MADEMOISELLE OLYMPE. 3M
— Monsieur Henri Masset, je vais vous dire loyalement que je suis envoyé chez vous par M""® Costolade.
— Ahl je m'en doutais. La grue, elle saura ce que ça lui coûtera.
Après un mouvement de colère, Henri, un peu embarrassé, offrit un siège à Pierre. Il était visiblement troublé; au contraire, le sculpteur avait repris tout son sang-froid ; il dit :
— Monsieur, j'ai pu constater ici la vérité de ce que j'avais appris; c'est vous qui avez conseillé à Piegina Korsowa le procès qu'elle intente contre moi ; cette fille vous aime, vous l'aimez : vous faites ce que votre situation vous commande; ainsi vous serez plus libre. Je l'avais prise pauvre, vous ne l'auriez pas prise ainsi...
Henri ne protesta pas contre le ton méprisant avec lequel était ponctuée cette phrase; décidément la situation était si fausse, le mari si calme, qu'il perdait tous ses moyens d'action; il avait compté sur de la colère, des cris, des emportements; rien de tout cela. On parlait sévèrement, mais justement, avec logique et bon sens, ne discutant pas la situation, l'acceptant. Il était moralement avachi.
Pierre continua :
— Je lui ai fait une vie heureuse... ; le jour où je me suis aperçu que celle que j'avais cru sauvée et de la misère et du vice me trompait pour me récompenser, je l'ai méprisée; le mépris a chassé l'amour. Ma conduite est nette, monsieur. Je la donne à juger à tous les honnêtes gens. Fier du nom que j'ai conquis péniblement dans les arts, par un travail obstiné, je n'ai pas voulu le livrer au scandale d'un procès. C'est la cause, non de mon aveuglement, mais de mon silence sur la conduite de ma femme. Un jour, je l'ai prise en flagrant délit, elle ne pouvait nier; j'ai failli étrangler l'homme, il s'^st sauvé. Jamais je n'ai pu le revoir. J'ai craché au visage de la femme, lui déclarant nettement que la loi m'obligeait à la garder chez moi ou à dire la vérité, que j'acceptais plutôt cette servitude que la honte, mais que de ce jour je ne la considérerais que comme une servante. Jamais, à dater de ce jour, je ne suis entré dans la chambre de ma femme. Nous vivions sous le même toit, isolés tous les deux; elle, recevant chaque mois ce qu'il fallait pour la faire vivre et tenir la maison, moi vivant en dehors. J'ai cherché et trouvé ailleurs ce que je ne pouvais plus avoir chez moi : l'amour, la famille. Régine a fait ce qu'elle a voulu; elle pouvait racheter le passé par une vie honnête, qui m'aurait peut-être ramené chez elle ; elle a, au contraire, augmenté sa débauche. Je serais mal venu aujourd'hui en vous reprochant de l'avoir prise. Elle est si méprisable que je me contente de vous plaindre. Vous vivez avec elle et vous n*y êtes pas forcé.
Le Beau Aeari ^ôMai t6at rouge; Ahl <î>st que le ton avec lequel le sarcasme était lancé était cinglant.
— Enfin, je ne vous réclame pas cette fille, monsieur; gardez-la..., débarrassez-m'en. La chose pour laquelle je suis venu chez vous est plus grave...
S'arrêtant subitement et prenant une des mains de Henri, qui se laissa faire, tout interloqué de cette familiarité, il la regarda.
— Ah ! vous avez au doigt un bien beau brillant. Je me disais : il ressemble
à celui que me donna l'empereur de Russie... C'est vrai, j'oubliais, vous m'avez dévalisé ou plutôt elle m'a dévalisé; c'est le mien qu'elle vous a donné; vous verrez, monsieur, elle vous fera d'autres cadeaux, j'avais de bien belles choses.
Henri se mordit les lèvres au sang, et il fallut le mouvement de Pierre se dirigeant vers la poche où était le revolver pour qu'il ne bondît pas ; il avait rougi^ mais d'un coup il devint pâle.
— Mais je ne vous reproche pas..., je ne lui reproche pas cela encore; il faut bien qu'elle se fasse aimer. Monsieur, je viens sur l'avis de M"™® Costolade, que vous aviez appris la naissance d'un enfant auquel je m'intéresse; vous vous êtes chargé, pour être agréable à cette dame, de déclarer l'enfant. Cet enfant ayant une pension, vous avez, paraît-il, fort justement pensé que l'éducation des femmes était mauvaise pour les garçons, vous vous en êtes chargé. Comme vous viviez avec M'"^ Costolade, ainsi que mari et femme, vous avez fort judicieusement pensé qu'il valait mieux mettre la pension à votre nom.
