‹ Mademoiselle Olympe (ancienne maison Palmyre)Chapitre 12 sur 22 · SUITE DU PRECEDENT · texte numérisé non relu

SUITE DU PRECEDENT

La petite comtesse était jeune et forte et elle se rétablit très vite. Les douloureuses aventures qu'elle venait de traverser avaient fait table rase de la situation, et, n'ayant plus de crainte de ce côté, absolument libre de ses actions, la quiétude qu'elle en éprouvait avait encore aidé à la rapidité de sa guérison. Bien soignée, doucement conseillée, se sentant aimée et protéprée, son joli visage avait repris tout son éclat.

Sur les instances de W^^ Belle-Épaule, qui se trouvait souvent embarrassée près de la jeune femme, par la différence de leur éducation et l'impossibilité dans laquelle elle se trouvait d'expliquer sa situation près de Marcel, elle avait hâté le départ de ce dernier, non que Geneviève ne fût la plus affable pour sa gracieuse garde-malade, — car la jeune comtesse était trop intelligente pour n'avoir pas vu, dès qu'elle avait été en état de juger, ce qu'était la compagne de Marcel, — mais, discrète, elle avait près d'elle la plus grande réserve, évitant tout ce qui aurait pu lui faire penser qu'elle connaissait sa véritable situation. Elle était l'obligée de la jeune fille, et, celle-ci n'ayant pas marchandé ses secours, il eût été singulier qu'elle agît vis-à-vis d'elle, étant guérie grâce à ses soins, autrement que lorsqu'elle était malade ; et puis, au fond d'elle-même, la logique lui disait bien qu'elle n'avait plus le droit d'être sévère avec les autres.

Belle-Epaule avait hâte de revoir son quartier Latin, ses amies, avec lesquelles, le soir, à la brasserie, devant un bock crémeux, elle pouvait en griller une. Aussi, dès que la situation de M""« Geneviève le permit, elle obligea Marcel à la ramener à Paris.

Les deux amants restèrent seuls au petit château de Mademoiselle.

Un jour, Geneviève apprit que les gens du pays croyaient que Pierre était son mari et que le jeune ménage était venu, à cause de la santé chancelante de la jeune mariée, passer la lune de miel dans le vieux domaine de la famille. Elle en fut heureuse ; elle le dit à Costin, et, de ce jour, ils ne se gênèrent plus, se considérant eux-mêmes comme véritablement mariés. C'est au nom de leur enfant qu'ils se jurèrent de s'aimer toujours.

Le père Séjournet s'occupait des affaires à Paris.

L'instance en séparation suivait son cours normal. Une ordonnance du président avait, en raison de la gravité des faits, interdit à M. le comte Henri des Étangs de reprendre sa femme, même si son état de santé s'améhorait, fixant

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la résidence de Geneviève au petit château. Cela ne l'inquiétait plus; les lettres de Séjournet étaient absolument rassurantes ; la séparation n'était qu'une question de temps; l'affaire attendait son tour. De plus, elle avait été légalement mise en possession des biens de son père, le duc de Gesvres, dont l'état empirait tous les jours.

N'ayant pas à penser à ses affaires , Séjournet les dirigeant, elle songeait à retrouver son enfant, et c'est impatiemment qu'ils attendaient tous .les deux que, les forces revenant à la jeune femme, elle pût faire avec Costin un voyage de quelques jours à Paris.

Pierre Costin, avant de partir de Paris, avait chargé son élève de lui envoyer régulièrement sa correspondance, en même temps qu'il l'avait prié de l'informer de ce qui se passait chez lui. Les lettres étaient adressées, poste restante, à Saint- Maixent, où il allait deux fois par semaine les chercher. En partant, il avait réglé les intérêts de sa maison, c'est-à-dire qu'il avait réduit les dépenses à une pension suffisante pour sa femme.

Un jour, il apprend que sa femme introduit une instance en séparation de corps et de biens, alléguant que son mari l'avait abandonnée pour suivre une maîtresse. Quelques jours après, une lettre de son élève l'informait que sa femme, ayant renvoyé ses domestiques, avait tout fait vendre chez lui, ne gardant que le meuble de sa chambre à coucher qu'elle avait déménagé. On ignorait son adresse et on avait refusé de la donner chez l'avoué. Le cabinet de Pierre et son atelier seuls avaient été conservés, le propriétaire s'étant opposé à ce que M"^® Costin en fît ouvrir les portes et se refusant à ce qu'elle enlevât autre chose que le ménage, qu'elle déclarait être sa propriété personnelle. Insoucieux de tout cela, ne retenant qu'une chose, c'est qu'il était enfin débarrassé de la créature qui tourmentait sa vie par sa conduite honteuse et par sa dépravation, il haussa les épaules en disant :

— Bon débarras...

Et, prêt à accepter la condamnation qui devait être pour lui un acquittement, il se décida à ne pas s'occuper de ça et à faire défaut.

Ainsi, ils allaient être libres tous les deux, le vilain mot de concubinage lui semblant préférable au cocuHnage auquel sa femme l'avait condamné.

Il vivrait avec sa véritable femme, sa maîtresse légitime de par son enfant, son épouse de par leur amour mutuel.

Il n'avait plus qu'une pensée, retrouver son enfant, mais il ne voulait charger personne de cela.

Un jour, il apprit que l'opposition faite par lui au payement de la pension de son enfant avait été levée par un référé. Il en fut contrarié d'abord; puis, réfléchissant, il pensa assez justement qu'il pourrait, au contraire, plus facilement retrouver les gens qu'il cherchait en les faisant guetter le jour du payement de la rente; mais, pour cela, il fallait être à Paris; aussi chaque jour, donnant le bras à sa Geneviève, l'aidant à marcher, demandait-il anxieusement :

— Geneviève, te sens-tu forte, maintenant?... Quand pourrons-nous partir?

— Dans deux jours...

— Dans deux jours ! exclama-t-il joyeux.

— Oui, mon Pierre, dans deux jours tu me conduiras embrasser notre entant et nous le ramènerons.

Pierre alors avait le cœur serré, car il n'osait dire à la jeune femme qu'il ignorait ce que l'enfant était devenu.

Il avait tout fait préparer pour le voyage. Ils partirent un peu plus tôt. Pierre voulait déjeuner à Saint-Maixent et se rendre au bureau de poste pour y prendre ses lettres. Arrivé à l'hôtel, pendant qu'on préparait le déjeuner, il alla chercher ses lettres. On jugera facilement de l'exclamation joyeuse qui s'échappa de ses lèvres lorsqu'il lut :

« Monsieur,

» Si vous voulez me fixer un rendez-vous, j'aurai le plaisir de vous donner de bonnes nouvelles de votre enfant, de vous raconter beaucoup de choses qui vous intéresseront particulièrement. J'ai changé de métier depuis que j'ai eu le bonheur de délivrer la jeune femme que vous avez amenée chez moi une nuit, rue d'Orient,

» Veuillez m'adresser votre réponse poste restante, au grand bureau, à Paris.

» J'ai bien l'honneur d'être votre dévouée servante.

» Olympe Costolade. »

Pierre serra précieusement sa lettre, se réservant de répondre aussitôt qu'il serait arrivé à Paris. Il était si heureux, qu'en le revoyant souriant, Geneviève lui dit :

— Mais qu'as-tu donc? Tu as l'air tout gai.

Il la prit dans ses bras et l'embrassa en lui disant :

— Je suis si content, ma Geneviève, à la pensée que nous allons avoir notre enfant.

Ils déjeunèrent gaiement, faisant des projets d'avenir.

La petite comtesse se voyait déjà entre son enfant et l'époux de son cœur. Puis, tout à coup, pensant à la situation dans laquelle elle se trouvait, elle modifia les premiers plans ; elle expliqua à Pierre qu'il ne devait pas revenir avant un an au petit château de Mademoiselle. Cela était nécessaire.

On appelait, au château, Costin, M. le comte ; il fallait laisser les choses aller ainsi, puisqu'elles ne portaient préjudice à personne; il fallait consolider la croyance des gens au miUeu desquels ils comptaient vivre. Tout était là; il le fallait pour eux et pour l'enfant.

La séparation de corps serait prononcée par défaut, à cause de l'état du mari, et passerait sans bruit, sans scandale, personne, à part les invités, ne connaissant M. des Étangs.

Tout le monde accepterait donc, pour le mari de M"® de Gesvres, celui qu'elle^

présenterait comme tel. Les indiscrétions n'étaient à redouter que pour les premiers jours.

Le monde n'a pas le temps de s'occuper longtemps des mêmes gens, et il a tant à se faire pardonner, qu'il est peu sévère dans ses relations*

Geneviève expliqua donc à Pierre qu'une fois arrivé à Paris, il résiderait chez lui, pendant qu'elle descendrait à l'hôtel de Gesvres. Elle ferait, avec Séjournet, toutes les démarches nécessaires à ses intérêts et à son procès. Pierre, lui, s'occuperait de reprendre l'enfant, qu'il ramènerait avec la nourrice.

