‹ Mademoiselle Olympe (ancienne maison Palmyre)Chapitre 19 sur 22 · FOLLES AMOURS. — AMOUR DE FOL · texte numérisé non relu

FOLLES AMOURS. — AMOUR DE FOL

Le comte Hardi des Étangs, seul dans le petit salon, s'était redressé ; il avait été se regarder dans la grande glace. H avait refait le nœud de sa cravate, donné d'un tour de main un coup de nonchalance à ses cheveux, d'un geste du bras

— Ah! mon Dieu! monsieur, mais vous êtes fou... Sortez, sortez... (page 338).

ramené les manchettes en dehors de la manche, et, satisfait de lui, la paupière lourde sur ses yeux, fiévreux, il s'était dirigé vers le boudoir. ^ Il avait poussé la porte, il était entré, Pavait soigneusement refermée der< riere lui, et droit, calme, impassible, restant, il semblait ne pas prendre garde au cri de la Phryné, cri pudique, doux comme un chant.

Ses lourdes paupières se soulevaient; la tête se penchait et il restait toujours dans l'encadrement de la porte, ne cessant de regarder la Phryné.

43« Liv. ^3

Celle-ci, tout entière à la comédie qu'elle jouait, en voyant la porte s'ouvrir, s'était précipitamment jetée en arrière. Dans un déshabillé plein d'indécente coquetlerie, elle n'avait fait qu'un saut jusqu'à l'extrémité du boudoir, et là, comme toute confuse d'être surprise, fâchée de l'indiscrétion, elle s'était blottie sous une tenture, absolument admirable de lignes et de couleurs. Oh 1 qu'elle savait bien ce qu'il fallait pour la faire valoir, la belle poseuse, et comme elle avait bien saisi d'un geste plein d'effroi la lourde tapisserie, comme elle l'avait bien jetée sur son corps à peiné voilé par le peignoir de foulard de soie I

Son cri : «Ah! mon Dieu 1 monsieur, mais vous êtes fou... Sortez, sortez... Justine! Justine!... » avait été une merveille de comédie; quelle diction!

Tout homme aurait reculé, honteux, rouge de confusion en l'entendant. Mais le comte Hardi des Étangs n'entendait pas, ne voyait pas; il n'agissait que guidé par sa pensée : il allait se venger; la créature qui était devant lui, presque nue, et ainsi en son pouvoir, était la femme de celui qui l'avait déshonoré. Il ne pensait qu'à cela; il ne voyait ni son admirable visage, ni ses charmes, ni sa grâce, ni ce nu qui devait enflammer sa chair; il ne voyait que la femme de l'homme dont il voulait se venger.

Au contraire, Régine, après avoir jeté son cri d'oiseau effarouché, s'était jetée dans les tentures du fond du boudoir, se couvrant à demi, feignant l'effroi, la confusion, semblant prête à se défendre, ménageant ainsi celui qu'elle savait devoir venir en lui préparant une victoire facile qui sauvegardait leur dignité à tous les deux. Elle jouait consciencieusement son rôle, attendant le moment, et ayant déjà préparé ses petits cris de colère, de honte et d'abandon... Rien.

Le comte Hardi des Étangs restait toujours dans l'encadrement de cette porte qu'il avait si fébrilement fermée. H restait le corps penché, le coup tendu, le regard lixé sur elle, et quel regard ! elle ne pouvait le soutenir.

Ce fut à ce point que le superbe modèle, un peu déshabillé il est vrai, mais drapé dans les tentures, fut embarrassé de se trouver ainsi.

Un peu niaise, elle reprit sa phrase :

— Monsieur, monsieur, sortez, je vous l'ordonne.

Alors elle vit le comte Louis s'avancer vers elle, mais calme, froid, comme l'amateur qu'elle voyait jadis, dans l'atelier, venir pendant sa pose et la regarder sans sourciller, ne tressaillant pas plus devant la terre glaise que devant la chair qu'il comparait...

Le comte Louis, le regard froid, s'avançait vers elle.

Ce regard la troublait au point que, perdant la tête, elle dit:

— Mais que me voulez-vous, monsieur? je vais appeler. Le comte était près d'elle ; il demanda :

— Vous êtes la femme légitime de Pierre Costin?

