‹ Mademoiselle Olympe (ancienne maison Palmyre)Chapitre 4 sur 22 · LE BEAU HENRI FAIT SES PETITES AFFAIRES · texte numérisé non relu

LE BEAU HENRI FAIT SES PETITES AFFAIRES

On était absolument en fête depuis deux jours en haut de la rue d'Orient, lesoir môme, Henri devait aller au Mont-de-Piétc (Ju faubourg Montmartre, chercher tous les vêtements et bijoux dégagés la veille. Il était bien ennuyé, car il n'avait pu retrouver la reconnaissance de son pardessus, et il n'osait pas raconter à la Costolade la petite escroquerie qu'il avait commise avec son cocher ; celle-ci lui aurait demandé ce qu'il avait fait de son argent et il aurait été obligé d'avouer qu'une fois de plus il l'avait joué... et perdu. Or, il était bien certain qu'il avait perdu son papier dans la voiture. La Costolade lui dit :

— Henri, il est quatre heures, descends chercher nos affaires, et, ce soir, nous irons au rendez-vous de Palmyre. H ne faut pas manquer ce soir, nous risquerions une autre fois d'arriver un jour d'essayage. Et, pour inspirer confiance, nous avons nos effets et nos bijoux.

— Je vais y aller, fit Henri, soucieux; ce qui m'ennuie, c'est que nous n'ayons pas de nouvelles de la petite affairs de l'autre nuit. L'histoire des troiscents balles à la compagnie d'assurance.

— Mais, mon petit homme, nous n'avons pas à nous inquiéter de ça... Il faut le temps de le faire, puisque nous sommes payés d'avance.

— Ça ne fait rien, j'aime qu'on soit sérieux dans les affaires... Tu comprends que ça ne me tourmente pas ; je les connais tous les deux de A à Z; j'ai entendu tout leur petit complot, je sais qui ils sont, je les tiens donc. Mais, comme ce que je veux faire bientôt va amener un petit scandale, je serais bien aise d'avoir les papiers de l'assurance dans la poche, la somme versée, du diable si jamais il la retire.

— Il y a un cas, si le petit mourait...

— Est-ce que tu irais le leur dire?... et puis où irais-tu, puisque tu es censée ignorer le nom?...

— C'est vrai, mais il m'a dit que. sans que je puisse m'en apercevoir, on veillerait sur l'enfant.

— Bêta, c'est pour t'effrayer ça; le petit mourrait, tu en trouverais un autre qui passerait pour lui, et voilà tout, et puis n'aie pas peur, avant qu'il arrive rien de tout ça, nos affaires seront faites. Tiens, je vais partir tout de suite, et il faut que je sache si le jour est proche ; ça nous fixera pour notre affaire,

— Tu vas au clou ?

— Oui. Je vais faire une course urgente; je reviens par le clou et je rapporte tes alTaires. Prépare le dîner, et ce soir nous irons chez Palmyre, et, si c'est possible, nous en terminerons.

— Oh ! mon petit homme, si ça se pouvait.

Et la Costolade embrassait avec effusion le Beau Henri, qui lui répondait à peine.

Tout à ses affaires sans doute, Henri Masset de Clainville n'avait pas le temps de penser aux amours. Et puis, quoique jolie, la Costolade ne plaisait plus guère à Henri que par égoïsme. L'aimait-il? Non. Mais il ne voulait pas qu'elle fût à un autre, à moins que la Costolade n'ait dit juste dans sa sourde colère lorsqu'elle lui jeta à la face :

— Je sais très bien ce que tu cherches, tu voudrais que je trouve quelqu'un. Au contraire de Polichinelle qui dit la vérité en riant, la Costolade disait peutêtre la vérité en colère.

Le Beau Henri, léger, alerte, descendit vers Paris; il monta sur l'impériale de l'omnibus à la place Pigalle, et, une demi-heure après, il entrait dans la mairie de la rue de Grenelle ; il allait regarder le cadre où s'affichaient les mariages projetés.