Tous les jours on se verrait, les affaires terminées, et il fallait deux jours pour tout cela. On irait faire, accompagnés par la nourrice et l'enfant, un long voyage; on s'arrêterait dans une station balnéaire, où l'on séjournerait jusqu'à la fin de la saison.

Cela ferait dix mois depuis le mariage; alors on irait, pour l'hiver, à Alger, pour revenir définitivement s'installer au petit château de Mademoiselle. Ainsi les gens au respect desquels ils tenaient s'affermissaient dans l'idée qu'ils étaient mariés, et que le petit Pierre était leur enfant légitime.

Cela était tout à fait logique, et Costin l'approuva. L'heure du train allait "onner, ils partirent.

D^s la nuit, ils arrivèrent à Paris. Ils se quittèrent à la gare, où le vieux Séjournet, prévenu par un télégramme de l'arrivée de sa jeune maîtresse, était venu l'attendre.

Pierre ne quitta le quai d'arrivée que lorsque la jeune femme, montée dans sa voiture, partit pour l'hôtel.

Il sauta dans un fiacre et se fit conduire chez lui. Il n'y trouva que M"° Lison, qui, se trouvant sans place, avait demandé l'autorisation de rester dans sa chambre de bonne jusqu'à la fin du mois.

Celle-ci, un peu étonnée et tremblante du retour du sculpteur, s'offrit à lui préparer son cabinet dans lequel se trouvait un lit de repos.

Quoique fatigué, pendant que Lison préparait son bureau, il l'interrogea sur ce qui s'était passé pendant son absence.

M'^® Lison en voulait trop à sa maîtresse de l'avoir si singulièrement remerciée pour être discrète. Elle renseigna Pierre sur tout ce qu'il voulait savoir.

Il apprit ainsi qu'un très beau garçon dont elle ignorait le nom — elle l'avait su cependant, car le jour de sa première visite il lui avait remis sa carte, mais elle l'avait oublié; madame l'appelait Henri — était devenu l'amant de M'"'^ Costin. il en était adoré; madame en était absolument folle.

Elle, Lison, n'avait de sa vie vu une semblable passion d'une femme pour un homme. M'"® Costin était positivement son esclave ; elle ne pensait que par lui, elle ne voyait que par lui.

C'est cet nomme qui lui avait conseillé la demande en séparation; c'est lui qui l'avait menée chez l'avoué, qui avait été chercher les preuves nécessaires pour obtenir un jugement contre lui, et surtout — le seul but qu'ils poursuivaient tous les deux — une assez forte pension de M. Costin.

M"*® Costin était prête à tout scandale, son joU amant lui ayant assuré qu'il ne

l'en aimerait ni plus ni moins pour ça; mais de l'argent, de l'argent à tout prix; 'pour de l'argent, M"™^ Costin était disposée à tout faire.

C'était aussi M. Henri qui avait dirigé la vente de tout le mobilier de la maison, de tous les objets d'art du salon. Comme il était de la taille de monsieur, il avait gardé les effets ; un jour même elle lui avait vu revêtir un habit avec la brochette de croix. Madame avait beaucoup ri.

Il voulait faire vendre les maquettes, les modèles et les marbres qui étaient dans l'atelier ; c'est alors que le propriétaire, apprenant ce qui se passait, était intervenu et s'y était heureusement opposé.

Ce récit amena plus de dégoût que de colère dans l'âme de l'artiste; il dit seulement :

— Allons, elle sera heureuse, elle a un homme digne d'elle.

Et ce lut tout, au grand étonnement de M^^® Lison. Il ne s'informa même pas des dettes qu'elle avait faites, de l'endroit où elle était allée, si on l'avait revue; rien. Voyant son lit prêt, il dit :

— Merci, Lison. Je vais me coucher, car je suis très las. Mais j'ai beaucoup à faire demain, soyez assez aimable pour venir m'éveiller de bonne heure. Vous irez me chercher une voiture.

— Bien, monsieur.

Et pendant qu'il se disposait à se coucher, elle allait sortir, lorsque, se ravisant, il l'appela :

— Lison, malgré l'heure avancée, vous allez me rendre le service d'aller me jeter une lettre à la poste, à un grand bureau. Les lettres sont levées à six heures et distribuées à neuf?

— Oui, monsieur.

— Bien.

Il écrivit aussitôt :

« Madame,

» Je serai ravi de vous voir. Soyez assez aimable pour vous trouver ce soir, vers quatre heures, dans le jardin du café de Mulhouse, en face du théâtre des Variétés, boulevard Montmartre.

» Je payerai largement le service que vous offrez de me rendre.

» Pierre Costin. »

Il mit sur l'enveloppe le nom de la Costolade et l'adresse du bureau restant. Lison courut jeter la lettre à la poste. Lorsqu'elle revint, Pierre était déjà couché, il était très calme, prêt à s'endormir; il la remercia en souriant et en lui recommandant de l'éveiller de bonne heure le lendemain matin.

Lison n'en revenait pas, elle croyait que les cancans — non, les vérités qu'elle avait racontées allaient le faire bondir de colère... Rien 1

Décidément cet homme-là était tout différent des autres.

Il savait sa femme avec un autre homme ; celle-ci, aidée par celui-là, lui avait tout enlevé, jusqu'à ses effets, et if acceptait ça... Après, peut-être, ce calme-là était-il feint, et le sculpteur se réservait-il d'aller le lendemain déposer sa plainte chez le procureur général. Alors il y aurait un procès. Lison y figurerait comm témoin. A cette pensée, entrant dans sa chambre, elle ne put s'empêcher de rire

C'est qu'elle avait de si croustillantes choses à dire ! Elle était bien certaine d'avoir un succès d'audience.

Son maître, Pierre Costin, lui était sympathique ; elle lui était presque dévouée — autant que les domestiques peuvent être dévoués à leurs maîtres — et le matin elle descendit l'éveiller vers sept heures. Mais Costin était déjà debout et prêt à sortir.

Elle courut chercher la voiture en pensant :

— II n'a pas dormi tout de même ; sûrement, il va chez le procureur.

Pierre monta en voiture. Vers neuf heures, il était chez son propriétaire, le remerciait de ce qu'il avait fait et lui offrait de résilier son bail, obhgé de partir à l'étranger pour un long travail.

Ce qui fut accepté. Deux heures après, il était chez l'avoué de M""® Costin.

L'avoué se tint naturellement sur la plus grande réserve; mais en raison de sa notoriété artistique, il obtint cependant quelques renseignements sur les points visés par la Phryné pour obtenir une séparation à son profit.

Pierre crut devoir jouer cartes sui* table; il déclara qu'il revenait à Paris pour répondre à la demande de sa femme; avant d'aller chez son avoué, il venait trouver celui que sa femme avait choisi pour lui proposer de traiter à l'amiable une affaire qui pouvait être prononcée de piano, en évitant tout scandale, si les parties voulaient s'entendre.

Il avait tous les droits pour réclamer en son nom ce que sa femme avait demandé.

S'il voulait faire procéder à une enquête, il établirait très facilement l'indignité de W"^ Costin.

S'il déposait une plainte en adultère, il avait les preuves nécessaires pour la faire condamner correctionnellement ; il pouvait aller plus loin, car elle s'était approprié, elle avait même fait vendre dés objets lui appartenant.

En raison de sa situation honorablement acquise, de son nom qu'il voulait mettre à l'abri du scandale, il venait proposer une transaction.

L'avoué ne pouvait rien faire sans le consentement de sa cliente. Il sembla montrer même qu'il croyait beaucoup plus aux accusations portées par Costin qu'à celles portées contre lui par sa femme. Mais il parut en même temps penser que M'"® Costin avait l'intention de profiter d'un scandale public, persuadée qu'elle était que son mari reculerait devant le débat et n'hésitant pas à tout risquer, certaine de la seule affection à laquelle elle tenait.

Costin comprit ; il se retira, prêt à tout. Il avait, par ses relations, les moyens de faire une enquête secrète sur la créature qui portait son nom. Il se décida à le faire.

N'appelle pas ou je t'étrangle (page 284).

Il verrait un de ses amis, attaché au préfet de police, et, par les agens de la sûreté, il obtiendrait tout ce qu'il voulait savoir.

Les documents, il les ferait éclater comme un coup de foudre à l'audience, et il châtierait, ainsi qu'elle le méritait, la misérable.

Cette idée arrêtée, il se fit conduire à la préfecture de police. Il vit son ami duquel il reçut la promesse de recevoir avant trois jours tous les rapports utiles.

De là il se rendit chez son avoué et termina avec lui cette désagréable affaire, 36° Liv. 36

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a laquelle, il le déclara, il ne voulait plus s'intéresser. L'avoué recevrait quatre jours après le rapport des agents.

Il lui dit que, se préparant à quitter Paris, il lui laisserait carte blanche, se moquant du scandale, sachant bien que la bave de la fille qui portait son nom ne pouvait l'atteindre, le monde dans lequel il vivait le sachant incapable des bassesses que pourrait lui reprocher l'ancienne poseuse du quartier Latin.