Que voulait dire cela? La Phryné n'y comprenait plus rien...

Que signifiait cette étrange question? La comédie que l'on avait préparée, qui était convenue, elle était prête à la jouer; mais encore fallait-il que le premier rôle lui donnât la réplique. Cet homme savait qui elle était, puisqu'il était amoureux d'elle; que demandait-il?

La belle Régine consentait à toute autre chose, lors qu'elle acquiesçait aux propositions de Palmyre.

Le comte Louis, un original, ne voulait pas suivre les sentie.'s battus de l'amour. Il voulait brutalement, bestialement, forcer la retraite d'une femme; il voulait ne pas demander banalement, brusquement, la situation; c'était par une galante brutalité qu'il devait dompter la Phryné. Au lieu de cela, elle voyait devant elle un parfait notaire, dont le regard singulier l'effrayait, qui venait vers elle en s'assurant, avant de lui offrir ses baisers, qu'il ne se trompait pas.

Elle était absolument bouleversée ; toujours maîtresse d'elle-même, elle était prête à tout, avait toujours la réponse prête I Là, elle ne trouvait rien: elle restait sotte et tremblante devant cet homme, celui qui s'avançait toujours et qui lui faisait peur !

Lorsqu'il fut près d'elle, et qu'une main sèche se tendit et saisit la tenture derrière laquelle elle se cachait, elle s'écria épouvantée :

— Mais que me voulez-vous donc?

Le comte Louis éclata de rire; il arracha le rideau, et comme la Phryné, folle d'effroi, voulait se sauver, il la saisit dans ses bras.

C'était donc ainsi que cet homme avait compris la comédie! Mais c'était effrayant! Elle se débattit; et, alors, la scène qu'elle croyait jouer fut vraie! C'était avec répulsion qu'elle avait senti son toucher, avec épouvante qu'elle voyait son regard; elle ne voulait plus, à aucun prix, appartenir à cet homme : elle luttait... A cette heure, la Phryné redevenait la robuste fille d'autrefois, la fille du quartier Latin, dont la lèvre ne retient pas l'injure : elle se défendait des bras, et à mesure elle insultait, agonisait le comte. Celui-ci n'entendait pas; il agissait comme si ses mains, à chaque toucher, devaient laisser une souillure..., et la Phryné ne comprenait rien à ses exclamations; elle le repoussait, le frappait, lui tordait les poignets, — car elle était forte, — en lui jetant au visage :

— Laissez-moi, misérable! laissez-moi... Je vous crache au visage..., je vous arrache les yeux...; vous n'êtes qu'un...

Ici, une interminable série de grossières injures.

Lui, égratigné, meurtri, mais ne se lassant pas, disait :

— Il sera ridicule aussi..., déshonoré aussi... Je te veux honteuse, et c'est fait. . On le sait...; je le dirai à tous... La souillure sur ton front.. C'est un crime...; il l'a commis, lui... Madame Costin, tu seras ma fille de joie. .

Et alors, il déchirait le peignoir de foulard qui couvrait la Phryné... Celle-ci, qui avait passé une partie de sa vie sur l'escabeau, dans les ateliers des peintres, à poser la Vérité, était absolument confuse et furieuse de se trouver en cet état devant cet homme, et son poing vigoureux lui frappa le visage...

Le comte Louis trébucha.

La Phryné aussitôt arracha la tenture du salon et, d'une main rapide, s'en

drapa.

Elle était admirable ainsi, semblant défier la brute qui l'outrageait; mais celui-ci, dompté, sans souvenir du coup reçu, la regardait en répétant :

— Oh! elle est belle!... et il sera ridicule, déshonoré...

' La Phryné ne récoulait pas... Elle penchait la tête et écoutait... Des portes s'ouvraient... Elle allait crier : Au secours! lorsqu'elle entendit une voix de femme qui disait :

— Dans ce salon-là... Mais il est fermé...

— Faites ouvrir..., dit une autre voix qui fit tressaillir la Phryné. Et, aussitôt, elle se précipita sur ses vêtements, en criant :

— Oh! mais, c'est mon maril...

Et la Phryné, épouvantée, voulait reprendre ses vêtements et s'en couvrir; mais le comte Louis l'arrêta et voulut la prendre dans ses bras... Il riait d'un rire singulier, qui fit que Régine, étonnée, tout en cherchant à se débarrasser de son étreinte, le regarda.

