‹ Mademoiselle Olympe (ancienne maison Palmyre)Chapitre 15 sur 22 · LES AFFAIRES DE LA MAISON OLYMPE · texte numérisé non relu

LES AFFAIRES DE LA MAISON OLYMPE

Lorsque Olympe sauta de voiture, elle se dirigea vers la rue de la Paix. Arrivée chez elle, M"® Palmyre l'attendait impatiemment, et en la voyant elle l'accueillit en lui disant d'un ton fâché :

— Mais qu'as-tu donc? Tu n'es pas sérieuse; tu n'es jamais à la maison; tu es sortie ce matin, tu restes toute une journée dehors, puis tu disparais, alors que je te croyais là. Déjà, avant que tu reviennes, j'avais vu la Phryné; j'aurais voulu te voir entrer en relation avec elle, et c'est moi qui ai dû lui répondre. Tu sais qu'elle a besoin d'argent, je te l'ai dit, qu'elle doit venir demain soir. Si tu n'es pas ici, je ne peux pas sortir, il m'est impossible de m'occuper des affaires, et demain soir elle viendra pour rien. Il faut être plus sérieuse que cela.

— Écoute, Mimyre, ne m'accuse pas; je t'assure que je m'occupe de nos affaires, et, justement, je crois en avoir une en vue. Si je suis sortie, c'est que justement je sais que la Phryné doit venir demain, et que je connais une autre affaire.

Prenant simplement cette déclaration pour une excuse, Palmyre n'y porta pas attention et continua :

— On vient encore de venir. Je voudrais te mettre tout à fait en relation avec les clients de la maison. Jamais tu n'es là, et c'est moi qui suis forcée de tout faire. Tu comprends que je ne peux pas être en même temps à la maison et au dehors.

— Tu as raison. Mais c'est fini; je ne sortirai plus. Dis-moi ce que je dois faire, et je t'obéirai.

— Quand tu n'étais pas là, il est venu cet individu que je t'ai montré une

fois, qui a l'air si singulier; tu sais bien, cette tcte de tartufe qui dit s'appeler M. Moreau.

— Ah ! oui. Oh! c'est un ecclésiastique.

— Je le crois.

— Oui, oui. Toujours boutonné comme un prêtre, la tête baissée, qui ne regarde jamais en face; les yeux noirs, les sourcils épais, de grosses lèvres et de petits cheveux gris.

— Oui, c'est cela. Eh bien ! il m'a raconté qu'il voulait amener un de ses amis, un monsieur de province, un monsieur qui désire connaître les corsets, ajouta en souriant Palmyre.

— Naturellement, fit Olympe éclatant de rire.

— Mais, figure-toi, cela tombe absolument bien. Il m'a demandé de lui citer quelques-unes des personnes qui mettaient nos corsets. Enfin, tu sais la phrase. Je lui ai dit que c'était à lui de me citer celles des Parisiennes qu'il voudrait voir. Immédiatement, il m'a parlé de Phryné.

— Ah ! fit Olympe tressaillant , elle devient à la mode.

— Du reste, il faut le reconnaître, elle est fort belle. Eh bien, tu sais, il paraît qu'il y a en ce moment une affaire de séparation toute pleine de révélations curieuses. On parle d'un grand scandale. Je crois que c'est cela qui la fait remarquer. Il faut donc bien vite s'occuper d'elle.

— Mais sais-tu si elle pourra venir demain?

— Je crois que nous la reverrons ce soir; elle nous le dira; je ne sais pas.

— EUe n'habite plus, maintenant, rue des Tournelles. A-t-elle donné son adresse?

— Mais non... Puisque je te dis sa situation.

— Tu ne m'as rien dit.

— Si; mon Dieu, comme tu es préoccupée pour ne pas te souvenir de cela.

— Tu me l'aurais dit, ma chère, je m'en souviendrais.

— Enfin, voilà... Elle était en voiture; elle a fait attendre sa voiture au bout de la rue , est arrivée ici toute bouleversée, mal peignée, et m'a dit très carrément : « Je suis dans une... situation exceptionnelle; il me faut à tout prix do l'argent, de l'argent. » Tu sais que je ne donne pas d'argent si vivement que cela. Je lui ai dit qu'elle me fixe le jour où elle viendrait ; elle m'a répondu : « Ce soir, demain, ou plus tard, mais il me faut de l'argent pour demain. » Je ne sais pas ce qu'elle a fait. Elle m'a parlé qu'elle allait rester à l'hôtel, à cause de ses affaires de famille, un tas de ragots que j'ai à peine écoutés. Bref, elle doit revenir ou envoyer ce soir pour avoir une réponse.

— Bien ; alors ce soir nous verrons ce que nous devons faire.

— C'est toi qui la recevras.

— Oui, oui, fit Olympe avec un singulier sourire, je me charge de tout cela; laisse-moi m'occuper entièrement de cette affaire.