Il payait cher une faiblesse de jeunesse, mais il ne pouvait l'éviter; il avait cru élever la créature jusqu'à lui, mais la fille de boue ne voulait pas monter, et il se refusait à s'abaisser jusqu'à elle.

Il éprenva un grand soulagement en remontant en voiture.

Cette affaire était terminée, il n'avait plus à s'en occuper, il n'avait qu'à attendre; il avait même recommandé qu'on ne lui en parlât pas, qu'on le laissât vivre sans l'importuner du souvenir de la coquine; qu'on l'informât seulement de l'issue du procès, se réservant, selon ce qu'il serait, d'en appeler et de le placer devant un autre tribunal.

Plus calme, il voulut voir son frère — le frère André — et se fit conduire à la maison principale des missionnaires de Saint-Jean.

Là, il apprit que le frère André ne résidait pas à la communauté, qu'il était installé à la maison de santé de Meudon. II avait demandé ce changement à cause d'amis personnels qui y étaient traités.

Pierre sut gré à son frère des soins dont il entourait le vieux duc. Cette affection reconnaissante lui plut. Il se fit conduire à Meudon.

Son frère le reçut avec un air singulier.

Pierre était convaincu qu'on ignorait à Paris, et surtout dans l'entourage du duc de Gesvres, l'enlèvement de Geneviève.

Le religieux, froid, sévère, était assis près de lui dans le parloir.

Pierre, qui était venu pour parler librement, bouleversé, gêné, embarrassé par son glacial accueil, ne savait que dire; il avait raconté que des travaux importants l'avaient obligé à quitter Paris, juste le lendemain de la cérémonie du mariage ; qu'épouvanté par la scène qui s'était passée, après avoir conduit ivr^® de Gesvres chez un docteur, sur l'annonce de celui-ci que la blessure était sans gravité, et la jeune femme, après cette déclaration, s'étant fait conduire dans un couvent où elle avait été élevée, il était rentré chez lui, devant partir le lendemain matin pour l'endroit où il avait des travaux à exécuter.

Pendant qu'il parlait, son frère le regardait d'un œil atone, paraissant ne pas entendre ce qu'il disait.

Lorsqu'il termina en disant :

— Et à mon retour, j'apprends ce qui est arrivé. Quoi! le docteur des Étangs est fou à fier, enfermé dans cette maison, et ce pauvre duc est mourant!...

Le frère André répondit d'un ton glacial :

— Vous avez été mal renseigné, mon frère. Le comte Hardi des Étrangs, à la suite d'une épouvantable révélation, a eu un accès de furieuse colère qui Ta fait considérer comme fou. C'est que chacun voyait un crime dans ce qui n'était que le Juste châtiment; c'est que personne ne pouvait découvrir le honteux mystère.

MADEMOISELLE OLYMPE. 2H:i

C'est moi qui n'ai point voulu qu'on le plaçât dans une maison de fous, qui l'ai fait amener ici et qui ai demandé la faveur de sauver celte âme et ce corps. Dieu m'a exaucé : M. le comte Hardi des Étangs n'est pas fou. Accablé de douleur, il a été quelque temps malade. Nous l'avons soigné; aujourd'hui, il va bien; dans quelques jours, il pourra sortir, et aussitôt je l'accompagnerai chez les gens de loi, qu'il va charger de répondre aux réclamations de sa femme. Ce sera un procès scandaleux, mais nous le soutiendrons. Il faut que l'on sache bien qu'un honnête homme ne peut être déshonoré par les fautes d une femme.

Pierre Costin était atterré ; il regardait son frère sans pouvoir croire ce qu'il entendait.

Le regard éteint du frère Saint-André s'illumina, lorsque se fixant sur Pierre Costin il ajouta :

— Puis, ayant laissé à la justice le soin de montrer à tous quel est le coupable de sa femme ou de lui, il ira demander au véritable coupable la réparation qu'il a le droit d'exiger.

Le rouge vint au visage de Pierre qui se dressa et inconsciemment répondit :

— Et celui-là se fera tuer ou le tuera comme une bête malfaisante quil est... Son frère le regardait d'un air narquois. Pierre reprit vaillamment :

— Eh! pardi, moi, je ne juge pas comme vous, mon frère. C'est moi qui me suis élancé au secours de la pauvre petite comtesse, pour l'arracher aux mains de ce forcené, et, fou ou non, il est aussi redoutable... et je suis, moi, prêt à être ie second de celui auquel il ira demander une réparalion.

— Ah ! lit le frère André un peu décontenancé, en baissant la tête. Pierre continuait :

— Oui, cela me révolte qu'il suffise d'un nom, d'un peu d'argent, pour que des parents ou de dangereux amis condamnent deux êtres qui ne s'aiment pas à vivre ensemble; plus encore! condamnent une jeune fille bien élevée à vivre avec un ivrogne. — Oh ! je connais vos distinctions : le grand qui boit se grise ; le pauvre se soûle; l'un est un viveur, l'autre est un ivrogne... La grande dame qui trompe son mari est un peu légère ; la femme du pauvre est une putain... Au diable tout cela ! monsieur. Le comte Louis Hardi des Étangs est un ivrogne et, de plus, un idiot! et s'il attaque la jeune femme que je lui ai arrachée des mains, c'est moi, entends-tu..., c'est moi, Jacques, qui lui répondrai... et, tonnerre de Dieu! je lui fourre mon épée dans le ventre I

Et tout tremblant de colère, la mousse aux lèvres, outré de voir son frère défendre le comte des Étangs, Pierre, campé devant lui, attendait sa réponse. Le frère André, mordant ses lèvres, baissa la tête et dit :

— C'est la première fois, mon frère Pierre, que j'entends pareil langage sortir de votre bouche. Vivez dans le monde étrange où l'on consent à le subir et veuillez, à l'avenir, éviter que je puisse l'entendre.

— J'ai compris, je ne te fatiguerai plus. Donne-moi des nouvelles du duc?

— Est-ce de la part de celle que vous défendez si singulièrement?

— Peut-être.

— Dites-lui qu'elle s'est trompée, alors. M. le duc, grâce à nos soins, va beau

coup mieux, et nous allons, ces jours-ci, faire rapporter l'ordonnance par laquelle, dans un référé, elle a obtenu... fille indigne... d'hériter de son père vivant. Pierre Costin bondit, et prenant son frère au col :

— Fille indigne I ne le dis jamais, tartufe, ingrat que j'aî élevé! Ne parle qu'avec respect de Geneviève, ou je trousse ta robe et le fouette !

— Sortez I monsieur I sortez ! cria le frère André se levant, tout blême de la menace en serrant ses jupes sur ses flancs.

Il voulait se sauver, mais son frère le tenait solidement.

— Tu n'es plus mon frère ; tu as renié ta famille le jour où tu as pris un autre nom que le tien, le jour où tu t'es déguisé, où tu as revêtu ce costume de prêtre pour échapper aux lois de la société, pour n'avoir de ce monde que ses joies sans responsabilités.,. Tu ne devrais être que consolation et pardon, et tu accuses, lu oses parler de la fille de ceux qui t'ouvraient leur maison, en l'accusant. Je ne vois plus le religieux, je ne vois que l'homme, et ici j'oblige l'homme à se mettre à genoux, entends-tu? et à demander pardon du mot qu'il vient de dire.

— Jamais!...

— A genoux! — et Costin, avec une force que doublait la colère, appuyait sur les épaules du frère — et demande-moi pardon de ce que tu as dit.

— Jamais ! Laissez, vous dis-je. Je n'ai que du mépris pour votre maîtresse, pour...

— Misérable ! cria Pierre, qui d'un mouvement violent jeta presque le malheureux à terre. Et ne crie pas, n'appelle pas, ou je t'étrangle. Demande pardon, chien galeux, ingrat, qui mord la main qui l'a nourri.

Blême, livide, épouvanté, le frère André était à genoux; son regard en dessous se levait sur Pierre; il vit sur son visage qu'il n'avait rien à espérer. Pas de mensonges à dire, plus de phrases, il fallait obéir. Il s'inchna, les mains jointes, en disant :

— Dieu commande le pardon !

— Point d'hypocrisie; excuse-toi...

— Je regrette, Pierre, les expressions dont je me suis servi; je t'en demande pardon; mon affection pour le duc de Gesvres, qui m'a nourri, — tu l'as dit justement, — ma reconnaissance pour le comte des Étangs qui, docteur, ma sauvé, m'ont égaré sur celle qui les attaque aujourd'hui. Voilà l'excuse de mon langage...

Pierre lâcha son frère; mais toujours frémissant de colère, il reprit :

— Tu as dit que Geneviève était ma maîtresse; elle est plus que cela, elle est ma femme; entends-tu? ma seule femme, ma vraie femme, de par mon cœur, de par sa volonté et la mienne, et je veux qu'elle soit considérée comme telle. Dis aux gens que tu soignes que, dans toutes les tentatives qu'ils feraient pour me la prendre, ils me trouveraient là prêt à tout, môme au crime, et sache bien que je n'épargnerai pas leurs complices...

