‹ Mademoiselle Olympe (ancienne maison Palmyre)Chapitre 20 sur 22 · LA NUIT DE HONTE · texte numérisé non relu

LA NUIT DE HONTE

Pierre Costin était rentré chez lui sous le coup des émotions cruelles qu'il avait éprouvées dans celte longue journée. Il n'aimait plus la belle Régine Coslin, mais cependant la mort avait chassé l'esprit du mal autour d'elle.

Il ne pensait plus à la vicieuse, à la dépravée, à la criminelle; il ne pensait plus qu'à la femme si cruellement punie, à la femme tuée à cause de ses fautes, et le châtiment lui avait paru terrible.

En marchant sous la fraîcheur de la nuit, sa pensée avait été plus loin que le fait qui s'accomplissait. Cette mort rapide dépouillait l'avenir, elle le faisait libre, et cette liberté disposait son cœur au pardon. Il voulait oublier tout ce qu'il avait enduré, tout ce qu'il avait souffert, pour ne plus penser qu'à la cruauté des dernières heures de la malheureuse.

En arrivant chez lui, il apprit brusquement à Lison, la femme de chambre, qui était restée dans la maison de la rue des Tournelles , la catastrophe qui était arrivée.

Celle-ci en fut toute suffoquée.

Sur l'ordre de Pierre, elle disposa le cabinet dont il avait fait sa chambre, pour recevoir celle qu'on devait apporter.

Quand le funèbre cortège fut arrivé, on plaça la malheureuse Phryné sur le petit lit de Pierre.

C'est alors que Costin fut étourdi par cette phrase du médecin :

— Elle avait hâte de vous parler; vite, monsieur, écoutez-la.

— Elle vit donc? demanda Costin.

MADEMOISELLE OLYMPE. ;j/jO

— Elle vit encore, mais bientôt tout sera fini.

— Oh ! mon Dieu ! exclama Costin; docteur, sauvez-la, sauvez-la! Il faut la soigner d'abord.

Le docteur lui prit la main et lui dit d'un ton qui prouvait bien qu'elle était condamnée :

— Écoutez-la, monsieur, écoutez-la; il n'y a plus d'espoir.

Alors Costin, tombant à genoux, pencha sa tête sur la Phryné, qui lui dit d'une voix faite de râles :

— Pierre, de grâce, écoute-moi.

— Oh! malheureuse, qu'es-tu devenue!

— Grâce ! répéta-t-elle.

Tout le monde était discrètement sorti de la chambre.

Alors la Phryné se redressa en s'appuyant péniblement sur son coude, admirable dans la pâleur mortelle qui couvrait son visage.

Costin allait parler; elle lui fit signe de se taire et d'écouter. Puis, d'une voix entrecoupée par le râle, elle supplia :

— Pierre, j'ai été bien coupable. C'est parle mal que j'ai répondu au bien que tu m'as fait. Pierre, puisque Dieu a consenti à ce que tu sois près de moi à ma dernière heure, aie pitié, fais-moi grâce. Sois toujours aussi bon que tu l'as été; je suis une misérable, une indigne, je me repens et je te demande pardon! pardon !

Pierre, vivement émotionné, pleurait et ne répondait pas.

Alors, l'œil à demi éteint, la bouche déjà entr'ouverte par une contraction, la tète branlante sur le col, faisant un effort pour se soulever et approcher son visage de celui de son mari, la Phryné râla :

— Pierre... Pierre... pardon... un baiser... qui me dise que tu me pardonnes... Oh! grâce... je meurs... Pierre...

Et la tête battait déjà, l'œil se fermait; elle allait retomber en arrière, dans un râle criant pitié, lorsque Pierre la prit dans ses bras, rapprocha sa tète de ses lèvres et lui dit :

— Pauvre malheureuse, je te pardonne !

Et, sur sa bouche, il but son dernier soupir et son dernier adieu :

— Merci... Dieu... là-haut... ami... a. ..dieu... Elle était morte.

Et le buste pesa dans ses bras, la tête penchée en arrière, échevelée, le regard demi-clos. Costin la plaça sur l'oreiller; le malheureux paraissait abruti, trop d'incidents dramatiques s'étaient succédé pendant cette longue journée ; il restait comme hébété, les bras ballants, les yeux secs, anéanti devant le cadavre, le cerveau sans pensée.