Les deux femmes s'étaient parfaitement comprises, paraît-il, car alors, parlant sur un ton plus confidentiel, Palmyre reprit :

— Tu sais que cette Phryné, il doit y avoir quelque chose de singulier dans

son existence ; lorsqu'elle est partie, Jenny descendait pour me faire une course : elle l'a vue monter en voiture, après avoir attentivement regardé autour d'elle, comme pour voir si on ne l'épiait pas. Figure-toi que dans la voiture M y avait une nourrice portant un petit enfant; au-dessus, une immense malle... Qu'est-ce que cet enfant-là?...

Olympe, qui avait un peu rougi , haussa les épaules et fit un mouvement de tête pour exprimer :

— Qu'est-ce que cela nous fait? Ça n'a pas d'importance!

— C'est vrai I mais, un jour ou l'autre, il faudra que je cherche à savoir ce qu'il y a là-dessous.

Olympe était gênée ; elle dit :

— Dis donc, Palmyre, si c'est pour demain... Dans tous les cas, il faut s'occuper du corset; l'as-tu mis en train?

— Non, j'ai à sortir; je te laisse ce soin.

— C'est entendu.

Palmyre se disposa à sortir.

Olympe, se dirigeant vers l'atelier, disait à demi-voix :

— Dans quelques jours, Henri, je te reverrai suppUant..., et elle... oh! elle, à demain... Elle va voir ce que lui coûtera le caprice qu'elle s'est passé.

Pendant que cette étrange affaire se préparait dans la maison Olympe, la voiture continuait sa course pour descendre Costin devant la mairie de Montmartre.

Se représentant de nouveau devant l'employé qu'il avait déjà consulté pour retrouver l'acte de naissance de son enfant, il lui dit :

— Monsieur, excusez-moi de revenir encore vous tourmenter pour rechercher un acte de naissance; mais j'ai vu aujourd'hui même la personne que j'avais chargée de déclarer l'enfant. Elle m'a dit que c'était bien à cette mairie qu'elle s'était adressée, que sa demeure avait été donnée, que c'était le seul enfant né chez elle, dans le courant du même^mois; qu'ayant prié un individu de déclarer l'enfant, peut-être à cause d'une erreur, on ne lui avait pas donné le nom sous lequel il devait être inscrit.

L'employé, ô surprise ! voulut bien consentir, presque d'une façon aimable, à faire les recherches qu'on lui demandait.

Suivant du doigt les déclarations de chaque jour, et d'après l'adresse indiquée, il dit :

— Voilà; nous n'avons, dit-il, que cette naissance chez une sage-femme, ce jour-là, et c'est M»"^ Costolade, rue d'Orient.

— Eh bien ! mais c'est cela !

L'employé, suivant la déclaration pour chercher le nom, faisait:

— Heu! heu! heu!... fils de... de Masset de Clainville...

— Masset! exclama Costin.

L'employé continua :

— Et de Henriette-Geneviève de Gesvres, célibataire.

— Ah ! fit Pierre se cramponnant au bureau pour ne pas tomber de la surprise et de l'émotion qu'il ressentait.

Puis, balbutiant, sans cris, regardant l'employé ahuri de ses façons, il dit :

— Oh! le coquin 1 le misérable! Sous son nom et le nom... Son nom à elle! Oh I mais c'est impossible ! Cela ne peut pas rester ainsi. C'est faux ! monsieur, il faut rectifier cela.

L'employé se contenta de lever les épaules, et, comme s'il était sourd ou n'avait pas compris, il demanda :

— Vous voulez un extrait?

— Mais je vous dis que cette déclaration est fausse, qu'il faut qu'elle soit changée!

— Je n'ai pas à m'occuper de cela. Je vous demande si vous voulez un extrait, ou alors que voulez-vous?

— Oui, monsieur, oui, donnez -moi l'extrait. Je m'adresserai à qui de droit.

Nous devons constater la chose la plus incroyable du monde, la chose la plus étonnante : l'employé de la mairie sembla s'intéresser au malheureux homme qu'il voyait si bouleversé par ce qu'il venait de dire ; et voulant atténuer cette douleur — ce qui semble encore plus improbable — il s'intéressa à Costin et iui dit :

— Monsieur, ce doit être pour une affaire de famille très importante, car c'est la troisième fois que l'on vient faire lever cet acte.

— La troisième fois ! répéta Pierre.

— Oui, monsieur.

— On est venu vous demander ce que je demande?

— Trois fois.

— Qui donc?

— Vous me faites là une question à laquelle il me serait bien difficile de répondre, fit l'employé ; et il continua d'un air affectueux, — mais il faut encore l'affirmer, tant cela est rare :

— On est venu deux jours après la déclaration et je ne me souviens pas de celui qui est venu. La seconde fois, c'est autre chose, c'était hier, à l'heure où j'allais partir du bureau.