Elle jeta un cri 1

Le visage de l'homme n'était plus le même : le regard avait des lueurs fantastiques, la bouche des crispations bizarres, le masque des rides grimaçantes... Elle pensa la vérité : l'homme qui la tenait dans ses bras n'était plus un homme..., c'était un fou ! Et comme, en la tenant, il cherchait à déchirer le fin peignoir qui la couvrait à peine; comme ses ongles, en déchirant l'étoffe, arrachaient les chairs; comme l'homme n'agissait plus avec elle que comme une brute, approchant, en riant bruyamment, son groin de ses lèvres, sans qu'elle pût savoir si c'était pour les mordre ou les baiser..., elle se défendit et jeta un cri aigu.

Le comte Louis la tenait toujours. La crise qui le secouait le rendait fort; il était excité par les bruits de la porte, qu'on essayait d'ouvrir, par des coups frappés sur la cloison, qui ébranlaient et faisaient même éclater les glaces, par la défense de la Phryné, que la lutte déshabillait, par les cris : •

— Entrez, entrez; ils sont là!

Et il disait :

— Ton mari! tant mieux... Il faut que je lui rende ce qu'il m'a fait... Je te veux nue dans mes bras... Tiens...

Et, arrachant le peignoir, il prit la Phryné dans ses bras, se plaçant devant la porte, en criant :

— Entre donc, imbécile..., entre donc... Viens voir comme nous nous aimons..., ta femme et moi !

— Au secours! au secours! criait Régine, affolée, en se débattant dans les bras

du fou.

Sur la cloison, les coups redoublaient, secouant les tapisseries, les tentures avec une violence telle qu'on eût pu croire qu'on cherchait à la défoncer, et les heurts se déplaçaient comme si l'on essayait de trouver une issue; la porte était violemment ébranlée et la Phryné ne pouvait s'expliquer ces bruits ; elle n'entendait ni la voix de Palmyre ni celle d'Olympe ; elle avait reconnu le timbre de son

mari.

Tout cela était effrayant, menaçant, moins cependant que cet homme affreux qui semblait fait de nerfs, dur comme le fer sous ses coups, sourd à ses cris, insensible à sa défense et qui la tenait presque nue dans ses bras, la déchirant de ses ongles, l'écrasant de ses mouvements.

La Phryné était terrifiée; surprise ainsi par son mari, c'était sa perte. Que lui importait!

Frappant aveuglément sur celui qui la tenait dans ses bras, égradgnant, mordant, déchirant, n'ayant plus conscience de ses gestes ni de son état, effrayante d'impudeur, elle ne cherchait qu'à s'arracher des bras du fou..., et elle perdait la raison à ce point qu'elle s'écria :

— Pierre, Pierre, au secours ! à moi I

Elle eut une minute d'espoir ; une voix qu'elle ne reconnut pas avait ordonné :

— Enfoncez la porte !

Et le ciseau à froid grinçait dans les rainures, les pesées ébranlaient la porte, les poussées qu'on appuyait allaient l'ouvrir. C'était le déshonneur, le ridicule, la honte. Bah I c'était la vie.

Car — et cela était épouvantable à voir pour la jeune femme — celui qui était enfermé avec elle avait des allures de tigre, mais de tigre en rut; ses yeux avaient des lueurs de haine et des éclairs d'amour, sa bouche voulait mordre et baiser à la fois, ses mains voulaient caresser et déchirer... et malgré tous ses efforts, lorsqu'elle parvint à s'arracher de ses bras, il la poursuivit, ne répondant pas à ses coups, ne cherchant pas à les éviter, souffrant sans se plaindre, sans que son visage de fauve changeât de mine ; poursuivant son but, il se jeta sur elle, la bousculant et la faisant tomber sur un divan; il se précipita, criant toujours :

— J'aurai ton amour!... J'aurai ta vie!...

La Phryné, en tombant sur le divan, avait frappé de sa tète l'angle d'une glace, qui s'était brisée en la coupant de ses débris ; le heurt lui avait fait presque perdre connaissance en exhalant un appel suprême :

— A moi!... au secours!... il me tue!...