— Je ne dois pas me souvenir de faveu que tu viens de me faire, dit hypocritement le frère André en faisant le signe de la croix.

— Oh! tu m'agaces avec tes simagrées. C'est à un homme que je parle, c'est à mon frère. Geneviève est ma femme, eiUends-tu; et je veux pour elle le respect

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que je ne t'ai jamais demandé pour l'autre, .l'étais venu ici en ami, j'en sortirai plein de dégoût et de haine. Aujourd'hui seulement je t'ai jugé, et je suis obligé de croire ce que l'on me disait de toi. Mais, ne l'oublie pas, Jacques, ne t'avise jamais d'aider mes ennemis, car je serais sans pitié. Je te connais, moi, et je sais que l'habit que tu revêts ne sert qu'à cacher tes vices. Je sais bien des choses..., tu t'en souviens. Moi, je suis un travailleur, un utile dans la société, ne demandant sa vie qu'à son travail. Toi, inutile, tu as pris pour métier l'exploitation des autres. Adieu..., je pardonne... Mais ne te mets jamais en travers de moi, et n'oublie pas surtout que la femme que j'ai choisie a droit au respect que j'exige pour moimême.

Le frère André s'était relevé, et, prudemment, il s'était reculé jusqu'à la porte du parloir; c'est de là qu'il dit d'une voix onctueuse et du même ton avec lequel il aurait prêché :

— Adieu, monsieur mon frère, le monde au milieu duquel vous vivez explique votre conduite. Je n'ai pas à juger votre vie. J'ai voulu que la mienne fût pure, et je l'ai consacrée à Dieu; je dois oublier ce que la colère vous a fait dire. Je l'oublierai, et je vous pardonne. Je prierai... Je me consolerai surtout en pensant que, le jour 011 j'ai choisi pour famille les frères de Saint-Jean, j'ai pu changer mon nom et échapper ainsi au scandale qui va se faire autour du vôtre... Je...

Pierre se précipitait, il allait le châtier, mais le frère avait vu son mouvement; rapidement il ouvrait la porte et disparaissait au moment où Pierre, la main levée, courait vers lui en disant :

— Misérable!...

Un moment, il eut l'idée d'enfoncer la porte; mais c'était faire dans la maison un scandale que, dans sa situation, on ne manquerait pas d'exploiter; il se contint avec peine et sortit... Agité par la colère, le sang au cerveau, les oreilles brûlantes, les mains fébriles, il se jeta dans l'angle de sa voiture, se contentant de dire au cocher :

— A Paris.

Alors, dodelinant sur les coussins, il pensa à ce qu'il venait d'entendre. Ce frère qu'il avait élevé, cet enfant que sa paresse et ses vices avaient rendu incapable de tout travail utile, qu'il avait soutenu jusqu'au jour où une faute l'avait obligé à se cacher dans un cloître, ce frère devenait son ennemi; c'est celui-là, il le sentait bien, qui était à craindre. Mais quel mobile dirigeait donc cet homme? Logiquement, ses sympathies auraient dû être pour celui qui l'avait élevé.

De ce qu'il avait entendu, il ressortait clairement que son frère avait accueilli et faisait soigner et le vieux duc et le docteur Hardi des Étangs, pour lesquels étai* toute son affection. Pour la petite comtesse, il n'avait que haine et mépris, ei cependant depuis longtemps il connaissait Geneviève; depuis longtemps il était son directeur religieux; sans cesse il sermonnait le vieux duc, trop peu réservé avec sa fille, ou paraissant n'avoir pour sa moralité qu'une piètre estime. Le comte des Étangs, il le connaissait peu; ils s'étaient rencontrés en voyage; celui-ci l'avait soigné d'une fièvre banale. Mais toujours, avant le mariage de sa jeune pénitente, il disait pis que pendre du docteur Louis. C'était un extravagant, un viveur, iiu

braque; il ne disait pas fou. Et, tout à coup, ces sentiments s'étaient transformés. Les vieux, les grotesques étaient devenus des anges ; la petite pensionnaire, au contraire, était un monstre de perversité. Il y avait là-dessous une chose que Pierre ne pouvait s'expliquer. Il s'arrêta à cette idée que, tout entier à l'ordre dont il faisait partie, le frère André voulait déposséder la jeune fille pour faire revenir les biens du duc de Gesvres et du comte Hardi des Étangs à l'œuvre des Missionnaires de Saint-Jean.

Cela n'était rien encore; ce qui l'épouvantait, c'est que son frère savait, — son frère qui vivait dans son ordre, qui ne vivait que rarement chez le duc, — savait que Geneviève était sa maîtresse; il savait la jeune fille trop intelligente pour aller raconter, dans cette œuvre de police secrète appelée la confession, les relations qu'ils avaient ensemble. Celles qui confessent de pareilles choses à des hommes recherchent bien plutôt d'eux des propositions qu'une absolution; elles savent bien que pareil aveu secoue bien plus chez Tun et chez l'autre la chair que l'esprit, et ce serait chercher la morale dans l'immoralité.

Ainsi, on savait qu'il était l'amant de Geneviève. Alors, la tentative criminelle du docteur des Etangs s'expliquait pour tout le monde. On savait que le comte des Étangs avait voulu assassiner sa femme, parce qu'il avait vu que celle-ci était indigne de porter son nom. Ce secret, qu'il croyait être connu seulement de Geneviève, de lui et du fou..., tout le monde le répétait; plus, son frère le lui avait dit; on savait que l'amant de la petite comtesse de Gesvres était Pierre Costin.

Ah! le pauvre homme, il était tout bouleversé, — mais décidé à tout, — plus amoureux de celle qu'il déclarait sa véritable femme et résolu à avoir à tout prix leur enfant. Bah! que lui importait, à cette heure, le rétablissement du vieux duc, la guérison du mari? — L'un garderait ses biens, l'autre aurait les biens de sa femme. Geneviève n'aurait rien; est-ce qu'il avait jamais espéré que Geneviève lui apporterait autre chose que son amour? — Lui, avec le scandale qu'il redoutait après ce que venait de lui dire son frère, il serait peut-être condamné; sa femme aurait partie de son bien. — Bah!

Ce qu'on ne pouvait lui prendre, c'était sa Geneviève et son enfant... et son talent; il irait avec eux en Italie, — il travaillerait, et il ne tarderait pas à reconquérir ce qu'il aurait perdu. — Il se voyait déjà installé, hors de France, avec sa femme, son enfant, et lui travaillant, lorsque le cocher lui dit :

— Où allons-nous, monsieur?

Il était à Pans. Il se fit conduire sur le boulevard. Mais il était de deux heures en avance. C'était le temps de déjeuner, ce qu'il fit. Il s'installa à une table du calé de Mulhouse. Les heures passaient vite, car il était poursuivi sans cesse par les menaces de son frère. Il croyait ce qui lui avait été dit, et, maigre lui, il avait peur et du vieux duc et du jeune mari, non pour lui — oh! le brave! il les aurait défiés tous les deux, — mais pour elle. Et cependant il était bien résolu à lui cacher tout ce qu'il avait appris, à ne rien laisser voir de ses cruelles angoisses.

Un garçon vint lui dire :

— Monsieur, une dame vous demande.

— Priez-la de venir, dit aussitôt Costin, qui rêvait au but qu'il poursuivait.

La Costolade était entrée dans l'intérieur du café par le passage, et elle s'était adressée au comptoir, croyant que Costin était un habitué du café. Le garçon vint la chercher et lui désigna Pierre assis à une petite table dans le jardin.

En la voyant venir, le sculpteur ne put réprimer un geste de surprise.

Assurément, si la Costolade ne l'avait pas demandé, s'il avait dû aller à elle, il ne l'aurait pas reconnue.

C'est qu'Olympe n'était plus la même femme qu'il avait été trouver une nuit de pluie en haut de Montmartre ; elle ne ressemblait guère à la sage-femme en jupon court qui l'avait reçu, encore toute mouillée de la pluie et grelottant de froid.

La Costolade était fort élégamment vêtue et elle portait admirablement la toilette ; bien faite, gracieuse, jolie, son corps souple jouait dans une robe de soie qui lui allait à ravir ; ses fines mains étaient étroitement gantées, ses pieds mignons bien chaussés. Il y avait bien dans la coiffure, dans le chapeau, dans les couleurs, un peu de tapage, mais en somme, si ce n'était pas absolument la mise d'une femme distinguée, ce n'était pas non plus la toilette d'une cocotte.

Costin s'était levé; il vint au-devant d'elle et la pria de vouloir bien prendre place à côté de lui, ce que fit Olympe le plus naturellement du monde.

Nous savons qu'elle était apprivoisée au monde des brasseries.

— Vous vous souvenez de moi, monsieur? demanda-t-elle avec une certaine émotion dans la voix, pour commencer l'entretien, c'est-à-dire l'exécution de son plan de vengeance.

