‹ Mademoiselle Olympe (ancienne maison Palmyre)Chapitre 3 sur 22 · MEFIEZ-VOUS DU COCHER QUI DORT · texte numérisé non relu

MEFIEZ-VOUS DU COCHER QUI DORT

A la même heure où la Costolade descendait au bras de son Beau Henri, le sculpteur Pierre Costin descendait à son atelier ; il apprenait, par la femme de chambre de sa femme, que M"« Costin était partie le matin pour les courses de Chantilly et qu'il était près de déjeuner seul. Cela lui semblait si naturel, qu'il ne -fit aucune observation. Il troussa ses manchettes, monta sur son escabeau et se mit au travail. Il modelait une adorable statuette de femme nue, dont le masque était le frappant portrait de M"® de Gesvres. Il travaillait, et, sous ses doigts savants, la terre vivait. Lorsque le célèbre sculpteur travaillait, l'ordre était qu'on ne devait le déranger sous aucun prétexte ; aussi fut-il très étonné de voir sa servante entrer dans l'atelier.

— Que voulez-vous donc? fit-il impatienté.

— Que monsieur m'excuse ; c'est un cocher qui veut absolument lui parler.

— Un cocher?

— Oui ; il prétend avoir conduit monsieur cette nuit et avoir à lui parler.

— Pierre Costin fronça les sourcils, et, posant son ébauchoir, il dit .

— Faites entrer.

— Ici?

— Oui.

Quelques minutes après, un cocher mal vêtu, mal séché, laid de visage, mais au regard malin, entra. Costin chercha quelques secondes à le reconnaître ; n'y réussissant pas, il lui demanda :

— Que me voulez-vous ?

— Je vais vous dire, mon bourgeois... C'est pas à vous que j'ai absolument affaire, mais vous pouvez me renseigner.

— Mais en quoi?

— Il a beau dii-e que ce sont des modèles (page 19).

— C'est bien vous, n'est-ce pas, qui, cette nuit, étiez en voiture avec une dame? De la rue Lepic, vous êtes allé place Beauvau; de là, rue Bellechasse, el enfin ici?

— Comment savez-vous cela? fit Pierre, la voix étranglée, bouleversé par

ce qu'on lui disait.

— Je vas vous dire, bourgeois. Cette nuit, j'ai été refait par un bonhomme qui m'a pris pour la nuit et qui m'a oublié sur le boulevard des Capucines, où

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j'ai fait le poireau jusqu'à dix heures. Au cercle où je suis monté, on m'a dit no pas connaître mon type..., et j'en suis pour mes huit heures, si je ne le repinco

pas.

Pierre Costin s'était accroché après une selle, tant l'émotion qu'il avait ressentie avait été violente; il avait tout de suite compris.

Il ne retrouva la force de parler que pour demander avec anxiété :

— Est-ce qu'avant de venir ici vous avez été rue Bellechasse?

— Non, bourgeois ; j'irai en dernier si je ne suis pas renseigné chez vous, fit le cocher avec un mouvement d'yeux.

Le rusé compère avait vu que Pierre lui payerait tout ce qu'il voudrait plutôt que de le laisser aller rue Bellechasse.

— C'est inutile ; cet homme n'est pas plus connu là-bas qu'ici. Dites-moi où vous avez été pris par cet homme. A quelle heure?

— J'ai chargé au bas de la rue Lepic, à deux heures et demie du matin.

— Que vous a dit cet homme?

— Il m'a dit : « Cocher, vous en avez pour la nuit; suivez la voiture qui passe là... » C'était votre voiture qui descendait au pas la rue Lepic... Vous savez le temps de chien qu'il faisait; il est monté, et je vous ai suivi.

— Jusqu'où?

— Jusqu'à la rue Cambacérès, où il m'a fait attendre pour aller à pied au ministère, où il y avait bal.

— Ah ! il est allé au bal du ministère?

' — Non... Il était habillé à la négligence et trempé comme une éponge, même que mes coussins en sont encore tout humides... pour un sale type comme ça.

— Il est descendu nous guetter, alors?

— Probablement... C'était peut-être un mouchard?... Vous savez, ces gcns-là, ça ne vaut pas cher...

— Et ensuite?...

— Ensuite... Vous êtes parti dans une splendide voiture, un grand tralala, avec un chasseur... Ça m'amusait de voir la pluie mouiller ses plumes...

— Achevez donc...

— Oui... Eh bien! il est remonté en voiture, et il m'a dit : « Suivez la belle voiture... » Et nous avons été rue Bellechasse... Là, il a sauté de voiture, a été voir probablement si c'était bien vous qui descendiez, et il est remonté... Quand vous êtes reparti dans la même voiture, sans le chasseur, nous vous avons suivi jusqu'ici, puis de là au Cercle, où il m'a laissé...