Et le corps, inerte, était retombé... et le comte des Étangs, le fou, s'était précipité sur sa proie...

La porte venait de céder. Pierre, le commissaire, les agents s'élancèrent à la fois.

En les voyant, le fou tira de sa poche une arme. De l'autre main, il releva rapidement le corps inerte de la Phryné.

La petite lame d'acier brilla sous la lumière du lustre et disparut deux fois dans le sein gauche de Régine Costin avant que les hommes aient eu le temps d'intervenir.

C'est Costin qui, s'étant élancé le premier, saisit l'assassin à la gorge et le terrassa.

Le comte Louis râlait...

— Tu vois, je l'ai eue ta femme et je l'ai tuée, et je te tuerai maintenant... Et, tenu par Pierre sans défiance, semblant s'abandonner, il allait frapper le

sculpteur ; mais les agents avaient vu le mouvement ; ils s'étaient élancés, avaient saisi les bras du fou et l'avaient désarmé.

Mais le comte Louis râlait ; sous l'étreinte de Pierre, il était devenu pourpre. On dut l'arracher des mains de l'artiste qui l'étranglait..

Le commissaire s'occupait de la teune femme et constatait les deux blessures.

yi2 LES AMOURS D'UN FRÈRE ET D'UNE MORTE.

Ayant placé la main sur le cœur, dont les battements étaient presque insensibles, il hochait la tête.

Pierre, bouleversé par ce qui venait de se passer, s'était dressé tout frémissant.

Nous savons quelle haine et quel mépris il ressentait pour celle qui déshonorait son nom. A cette heure, tout cela semblait être oublié, et lorsque le commissaire, se tournant vers lui, pendant que les agents, après l'avoir bâillonné, essayaient d'entraîner le fou qui se débattait, lui dit :

— Elle est morte!

Il eut comme une secousse. Il regarda quelques secondes la victime et fondit en larmes.

Le commissaire le laissa pleurer, puis il lui demanda ce qu'on devait faire.

Pierre le pria en grâce de ne pas ébruiter ce qui venait de se passer.

Puisque M""" Coslin était morte là, on dirait qu'elle était morte subitement chez elle ; mais alors le commissaire eut un singulier sourire, et il dit tout bas à Pierre :

— Vous ignorez donc où nous sommes?

— Où sommes-nous donc?

— Mais chez la Palmyre..., une maison étrange... Et il lui parla bas.

Et comme Pierre semblait incrédule, il ouvrit une des bouches de chaleur qui paraissaient servir à chauffer le salon et lui montra un verre semblable à ceux qui sont employés pour les kaléidoscopes.

Alors, Pierre eut un geste de dégoût, et se détournant du' cadavre, il dit :

— Morte même, je ne pourrai pardonner !

Il entraîna le commissaire, ne voulant plus voir le corps inanimé de la créature superbe qu'il avait si sottement et si follement aimée. Dans l'escalier de la maison se faisait un bruit insensé. Le commissaire, inquiet, dit :

— Est-ce que déjà l'on sait?

Il se précipita, pendant que Pierre, accablé de honte, de dégoût et malgré cela impressionné par l'idée de la mort, se laissait tomber dans un fauteuil et pleurait, sans pouvoir s'expliquer la raison de ses larmes.

Le commissaire s'était précipité au dehors pour s'expliquer les cris qu'il entendait.

Sur le vaste palier, il s'arrêta, se penchant sur la rampe, et tendit l'oreille.

On n'entendait plus les cris et les protestations du comte Louis ; les agents l'avïiient bâillonné et garrotté et le portaient dans la voiture qui attendait à la porte.

Le commissaire de pohce entendit ce fragment de dialogue entre l'un des agents qui l'accompagnaient et une autre personne :

— Oui, monsieur; c'est un fou que nous cherchons depuis quatre heures. Nous savions qu'il devait venir ici ; nous le guettions, et, par une erreur déplo* rable, nous l'avons manqué..., et cet épouvantable malheur est arrivé. .

— Ainsi, vous le connaissez?

— C'est le comte Louis Hardi des Étangs. Le commissaire ordonna aussitôt :

— Verlet, montez avec la personne qui vous parle. On entendit :

— C'est M. le commissaire qui vous appelle. Montez ; vous allez vous expliquer.