C'est que la malheureuse jeune femme avait eu bien de la peine à se décider à faire du mal à celui qu'elle aimait, et encore à cette heure elle ne venait que pour faire une tentative. Elle ne voulait pas tout dire à Costin ; elle ne voulait pas perdre absolument Henri ; elle voulait l'obliger à revenir, et pour cela elle n'avait pensé qii'à une chose : lui retirer Tenfant qui le faisait vivre en s'adressant au père et en agissant de concert avec lui. La pension devait revenir à elle, et Henri, pour l'avoir, devrait revenir la trouver.

Elle ne voulait pas parler au mari des relations de sa femme et de son amant, redoutant ou une vengeance ou un combat entre les deux hommes, dont l'issue pourrait être fatale à celui qu'elle aimait, — car, on le voit, elle aimait toujours, et, c'est absurde à dire, mais nous devons le constater, elle aimait plus Henri, elle désirait plus le retrouver depuis qu'elle savait qu'une autre le lui avait enlevé. Ce n'est pas par le mari qu'elle voulait se venger de la femme ; c'est une satisfac tion qu'elle se réservait à elle-même.

Elle ne croyait pas à l'amour de Henri pour la Phryné, pas plus qu'à l'amour de celle-ci pour lui ; c'était, elle en était convaincue, un caprice de quelques jours, ce qu'elle appelait une toquade. Il lui paraissait suffisant pour le moment qu'on privât le Beau Henri de la petite pension, pour qu'il revînt aussitôt vers celle qui lui avait fait croire que c'était grâce aux mille francs qu'il lui avait donnés qu'elle était entrée dans la maison Palmyre.

Costin lui dit :

— Mon Dieu, madame, je vous avoue que votre lettre est arrivée bien à pro-

288 UxNE CURIEUSE MAISON DE COUTURIÈRE A LA MODE.

pos. Vous étiez partie de là-bas si singulièrement, sans laisser votre adresse, que j'allais m'adresser à la police.

— Mais pourquoi donc, monsieur?

— Pour retrouver l'enfant que je vous avais confié.

— Mais, monsieur, lorsque vous m'avez laissé cet enfant, vous ne m'avez pas dit que vous deviez vous en occuper ; bien au contraire, vous m'avez laissé la faculté d'agir pour lui absolument à ma guise En le laissant chez moi, vous sembliez me dire que je pouvais le considérer comme mon fils.

— J'ai rempli ma promesse en fournissant une pension...

— Qui doit durer jusqu'à sa vingtième année. Vous voyez bien que je pouvais croire que jamais vous ne vous occuperiez de cet enfant.

Cela était absolument vrai et tranquillement dit. Aussi Pierre en fut-il un peu décontenancé.

— En effet, madame, je prévoyais alors des impossibilités qui m'empêcheraient de m'occuper de lui. Ces difficultés sont aplanies. Tout en maintenant les conditions pour lesquelles je vous le laissais, aujourd'hui je désire reprendre cet enfant...

— C'est-à-dire que, le laissant ou le prenant, la pension subsiste toujours?...

— Oui, madame.

Au fond de lui, nous devons le dire, Costin faisait quelques réserves, trouvant assez singulières les exigences de la sage-femme ; mais l'heure n'était pas aux discussions, il fallait arriver au résultat.

— Ne trouvant plus votre adresse, j'allai à la compagnie d'assurance où vous devez toucher chaque trimestre. Là, je vis toute cette affaire enveloppée de mystère. Je ne pouvais savoir ni vos noms ni votre demeure. On me dit qu'on payait au nom d'un sieur Masset.

— C'est vrai, monsieur, et cela était toujours pour nous conformer à votre désir de tenir sbsolument secrète la naissance de cet enfant et les conditions dans lesquelles elle avait eu lieu.

— Mais cela m'empêcha de vous retrouver. On m'avait dit que vous étiez partie pour TEspagne.

— Oui, j'avais dû partir. Mais l'affaire ne s'est pas terminée. Vous aviez mis opposition à la rente.

— Oui, toujours dans l'espérance que vous viendriez me demander de la faire lever, puisque j'avais à cet effet donné mon nom que vous ignoriez. C'est là que vous l'avez su.

Olympe lui laissa croire qu'elle ignorait son nom et celui de la jeune femme.

— Enfin , où est l'enfant ? L'avez-vous gardé avec vous ?

— Non, monsieur, il est en nourrice. Je sais où et vous le dirai.

— Comment, vous savez où ? Vous me le direz ? Mais ce n'est donc pas vous qui vous en occupez ?

Il y eut quelques secondes de silence. Olympe était très embarrassée pour ce qu'elle allait dire. Enfin, la tête baissée, promenant son doigt sur la table, elle dit:

11 l'admira quelques minutes (page 292).

— Monsieur, il faut que je vous donne quelques explications. De grands changements se sont opérés dans ma vie depuis cette affaire.

Jetant un regard sur sa toilette, Pierre était prêt à dire :

— Je m'en suis aperçu.

Il se tut ; elle continua :

— Je vivais là-bas avec un homme que j'adorais. Cet homme, lorsque vous êtes venu, couchait dans une pièce voisine. Il sut ce qui s'était passé, et c'est

37^ Liv. 3'^

lui qui s'occupa de la déclaration de renfant, qui, alors, s'entendit avec la compagnie pour la pension.

— Ah ! c'est ce Masset...

— Oui, monsieur, il se nomme Masset. Or, nous nous sommes fâchés et il m'a quittée.

^ — Il vous a quittée, de sorte que c'est lui qui touche la pension, et que vous...

— Mais c'est lui aussi qui paye la nourrice...

— Ah mais ! exclama tout à coup Pierre Costin. C'est cet homme qui avait écrit à Gen..., qui voulait nous faire chanter...

— C'est possible, il en est capable, dit Olympe qui sentit sa peau rougir et baissa la tête...

— Vous ne voyez plus cet homme ?

— Non, monsieur.

— Vous savez où il réside ?

— Non, monsieur ; avant il restait rue des Dames, mais il a déménagé.

— Mais pour retrouver l'enfant?

— Oh ! je vous l'ai dit, monsieur, je sais où il est... et je m'offre à vous y conduire.

— Mais la nourrice ne connaît que vous.

— Oui, oui, monsieur, et alors vous pourrez le prendre, l'emmener... Mais je vous demanderai quelque chose.

— Et que voulez-vous ?

— C'est vous qui avez versé les fonds de la pension. Je vous demande de venir avec moi à la compagnie et de la faire rétablir à mon nom.

— C'est absolument logique... Mais ce gaillard-là est le dernier des misérables... Vous ne devez plus avoir de sympathie pour lui.

— Oh ! non, monsieur.

— Lorsqu'il vous gênera, s'il vous tourmente, vous me le direz et je le ferai appeler dans un endroit où j'ai déjà déposé sa lettre de menace.

La Costolade eut un petit tressaillement, puis elle se souvint de l'épouvante qu'éprouvait Henri au seul mot d'arrestation. Elle se promit de ne pas oubher ce qu'on venait de lui dire.

Ça pouvait être, comme menace, d'un utile effet.

Sur la demande de Pierre, la Costolade lui raconta en détail tout ce qui s'était passé depuis qu'elle avait quitté Montmartre, c'est-à-dire qu'elle lui raconta une petite histoire, dans laquelle, pauvre victime abandonnée, elle avait trouvé heureusement une amie qui s'était intéressée à elle et l'avait placée à la tète d'une grande maison de couture. Depuis longtemps elle désirait raconter au père de l'enfant ce qu'elle venait de lui dire ; mais le misérable Masset lui avait caché^ son adresse ; enfin, elle était bienheureuse, maintenant que le père désirait retrouver son enfant.

Puis ils prirent rendez-vous pour le lendemain.

Et la Costolade se retira ayant sur les lèvres un méchant sourire, se réservant d'achever demain l'œuvre dont elle n'avait commencé que la première partie.

Pierre était satisfait de son entretien avec la Costolade.

Un sujet qui Pavait souvent préoccupé, c'était la lettre reçue, quelques jours avant le mariage, par Geneviève.

Quel pouvait être l'auteur de cette infamie? Quel misérable coquin savait le secret qu'ils s'étaient efforcés de cacher? Que de nuits d'insomnie! Cette lettre lui avait fait peur, et de quels tourments était-il sans cesse agité par cette menace constamment suspendue, qu'un autre savait que Geneviève était mère et que le père de l'enfant c'était lui 1 C'est parmi les gens qui entouraient le vieux duc et le comte qu'il cherchait l'auteur de la tentative de chantage.

Il apprenait enfin que celui qui avait écrit la lettre était un obscur coquin, un misérable vivant aux crochets de la malheureuse sage-femme ; il s'expliquait que sa seule démarche à la police avait effrayé le maître chanteur ; c'était à son audace qu'il devait de n'avoir pas permis au coquin d'exécuter sa menace — car tout le monde ignorait l'entrevue du comte des Étangs et du Beau Henri, le premier ayant terminé l'entretien d'une façon absolument singulière.