Pierre Costin était livide; l'effroi le prit, l'inconnu menaçant le terrifiait; il était livide, et ses doigts crispés enfonçaient leurs ongles dans la paume des mains.

— Eh bien, bourgeois, pouvez-vous me dire qui vous supposez que ça est...? J'irai, et je lui en fourre une secousse...

— Non. Je vous payerai votre temps... Mais il faut que vous me renseigniez bien sur cet homme.

— Tout ce que vous voudrez. Demandez, faites-vous servir, fit le cocher, devenant gai en ayant la certitude quMl serait payé.

— Mais vous m'aiderez à le retrouver?

-— Moi? Dame ! bourgeois, je me mets à votre disposition; mais, à l'heure de nuit et exprès.

Le cocher riait.

Pierre était sombre.

— Je vous donne cent francs si vous retrouvez cet homme. Le cocher eut un soubresaut.

— Cent francs! Aidez-moi un peu et je vous promets que je le trouve.

— A queUe compagnie êtes-vous?

— A la mienne! Deux chevaux : un de jour, Bibi; un de nuit, Tortue. Deux voitures.

— Alors vous n'êtes pas obligé de donner votre feuille et votre itinéraire à personne?

— Jamais. Je suis mon maître, mon propriétaire, mon cocher, mon palefrenier et mon comptable. Jamais d'erreur; tout est pour moi. S'il ne me reste rien, c'est que je l'ai dépensé... Exprès, quoi.

— D'abord je vous paye pour que vous soyez tranquille. Vous m'assurez que vous ne parlerez à personne de ce que vous venez de me conter.

— Quand on agit honnêtement, je suis honnête. Cette nuit, j'étais pour l'autre ; j'aurais pas dit ça, — et il fit claquer l'ongle de son pouce sur ses dents. — Il veut m'enfoncer, c'est moi qui cause en venant vous manger le morceau.

— Combien vous doit-on ?

— Dame, il est bien dix heures et demie; il était deux heures et demie..., ça fait huit heures el^demie — à trois francs.

— Tenez, voici quarante francs !

— Bourgeois, je vous appartiens; vous, vous êtes la fleur des honnêtes gens... un homme exprès.

Et le cocher, sous son lourd carrick, essayait de faire la révérence, il faisait des mines, — il souriait, — quelle grimace! — Pierre ne voyait rien, il se promenait fiévreux dans son atelier, ayant des gestes nerveux, passait la main sur son front brûlant, tourmenté, plein d'inquiétude. Le cocher avait pris une pause entrevue probablement par les académies qui l'entouraient ; il se tenait droit, fortement campé sur la jambe gauche, la main appuyée sur la hanche; de la dextre, il tenait son chapeau de cuir bouilli et se maintenait sur la cuisse droite ; la tête était un peu levée, l'œil vague; il posait enfin et semblait dire par son allure :

— Bourgeois, interrogez-moi ?

Pierre vint se placer devant lui et prit sa tête dans ses deux mains et y laissa glisser son front, ses cheveux, comme s'il s'essuyait, mais assurément avec l'espérance de chasser les terreurs qui affolaient son cerveau. Puis, après un long soupir, se persuadant qu'il était plus calme, plus fort, il se laissa tomber sur un siège, le bras abandonné sur le dossier, et il demanda :

— Vous avez vu cet homme? Comment est-il?

— Je l'ai vu et pas vu. Vous savez, il pleuvait, comme exprès..., ce qui n'empêche que ça aurait dû me faire ouvrir l'œil; il était vêtu jeunement, mais il y a des gens qui ont toujours chaud. Mais ça m'a fait l'effet d'un beau garçon, aiais, vous savez, d'un beau garçon; et puis il est blond comme le soleil, il n'a pas l'air d'être bon copain, mais ça m'a fait l'effet d'un homme qui aime à vivre, une tête à put..., à femme, comme nous disons. Voilà l'homme.

— Quel âge a-t-il ?

— Dans les vingt-huit à trente ans.

— Mais quel genre d'individu est-ce? Un ouvrier, un bourgeois?...

— Oh! plus chic que ça, du galbe, du cachet. Ça commande, fallait voir ça, et puis, quoi, comme si la trique était au bout; élégant, grand, bien fait...

— Bien.

Pierre Costin se leva, il était nerveux, il ne pouvait tenir en place; les renseignements du cocher étaient sans valeur et ne lui apprenaient rien. Qui pouvait à celte heure l'avoir suivi? Un seul homme avait intérêt à le faire, s'il avait su quelque chose, mais cet homme ne savait rien, il en était convaincu, et, dans le signalement vague qu'on lui donnait, il ne reconnaissait en rien celui-là.