11 n'aimait plus la Phryné, nous l'avons dit; mais sa mort était la rédemption de sa vie criminelle, et il était respectueux devant le cadavre; il se demandait, dans ces minutes sinistres, s'il n'avait rien à se reprocher dans la conduite de la dévoyée : folie de bonté, qui tourmentait son cerveau troublé.

Il éprouvait des suffocations, comme s'il allait étouffer; il dut s'accrocher au

lit pour ne pas tomber; il jeta un cri et se précipita dans la chambre; ce fut le médecin qui le reçut dans ses bras.

— Mais qu'y a-t-il? exclama le docteur inquiet et étonné.

Le commissaire et Lise, la femme de chambre, avaient couru vers le lit.

— La servante était tombée à genoux, joignant les mains et criant :

— Elle est morte!

Tout à coup, Costin, qui arrachait son col, comme si ses poumons manquaient d'air, eut un grondement de sanglots dans la gorge; des larmes jaillirent de ses yeux.

La crise était passée.

— Pleurez! malheureux maître..., pleurez, lui dit affectueusement le docteur, qui venait d'apprendre en quelques mots, par le commissaire, ce qu'étaient la victime et le sculpteur.

Après quelques minutes, Costin répondit au commissaire, qui lui demandait ce qu'il devait faire :

— Messieurs, laissez-moi près d'elle... Nous veillerons seuls..., et je vous prie, monsieur le commissau^e, faites que les circonstances de cette catastrophe ne soient pas livrées à la publicité... Le coupable est un fou inconscient de son crime: le châtiment retomberait sur moi... Que M'"'* Costin soit morte chez elle, accidentellement...

— J'avais déjà ces renseignements sur le coupable; au moment où le crime s'accomplissait, il était recherché par les employés de la maison dans laquelle il était enfermé... J'aurai cependant, sur ce point, certains renseignements à vous demander; mais ce n'est ni l'heure ni le lieu pour procéder à une enquête...

— Monsieur le commissaire, laissez-moi ; ce soir, demain, je serai à votre entière disposition...

— Je vous laisse, monsieur, et viendrai demain...

— Docteur, je vous remercie de vos soins, inutiles, hélas!...

— Mon cher maître, il faut ne penser qu'à vous ; il ne faut pas vivre avec son cœur, mais écouter la raison... Vous désirez être seul, soyez courageux..., puisque monsieur le commissaire, auquel je me joins, vous assure que tout ce qui s'est passé cette nuit restera secret.

— Merci.

Le docteur et le commissaire de police se retirèrent. Costin était plus calme, ,et lorsque Lise, la femme de chambre, lui offrit ses services, il lui dit :

— Non, Lise, allez vous reposer; je la veillerai.

La femme de chambre avait eu un moment d'émotion ; mais c'était la peur, la surprise et non l'affection qui en avaient été cause. Elle fut satisfaite du refus de Costin et se retira, après avoir allumé une bougie qu'elle avait placée près du lit improvisé. Elle avait, en quelques minutes, arrangé les cheveux de son ancienne maîtresse, lui faisant hâtivement sa toilette mortelle, étendant ses bras sur la , tapisserie jetée pour servir de couverture.

Le corps de la belle Phryné était étendu comme sur un lit de parade ; elle était admirablement belle, la morte, une beauté de sainte.

En partant, la femme de chambre emporta la lampe. Lise se disait :

— Je reviendrai dans la nuit, voir s'il ne s'endort pas.

La petite chambre resta placée dans une demi-obscurité, éclairée faiblement par la bougie qui remplaçait le cierge funéraire.

Pierre Gostin s'aperçut à peine du départ de la femme de chambre... Assis dans un fauteuil, la tête penchée, il pensait, et tout était sombre dans son cerveau, plus sombre que dans la petite chambre...

Quand une heure sonna, il se souvint qu'il avait promis le soir même, quelle que fCit l'heure, d'aller voir Geneviève... Il fut ennuyé de n'avoir pas pensé à cela lorsque la femme de chambre lui avait olTert de veiller la morte... Il hésita quelques minutes pour renoncer à l'aller éveiller afin de sortir une heure... Enfin, il s'était décidé à rester, lorsque le timbre de son atelier sonna...

Qui pouvait venir à cette heure? Geneviève, inquiète, envoyait peut-être chez lui. Il alla ouvrir lui-même.

Connaissant les êtres de chez lui, il ne prit pas de lumière. Du petit cabinet, transformé en chambre mortuaire, il passa dans son atelier... Il ouvrit la porte et vit, dans l'encadrement de l'huis, se détachant sur le clair-obscur de la rue, la longue silhouette du frère André... En le reconnaissant, il se recula et dit :

— Que venez-vous faire ici?