— C'est l'inspecteur de l'assurance qui m'a demandé de signer, et, à cause de cette première signature donnée, j'ai dû tout faire au même nom.
— Monsieur, ceci est affaire à vous, entre M'"® Costolade et vous. Je n'ai rien ' à y voir. Chargé des intérêts de l'enfant, j'ai l'ait ce que je devais faire. La pension,.
quoi qu'il advienne, est payable pendant vingt ans.
— Oui, jusqu'à la majorité de l'enfant.
— Oh! l'enfant n'a plus à être mis en jeu là dedans, la famille le réclame.
— Et la pension reste... ainsi qu'elle est établie?
— Absolument.
— Ahl très bien... C'est pour cet enfant que vous veniez?'
— Oui, monsieur. Je dois vous dire que la mère, que j'accompagnais chez la sage-femme... Mais, au reste, vous le savez bien, puisque vous étiez couché dans une pièce voisine.
— Ah! ragea Henri, elle vous a tout conté..., la Costolade...
— Oh I tout.
Décidément, Henri était mal à l'aise. Lui, solide, audacieux, brave, il était annihilé par cet homme, il n'osait plus soutenir son regard; il se sentait mou, sans force, sans énergie; à cette heure, d'un mouvement, Costin en aurait été le maître; il était écrasé; cet homme savait trop de choses. Tout ce qu'il avait bâti, espérant trouver un homme cherchant le secret, évitant le scandale, le bruit, se trouvait anéanti en présence d'un sarcastique, qui lui paraissait être venu froidement chez lui avec l'idée de lui faire subir tout ce qu'il voudrait, résolu à ne reculer devant rien, tenant la mort dans sa poche, un mouton enragé enfin. Eh dame! il y avait 'longtemps que le bohème, le gentilhomme, non descendant, mais dégringolant des croisés, s'était dit :
« — Qu'est-ce que j'aime le mieux au monde?... C'est ma vie!... »
Et parti de là, il était décidé à faire tous les sacrifices pour la conserver, décidé
* à toutes les bassesses pour la rendre bonne. De sa noblesse, il n'avait gardé que
les antiques usages, ceux qui consistaient, pour les anciens preux, à prendre, par
la force ou l'adresse, leur bien cù ils le trouvaient; car il faut bien le reconnaître.
ce sont les aïeux de nos grands gentilshommes qui ont les premiers, vis-à-vis de leurs sujets, les vilains, les manants, pris pour devise : « La Force prime le Droit!... »
Et, comme les vieux preux encore, le triste descendant des Clainville cédait devant la force.
Il faut le reconnaître, le cynisme n'avait pas tanné sa peau, les coups de cravache y laissaient leurs sillons, car il devint rouge, mais rouge à ce point que la peau le brûlait et qu'il baissa la tête pour le cacher, lorsque Pierre, les yeux fixés sur lui, acheva, en ponctuant chaque mot :
— La pauvre femme veut revoir son enfant, le reprendre; car, déjà, un misérable lui a adressé une lettre immonde, la menaçant de livrer à tous le secret qui la tourmente... Voyez, monsieur, comme tout se sait; il n'y avait que deux témoins de la naissance de cet enfant... Oh! ne vous défendez pas...
Henri, qui n'avait pas bronché, qui baissait la tête, se pencha plus bas encore.
— Je sais bien que ce n'est pas M""® Gostolade... Je suis convaincu que vous n'êtes pas capable de semblable action. Enfm, pour finir tout cela, la mère veut reprendre son enfant, et je viens le chercher, monsieur!
Et ces derniers mots étaient dits d'un ton de commandement :
— Il faudrait avoir cet enfant. J'ai cru qu'il était ici... D'abord, s'il n'y était point, vous devriez l'envoyer chercher, car maintenant que vous avez vu combien je vous connais, je veux que vous me connaissiez par un seul trait : je viens ici décidé à emmener l'enfant.
— Mais s'il est en nourrice, dit un peu timidement Henri.