— Et, cependant, il ne pouvait en rester là; il fallait absolument éclaircir cette affaire. On les avait suivis ; il ne doutait pas que cette poursuite avait commencé au sortir de l'hôtel du duc de Gesvres ; toute la nuit, on avait été à leurs trousses ; donc, quelqu'un savait... Ce quelqu'un, il fallait à tout prix le trouver; l'honneur d'une femme, sa vie en dépendait...

Mais que faire? Que faire?

— Vous me disiez que cet homme était mouillé lorsqu'il vous a pris...

— Ohl bourgeois, comme un canard, mouillé exprès..., ça lui coulait le long (des abatis, des bras... ».

Sans s'apercevoir qu'il pensait tout haut, Pierre dit :

— Alors il nous a suivis et il a attendu là-bas..., une voiture aurait éveille mon attention; il y a pris garde et est resté à la pluie...

— Oh I il en avait son verre...; il bavait jusque des mains quand il m'a appelé. Mes coussins sont trempés, il y a de la boue exprès ; en rentrant, je vais être force de mettre mes coussins coucher dans ma chambre pour les sécher... Et un lavage à ma voiture, il y a de la boue, on en ferait un jardin.

Pierre n'entendait pas, les plus folles pensées se heurtaient dans son cerveau, il dompta un instant ses nerfs, ne voulant pas rendre plus longtemps le cocher spectateur de sa désespérance, et lui dit :

— Donnez-moi votre adresse.

Voilà mon bulletin, bourgeois, mon nom est en haut.

— Allez vous reposer, puis revenez aussitôt et je vous parlerai.

— Ah ! monsieur, vous savez, moi, je suis comme les cavaliers : mon cheval avant tout, je rentre, je fais la toilette à Tortue, je la couche ; après je débarbouille ma voiture et tout ça, rentré, remisé, je m'appUque une soupe exquise et dodo jusqu'au soir... Vous ne me verrez pas avant demain.

— Bien, allez, à demain, et surtout, c'est bien entendu, pas un mot.

— Discret comme la pyramide. On ne peut pas lire ce qui est dessus... Mais les cent francs ça tient toujours?

— Mais oui, et plus si vous êtes adroit... et discret.

— Discret exprès que je vous dis : à demain...

Le cocher était à peine parti que Pierre tomba écrasé de douleur aans un fauteuil, et, cachant son visage dans ses mains, il pleura comme un enfant, gémissant :

— Oh mon Dieu, mais elle est perdue!... Qui a pu savoir! Malheureux que nous sommes, quel châtiment!

Et l'artiste sanglotait, épouvanté par ce qu'il venait d'apprendre.

Quand la cuisinière vint lui dire que son déjeuner était servi, elle le trouva étendu sur le divan, les yeux mouillés, le teint livide; il se creusait le cerveau pour s'expliquer le mystère qui le menaçait. En voyant l'air étonné de sa bonne, il dit qu'il s'était endormi et qu'il venait de se réveiller abruti par un affreux cauchemar. Il se rendit à table et vainement chercha à manger. Il avait repoussé son assiette et était accoudé sur la table, cherchant toujours, comme s'il espérait, en pressant son front, en faire jailhr une idée. Rien... Le timbre retentit, et, presque aussitôt, la femme de chambre qui le servait vint lui dire que c'était le .cocher venu le matin qui demandait de nouveau à lui parler; il commanda qu'elle le fit entrer dans son atelier, et, jetant sa serviette, il s'y rendit aussitôt. Le cocher, riant, l'attendait. En le voyant, il s'écria de sa voix éraillée :

— C'est comme exprès! Figurez-vous qu'en levant mes coussins pour les rentrer, j'ai trouvé...

— Quoi? fit anxieusement Pierre, une carte?... l'adresse...

— Non; mais ça vaut ça. Et il fouillait dans un portefeuille crasseux, où il prit un papier de couleur. On pourra avoir l'adresse du particulier avec ; une reconnaissance du mont-de-piété : un pardessus de drap, six francs.

— Et comment aurez-vous des renseignements avec ça ?

— C'est simple. Lorsqu'on engage quelque chose, on est forcé de donner son nom, son adresse. Je vais au bureau du Mont-de-Piété, et je dis : « Monsieur, j'ai trouvé ça dans ma voiture, je veux le rendre au particulier auquel ça appartient ; ça se trouve comme exprès, il doit chercher sa reconnaissance et je l'ai trouvée. » On me donne l'adresse, le numéro, et... sous le prétexte — pas exprès — de lui réclamer l'argent qu'il me doit pour mes heures de ballade la nuit, je vais lui reporter son affaire... Vous êtes au-dessus de ça, bourgeois : s'il me rembourse, je ne vous le rendrai pas. Mais je vois mon type, je le connais, et je viens aussitôt vous donner l'adresse et le nom.