— Te demander pardon... et prier avec toi !

Et, en disant ces mots, le frère André avait fermé la porte derrière lui. Les deux frères étaient ainsi plongés dans l'obscurité...

Pierre Gostin, surpris, étourdi par la visite inattendue et profondément secoue par le ton humble et suppliant de son frère, ne trouvait rien à répondre... Il fut satisfait d'avoir à chercher du feu pour les éclairer; il avait ainsi le temps de se remettre; il pouvait, dans l'ombre, cacher son trouble.

Deux minutes après, il avait allumé une lampe antique, espèce de veilleuse, placée sur une selle; il revint alors vers son frère...

— Que me veux-tu?

— Est-ce vrai?... Régine est morte?...

— Gomment sais-tu cela ?

— Je sais tout... Elle a été assassinée par le comte des Étangs...

— Par qui sais-tu cela?

— Par le comte, qu'on a ramené à la maison, les mains ensanglantées, se flattant de son crime...; par les employés, qui savaient tout..., et, fou de douleur, je me suis sauvé..., surtout après ce qui s'est passé tantôt entre nous... Oh! mon frère, mon frère! pardon...

Et comme Pierre, accablé, était retombé sur un escabeau, le frère André s'était agenouillé, et il lui prenait les mains qu'il mouillait de ses baisers et de ses larmes.

— Mon frère, dans le malheur qui t'accable, je viens t'apporter la consolation dans la prière... Pierre, j'aimai agi avec toi... Ge n'est point l'heure de te dire que je t'en voulais, parce que tu abandonnais celle qui était ta remme devant Dieu pour une femme qui devait appartenir à un autre... Pierre, c'est toi que je croyais

Sm LES AMOURS D'UN FRÈRE ET D'UNE MORTE.

coupable... C'était elle...; elle est morte..., tu lui as pardonné... C'est par erreur que j'étais ton ennemi..., pardonne-moi î...

Pierre sembla se secouer; il était malheureux; il souffrait, en constatan que son frère savait l'indignité de sa femme... Enfin, il se redressa et dit :

— Relève-toi, Jacques..., tu me gênes ainsi... Tout est oublié... Viens..., c'est pour elle qu'il faut prier!...

Et, lui prenant la main, il l'entraîna vers la chambre mortuaire.

Marchant tous les deux dans le grand atelier, plongé dans une vague obscurité, car la petite lampe antique ne jetait qu'une clarté douteuse, les deux silhouettes, celle du frère en soutane et celle du sculpteur, se détachaient plus vives à côté des statues de marbre et de plâtre qui encombraient l'atelier.

Cela avait un peu l'aspect d'un cimetière. Quand ils franchirent la porte de la chambre, ce fut un saisissant tableau.

Au milieu, sur un petit lit improvisé sur des coussins d'étoffe sombre, garni avec des tentures qui servaient au sculpteur pour draper ses modèles, était étendu le corps de la Phryné, admirablement belle, sur le visage de laquelle la courte agonie, qu'un baiser de pardon avait terminée, n'avait laissé aucune trace. Au contraire, elle semblait dormir, souriante. Ses lèvres, un peu pâlies, avaient toujours leurs lippes provocantes. Ses yeux, mi-clos sous leurs longs cils, cachaient le regard éteint; les narines, un peu resserrées, donnaienll'impressiondu sourire. Sur l'oreiller sombre, dans ses cheveux épais, elle tranchait plus blanche, plus belle. Le corps avait des lignes parfaites, dans le long peignoir de soie qui la dessinait plus vivement.

Costin entra et ne vit rien que le cierge brûlant au chevet d'une morte. Le frère André eut un mouvement, un tressaillement sur la face, un éclair dans les yeux.

Le cierge illuminait, flamboyant pour son regard, le corps de la belle mondaine qu'il avait désirée toute sa vie.

Pour cacher cette impression rapide, il courut jusqu'au chevet du lit, s'agenouilla, appuyant sa tête sur l'épaule encore tiède de la Phryné. Il pleurait et priait.

Le mouvement avait été si spontané, il était si audacieux de comédie, si réussi, que Pierre sut gré à son frère de la douleur qu'il exprimait.

Le frère André resta longtemps agenouillé, priant sans doute à mi-voix, répétant des prières que Pierre ne pouvait entendre.