Pierre était rassuré; un coquin de bas étage, un sieur Masset, amant de la sage-femme, abusant de son intimité pour savoir ce que le secret professionnel protège, avait cherché à le faire chanter, et tout s'arrêtait là ; ni les intimes ni les personnes de la famille ne savaient rien; il en éprouvait une grande quiétude.

La journée se finissait mieux; mais l'entretien avec son frère restait plein de menace. Celui-là savait; par qui? Probablement par le misérable; il était assex dépravé pour s'abriter derrière la religion; tous les coquins sont dévots; je ne dis pas que tous les gens ayant de la religion sont des coquins ; mais tous les assassins se confessent à l'heure d'expier leur crime. Or, il semblait tout naturel à Pierre que le honteux monsieur qui avait vécu par la Costolade fût, en dehors de sa vie révoltante, un pieux particulier, allât conter ses fautes au frère André.

L'explication du secret connu par son frère ne pouvait être que la.

Or, Pierre n'avait devant lui que son frère, et celui-là lui faisait peur; il le savait capable de tout; le passé pouvait faire redouter l'avenir; mais il était décidé, si la moindre attaque arrivait de ce côté, à agir ainsi qu'il l'en avait menacé ; respectant sa robe, il la trousserait pour taper dessous, sur l'homme, c'est-à-dire, il le savait, sur le coquin, et si cela ne suffisait pas, deux mots glissés dans son oreille le rappelleraient au respect et à la discrétion; les principes du Code ayant des sévérités inconnues à TÉvangile, et les juges laïques oubliant t^op souvent le respect qu'ils doivent à ceux qui se sont dérobés à une vie de travail, pour se consacrer paresseusement à l'adoration du bon Dieu.

Non, il faut le reconnaître, la voix du sang ne parlait pas en Pierre Costin; il ressentait, à cette heure, pour son frère le plus profond mépris, presque de la haine. '

Pientré chez lui , il mit un peu d'ordre dans ses affaires.

En traversant les pièces habitées par sa femme, le môme mot qu'il avait prononcé en apprenant son départ lui revint aux lèvres :

— Bon débarras 1

Les deux ennemis qu'il sentait être à craindre, c'étaient sa femme et son frère, — les deux plaies sociales.

L'homme faisait métier de prières, la femme métier d'amour. Et, à cette heure, il remarqua cette chose singulière, que sa femme, dépravée, mais dévote, ne pouvait pas sentir son frère, éprouvait pour lui horreur et répulsion, — et que son frère, religieux étrange, libertin, avait pour M™® Costin le plus grand mépris, — ou du moins l'affectait.

Jamais il n'avait consenti à mettre les pieds chez son frère, à dater du jour de son mariage, blâmant Costin d'avoir épousé sa maîtresse, et se réjouissant de la façon dont le ménage avait tourné.

Des indiscrets disaient tout bas qu'il y avait là une vieille rancune jalouse ; on contait même une histoire de soufflet à main fermée, appliqué sur le museau du cher frère André.

Mais on dit tant de choses!...

Pierre se promenait dans l'appartement vide, éprouvant un soulagement, se demandant s'il n'avait pas été bien vif en donnant congé de son appartement et de son atelier ; maintenant que la Phryné n'y était plus, il lui semblait qu'on y respirait mieux.

Il descendit dans son atelier, et, retrouvant sur une selle la maquette de la statue qui lui avait valu la croix, tout illuminée par un rayon de soleil couchant, qui l'enveloppait comme d'un nimbe, il l'admira quelques minutes; des larmes mouillèrent ses yeux, il s'agenouilla et il posa ses lèvres sur les pieds. C'est que, ensoleillée ainsi, elle semblait vivre, sa belle Chasteté, et il revoyait dans la glaise cuite le modèle vivant, sa belle Geneviève, à cette heure où , toute confuse, elle était tombée dans ses bras, cachant son front rouge sur sa poitrine, s'abandonnant, frémissante, sous ses caresses.

L'heure d'amour.

Oh! comme il l'aimait, sa Geneviève, comme il se retrouvait heureux à ce souvenir I

Il n'y put résister. Tout honteux de cette minute d'émotion, il essuya ses yeux, et, se redressant, il se sauva dans son cabinet, voulant échapper à la gracieuse vision.

Il s'habilla en toute hâte, prit une voiture et se fit conduire au petit hôtel de la rue Bellechasse.

Il avait pris la résolution de ne rien dire à Geneviève de ce qui aurait pu l'attrister.

Le petit hôtel avait une allure plus vivante; on allait, on venait avec activité.

La vraie maîtresse était revenue ; on redoutait un changement de personnel, et chacun s'efforçait à faire son de\oir. '

Geneviève était bien heureuse 1 Depuis le matin, elle avait reçu d'innombrables visites; tout le monde lui était sympathique, la plaignait et l'assurait qu'elle devait, au risque du bruit qu'on ferait autour d'elle, aller au delà de la séparation, c'est-à-dire faire casser le mariage. Tous ses amis avaient appris ce qu'était le comte

Hardi des Étangs : c'était un fou, un véritable fou, s'étant fait constamment remarquer par des folies dangereuses.

I! était riche, c'était vrai; mais c'était un homme épouvantable, duquel il fallait tout redouter, et il était bien heureux qu'il fût enfin enfermé dans une maison.

Tel était le thème sur lequel chacun brodait, et Geneviève, se sentant soutenue, retrouvait du courage.

Puis, tout le monde ajoutait qu'elle devait la vie à Pierre; c'est lui qui l'avait arrachée des mains du misérable. Et elle avait des joies d'enfant en entendant dire du bien de celui qu'elle aimait.

Lorsque Costin arriva, il fut reçu par tout le monde comme un sauveur ; il se sentait dans un milieu où on l'aimait, et lorsqu'il vit Geneviève venir au-devant de lui jusque sur le palier de l'escalier, lui tendre sa main et lui offrir son bon sourire, il fut bien heureux, et cette minute lui parut payer largement les longues heures de tracas, de tourments, de tortures qu'il avait passées.

Naturellement, et de la façon la plus simple du monde, Geneviève l'obligea à rester à dîner avec elle. Devant les domestiques ils s'observèrent attentivement ; il fallait, pour le monde, veiller encore quelque temps, puisque, il l'avait pu voir, on n'avait pas le plus petit soupçon sur eux.

Comme les amours des premiers jours, ce fut dans les coins, derrières les tentures, ou lorsque les domestiques sortaient quelques minutes, qu'ils se hâtaient d'assembler leurs lèvres, trouvant un double plaisir à la difficulté qu'ils avaient pour s'aimer.

Très cérémonieusement, le soir, Geneviève reconduisit Pierre jusqu'à la porte du salon, mettant un adieu dans son regard et dans sa pression de main. C'est à peine si, penchée sur lui, un peu à l'écart, elle put lui dire tout bas :

— Eh bien, l'as-tu embrassé pour nous deux?

— Non, je vais le chercher demain, je le ramènerai chez moi. Viens vers deux heures, je l'attendrai.

— Chez toil fit-elle étonnée.

— Oui. Ma maison est libre. Je suis seul... libre...

— C'est vrai? Oh! je voudrais t'embrasser. Le père Séjournet s'avançait.

Elle dit tout haut :

— Au revoir, monsieur Costin; vous savez que j'exige que vous veniez demain soir dîner avec moi.

— Mais..., fît-il en souriant.

— Je le veux...

Et elle appliqua bien fort sa main sur ses lèvres.

Le lendemain matin, il était neuf heures lorsque Costin trouvait la Costolade à la gare. Il alla vers elle et lui demanda pour quel endroit il devait prendre les billets.

La Costolade lui dit que l'enfant était en nourrice à Chaumont-en-Vexin. Il prit les places et, quelques minutes après, ils montaient tous les deux dans le train.

Costin était très surpris de rémotion qu'il éprouvait à mesure qu'il avançait. Il découvrait en. lui un sentiment qu'il ignorait. L'idée de revoir son enfant le charmait; il ne pouvait s'expliquer à cette heure la légèreté avec laquelle il avait abandonné le petit être, la nuit de sa naissance, chez la Costolade.

Son fils ! Il allait voir son fils, l'embrasser, le prendre et le ramener pour vivre avec lui , près de sa mère ; tout cela lui semblait un rêve.

Il était libre, sa femme renonçait à lui. Jamais il n'avait espéré cela, et, dans ses rêves d'avenir , la situation indépendante qui se faisait si simplement ne lui avait pas paru possible. Et cependant c'était vrai 1 ce n'était plus qu'une question d'heures. Avant peu, il quitterait de nouveau Paris. Avec Geneviève et l'enfant, il allait passer une année de bonheur intime avec la femme de son cœur, avec la chair de son sang, s'isolant bien du monde pour vivre enfin de la vie qu'il n'avait vue qu'en rêve.