Le Beau Henri eut un petit cri de joie en hsant la pubUcation de l'union entre le comte Contran-Antoine Hardi des Étangs, docteur en médecine, professeur de la Faculté de Montpellier, officier de la Légion d'honneur, etc., et de M'^^ Geneviève-Hélène, comtesse de Gesvres...

— Voilà mon affaire, dit Henri, il s'agit de savoir pour quand ça est, et, d'un pied léger, il grimpa l'escalier de la mairie, se rendit au bureau des mariages, et demanda :

— Pardon, monsieur, je viens vous demander le jour fixé pour le mariage de M. le comte Hardi des Étangs et de la comtesse de Gesvres?

— C'est pour une opposition?

— Non, non monsieur! c'est pour un renseignement qui m'est demandé de la province.

— Mais, on sort d'ici justement pour un mariage; il doit avoir lieu... bientôt, et l'employé rangeait ses papiers.

— Comment! bientôt... Quand? Les bans sont-ils publiés?

— Ça ne nous regarde pas, ça I dit l'employé, tournant le dos avec le sansfaçon qui caractérise les bureaucrates de nos administrations parisiennes.

— Merci bien î vous êtes trop aimable... ne vous dérangez donc pas pour moil Quelle chance j'ai eue de vous rencontrer! fit-U en plaisantant.

— Et il sortit. En bas, il dit :

— Maintenant, il faut agir!

n se rendit rue Bellechasse ; il avait de l'argent, il entra chez le marchand de vin où les domestiques de grandes maisons vont jouer le soir. H apprit bien vite, par le chasseur en train de jouer au piquet et racontant les préparatifs de la noce, que le mariage à la mairie devait avoir heu dans quatre jours, et le mariage à l'éghse dans neuf jours. H n'osa demander où était l'église de Saint-

Jean, mais cela était peu important. Satisfait de ce qu*il savait, le Beau Henri sortit, il reprit de nouveau l'impériale de l'omnibus en disant :

— Avant peu, nous ne grimperons plus là-haut, nous aurons voiture.

Il descendit sur le boulevard Montmartre, de là il se dirigea vers le Mont-de- Piété lorsque, donnant une reconnaissance pour obtenir les objets qu'il avait mis en gage, l'employé lui dit :

— Vous avez mis opposition sur un nantissement?

— Oui, monsieur, mon pardessus.

— Presque derrière vous un cocher est venu nous rapporter la reconnaissance.

Henri eut un mouvement de joie ; il rougit un peu lorsque l'employé ajouta :

— Ha prétendu que vous ne lui aviez pas payé sa course et a demandé votre adresse.

— Je l'ai oublié, c'est vrai. Vous avez donne mon adresse? H viendra, je le pense.

H voulut dégager le pardessus, mais il devait revenir le lendemain pour l'avoir.

Ce contretemps l'ennuyait.

Enfin il trouva justement un fiacre devant la porte. H y mit les paquets et se fit conduire chez lui. C'était bien désagréable de n'être pas bien vêtu pour aller le soir chez M™* Palmyre; il en était tout mécontent encore en arrivant chez lui.

La Costolade vint aussitôt pour transporter tous les paquets dans la maison. La voiture vidée, Henri allait payer son cocher. Celui-ci était descendu de son siège. H tendit la main. Henri paya la course et donna un pourboire. Il allait rentrer chez lui lorsqu'il se sentit retenir par sa manche, et une voix enrouée qu'il reconnut aussitôt lui dit :

— Pardon, mon bourgeois. J'ai pas mon compte.

— Hein?

— Heureusement que je me trouvais là exprès. Ça, c'est ma course ; mais nous avons huit heures de l'autre nuit et les recherches : — ça fait dix heures, — et une récompense pour l'objet trouvé.

Le Beau Henri était tout décontenancé.

Le Beau Henri était un peu habitué à tout ; cependant, nous devons le constater, il restait niaisement décontenancé devant Racot; lui, si loquace, il ne trouvait pas un mot à dire, le rouge couvrait son front, il était ennuyé surtout du ton gouailleur du cocher. Celui-ci, au contraire, disait :

— Vous vous souvenez bien, vous m'avez semé sur le boulevard des Capucines, par un bon petit temps exprès pour les grenouilles.