— Donnez-moi cette reconnaissance.

— Pardon... Ça tient toujours, les cent francs?

— Je vais vous les donner tout de suite.

— Oh ! je ne suis pas pressé, bourgeois. Avec vous, c*est pas comme avec l'autre, j'ai confiance.

Pierre Costin tenait la reconnaissance et lisait, cherchant un indice. Rien... Le paletot avait été engagé le même jour. Quel misérable, quel pauvre, obligé de mettre par un temps épouvantable son pardessus au Mont-de-Piété pour la somme

de six francs, avait intérêt à connaître la mystérieuse affaire de la veille? C'est en vain qu'il cherchait; il ne trouvait rien, absolument rien. La jeune fille qu'il avait menée chez la Costolade devait se marier avec un homme très riche ; cet homme n'était pas à Paris et ne devait y arriver que dans dix jours ; le mariage devait se consommer dans quinze jours. Il était impossible, il en était convaincu du moins, qu'aucun soupçon planât sur la jeune comtesse. Leurs amours, que nous conterons plus tard, avaient eu l'intensité et la rapidité d'une crise. Ils s'étaient retrouvés, la faute commise, honteux et terrifiés, pleins de remords, et d'amour, et de désirs. C'avait été, non une faute, mais une catastrophe. Pierre Costin se sentait — était-ce vrai? — le plus coupable, et il voulait à tout prix sauver ce passé. Sa fortune, sa vie, peu lui importait : il était décidé à tout sacrifier pour la petite comtesse. Il espérait arriver à un sacrifice plus grand encore : à arracher de son cœur l'amour qui le dévorait, à effacer de son souvenir la belle petite Geneviève... Le fou l

— Il tenait toujours le papier dans ses mains, et il cherchait ce qu'il devait faire. Le cocher, tout fier de sa réussite, gai du résultat, attendait. Le jeune maître dit :

— Vous êtes bien fatigué, et peut-être désirez-vous vous reposer.

— Oh ! bourgeois, ne vous inquiétez pas si je suis fatigué ou pas fatigué, je suis bâti exprès, et toujours solide au poste, je dors sur mon siège, et Bibi connaît son affaire. Je suis prêt à faire ce que vous voudrez.

— Vous pouvez marcher aujourd'hui ? Votre cheval n'est pas très fatigué ?

— Mais ce n'est pas le même ; l'autre roupille dans sa litière. C'est Bibi qu'est frais, alerte, exprès.

— Je vais aller avec vous pour chercher cet homme ; vous agirez sur mes instructions.

— Jlais, bourgeois, je suis l'homme qui vous faut pour ça> un cocher exprés. Ça n'est pas compris dans les cent francs ; ce que nous allons faire, c'est un travail supplémentaire. Allez-y, ne vous gênez pas.

— C'est entendu. Nous allons partir. Préparez-vous.

^ — A vos ordres... Seulement je vais vous dire, vous n'êtes pas à dix minutes près. Ce matin, quand j'ai trouvé la reconnaissance, j'ai oublié la soupe... et j'ai l'estomac qui fait une vie... j'ai pas même une gousse d'ail dans mon pauvre corps depuis hier, et c'est comme exprès, j'ai une faim d'abonné de table d'hôte. Si vous voulez me donner le temps d'aller casser une croûte et de donner le picotin à Bibi, après, nous serons chargés jusqu'à minuit.

— Oui, vous avez faim ! Donnez l'avoine à votre cheval et, pendant que je vais m'habiller, vous allez manger.

Puis Costin frappa sur un timbre ; la bonne parut.

— Préparez à déjeuner pour ce cocher.

— Vous m'allez, bourgeois, à la bonne heure, vous êtes un vrai, vous!... Mais je suis pas ingrat et vous pourrez dire que vous avez un cocher exprès.

— Dépêchez-vous, dit Pierre, en sortant de l'atelier.

— Allez, bourgeois, on est prêt. Vite donc, femme, mettez mon couvert, je vais donner le déjeuner à Cocotte et je reviens.

Puis, clignant de l'œil, en faisant claquer sa langue sur son palais, il recommanda :

— Vous savez, un déjeuner exprès !...

Une heure après, Pierre Costin était blotti dans l'angle de la voiture.

Le cocher, qui avait raconté à la bonne qu'il se nommait Racot, disait au « bourgeois » en descendant de son siège devant le bureau du Mont-de-Piété da boulevard Montmartre.