La Coslolade semblait tout autre que la veille ; elle paraissait satisfaite et plus du tout embarrassée ; elle était gaie, souriante. La nuit lui avait porté conseil ; elle avait encore une fois modifié son plan et elle dirigeait le premier acte de sa vengeance. Ils causaient toujours du même sujet, de l'enfant, qu'Olym])c disait être beau et ressembler déjà à son père. Qu'en savait-elle? Mais Costin y croyait et en était plus heureux, et, dans son cerveau, il cherchait déjà comment il pourrait donner son nom un jour à son enfant.

On arriva à Chaumont.

Pierre était pressé; on fit atteler une voiture et on se rendit hâtivement chez la nourrice. Là , une cruelle déception les attendait, une surprise pour la Costolade.

La nourrice n'avait plus l'enfant.

Huit jours avant, le père, — c'est le mot qu'elle dit et qui fit bondir Costin, — était venu avec une femme et avait emmené le petit Pierre.

On demanda à la nourrice si elle savait la demeure de celui qu'elle nommait le père de l'enfant. Elle déclara que ceux qui étaient venus avaient agi sans mystère : ils étaient restés toute la journée à Chaumont, le temps qu'elle remettait la layette en ordre, et, le soir, ils étaient partis en l'emmenant à Paris. Elle avait été chez « le père, » elle y avait couché; le lendemain matin, elle en était partie largement indemnisée, remettant entre les mains d'une nourrice sur lieu le petit Pierre, qui se portait admirablement.

Tout cela semblait bien singulier à Costin, qui regardait la Costolade, l'interrogeant du regard. Mais celle-ci, d'abord surprise, avait un sourire singuUer et satisfait, puis un air msytérieux qui tourmentait le sculpteur.

La nourrice ayant donné l'adresse de M. Masset, le père de l'enfant, rue Duphot, il lui donna vingt francs et repartit, accompagné par l'ex-sage-femme, avec laquelle, sans qu'il pût s'en expliquer la raison, il se trouvait gêné, agacé et n'osant lui demander la raison du sourire moqueur qui ne quittait pas ses lè- ■vres ; de plus, fort ennuyé de cet incident désagréable, qui l'obligeait à aller trouver un monsieur pour lequel il avait pis que la plus piètre estime. Enfin, il fallait agir, et il se résigna. En wagon, il pensa que la visite qui l'embarrassait, il pour-

rait la faire faire par la Costolade, qui était la seule à laquelle il avait affaire dans

ce cas.

Elle allait naturellement réclamer au sieur Masset l'enfant qu'il paraissait adopter si singulièrement.

En arrivant à Paris, il aborda la question. La Costolade n'y répondit pas clairement.

Elle dit qu'elle avait à prendre beaucoup de précautions pour agir avec M. Masset; que, d'abord, il était nécessaire qu'on allât à la Compagnie d'assurance rétablir la pension au nom de celle à qui elle revenait ; ainsi on retirait tout motif de résistance de la part de M. Masset, qui devait n'accepter le petit Pierre que pour l'argent qu'il rapportait.

Cela était logique et, de plus, Costin avait promis la veille qu'il le ferait, et, quoique ennuyé du retard, il se fit conduire avec la Costolade à la Compagnie. Là, il se heurta à un refus absolu, motivé sur ce fait que la pension était légalement au nom du père de l'enfant; c'est ce qui avait l'ait obtenir par M. Masset, dans un simple référé, la levée de l'opposition.

— : Comment! au nom du père de l'enfant! exclama Pierre, regardant à la fois et la Costolade et le chef de bureau auquel il s'adressait.

La Costolade rougit un peu, mais elle déclara qu'elle ne comprenait absolument rien à cela.

L'employé de la Compagnie assurait que la chose n'avait pu être régulièrement établie que sur des pièces authentiques, à quoi Pierre, exaspéré, opposait des dénégations formelles.

La seule chose à faire, disait le chef de bureau, était de s'adresser à la personne au nom de laquelle était la pension et de lui demander de la passer au nom de M""^ Costolade.

— C'est absolument simple, dit Pierre. Vous allez trouver ce monsieur, vous reprenez l'enfant et vous lui demandez de venir faire ce que monsieur demande.

— Il refusera.

— Comment, il refusera! Mais vous attesterez de ce qui s'est passé chez vous. Ce n'est pas à ce monsieur, que je ne connais pas, que j'ai pu donner une pension. Ce n'est pas à un homme aussi peu estimable que j'aurais confié le soin d'élever un enfant.

La Costolade déclara très fermement qu'elle se refusait à toute démarche près de M. Masset, — qu'elle avait toute raison de redouter; — elle était prèle à aider, à soutenir M. Costin dans sa juste revendication en justice, mais, personnellement, elle se sentait incapable d'agir.

— C'est bien, madame ; j'agirai, moi, fit Pierre. Aujourd'hui, je n'ai heureusement rien à redouter...

— Mais la mère?

— La mère..., c'est en son nom que je viens réclamer son fils.

Cette fois encore, il y eut sur les lèvres de la Costolade ce sourire qui agaçait Pierre.

Ils descendirent.

Lorsque Coslin allait s'éloigner, comme elle lui répondait que, s'il avait à lui écrire, il devait lui adresser ses lettres poste restante, il lui dit :

— Mon Dieu, madame, je me sens enveloppé dans une machination que je ne m'explique pas. Mais je ne reculerai pas, sachez-le bien ; j'ai votre lettre, laquelle dit, en termes rapides, mais clairs, ce qui s'est passé chez vous. Le mystère dont vous voulez vous entourer ne subsistera pas devant l'enquête que je ferai faire. Lorsque j'aurai besoin de vous, et si ce qui se passe est un nouveau moyen de chantage, sachez que je n'ai plus rien à redouter de vos indiscrétions ; au contraire, c'est moi qui vais chercher la lumière.

Un peu effrayée d'abord et par la menace et par le ton avec lequel elle était faite, la Costolade se remit bien vite et dit :

— Monsieur, vous vous trompez. Je suis avec vous, vous le verrez plus tard. En faisant ce que vous faites aujourd'hui, vous me servez. Je vous répèle que si j'agissais, moi, j'entraverais vos recherches.

— On veut donc garder l'enfant?

— Je le crains.

— Mais pourquoi? Quelles raisons cet homme a-t-il?

— Je ne puis ni ne veux vous le dire. Vous le saurez, et vous me comprendrez quand vous l'aurez vu.

— Qu'est-ce que tout cela signifie?

— Monsieur, vous êtes un honnête homme... Vous vous attaquez à un...

— Une canaille !

— Dites ce que vous voulez , mais écoutez-moi : il ignore vos démarches. Agissez vite ; dès qu'il connaîtra vos agissements, il sera à l'abri. Si vous n'avez plus besoin de mystère aujourd'hui, tant mieux, c'est sur cela qu'il établit son impunité.

— Mais, à la fin, madame, vous m'effrayez.

— Vous n'avez rien à redouter de moi, croyez-moi, bien au contraire; au premier mot de vous, je viendrai. La vérité, je la dirai lorsqu'il vous plaira et devant qui vous voudrez.

Costin, cette fois, fixa ses yeux sur les siens, et, dans le regard de la Costolade, il vit qu elle ne mentait pas.

— Bien, fit-il, je vous crois, je vais agir.

— Vous allez chez lui ?

— Immédiatement.

— Eh bien, monsieur, c'est ce qu'il faut faire..., et point d'hésitation.

Elle le quitta, ayant encore son sourire satisfait. Coslin, nerveux, exaspéré, décidé à tout, sauta en voiture et se fit conduire rue Duphot. Lorsqu'il demanda M. Masset, on lui dit qu'il demeurait à l'enlresol.

Il monta, il sonna.

Une servante vint ouvrir.

— M. Masset?

— C'est ici ; mais monsieur n'est pas Là. Si vous voulez me laisser votre carte...

- Oh ! je vous tue tous les deux... ou obéissez-moi... (page 300).

moelles! " "'"'" '" "^""'"^"'^ '^'"" ^"^-'= " - -""' secoue jusqu'aux

- C'est l'enfant qu'on a ramené il y a huit jours î

Et bousculant la honne, il essayait d'entrer... Celle-ci, elTrayée cria •

- Mais, monsieur.... monsieur, on n'entre pas. ^ ' ' Au bruit, une femme accourut Fn in vAvonf p »•

exclamant: ^ '^^''^^' ^^^^^^' ^^^"^di, se précipita,

38° Liv.

— Régine ! .

La Phryné se sauva en criant : ;

— Au secours I Henri ! Henri !

C'était M"^ Costin qui était apparue dans l'embrasure de la porte. Elle accourait aux cris de la servante comme une femme étonnée qu'on fît du bruit chez elle. Elle était vêtue de façon à ne pas permettre de douter qu'elle était bien la maîtresse ■ de la maison. Un long peignoir sombre dessinait artistement ses formes élégantes,: taisant ressortir son teint superbe ; ses cheveux splendides négligemment attachés encadraient son beau visage. Elle apparaissait le sourcil froncé, venant imposer silence à des fournisseuses bruyantes. En reconnaissant dans l'homme qui voulait entrer dans l'appartement Pierre, son mari, bouleversée, saisie, effrayée, elle reculait, perdant la tête, croyant que son mari venait se venger. Inconsciemment elle criait au secours en s'adressant à son amant... Henri...