Les deux hommes vinrent rejoindre le magistrat, qui les fit entrer dans le premier salon.

Celui que dirigeait l'agent était vêtu d'un habit gris, à boutons argentés, coiffé d'une casquette de même étoffe.

— Qui êtes-vous?

— Monsieur le commissaire, je suis employé à la maison de santé des missionnaires de Saint-Jean, de Meudon.

— Vous connaissez l'individu que nous venons d'arrêter?

— Nous le cherchons depuis ce matin... C'est M. le comte des Étangs.

— Expliquez- vous?

— Voilà, monsieur le commissaire... Le comte des Étangs est absolument fou... Un grand malheur lui a troublé le cerveau; car c'était un fameux docteur avant, un professeur même... Sa manie est la poursuite d'une vengeance... Il veut aimer et tuer une femme... Hélas! il paraît que le malheureux a commis un crime; nous sommes arrivés trop tard !

— Malheureusement; mais achevez.

— A la maison, un frère, qui avait été répudié par l'ordre, à cause de ses mœurs dissolues, qu'on ne gardait que charitablement, pour qu'il eût le temps de trouver une situation et surtout parce qu'il avait connu M. des Étangs, avait assurément comploté de le faire évader de la maison... Ceci est affaire à la justice... Les très chers frères sont décidés à le faire juger, car il n'est pas à son coup d'essai...

— Le nom de cet homme?

— Le frère André...

— Ce n'est pas un nom, ça.

— Nous ne le connaissons que sous celui-là...

— Continuez...

— Je vous disais, monsieur le commissaire, que, vers quatre heures, aujourd'hui, le frère André, ayant déclaré que le médecin avait recommandé une promenade pour M. le comte, qui, allant très bien, avait été autorisé à sortir dans le jardin de l'établissement... Ne les voyant pas rentrer, vers six heures, on s'est informé; nous avons appris qu'ils s'étaient dirigés vers Paris... Aussitôt, le frère supérieur nous a envoyés à leur recherche ; nous ne pûmes les retrouver, lorsque le soir on nous renvoya ici...; des rapports avaient été faits sur le frère André, qui avaient un peu été la cause de son expulsion; et comme il venait souvent chez deux femmes restant dans cette maison, on nous dit de venir ici. H était alors presque neuf heures. En arrivant, nous voyons un homme se sauver piéci-

pitamment. Tous, nous le reconnaissons pour le comte Sa démarche, son

allure..., puis celte course folle... Nous le suivons, voulant éviter le scandale, dans les rues, en cherchant, pour nous en emparer, un endroit désert... Il gagne les Champs-Elysées, nous le suivons... Nous étions cinq... Je dispose mes hommes, qui marchaient derrière les arbres pour ne pas l'effrayer... Le voyant tout à coup se diriger du côté du quai et redoutant un malheur, nous nous précipitons, et alors nous reconnaissons que nous nous étions trompés...

— Mais, monsieur, savez-vous bien que l'homme que vous avez ainsi suivi, puis attaqué, peut vous poursuivre?

— C'est vrai, monsieur le commissaire; aussi est-ce pour cela que je vous raconte cela. Si une plainte survenait, vous sauriez la vérité, et nous vous demandons de considérer le louable motif qui nous guidait.

— Enfin?

— Enfin nous sommes revenus, et trop tard, hélas !

— Agissant avec plus de bon sens, voyez ici le malheur que vous évitiez. Ainsi, cet homme est fou?

— Oui, monsieur le commissaire.

— Vous allez le reconduire à la maison des missionnaires. Les deux agents qui étaient avec moi vont vous accompagner et sont spécialement chargés de la garde de cet homme. Demain, nous procéderons à une enquête approfondie. Donnez-moi d'abord le nom du criminel, de celui que vous croyez l'avoir dirigé, et l'adresse de la maison des missionnaires de Saint-Jean, m'avez-vous dit.

— Je suis prêt, monsieur le commissaire.

— Écrivez vous-même et signez. Verlet, dites à votre collègue d'accompagner le prisonnier, vous resterez avec moi, un agent suffira.

— Oh ! monsieur le commissaire, je vous réponds de M. le comte, fit le garçon d'hôpital.