— Vous impatientez pas I Dans ces boîtes-là, on pose souvent plus qu'on ne voudrait ; on vient là, on croit être seul, et puis, c'est comme exprès, il y a un monde!... Il y a tant de misère à Paris I Vous impatientez pas !

Pendant que Pierre Costin, dans son coin, un bras sur la poitrine, tantôt le coude ou l'avant-bras, le front dans sa main, attendait avec anxiété le résultat de l'enquête sommaire, plein de confiance, Racot montait l'escaUer en se disant :

— D'un côté, j'ai celui-là qui m'a donné les cent balles; ce soir, il m'aura payé mes heures, et puis, hue! ça y est. S'il a intérêt à connaître celui qui le suivait, l'autre a intérêt à se cacher. J'ai pas besoin de tout dire à celui-là ; je lui en donne un peu pour l'argent, et je vais tout raconter à l'autre. Ça se trouve comme exprès qu'il me charge de la chose.

Sur cette bonne inspiration, Racot entra dans le bureau du Mont-de-Piété.

— Monsieur, voilà la chose. Pourriez-vous me dire à qui est cette reconnaissance ?

Et il tendit un papier.

— Pourquoi ? fit l'employé méfiant.

- Pardi ! c'est pas pour l'engager.

L'employé avait ouvert son livre, et, fixant le cocher avec un singulier regard :

— Comment avez- vous cette reconnaissance entre les mains ?

— Oh I mais, mon petit père, il ne faut pas avoir cette allure-là... Tu peux bien être poli...

— Il y a opposition de ce matin... et je dois vous faire arrêter, si vous ne nous exphquez pas comment elle est en votre pouvoir.

Racot, au mot : Faire arrêter ! restait la bouche ouverte, tout décontenancé.

— Ah ! mais c'est exprès ! Eh bien ! monsieur, voici la chose...

Et il raconta que, la veille, il avait mené un individu qui avait perdu le papier dans sa voiture.

Cet homme ne lui ayant pas payé ses courses, c'est pour avoir son argent qu'il demandait sa demeure et son nom.

On garda la reconnaissance, et on lui donna l'adresse. Il avait été bouleversé par la menace ; c'est en exhalant un gros soupir qu'il descendit en grognant :

— Ah! non, que je ne vais pas avoir des tourments comme ça pour cent francs; seulement, faudra que l'autre danse...

Il vint dire à Pierre Costin, qui avait déjà ouvert la vitre de la portière en le voyant paraître :

— xA'ous ne savons pas grand'chose... D'abord, on a voulu m'arrêter, en disant

que j'étais un voleur... On a seulement consenti à me dire le nom, et on a confisqué mon papier... car on avait mis opposition ce malin.

— Maladroit, exclama Costin, mais ce nom?

— Henri Masset.

— Masset, Masset I répéta Costin en cherchant... Je ne connais pas.

— Voulez-vous que je vous dise, je crois que la reconnaissance vient d'un bonhomme que j'ai mené le tantôt, que ce n'est pas notre homme qui l'a perdue ; mais soyez tranquille, je veux gagner l'argent qu'on me donne ; avant deux jours j'aurai trouvé notre individu.

— Vous me le promettez 1

— Vous savez, Racot veut gagner l'argent qu'on lui donne... et avant deux jours vous aurez le nom du type.

— Masset, Masset î répétait toujours Pierre en cherchant.

— Oh 1 c'est pas ça ! fit Racot. Qu'est-ce que nous faisons?

— Menez-moi rue Bellechasse.

— Bien, bourgeois.

H remonta sur son siège en grommelant : quand il me lâchera, je vais rue d'Orient et je trouverai bien le Masset, faudra qu'il me paye une nuit.

Pierre Costin était désespéré. Que devait-il faire? Était-il nécessaire, était-il prudent surtout de raconter cela à la pauvre petite comtesse? La pauvre jeune belle était malade et il fallait lui ménager les émotions. D'un autre côté, il fallait tout prévoir afin qu'elle pût parer aux éventualités des questions embarrassantes. R soulTrait, le malheureux, car il était obligé de garder seul le secret, de savoir seul qu'un homme était leur maître. La faute était connue ; M"* de Gesvres étant malade, alitée, ne pouvait recevoir ; il devait donc, pour le monde, se borner à prendre de ses nouvelles. R aurait tant voulu, à cette heure, la tenir dans ses bras, la consoler, l'encourager. R cherchait un moyen, une raison pour parvenir près d'elle, lorsque la voiture s'arrêta, et Racot lui dit :

— Nous y sommes, bourgeois.

R ajouta, en clignant de l'œil avec une grande malice :

— Est-ce qu'il faut attendre?

Cet homme gênait Pierre. R avait peur surtout qu'il ne vînt causer avec les gens de l'hôtel. Il le paya largement en lui disant :

— Venez demain, à dix heures, chez moi.