Quand il se releva, le sculpteur lui tendit la main et la serra affectueusement, en disant :

— De ce jour, tout est oublié.

Alors, le frère André le prit^dans ses bras, l'embrassa en pleurant, disant :

— Mon pauvre Pierre ! mon pauvre Pierre !

Enfin, au bout de quelques minutes, le frère André dit à Pierre :

— Tu dois être épuisé de cette longue journée; demain, il faut que tu sois debout tôt; va te reposer, mon frère, je veillerai.

Pierre n'avait pas l'intention d'abandonner la morte. Il était décidé à la veiller

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pour quelques heures, qu'il

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en priant.

11 alla reconduire son frère jusqu'à la porte. En revenant, traversant l'atelier, il fut gêné par la vue des grandes statues qui dressaient leurs fantômes blancs dans le clair-obscur. 11 éteignit la petite lampe. La chambre mortuaire seule restait éclairée. Il y entra et s'y enferma.

Alors, seul, il s'approcha du lit, les mains croisées sur la poitrine, le corps agité par des tressaillements, l'œil ardent, les lèvres tremblantes.

11 regarda la belle Phryné, qui semblait provocamment lui sourire dans sa

mort.

Il resta longtemps ainsi. Puis il remonta et se pencha sur son visage pour la voir de plus près. Sans en avoir conscience, il parlait, pensant tout haut :

— Il a fallu la mort pour je pusse t'approcherl... Folle! qui disais que les prêtres portent malheur!... Tu me repoussais toujours!... Tu t'es même moquée de moi!... Un jour, que j'avais supplié, que je m'étais traîné à tes genoux, après une lutte de laquelle l'arrivée d'un importun t'avait permis de sortir triomphante, je crus, par mes larmes, avoir atteint ton cœur...; tu me promis que tu m'aimerais si je jetais ma robe, et je te crus !... Tu me donnas un rendez-vous où des gens que tu avais postés me couvrirent de ridicule... Régine! je ne l'ai pas oublié ce jour! Mon amour repoussé s'est augmenté de ma haine !... Ma raison se refuse à croire à ta mort!... Toi que j'ai vue tout à l'heure si belle, si éclatante dans ton impudeur!... Que de désirs ont brûlé mon âme en cette minute! que j'aurais voulu trouver une issue, pour te délivrer de ce fou et te prendre dans mes bras !...

Et le frère André passa ses deux mains sur son visage comme pour en chasser l'image qu'il venait d'évoquer.

— Oh! que tu étais belle!... que tu étais belle!...

Les yeux du misérable avaient des lueurs étranges, son corps avait des tressaillements inexpUcables. Puis il se recula un peu, et le regard fixe, d'un accent indétinissable, avec des gestes de fou, il s'écria :

— Mais non, tu n'es pas morte..., lu souris et tes lèvres se tendent... Assurément il devenait fou, car il s'élança, tomba à genoux, et prenant la

tète dans ses mains, appliquant ses lèvres sur les lèvres de la morte, il l'embrassa en disant :

— Je l'aime, Régine, je t'aime!... Tu m'entends..., ils ont cru à ta mort, les sots, lorsque lu n'avais qu'une syncope... ; tes lèvres sont fraîches, tes joues sont tièdes... Régine, je t'aime!...

Le misérable avait un accès de délire, car, le visage enflammé, il se redressa, marchant dans la petite chambre, répétant d'une voix rauque :

— Elle vit..., elle vil pour m'aimer...

Dans le mouvement, la tête était un peu retombée sur le coussin, toujours douce dans son sourire mort. Lui, il s'avança les lèvres frémissantes, les regards allumés d'un feu singulier. l\ souleva doucement la vieille tapisserie — une verdure sur laquelle des saints et des saintes priaient, arrachée sans doute à la sacristie d'une vieille église — il souleva doucement et vit le corps superbe, à peine voilé par le peignoir de soie diaphane, perdant la raison, ne discernant plus l'odieux du crime que le cerveau avait déjà commis, pensant peut-être véritablement, dans

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son accès de folie, que la superbe créature renaissait, qu'elle souriait pour rappeler...

Il laissa retomber la tapisserie, jeta un cri de satyre ivre, et comme s'il lui parlait :

— Oui, oui, ma robe te fait peur... et j'y étouffe, car je t'aime.

Et d'un mouvement le misérable arracha sa robe et déchira les boulons de sa soutane en répétant d'une voix sourde et suffocante :

— Je t'aime... Régine, je t'aime I...