La Costolade pouvait venir d'un moment à l'autre, et il importait qu'elle ne sût rien. Henri dit vivement :

— Oui, oui. Ahl je suis très content de vous retrouver.

— Ça se voit bien.

— Dites rien. Nous allons prendre un bock, je vais vous payer. Descendez au coin de la rue Lepic, je vous rejoins.

- J'ai à vous parler, fit Racot en clignant de l'œil (page 41).

-- Ça ne fait rien, ne vous gênez pas, je suis muet ; mais j'aime mieux vous attendre, j'ai à vous parler, fit Racot en clignant de l'œil.

-- Je descends avec vous, attendez, répondit Henri visiblement gêné. II rentra et dit à la Costolade qui sortait :

- Attends-moi, je reviens tout de suite, défais les paquets, regarde si rien ne manque, je vais régaler le cocher qui a été très obligeant.

— Reviens vite.

6« Liv.

Henri sortit, le cocher menait son cheval au pas par la bride pour descendre la rue. Il marchait à côté de lui, parlait beaucoup, donnant de nombreuses explications, comme les gens qui n'ont rien à dire.

— Figurez-vous que je vous ai tout à fait oublié, je suis sorti du cercle avec des amis, nous avons été au Ilelder, nous causions, je n'ai plus pensé que j'avais une voiture ; ce n'est que chez moi, en rentrant, que, en payant mon cocher, je me suis souvenu en n'ayant qu'une course à lui payer. Il était trop tard pour vous retrouver, et puis je me suis alors aperçu que j'avais laissé une reconnaissance dans la voiture, je me suis dit : C'est un honnête homme, il ira au bureau du Mont-de-Piété et je le retrouverai, je pourrai le payer.

— Alors vous avez payé ce que vous me devez au bureau où je vous ai pris?

— Non, il n'a voulu rien recevoir; il m'a dit qu'il vous avait donné mon adresse, et j'aime bien mieux ça.

— Moi aussi...

— Si vous m'aviez donné votre numéro lorsque je vous ai pris, ayant votre nom et votre demeure, je vous aurais envoyé l'argent...

— C'est ce que je me disais... Je pensais bien que ce n'était pas exprès que vous m'aviez oublié..., et vous voyez, j'allais monter au bureau savoir si on avait de vos nouvelles, si vous étiez revenu, lorsque je vous ai reconnu et que je vous ai ouvert ma voiture.

— Ça s'est bien trouvé..

— Exprès, quoi...

11 arrivait sur la place; ils entrèrent dans un café, et Henri, s'asseyant devant lui, dit vivement, ayant hâte de ne plus parler de l'incident :

— Je vous dois huit heures... Ça fait vingt-quatre francs!..

— Vous pouvez compter dix heures, avec mon temps perdu...

— Ah ! voyons, c'est assez malheureux pour moi ; il ne faut pas me tirer dessus...

— Vous êtes bon, vous... Je vous rapporte votre paletot; il devrait y avoir au moins une récompense 1

— Je vais vous donner trente francs...

— Eh bien ! on n'en fait pas de brillantes avec vous. J'avais de l'eau jusque dans mes poches...

— Vous savez, je ne suis pas riche.

— Si vous croyez que je le suis, moi I C'est pas exprès que je me ballade la nuit avec ma boîte et mon canasson. Vous savez, j'aimerais mieux un lit.

— Tenez, voici trente francs, et puis je paye ce que vous voudrez. Garçon ! Qu'est-ce que vous prenez? Voulez-vous un bock?

— Ahl non alors, assez d'eau comme ça. Je ne bois que du vin. Vous savez, je vous passe ça en bon zigue, parce que je vois que vous ne brillez pas ; mais faudrait pas que j'en fasse souvent de ces trucs-là ; quand on est comme vous, on ne devrait pas aller au cercle...

Le Beau Henri était rouge du col aux cheveux; il aurait eu du plaisir à étrangler Racot, il était forcé de se laisser humilier et il en souffrait doublement.