— Hier?

— Oui, un ecclésiastique, jeune encore.

— Il est venu hier?

— Oui, monsieur.

Cette fois, Costin crispa ses doigts sur le bujpeau; il se sentait s'écrouler. L'employé écrivait.

Costin restait anéanti, devinant dans tout cela une seconde conspiration; pardi! c'était simple à deviner; le premier extrait avait été pris par le misérable dont il avait subi l'insolent sarcasme au moment de son départ.

C'était cet escroc qui se nommait Masset de Clainville; celui-là, sa conduite s'expliquait. Gueux crevant la faini, vivant aux crochets de la malheureuse sagefemme, il avait abusé de la légèreté avec laquelle l'enfant avait été abandonné, puis, pourvu d'une rente, il s'était attribué la paternité; ainsi il avait légalement la rente.

La maison des frères missionnaires de Saint-Jean, à Meudon (page 315).

Mais comment avait-il appris le nom de la mère, de celle qu'il avait essayé de faire chanter à la veille du mariage?

C'était un point qu'il éclaircirait plus tard avec la Costolado si elle était vraiment son alliée, ou par la police qu'il était certain de trouver toujours.

La levée de l'acte de naissance par ce monsieur se trouvait ainsi simplement expliquée : cet homme avait besoin, vis-à-vis de la Compagnie d'assurance sur la vie, d'un acte pour établir ses droits à la pension.

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Mais l'aiilre, cet homme ayant une allure ecclésiastique, ce frère, c'était Jacques, en religion frère André. Qu'est-ce que ce corbeau voulait donc? Que cherchait-il à faire?

S'il était vrai que le mari revenait peu à peu à la raison, avait-il l'intention de lui montrer cet acte prouvant que la jeune comtesse de Gcsvres avait eu un enfant avant son mariage, et était-ce pour le procès en séparation intenté par la femme et qui devait être sans scandale, s'appuyant sur des raisons de santé, prononcé de piano? Voulait-on plaider et ainsi obtenir un jugement contre la jeune femme?

Ce devait être le plan du corbeau, et Pierre en était terrifié.

Comment allait-il annoncer cela à sa Geneviève? C'était bien difficile, et cependant il était peut-être bien imprudent de ne pas la mettre au courant de ce qui se passait.

Il restait sombre, la tête penchée sur le pupitre, attendant, ayant hâte de sortir, de donner un peu d'air à ses poumons oppressés.

L'employé venait de terminer sa copie; il la lui remit en déclarant que l'extrait qu'il lui donnait ne pouvait servir que dans une action judiciaire. Qu'au cas où il voudrait demander une revision de l'inscription, il devrait faire lever un acte, ce qui demanderait quelques jours.

Coslin était un peu étourdi; néanmoins, il demanda Pacte et versa les deux francs qu'on lui demandait; il ne pouvait l'avoir que six jours après.

Alors il descendit l'escalier, chancelant comme un homme ivre. II était absolument confondu par ce qu'il venait d'apprendre.

Cette machination dirigée contre lui, qui agissait dans le secret, et qu'il venait de découvir si simplement, l'épouvantait. Ainsi, alors qu'il était là-bas soignant la pauvre victime, on se remuait, on conspirait contre eux î Arriverait-il à temps seulement?

Qu'il aurait, à cette heure, voulu avoir un ami, un confident, un conseiller! Il s'était jeté dans sa voiture, en disant au cocher :

— Descendez vers les boulevards.

Accoudé dans un angle, la tête dans ses mains, il cherchait à qui il pourrait demander appui et conseil. Seul devant tous : sa femme, le misérable Masset, son frère et le mari, il avait peur... Non pour lui... Oh! le brave!... mais pour sa Geneviève... Et il ne savait comment agir. Son cerveau fiévreux ne répondait plus; il ne trouvait ni une idée ni un plan...

il pensa, hélas ! à aller trouver l'ami qu'il avait à la préfecture de police ; mais il avait promis à Olympe de ne rien faire contre Masset avant deux jours, et il n'aurait rien osé demander contre son frère et contre le mari de la femme qu'il avait enlevée.

Il hochait la tête en pensant aux heures calmes et heureuses qu'il avait passées dans le petit château de Mademoiselle, — qu'il avait si légèrement quitté pour venir se jeter dans cette toile tissée pour le prendre... Alors, il eut un petit cri de joie..., un souvenir traversait sa pensée; il dit tout haut :

— Mais oui; il m'aidera, me conseillera, et elle aussi.

MADEMOISELLE OLYMPE. 31o

Il se pencha et donna au cocher l'adresse de iMarcel.

Pierre se souvenait qu'il avait deux bons amis, et c'est chez eux qu'il se faisait conduire :

Marcel et M'^*^ Belle-Épaule l

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