Mais le hibou odieux était gêné par le cierge; d'un coup de poing il le jeta à terre... Et la nuit enveloppa le misérable de son ombre...

Dans la rue des Tournelles, tout était calme. On entendait seulement le pas des agents faisant leur ronde.

En arrivant devant l'atelier du sculpteur, l'un d'eux, voyant le grand vitrage illuminé, s'arrêta.

— Qu'est-ce qu'ils font donc là? fit-il en se penchant sur la porte. Ah I mais, écoute donc, ajouta-t-il l'oreille sur la serrure; et s'adressant à son compagnon :

— Mais, il y a le feu !

On entendait comme des crépitements.

L'agent frappa violemment à la porte pendant que l'autre criait :

— Au feu I au feu I

Dans la rue sombre, l'incendie jetait ses lueurs, qui s'éteignaient aussitôt pour illuminer plus vivement quelques minutes après, semblable aux embrasements d'une forge dans une rue de village. Le cri : Au feu ! se perdait dans la nuit. Mais les heurts sur la porte éveillèrent quelques voisins. Les fenêtres s'ouvrirent, et le cri d'alarme, l'appel au secours se firent entendre de tous côtés.

Les gens éveillés en sursaut, affolés par l'immense lueur, paraissaient aux fenêtres à peine vêtus, criant lugubrement :

— Au feu 1 au feu !

Dans le vaste atelier du sculpteur, la flamme, illuminant les statues, les teintant de rouge, léchait le vitrage et faisait éclater les vitres. C'est un terrible fléau que le feu, contre lequel tout le monde est prêta lutter. Les maisons s'appuient les unes sur les autre, et le voisin est menacé; le feu qui s'allume chez l'un commande la mutualité, car l'égoïsmeest au fond de toutes choses... Toutes les portes s'ouvraient, les gens couraient, les uns allant chercher les pompiers, d'autres aidant à briser la porte. Mais ce qui les épouvantait, c'était moins l'incendie que les cris inarticulés qu'ils entendaient de l'autre côté de la porte. On l'enfonça enfin, et, en même temps que le jet de flamme qui jaillit et fit reculer et les agents et les voisins, un homme presque nu, les cheveux brûlés, la peau rouge, les yeux sortis de l'orbite, suffocant, ne se tenant plus, vint tomber à leurs pieds, se tordant dans les plus atroces douleurs et gémissant :

— Grâce!... grâce!... Seigneur!... Grâce!... grâce!... Je suis un misérable!... Pardonnez-moi!... Grâce!... Oh!...

r;;G les amours d'un FriÈUE et d'une morte.

Et il râla :

— Que je souffre I... De l'eau î...

Ceux qui s'étaient recules se rapprochèrent; quand ils voulurent lui porter secours, il se tordit de douleur; il suppliait qu'on ne le touchât pas; son corps

n'était qu'une plaie.

Le concierge.clonnc,ne reconnaissait pas l'homme..., mais il racontait que le soir on avait rapporté le corps de M'^« Coslin. Les plus courageux essayèrent de pénétrer dans la chambre, mais ce fut impossible.

Les pompiers arrivaient. On voulut enlever le blessé, mais, en le plaçant sur la civière, il rendit le dernier soupir... Au môme moment, l'atelier du peintre s'effondrait.

Le lendemain, un journal du matin racontait :

« Un affreux mâlhfur. — ATheure où nous mettons sous presse, nous apprenons qu'un incendie vient de détruire l'atelier elles appartements du grand sculpteur Pierre Gostin. Tout ceux qui aiment et admirent le grand artiste partageront notre douleur en apprenant le triple malheur qui le frappe. Sa jeune femme, que tout Paris connaît, était morte subitement le soir même, et son frère J. Gostin, en religion frère André, veillait et priait près de sa belle-sœur lorsque, par une cause inconnue, l'incendie vint à éclater. Voulant arracher aux flammes le cadavre de celle-ci, le malheureux frère a été victime de son dévouement : il est tombé mourant dans les bras de ceux .qui venaient lui porter secours ; son corps n'était qu'une plaie. Il est mort lorsqu'on voulut le placer sur la civière; mort en chrétien, demandant grâce à Dieu de n'avoir pu faire plus pour ceux qu'il aimait. Quel exemple pour nos radicaux ! Le sculpteur était absent de* chez lui.

» A demain de nouveaux détails. »

QU0ATT{IÈmE To^TiTIE

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