— J'y compte ainsi.

Le commissaire rentra dans le second salon ; il trouva Costin appuyé sur le chambranle de la porte du boudoir, accablé, regardant le corps inanimé de la malheureuse. Il lui demanda :

— Monsieur Costin, que voulez-vous faire?

. — Il faut, monsieur le commissaire, faire transporter la malheureuse chez moi. On la couchera sur mon lit, dans la seule pièce qu'elle ait laissée meublée. Et je vais faire le possible pour éviter que la vérité ne soit connue tout entière. C'est assez de la catastrophe sans la honte.

— Nous ferons tout ce que nous pourrons pour cela. Je parlerai à la concierge. On va enlever le corps. Veuillez vous rendre chez vous et nous attendre.

Costin, sur l'insistance du commissaire, s'éloigna pour se rendre chez lui; il était à peine parti que la concierge, qui, seule, avait eu une pensée humaine en constatant le crime, vint amenant ul médecin. Verlet, sur l'ordre du commissaire, était allé chercher une civière.

La voiture où étaient le comte des Étangs, l'agent et trois des employés de la maison de santé se dirigeait vers Meudon.

MADEiMOISELLE OLYMPE.

!■ éU, fuweu. ae ne pouvoi. p„.„ secou. . ,a Jeune fe.^e (.a. 3*,, En voyant le médecin, le commissaire k,i dit •

Le ?: ;:ur Cnça 7^ 'T '"""^^^ ' ''^ -^"— « -t morte, corps. '"''' '' ' ^="^"°"'"« P»"-- PO"vo„. ph.s facilement auscullcr le

ses lo:at";eti:;.l:r "^°'"'"' ^•^''"'»"' '•^^-"- ^- '««t eo„eier,e a pour - *.>n Die.1... pauvre femmel... si ^eunel si Miel... Ah 1 les deu.. co,ui-

nés!... Ce sont elles, monsieur le commissaire, qu'on devrait arrêter I ce sont elles, l'Olympe et la l\ilmyre, qui sont cause de ça !

Le docteur, l'oreille appuyée sur la poitrine, écoutait, car le pouls ne battait plus.

Pierre Costin était parti, et le commissaire en fut ennuyé lorsque le docteur lui dit :

— Elle est bien gravement atteinte, et je ne crois guère pouvoir la sauver.

— Elle vit?

La docteur avait déployé sa trousse ; il avait dit quelques mots à la concierge et se disposait à poser le p'.'cmier appareil.

La concierge se précipita pour exécuter les ordres du médecin, lorsque le commissaire de police, la happant au passage, lui dit :

— Madame, vous savez que ce qui s'est passé dans cette maison doit être absolument tenu secret... Au cas où des renseignements vous seraient demandés, vous devez refuser de répondre ou ne répondre que par des négations... Votre sécurité dépend de votre discrétion.

— Je vous obéirai, monsieur le commissaire, fit la concierge toute tremblante... Ainsi, je dois dire à ceux qui m'interrogeraient qu'il n'y a rien eu ici

— Rien î

— Que tout...

— Vous devez nier, c'est simple. Il ne s'est rien passé d'extraordinaire dans votre maison.

— Ah ! fit la brave femme, .qui restait stupéfaite.

— Vite, vite, allez faire ce que le docteur vous a commandé.

Le docteur posait l'appareil sur les blessures. Le magistrat lui demanda :

— Docteur, nous ne pouvons installer ici la victime; est-il possible de k transporter chez elle ?

— Dame 1 c'est bien douteux. Il faudrait le faire immédiatement et en prenant les plus grandes précautions.

— L'on fera ce que vous commanderez. Vous espérez la sauver?

— Je ne dis pas cela, monsieur le commissaire. Je pense qu'elle reprendra connaissance...

Le docteur pensait logiquement que le commissaire ne désirait voir le rétablissement de la malheureuse qu'afin de pouvoir obtenir d'elle des renseignements sur le crime dont elle avait été victime, et il ajouta :

— Et peut-être aura-t-elle assez de force pour que vous puissiez l'interroger. Il faut la transporter très hâtivement, alors; je vous accompagnerai.

— Je vais envoyer chercher une voiture...

— Oh ! non, une civière, sur laquelle on placera un double matelas, et que l'on portera avec les plus grandes précautions.

