu'un bond ; il l'avait atteinte, brusquement saisie, et, la serrant sur lui en grinçant des dents, il avait levé le bras qui tenait le scalpel. La malheureuse se débattait, tremblante, le visage bouleversé par la peur, l'œil hagard, suppliant :
— Grâce! grâce! je n'ai trompé personne...; vous n'étiez pas mon mari. Le comte des Étangs frappa en répondant :
— La comtesse des Étangs ne peut avoir des enfants que de son mari. Geneviève jeta un cri sourd, et sa tête retomba inerte sur l'épaule du comte; le
sang inondait sa robe blanche.
Le comte Louis Hardi des Étangs regarda quelques secondes le beau visage de celle qui portait son nom. Il avait un mauvais sourire en voyant les paupières se fermer sur ses yeux éteints, en voyant la pâleur mortelle s'étendre sur le velours de ses joues. Et, la laissant tomber sur le tapis, il dit :
— On ne me trompe pas, moi... ; on en meurt.
Il était debout, fier de ce qu'il avait fait, le corps sanglant étendu à ses pieds, la tête égarée. Il n'entendait pas le bruit qui se faisait dans l'hôtel; on frappait aux portes, essayant de les enfoncer, criant :
— Ouvrez ! ouvrez 1
Il restait toujours droit, superbe, attendant qu'on osât venir lui prendre sa victime.
Une p'jrte céda , et des invités , des hommes, des femmes, curieux, effrayés, firent irruption dans !a chambre.
En voyant le corps sanglant étendu à terre, le meurtrier presque le pied sur sa victime, semblant défier ceux qui accouraient, il y eut un cri d'épouvante.
— Oh! il l'a tuéel... C'est un accès de folie 1 Emparez- vous de lui!... Enlevezla..., elle.
Il dit d'un ton hautain :
— Je vous défends de faire un pas. Je suis ici chez moi, et, morte ou vivante, cette femme est à moi 1
A ce moment, Pierre entrait.
Envoyant Geneviève couverte de sang, étendue sur le tapis, il perdit la tête et s'élança sur le meurtrier; le souffletant, il lui jeta ;
— Misérable !
Et, le saisissant au col, il voulait l'étrangler.
Des invités s'étaient précipités sur eux.
Le comte allait frapper l'artiste de son scalpel. On lui avait arrêté le bras. On le tenait et on l'entraînait ; il résistait, mais il était sans force, épuisé par la scène atroce qui venait de se passer et affaibU par l'ivresse. On l'entraîna cependant, malgré lui, presque l'emportant, le déchirant.
Un des invités, un médecin, déclara que le comte avait eu un accès de deli- Hum tremens et qu'il fallait l'attacher et le mener immédiatement chez le docteur Blanche.
Le docteur Louis des Étangs entendait, et il protestait, jurant, sacrant, luttant et se défendant en fou. Mais plus il se défendait et plus il persuadait les gens de la nécessité de le mener chez le docteur Blanche.
Occupé à maîtriser le forcené, on ne s'occupait pas de la victime.
Pierre, après avoir jeté aux mains des autres l'assassin, s'était agenouillé près de Geneviève, et, soulevant sa tête, oubliant toute retenue, il disait :
— Geneviève..., Geneviève, c'est moi..., c'est moi; m'entends- tu?... Ohl mon Dieu! mais il l'a tuée, le misérable!...
Et il mouillait ses mains de sang.
En appuyant sur sa poitrine, il lui sembla qu'elle respirait ; il se pencha sur elle et il entendit qu'elle disait :
— Pierre, Pierre, emmène-moi d'ici, sauve-moi 1
— Oh ! oui, je te sauverai !
Et il l'embrassa sur les lèvres, cherchant à lui rendre le souffle, à lui jeter de sa vie dans la poitrine. Puis, la prenant dans ses bras, appuyant sa tête sur
MADEMOISELLE OLYMPE. \n\
son épaule, il l'enleva comme un enfant, et, bousculant tout le monde pour sortir, il descendit l'escalier, se sauvant de l'hôtel; il courut à une des voitures qui attendaient devant la porte.
On était stupéfait ; mais personne n'osait lui barrer le passage.
Il plaça son précieux fardeau dans la voiture, donna un ordre au cocher, en ajoutant :
— Vite, vite, brûlez le pavé...
Il monta à son tour, s'assit, prit le torse de Geneviève dans ses bras, soutenant sa tête, la couvrant de baisers et disant en pleurant :
— Oh ma Geneviève..., ma Geneviève, je te sauverai I
"DEUXIÈmE TQ41{TIE