Racot, au contraire, avait un petit air paternel ; il passait sa langue sur ses lèvres et avait des clignements d'yeux qui fronçaient son front, en enfermant dans sa bourse de cuir les pièces de cent sous que Henri lui donnait. C'est que Ilacot pensait, il se disait :

— Qu'est-ce que j'ai à gagner en servant celui-là? rien. C'est un crasseux, ça n'a pas un sou et ça me nuirait près de l'autre... Ça suffit, je ne dirai rien.

Et lorsque le Beau Henri, plus léger, débarrassé de sa dette, lui demanda :

— Maintenant nos comptes sont réglés. Vous avez, paraît-il, quelque chose à me dire?

— Non, j'ai plus rien à vous dire. Vous le savez, c'était pour cette reconnaissance que j'ai trouvée dans ma voiture ; mais, comme vous le savez, j'ai rien.

— Ah! c'était ça... Oh! je m'en suis aperçu tout de suite en rentrant ; mais je n'étais pas inquiet de vous.

— Vous m'avez jugé là d'un coup d'œil, fit Racot d'un air narquois; vous avez du flair, vous. Vous ne me connaissez pas... Eh bien! je veux que vous sachiez bien à qui vous avez affaire. Voilà mon bulletin. Vous voyez, Racot, rue des Dames, aux BatignoUes. Quand vous aurez besoin d'un cocher... exprès, pensez à moi.

H se leva, se disposant à partir. Henri était tout à fait gêné devant lui. H lui trouvait des façons singulières qui le blessaient; mais il était dans son tort et devait tout subir, être content même d'en finir ainsi; il se leva à son tour, dut prendre la main que le cocher lui tendait d'un air protecteur en disant :

— Au revoir, bourgeois, et sans rancune.

Racot remonta sur son siège et partit, Henri crut l'entendre rire ; aussi, c'est humilié, maussade, qu'il remonta chez lui. La Costolade attendait. Lorsqu'elle le vit, elle lui demanda aussitôt :

— Et ton pardessus? il n'est pas dans les paquets.

— Oui, je sais ; je ne pourrai l'avoir que demain.

— Comment faire? Tu ne peux pas aller ce soir, comme ça chez Palmyre...

— Oui, c'est ennuyeux; qu'est-ce que tu veux? c'est pas de ma faute; dans ces administrations-là, c'est toujours la même chose; ils l'ont oublié.

— Si nous remettons encore, nous manquerons l'aliaire... Elle t'a dit qu'il fallait qu'elle quitte à tout prix, et qu'elle avait acquéreur... Nous prendrons une voiture... tu viendras comme ça...

— Non... mettons-nous à table, d'abord...

Le couvert était mis; la nourrice prit place à la table avec eux, les obligeant par sa présence à une certaine réserve qui ennuyait la Costolade, mais qui aidait Henri.

Cependant la jeune sage-femme dit :

— ïu ne veux donc pas y aller aujourd'hui ?

— Non, puisque j'aurai mon paletot demain, nous irons après-demain.

— En remettant toujours, nous manquerons l'affaire... Veux-tu une chose?

— Laquelle?

— Ce n'est pas la première fois qu'on termine une affaire, et...

44 LE PÈRE T>El P^XFANT?^ UF,?^ AUTRMS.

— Mais, d'abord, interrompit Henri, nous ne pouvons rien traiter tant que nous n'aurons pas le papier de l'assurance qui est une garantie pour elle ; tu vois bien qu'il faut remettre ça à un jour ou deux...

La Costolade était très visiblement ennuyée ; elle avait hâte d'être fixée sur sa nouvelle affaire, et ce contretemps la gênait ; elle cherchait un moyen. Elle dit :

— Ecoute, il faut toujours commencer... Si tu veux, j'irai ce soir, j'en parlerai sérieusement à Palmyre, je lui dirai ce que tu m'as dit, comme condition possible ; je saurai tout de suite à quoi m'en tenir et, si nous nous entendons, nous irons ensemble après-demain... Demain, c'est son jour de... d'essayage...

Henri, maussade, les sourcils froncés, mangeait sans répondre.

— Tu te connais bien, mon petit homme : dans les affaires, tu vas vite, tu t'emballes; laisse-moi diriger celle-là, tu la finiras... Veux-tu?