— Bien, bourgeois. On y sera exprès.

Pierre n'entra donc à l'hôtel que lorsque la voiture s'éloignait. R allait demander des nouvelles, il apprêtait sa carte lorsque le valet de pied l'apercevant lui dit :

— Monsieur Costin, voulez- vous prendre la peine de me suivre?

— Moi?

— On attend monsieur.

Assez étonré, toujours inquiet, R suivit le domestique qui, arrivé au premier, ouvrit la porte d'un salon et annon^^a :

— M. Pierre Costin.

Sans cesse sa pensée revenait au petit hôtel (page 37).

Aussitôt un jeune homme très élégant s'élança et, avec un air singulier, lui tendit la main en disant :

— Monsieur Pierre Costin, permettez-moi de vous serrer la main, de vous remercier! Je me présente moi-même; je suis le fiancé de W^ de Gesvres, je vous

remercie pour elle..., pour moi.

Pierre Costin était livide, une alTreuse idée avait traversé son cerveau; il regardait Thomme et son sourire le glaçait. Il pensait :

5* Liv. S

— Voilà l'homme qui nous a suivis cette nuit.

Pierre voulait réagir contre l'impression qu'il éprouvait. Les idées les plus folles se heurtaient dans son cerveau, le sourire de celui qui était venu au-devant de lui, qui lui tendait la main, lui semblait plein de sarcasmes. Son regard avait de la peine à supporter celui du jeune homme. Pierre faisait des efforts pour se dompter, il voulait marcher, il voulait sourire, il était sans force et il grimaçait. Et puis son être était empli de la répulsion qu'éprouve celui qui aime, pour l'être qui doit être son rival. Il ne connaissait pas l'homme et il le haïssait.

La situation n'était pas soutenable, il fallait agir. H fit un pas et dit, en abandonnant sa main glacée:

— Monsieur le comte Hardi des Étangs?

— Oui, monsieur, fort hsureux de presser la main du grand artiste, et de pouvoir, je l'espère, le compter au nombre de mes amis.

— Vous êt^s trop gracieux, monsieur.

— Point du tout, je suis, mon cher maître, votre plus grand admirateur, j'étais émerveillé de vos admirables bas-rehefs du Louvre, et j'ai été ébloui de rad<)rable statue de Ghasteté dans laquelle vous avez rendue vivante M^^^ de Gesvres

Le vieux due de Gesvres était étendu dans un fauteuil, il cria, du ton avec lequel on commande un bataillon :

— C'est un modeste, un timide. Si vous lui dites ça, il va se sauver... Entrez donc, monsieur le maître sculpteur, et venez me serrer la main, que je vous remercie des soins que vous avez donnés cette nuit à ma petite folle de Geneviève.

— J'ai été trop heureux, monsieur le du 3, de...

— Point du tout, mon cher maître, reprit avec affabilité le comte des Étangs, nous savons que vous ne l'avez pas quittée d'une minute, c'est vous qui l'avez délivrée, c'est vous qui l'avez sauvée...

Pierre regarda encore celui qui lui parlait, effrayé, convaincu qu'il faisait allusion aux soins de la nuit. Il cherchait dans ses regards le but où il tendait... Mais le regard du comte des Étangs avait des lueurs étranges, qui F épouvantaient et qu'il ne pouvait soutenir. Il avança vers le vieux duc et lui tendit la main. Celuici l'obligea à s'asseoir devant lui en disant :

— Il paraît que ça lui a pris tout d'un coup en entrant, et vous l'avez entraînée dans un petit salon, évitant de donner la pauvre petite en spectacle aux invités... Vous ne l'avez pas quittée dune minute, m'a-t-elle dit... Lorsqu'elle est revenue à elle, vous l'avez promenée dans le jardin pour la remettre tout à fait, il pleuvait et vous l'abritiez...

— Cette charmante Geneviève nous disait en riant, ajouta le comte des Étangs, que vous ressembliez à Paul et Virginie.

— Pauvre chère 1 elle, toujours rieuse...

Pierre Costin était, comme abruti; il lui semblait qu'il recevait une douche sur la tête. Il se demandait si l'on se moquait de lui ; mais, voyant l'amabilité, le sansfaçon cordial avec lequel on le recevait, le félicitait, il se rassura.

Tout son être tressaillit lorsque le plus négligemment du monde, le vieux duc dit :

— M. (les Étangs avait tant hâte de voir sa fiancée, qu'espérant l'accompagnée au bal hier, il avait pris le train arrivant à huit heures; c'est un accolent qui l'a retardé.