— J'arrive de Chaumont-en-Vexin. Je viens de causer avec celle qui l'a amené chez vous, décidé à emmener l'enfant ou à tuer le misérable qui l'a volé chez la Gostolade, à tuer le voleur qui a dévaUsé ma maison, l'amant de ma femme, et surtout le lâche qui a menacé une femme, si elle ne le payait, de la calomnier à son mari!
Et comme encore une fois Costin avait tiré son revolver, que le canon avec ses six tonnerres menaçants se levait sur lui, Henri dit d'une voix enrouée par l'émotion :
— Ne menacez pas. C'est inutile, vous n'aviez pas besoin de me raconter tout ça... C'est votre enfant, il est à vous! on va vous le rendre. Je n'y tiens pas plus que ça.
Il allait sortir. Costin l'arrêta en lui disant d'appeler et de faire amener l'enfant.
Henri était absolument sens dessus dessous; il appela, on vint :
— Dites à la nourrice de venir avec l'enfant.
— Mais, monsieur, madame est partie avec le petit, après avoir fait une grosse malle et en disant qu'elle ne reviendrait pas.
— Qu'est-ce que vous dites là? exclama le Beau Henri d'un ton qui ne permettait pas à Pierre de mettre en doute son mouvement de surprise.
La servante également parut étonnée de l'effet qu'elle avait pioduit.
Piégine s'était hâtivement habillée, redoutant la colère de son mari, satisfaite
d'avoir pu si tranquillement échapper à l'explication des deux hommes : son mari et son amant.
Pleine de crainte sur le résultat, elle s'y dérobait; mais convaincue, avec le caractère qu'elle attribuait à Henri et celui qu'elle connaissait à son mari, que cela ne se terminerait que par une catastrophe, elle ne voulait pas être victime...
Légère au moment de l'action, agissant sans raisonnement, une seule minute de calme la ramenait à la prudence; et, en s'habillant, elle se demandait, au cas où son mari la poursuivrait, par quel moyen elle pourrait lui résister... Elle avait pensé à l'enfant.
Puisque, par un concours de circonstances qu'elle ne s'expliquait pas, le plan qu'elle avait conçu avec Henri se trouvait détruit, il ne lui restait qu'une ressource : c'était de s'abriter derrière l'enfant ; et, obéissant à cette pensée, elle avait appelé la servante et la nourrice, disant à l'une d'emplir ses malles, à l'autre de se préparer à partir avec son bébé...
Prête, elle les avait emmenés, sans savoir où elle allait, mais avec une décision qui avait fait croire à sa bonne, qui l'aidait, qu'elle obéissait à un ordre donné par M. Henri...
Aussi, répondit-elle avec étonnement :
— Mais, monsieur le sait bien... Madame a fait faire sa malle, a dit à la nourrice de se préparer, et elle est partie... Lorsque je lui ai demandé l'ordre pour ce soir, elle m'a dit : « Faites ce que vous voudrez, je ne rentrerai pas... »
Henri se précipita dans la chambre, sans que, cette fois, Pierre, abattu par ce nouvel incident, s'opposât à sa sortie.
Le Beau Henri traversa toutes les pièces de l'appartement : le désordre attestait un départ rapide; il revint vers Pierre, et, comme le soldat qui se rend, il dit :
— Monsieur, elle est partie emportant l'enfant, et, je vous le jure, je ne sais où elle est allée...
Alors Costin lui répondit :
— Je vous crois,.. Mais vous seul pouvez les retrouver... Ceci vous regarde... Je vous ai dit qu'aujourd'hui nous n'avions aucune raison de reculer devant le scandale... Si demain, avant midi, vous n'avez pas ramené l'enfant chez moi, je m'adresse, pour en finir, au procureur impérial... Vous savez ce que vous avez à faire...
— Mais enfin, monsieur, je ne peux pas, cependant...
— Nous n'avons plus rien à nous dire, monsieur; je me retire... Je ne veux pas dire que nous avons fini ensemble. Nous nous retrouverons, monsieur.
— Oh 1 quand vous voudrez, monsieur.
Pierre releva la tête, blessé par la réponse, et il dit :
— Aujourd'hui, monsieur, c'est à l'homme de M'"^ Cosolade, à celui qui a enlevé l'enfant qu'elle devait garder que je m'adresse... Bientôt, c'est à celui qui s'est introduit chez moi que je voudrai parler.
— Je ne vous comprends pas, monsieur, fit Henri redevenant plus humble.
— Vous savez, je n'ai pas à me cacher... Aujourd'hui, c'est le père qui agit