— Vous la croyez donc bien gravement atteinte? Le médecin n'hésita pas pour répondre :

— Elle est perdue ; ce n'est qu'une question d'heures. Dans l'intérêt de la jus- ' tfce, j'espère prolonger un peu son agonie, lui faire reprendre assez connaissance

pour qu'elle puisse vous éclairer... Mais, c'est tout, le cœur et les poumons sont atteints

— Ilàtons-nous, alors; il faut absolument qu'elle ne meure pas ici. L'agent Verlet paraissait en môme temps que la concierge.

— Vous avez une civière en bas ?

— Oui, monsieur le commissaire.

Le médecin commanda : .

— Descendez vivement deux matelas. Madame, venez revêtir la malheureuse. On obéit ; et, quelques minutes après, la Phryné était transportée rue des

Tournelles, suivie par la voiture où étaient le docteur et le commissaire.

Le frère André, nous le savons, avait assisté à Tépouvantable scène que nous venons de raconter. Caché dans le couloir circulaire qui enveloppait le boudoir, penché sur une des lentilles qui, dans la pièce, paraissaient être des bouches de chaleur, il avait tout vu, et, s'il n'avait pu entendre, au mouvement des physionomies il avait tout compris.

C'est alors que voyant la crise transformer l'amoureux en assassin, effrayé de ce qui allait advenir, il avait cherché une issue pour sortir du couloir et entrer dans le petit salon. Mais il était comme dans une cage, enfermé sans moyen de sortir. La Costolade, en partant, avait donné deux tours de clef à la porte. C'est alors qu'il avait secoué violemment la cloison, frappant sur les panneaux, espérant que ses heurts attireraient l'attention du comte des Étangs et le détourneraient de sa criminelle tentative. Ses coups avaient redoublé lorsqu'il l'avait vu se précipiter sur la belle Phryné. Il était furieux de ne pouvoir porter secours à la jeune femme, qui lui apparaissait plus belle qu'il ne l'avait rêvée et dont la vue, à cette heure, agitait son cerveau. Il la voyait se débattre, crier, superbe de désordre et d'impudeur. Il devinait ses cris, ses appels, et vainement il cherchait à la secourir.

Il fut épouvanté lorsqu'il vit tout à coup entrer dans le petit salon, par la porte qu'on venait d'enfoncer, son frère, Pierre Costin, et le commissaire, qu'il reconnut à son écharpe. Il fut épouvanté surtout de voir le fou frapper deux fois la belle Phryné, dont le corps retomba inerte sur les coussins.

Il prit alors son front à deux mains, se demandant ce qu'il fallait taire; il devait surtout échapper à la perquisition qui allait avoir lieu, et il ne trouvait rien.

De temps à autre, son œil venait se placer à la lentille.

Il vit ainsi tous les détails que nous avons racontés ; il vit ainsi le corps, revêtu de son peignoir de soie par la concierge et couché, par l'aide du médecin, sur la civière; il vit les hommes soulever la civière et l'emporter.

Il ne pouvait rester ainsi, il fallait fuir. Alors il fouilla dans ses poches, prit son couteau, alla vers la porte, fit une pesée dans le pêne de la serrure, qui s'ouvrit. Il put fuir, longeant les murs, se cachant dans l'ombre.

Il se rendit rapidement, marchant comme un halluciné, jusque dans une petite rue voisine des Halles. Il monta dans un hôtel où, srns doute, il avait une chambre.

Il en sortit quelques minutes après, revêtu de son costume de frère.

Dans la rue, il marchait vite, vite, semblant ne savoir où il allait, encore sous l'impression de ce qu'il avait vu, ébloui par la beauté de la Phryné, épouvanté par sa mort. Il marchait disant au vide des mots incohérents.

Il était un peu plus de minuit lorsqu'il arriva rue des Tournelles.

Il tressaillit en voyant à côté de l'atelier de Pierre Costin la petite chambre du sculpteur, dont les fenêtres étaient éclairées.

Il eut, pendant quelques minutes, comme un combat intérieur, au bout duquel, prenant une décision, il dit :

— Il faut que je la revoie encore!

Et il alla frapper à la porte de l'atelier de Pierre Costin.

Page 1