Henri ne répondait pas ; il semblait plus sombre, au contraire.

— Moi, je sais discuter mes intérêts, marchander, ce que tu n'oses pas faire... Je ne m'engage pas, je ne termine rien... C'est toi qui feras tout... J'ébauche l'affaire, dis?...

— Tu sais bien que je n'aime pas que tu ailles seule chez Palmyre...

— Ohl en voilà des bêtises; tu vas penser des choses comme ça, pour moi, qui veux reprendre sa maison... En voilà des jalousies bêtes, pour un garçon intelligent...

— Je ne parle pas de sa maison et du truc qu'elle y fait, je parle de toi et Velle... Tu sais bien ce que je veux dire...

— Ah! tu m'ennuies à la fm, tu me blesses... Pour qui me prends-tu? fit la Costolade qui rougit jusqu'au bout du nez, et elle repoussa sa serviette.

Il y eut un silence de quelques minutes, pendant lequel Henri pensait : J'ai perdu les cent francs que je lui ai pris avant-hier, je viens de prendre encore trente francs sur l'argent qu'elle m'avait donné; lorsque nous allons compter ça sera encore des scènes. Si je pouvais, en allant ce soir au café, me refaire de cinq louis, elle n'y verrait que du feu.

H releva alors la tête et souriant, la voix conciliante, il dit :

— Voyons, LoUn, tu n'as pas besoin de te fâcher, ça n'est pas l'heure, c'est assez des jours où il n'y a pas le sou ici. Ce que je dis là, c'est autant pour toi que pour moi; le souci que j'ai de ta réputation est une preuve de mon affection et tu ne devrais pas t'en fâcher. Tu sais ce qu'on dit de la Palmyre...

— Mais on dit ça de toutes les femmes seules ; mais, moi, est-ce qu'on se gêne pour dire du mal de moi?

Henri sembla ne pas trouver dans la comparaison la justification à laquelle elle tendait ; bien au contraire.

Mais poursuivant son but :

— Voyons, je te le répète, ne nous fâchons pas. C'est pas gai de rester ici avec la nounou; si tu pars ce soir, qu'est-ce que je vais faire, moi?

Le front de la Costolade se ranima, ses yeux brillèrent et sa bouche devint souriante, lorsque de sa voix la plus douce elle dit :

— Mais, mon petit homme, je ne suis pas assez bete pour vouloir t'obliger à rester là; va à ton café ce soir et je te prendrai en revenant.

— Tu vois, je t'avais promis de ne plus y retourner et c'est toi qui m'y envoies.

— Pour ce soir... pas d'erreur.

— Enfin, va, apprête-toi et pars; je vais te conduire à l'omnibus et je t'attends à la brasserie. Mais je t'en prie, Lolin, ne reste pas longtemps avec cette... Palmyre; d'abord je t'attendrai impatiemment pour savoir les conditions.

— Je te le promets.

Elle s'était levée, elle était près de lui, elle penchait sa tête sur son visage, elle caressait de ses bruns cheveux son front clair, puis beubant comme on parle aux petits enfants, elle lui dit :

— Petit homme, amuse-toi, mais ne joue pas d'argent, dis ?

— Je te l'ai juré, répondit-il, approchant ses lèvres de la bouche fraîche de la Costolade et lui donnant un baiser sonore.

Pendant que le Beau Henri prenait son café en fumant un cigare, la Costolade, aidée par la nourrice, revêtait ses plus beaux atours.

Henri était souriant. Au fond, les affaires sont toujours ennuyeuses à faire, et il ne trouvait pas désagréable que la Costolade en plaçât les premiers jalons. Son mouvement de pudique outrage était oublié. Les motifs secrets qui lui faisaient redouter pour sa maîtresse la fréquentation de Palmyre n'étaient que superficiels, et, pendant que la Costolade montait pour s'habiller, il concluait par un mouvement d'épaules que nous ne pouvons traduire.