Pierre s'était arrêté sur le seuil, plus étourdi que sa femme. Mille pensées traversèrent son cerveau, sans qu'il pût trouver une explication à ce qu'il voyait. Com- ! lient sa femme se trouvait-elle là? Quelle raison avait pu l'amener dans la maison où se trouvait son enfant?. Une seule idée lui parut logique : il avait été la dupe de la sage-femme, de la Gostolade; il était tombé dans le piège; les gens chargés de garder son enfant s'étaient entendus avec sa femme, et, alors qu'il croyait agir sur sa propre inspiration, on l'avait amené devant elle. Mais ce cri étrange : au secours ! Henri! ce cri l'avait cinglé comme un coup de cravache. Il n'aimait pas sa femme, il avait pour elle le plus profond mépris, pour sa conduite la plus grande indilTérence, à la condition que cela ne lui frappât pas les yeux. Elle pouvait se rouler dans la boue, s'y noyer, mais il ne voulait pas en être éclaboussé.

A l'appel de la Phryné, Henri accourut, l'œil allumé, superbe de décision, d'au-; dace, mâle prêt à défendre sa femelle. Il ne reconnut pas Costin; il l'avait vu à peine quelques minutes, la nuit de l'accouchement, emmitouflé dans son col de. pardessus; puis quelques secondes, la nuit du mariage, à la chapelle des missionnaires de Saint-Jean; il ne le reconnut pas. Et paraissant avec l'allure d'un homme' qui va jeter à la porte un créancier indiscret, il s'arrêta tout interdit en voyant un homme de manières distinguées , que la surprise avait rendu calme.

En le voyant, Régine s'était prudemment mise derrière lui, et elle lui avait glissé dans l'oreille ces mots :

— C'est mon mari :

Et, tremblante, elle se dissimulait. La situation était grave. La phrase, en entrant dans le cerveau du Beau Henri, avait en môme temps fait glisser dans son sang, dans ses os un froid qui l'avait suffoqué et qui avait changé son visage. Il était apparu tout rouge de colère, et une pâleur livide avait couvert son masque. Avait-il peur? Non. N'avait-il jamais pensé qu'une rencontre semblable arriverait, qu'il se trouverait face à face avec celui duquel il faisait le malheur? Si. Mais il était surpris. Tel le chasseur dont le fusil est désarmé lorsque le fauve fond sur lui. Il balbutia :

— Qui êtes-vous?... Que voulez-vous, monsieur?

Tout haletant, l'œil allumé d'une lueur fiévreuse, les lèvres tremblantes les

mains frémissantes, droit comme le brave marchant à l'ennemi, Pierre avança vers lui, et la voix sifflante, il dit :

— Je suis étonné, venant vous voir, monsieur, de trouver cette femme chez vous. Elle vous a dit qui j'étais. Qu'elle sorte et nous parlerons.

— Je ne veux pas sortir, cria la Phryné.

— Je vais vous mettre à la porte, dit Pierre avançant toujours.

— Ah! ça, par exemple, je vous le défends, fit Henri, qui, la première secousse passée, retrouvait toute sa force, toute son audace.

— Vous savez que madame se nomme M""^ Costin? dit Pierre, faisant des efforts pour rester calme

— Oui. Vous êtes Pierre Costin, son mari. Vous voulez dire que je suis son amant. Eh bien, essayez de la prendre.

La Phryné était absolument belle, blottie dans un coin, tranchant de la splendeur de sa peau sur la tenture sombre, accroupie derrière son amant, toute fière de voir Henri accepter aussi crânement les dangers de la situation, de le voir si résolu à la défendre. C'était le tigre qu'elle aimait, et elle le sentait fort, plus fort que celui dont elle portait le nom; elle ne redoutait pas une lutte dans laquelle elle était prête à l'aider.

Elle adorait son Henri, elle était souriante et elle lui disait bas :

— Exécute-le une bonne fois.

Nous avons dit que Costin, d'abord étonné, s'était remis dès les premiers mots, puis à l'allure des gens, il avait tout deviné, tout compris. Il se souvint seulement alors des confidences de Lison, — ce beau garçon qui se nommait Henri..., qui était l'amant de sa femme, celui qui avait conseillé la séparation, qui avait fait tout vendre, et, comme un éclair, une autre idée traversa son cerveau : la Costolade était jalouse, l'histoire de l'enfant enlevé par ce M. Henri, c'était une invention dans laquelle la nourrice avait servi de complice ; la Costolade voulait se venger de son amant, et elle avait assez indélicatement envoyé le mari chez Henri. C'était l'explication des singuliers sourires et du refus de venir chercher l'enfant. Le petit Pierre n'était pas chez ces gens, l'enfant qu'il avait entendu ne pouvait être le sien. La Costolade le lui rendrait le lendemain , mais se vengeait par lui de son amant. Débarrassé de la pensée du petit être, il ne restait plus que l'homme outragé, non dans son amour, dans son affection, dans son honneur même, mais dans sa dignité; il ne fallait pas être ridicule, surtout devant un tel monsieur.

En voyant Henri se mettre en garde, d'un geste plein de mépris, Costin le contint en disant :

— Je sais, monsieur, à quel genre de monde vous appartenez.

— Qu'est-ce que vous voulez dire?

Costin avait fouillé dans sa poche, et, il reprenait avec colère :

— Vous-même me l'avez dit. Vous êtes l'amant de M'"® Costin; je la trouve chez vous, et sachant que la loi ne me donne pas le droit, elle m'excuse de me faire justice moi-même. Je vais faire ce que vous demandait la fille qui porte m^n nom, — je vais vous exécuter tous les deux.

Et avec une tranquillité qui épouvantait les deux amants, — à ce point que

Régine se cacha derrière Henri, que celui-ci recula, les yeux hagards, de ses mains cherchant en arrière la porte pour se sauver, — ayant sorti de sa poche un revolver, il retira la baguette d'arrêt, le doigt sur la détente. Les deux misérables voyaient dirigés sur eux ces six yeux ternes, ce regard de plomb qui déjà les perçait; Régine criait; Henri, tout à coup changé d'allure, protestait :

— Mais c'est un assassinat 1... Écoutez-moi au moins.

— Oh! je vous tue tous les deux... ou obéissez-moi...

— Qu'est-ce que vous voulez? D'abord, est-ce que je suis responsable de la personne de Régine, de madame? Si nous nous voyons, c'est qu'elle prétend en avoir le droit, puisqu'une ordonnance du président vous défend de vous occuper d'elle en attendant le jugement.

— Mais j'ai toujours le droit de la faire prendre ou de la tuer comme adultère... Ce n'est pas son corps souillé qui me gène lorsqu'elle le traîne chez vous; ce n'est pas son cœur pourri que je regrette lorsqu'elle le donne à d'autres. C'est mon nom qu'elle porte et qu'elle traîne avec elle dans la boue.

Henri était toujours gêné par le canon du revolver; il dit :

— Monsieur, je suis prêt à vous donner l'expHcation que vous me demanderez, la réparation que vous exigerez de moi, mais veuillez, je vous prie, baisser votre arme.

— Monsieur, je ne l'ai prise que pour me défendre et sur votre menace. Que madame sorte, c'est à vous que je veux parler.

— J'obéis..., j'obéis, Pierre, fit aussitôt la Phryné se précipitant au dehors.

H y avait dix minutes qu'elle ne cherchait que cela : se sauver. Oh ! certainement, Régine aimait bien son Henri... Mais elle s'aimait encore beaucoup plus, et si une vie lui était chère, c'était la sienne. Elle avait trop peur. Jamais elle n'avait vu son mari avec cette allure décidée. Elle aurait voulu être au bout du monde.

Alors là, en sûreté, elle aurait pensé à celui qu'elle aimait. Une fois dans la chambre, toute tremblante, elle se dit :

— Cet homme-là... Il n'y a rien de terrible comme les gens doux et calmes le jour où ils se décident à tout... Comment pourrai-je me défendre contre lui? Qui pourrait me protéger?

Et, en se retirant hâtivement, elle creusait son cerveau. Henri et Pierre pouvaient se disputer, se battre, se tuer, elle ne pensait plus à cette menaçante entrevue, elle pensait à trouver quelque chose qui la protégeât.

Les deux hommes étaient restés seuls, Henri plus souple, sachant Pierre armé, car celui-ci avait simplement glissé son revolver dans la poche de son pantalon, mais tout armé; il l'avait remarqué, en lui disant :

— Expliquons-nous.

Et il se tenait sur la plus grande réserve, bien convaincu qu'il était prêt à exécuter ce qu'il lui avait dit, sachant qu'il était dans la vérité, parce que le jury ne reconnaît jamais un homicide commis dans ces circonstances; si ému, qu'il n'entendit pas la porte de l'appartement se fermer, lorsque la Phryné se sauvait, redoutant les suites de l'entretien.

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