— Vraiment! fit Pierre, qui sentit courir un frisson jusque dans ses moelles ; car il constatait que le comte était à Paris la veille au soir... Vous n'êtes arrivé que dans la nuit?

— Point du tout, malheureusement.,., j'ai dû coucher à Dijon, et je ne suis arrivé que ce matin...

— Manquant ainsi la galante surprise qu'il voulait nous faire...

— Ah ! vous n'êtes arrivé que ce matin, fit Pierre avec un soupir de soulagement.

Il se rassurait.

— Et c'esi ma charmante fiancée qui m'a gaiement conté que vous aviez été son cavalier servant, ce dont je vous remercie encore.

Cette fois, tout à fait rassuré, le sculpteur ne manqua pas de répondre par une niaiserie mondaine :

— Je suis trop fier de mon œuvre, pour ne pas porter intérêt à l'original.

— Taisez-vous, farceur, cria le vieux duc, vous êtes un boncœur, et voilà tout.

— Je venais savoir des nouvelles de M'^® Geneviève.

— Elles sont excellentes, elle va très bien, elle s'est levée un peu, mais, vous savez, les jeunes filles sont paresseuses, elles aiment bien se faire dorloter, et elle s'est recouchée... Mais, parlons d'autres choses... Puisque M. des Étangs est revenu plus tôt qu'il ne l'espérait, c'est plus tôt que le mariage aura Ueu... Il 06 devait avoir lieu que dans quinze jours... Nous venons de convenir qu'il sera avancé de cinq jours... Vous savez, mon cher ami, que vous êtes des nôtres... J'ai, pour inviter, des façons de vieux soldat; mais vous y êtes habitué... Nour. ne faisons pas grand bruit : une petite fête intime... Ils se marient à la chapelle des Frères de Saint-Jean, rue des Postes... A minuit, les époux nous quittent aussitôt^ et nous revenons ici souper...

— Vous acceptez?... demanda M. des Étangs.

— Eh bien, voyons, vous ne répondez pas, cria le vieux duc.

Pierre Costin était devenu blême; il suffoquait. Illallait répondre; il se crispa, et, grimaçant un sourire, il répondit :

— Je suis très fier et très heureux... Je viendrai, monsieur le duc. Je vous rends mille grâces, monsieur le comte.

Et il se levait, péniblement, plein de terreur en sentant ses jambes fléchir, se raidissant encore, ayant hâte de sortir de ce salon dans lequel il étouffait; il marcha nresque en titubant et en disant vite :

— C'est entendu. Adieu..., monsieur..., au revoir... Il sortit précipitamment.

Le comte des Étangs étonné regardait le duc de Gesvres. Mais celui-ci, qui coupait la pointe d'un cigare, éclata de rire en disant :

-— Il a de singuhères façons, n'est-ce pas?... C'est un artiste, un grand talent, mais une modestie, une timidité inconcevable; il s'est sauvé parce qu'il ne savait

que dire. Il est bouleversé par notre invitation. Vous savez, il faut le connaître, vous voyez sa gaucherie embarrassée, c'est parce qu'il ne vous connaît pas. Avec moi, il est très à son aise; je suis sans façon; mes allures de vieux militaire s'accordent avec ses côtés bohèmes. Quand nous sommes ensemble, nous ne faisons pas de phrases, nous ne choisissons pas nos mots. Geneviève l'adore; vous savez comme elle est folle; elle rit constamment lorsqu'ils sont ensemble. C'est la galanterie même, vous savez, ce garçon-là, plein de soins, de prévenances; derrière ces allures-là, c'est un talon rouge.

— Il est marié, je crois...

— Ah! oui, pour son malheur.

— Pour son malheur? .

/ — Oh! une femme admirable..., si belle, qu'on dit que tout le monde la

connaît...

Et le vieux duc éclata de rire.

— Il m'a paru le plus charmant homme du monde... Pauvre garçon!

— Eh bien! vous êtes appelé à le voir souvent...; c'est un ami de la maison. Vous verrez, lorsqu'il sera apprivoisé avec vous, l'aimable causeur, le gai convive, et surtout — cela est remarquable — quel grand cœur!

Le comte s'assit sur le fauteuil que venait de quitler Pierre Costin, et [.i:y deux hommes allumèrent leur cigare.