— Après tout, je m'en moque 1 elle peut bien faire ce qu'elle voudra, pourvu qu'elle réussisse à nous faire céder la maison Palmyre; je me serais ennuyé; je ne l'aime pas tant que ça, cette grande- là, et pour ébaucher l'affaire, je n'aurais pas eu les scrupules qu'elle aura. Palmyre s'entendra mieux avec elle qu'avec un homme. Si je suis en veine, je peux me refaire à la brasserie.

En attendant la Costolade, il sortit et s'accota sur l'huisserie de la porte du jardin, regardant la rue, absolument déserte à cette heure. Il se plaçait là en fumant son cigare, moins pour se distraire que pour penser. Le hasard qui avait permis au cocher de le retrouver le troublait; il y avait dans son cerveau comme un passage de maxime morale qui gênait ses plans d'avenir. Il répétait ce que sa mémoire lui dictait : « Un crime n'est jamais impuni, » 0 Tôt ou tard la vérité se fait jour, » « Celui qui fait mal périt par le mal. » Comme il était un peu cagot, comme tous les vicieux, il se consolait par cette maxime de Pascal, qui peut servir au criminel : « L'homme s'agite. Dieu le mène, » et de là pas de responsabilité, le Créateur étant le directeur de nos actes et nous faisant faire ainsi à son gré et le bien et le mal. Le facteur vint lui remettre une lettre, il rentra; la Costolade était au premier avec la nourrice; il lut. C'était une lettre de la Compagnie d'assurance sur la vie, l'invitant à passer le lendemain pour donner les nom et prénoms de l'assuré, en même temps qu'il aurait à toucher le premier trimestre de la rente. Il faut le constater, la physionomie du Beau Henri s'illumina aussitôt, ses yeux avaient des lueurs

rayonnantes; il était heureux, M. Masset de Clainville, car il avait jugé la situation d'un coup, et c'était clair et rassurant pour lui. 11 pensait à lui seul à cette heure. On avait déposé les fonds à la Compagnie, et, obligé au secret le plus absolu, on disparaissait, lui laissant à lui le soin de déclarer et d'établir la situation de l'assuré. C'était donc au nom de Pierre Masset de Clainville que la rente viagère allait être inscrite, — de son fils. Cela fait, il était impossible de l'elTacer, la mort de l'enfant seulement pouvait la détruire. Et, pour cela, il était tranquille. Si l'enfant mourait, la Costolade en trouverait un autre; elle ne s'effrayait pas devant une substitution d'enfant.

Mais, en homme pratique, il cacha soigneusement la lettre dans son portefeuille, en disant que la Costolade n'avait pas besoin de savoir qu'il touchait pour la pension de son fils trois mois d'avance ; il lui dirait en revenant de la compagnie d'assurance que la situation de l'enfant était assurée, et que tous les trois mois ils avaient à toucher la somme de neuf cents francs. Cela était tout naturel, puisque la sage-femme avait reçu, le jour même de l'accouchement, la somme de mille francs.

Non, rien ne peut exprimer le changement survenu dans les allures, dans les laçons du Beau Henri, à la suite de la lecture de cette lettre.

Un instant il pensa :

— Puisque je suis assuré que j'aurai de l'argent demain, si j'allais m'acheter un pardessus, celui que j'ai là-bas n'est pas si brillant que ça ! et j'irais chez Palmyre avec Lolin pour en finir, puisque je suis sûr de notre affaire maintenant... Non, je suis en veine ce soir, j'irai à la brasserie... et puis, il vaut mieux qu'elle la voie seule d'abord, elles s'entendront mieux... Je m'en fiche, après tout... peut-être qu'elle lui fera des concessions...

Et il était gai, tout à fait gai... Il cria dans l'escalier :

— Eh bien, LoUn, dépêche-toi donc... Tu arriveras trop tard là-bas.

— Je suis prête, répondit la Costolade...

Henri prenait le htre de vieux cognac, frais entamé, et s'en versait une large goutte; il faisait claquer le liquide sur son palais, quand Lohn parut, fraîche, gentille à croquer, disant en riant :

— Me voilà... Je n'ai pas été longue, hein?