Il avait raison, le vieux duc de Gesvres, en disant que Pierre Costin se sauvait parce qu'il ne savait que dire. Non, il ne savait que dire, sa langue se séchait, sa pensée était vide. Oh! le pauvre..., comme il payait cher, alors, son amour criminel; il se trouvait face à face avec celui qui venait lui prendre celle qu'il aimait. On lui disait que la fiancée était heureuse, qu'elle était gaie, après la nuit atroce qu'il avait passée. Ainsi, elle aussi, elle avait un cerveau d'oiseau, elle oubliait; l'amant parti, elle ne pensait plus à lui, elle pensait à l'autre... Oh! le malheureux Pierre! qu'elles avaient été longues ces minutes pendant lesquelles il cherchait dans les yeux étranges du comte Hardi des Étangs s'il savait l'œuvre accomplie la nuit! Chacune des phrases du vieux duc, annonçant le mariage de sa fille, était entrée comme autant de lames dans son cœur ; et il était condamné à assister à l'exécution de son amour. Il était parti presque hébété ; il avait été obligé de se tenir à la rampe pour descendre ; il serait tombé, car il -• marchait comme un homme ivre..., à ce point que les gens du duc le remarquèrent, et que le cocher dit même au vieux concierge :

— L'artiste a bien fini sa nuit; il a l'air d'avoir son compte.

Il sortit de l'hôtel tenant son chapeau à la main, cherchant pour son crâne brûlant la fraîcheur de la bise; il s'appuya un peu au mur pour ne pas tituber. Au coin de la rue Bellechasse, il héla une voiture et se hâta d'y monter; il donna son adresse, et, la portière fermée, il se jeta dans un angle ; couvrant son visage de ses mains, il fondit en larmes, gémissant dans ses sanglots :

— Oh! malheureux que je suis; je l'aime, je l'aime!... Et il se tordait de douleur.

Il sentait que celle qu'il avait aimée, délivrée des suites de sa faute, oubliait

déjà ; l'amour, si puissant qu'il avait été presque jusqu'au crime, s'effaçait. La femme, la mère, l'amante n'existaient plus. Du passé, une autre nature renaissait, comme sur les tombes poussent des fleurs. De ces passions mortes un amour nouveau jaillissait, plus jeune et plus fort. Elle riait, Geneviève, elle plaisantait, et lui souffrait, se mourait d'amour et de regret. A cette heure il pensa à l'enfant qu'il avait laissé chez la sage-femme, et il se rappela qu'il devait aller s'entendre avec une compagnie d'assurance pour l'avenir de cet enfant.

Il essuya ses yeux en se dominant et en disant :

— Allons, il faut être fort ; il faut avoir de la raison.

Il essaya de compter quel chiffre il devait donner pour la pension promise, mais ce fut en vain ; sans cesse sa pensée revenait au petit hôtel qu'il venait de quitter, la mort dans l'âme. Il avait cru être habitué à cette idée que celle qu'il aimait devait fatalement un jour appartenir à un autre, et il sentait se briser son cœur; le jour était proche et il était dévoré de jalousie. Il cherchait à se rappeler ce qu'on lui avait dit : un mariage bizarre, la nuit, dans une chapelle de communauté. Pourquoi? Et justement, c'était la communauté dans laquelle était son frère, Jacques Costin, la congrégation des frères de Saint-Jean, rue des Postes. Oh I ce frère ! Sa pensée seule bouleversa tout son être, d'était lui qui lui avait fait connaître le duc de Gesvres ; c'était lui qui l'avait amené pour faire la statuette de Chasteté, le portrait de Geneviève. C'est à cause de lui que ses criminelles amours étaient nées. S'il savait la faute I II frémissait en y pensant. Le religieux austère, que dirait-il? L'homme noir au cœur de marbre, l'homme sans sens, s'il savait! Mais pourquoi Geneviève consentait-elle à recevoir dans ce couvent sombre la bénédiction nuptiale? Était-ce une ironie? Voulait-elle, devant celui qui en avait été la cause indirecte, écraser l'amour passé? Geneviève haïssait le frère Saint- André, — c'était le nom de Jacques Costin en religion, — elle n'en parlait qu'avec répulsion, horreur, avec peur même; elle l'appelait le corbeau. Mais qui donc alors avait eu cette idée du mariage à la chapelle des frères de Saint-Jean? Sa pensée ne restait pas longtemps sur le même sujet; il ferma les yeux et il vit Geneviève, la belle souffrante, l'adorable jeune mère qui pleurait dans ses bras lorsqu'il fallut abandonner l'enfant, tout là-bas, par la nuit pluvieuse, dans cette maison noire, en haut de Montmartre ; il la voyait lui tendant ses belles lèvres pâlies, séchées par la fièvre, le regardant reconnaissante avec un regard mouillé... Et c'était celle-là, celle-là, qui sortirait tout de blanc vêtue de la chapelle du couvent, pour rentrer dans la chambre nuptiale ; là, un autre arracherait ce voile, cet autre dégraferait cette robe, l'autre enfin prendrait ce trésor qui était à lui... Oh ! le malheureux Pierre. Il aurait voulu s'arracher le cœur, il pleurait comme un enfant.

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