Henri, la trouvant charmante, courut à elle et l'embrassa à pleine bouche; à ce point que la jeune femme en eut ua frémissement dans tout le corps. Elle était heureuse et fière, surtout lorsqu'il lui dit :

— Tu es belle comme tout, ma mie.

— Hein ? tu vois bien, c'est la misère qui me fait laide , quand je suis requinquée, je vaux encore les autres...

— Beau bêta, il n'y en a pas de comme toi, dit-il en la serrant contre lui et en l'embrassant encore...

La friponne se prêtait à ses tendresses, sa joie était visible, ses lèvres se gonflaient et ses yeux luisaient. Et ennuyée, à ce moment, que son amant fabandonnàt, elle lui dit :

— Laisse donc, Henri, tu me chiffonnes... Sais-tu? tu devrais venir avec

moi... Qu'est-ce que ça fait, après tout, que tu n'aies pas ton pardessus, nous prendrons une voiture... Tu as ta montre et ta bague, elle verra bien que ce n'est pas la misère...

— Non, Lolin, j'ai réfléchi... Tu as raison, il vaut mieux que tu ailles seule ébaucher l'affaire; tu obtiendras plus que moi d'elle.

La jeune femme le regarda, fixant sur les yeux de son amant son regard brillant, cherchant à lire le vrai sens de la phrase dont les derniers mots avaient encore amené la rougeur sur son front mat. Henri en fut un peu gêné, car il dit aussitôt, redoutant un reproche :

— Voyons, voyons, Lolin, n'entends que ce que je veux dire... J'ai confiance en toi, tu le sais bien. Des fois, méchante, tu me le reproches. Allons, viens !

Et il lui offrit son bras. La Costolade n'insista pas ; peut-être cette transition lui était-elle agréable et ne voulait-elle pas qu'on s'étendît sur le sujet.

Henri lui prit le bras et l'entraîna en courant, en riant; elle en était toute surprise, toute joyeuse, et, en le voyant de si belle humeur, elle regrettait d'avoir tant insisté pour le quitter le soir. Elle ne put s'empêcher de lui dire :

• — Comme tu es gai, ce soir !

— Oui, ma Lolin, c'est vrai, je suis heureux. Et si tu réussis, ma joie sera doublée, car, alors, tu vivras tranquille, calme, avec un monde digne de toi; tu ne seras plus obligée de te lever la nuit pour la dernière des galvaudeuses qui vient te réveiller et ne payer jamais ; tu dormiras tes bonnes nuits, les grasses matinées; neige, vent, pluie, le ventre creux, fatiguée, tu ne seras pas contrainte de faire ton sale métier pour des ingrates, qui sont prêtes, lorsqu'on a été assez bête pour ne pas les faire payer d'avance, à vous livrer à la police quand on réclame son dû... Je suis heureux, ma Lolin, parce que ce soir tu as tes effets, tes bijoux, tu es belle comme tout, et tu seras mieux que ça encore... Ohl ton métier, rien que d'y penser, ça me dégoûte... ça pue... Tu seras toujours parfumée, choyée et adorée par moi.

Oh ! mais la Costolade n'en revenait pas ; jamais elle n'avait vu le Beau Henri ainsi, et elle tenait plus fort le bras de son amant sur sa poitrine, appuyant par une pression plus vive chaque mot qui lui plaisait; à mesure qu'elle entendait s'exhaler les tendresses de Henri, elle se rengorgeait dans sa collerette, roulant son cou charmant dans la dentelle blanche, comme les poules tournent leur col souple dans leurs plumes douces; selon l'expression populaire, elle buvait du lait, la Costolade. Cependant elle avait peur; on lui avait dit que les maris ne sont jamais si aimables que lorsqu'ils trompent leurs femmes, et elle avait une pointe de jalousie. Il était bien brûlant, ce soir-là, le Beau Henri, et les filles de la brasserie pouvaient en abuser. Henri revint aux choses sérieuses, et cela la rassura en dérangeant ses pensées.

— Voyons, ma Lolin, écoute bien. Discute le prix le plus que tu pourras; maintenant, comme entrée de jeu, nous donnerons mille francs.

— Mais nous n'avons plus ça.

— Ne t'inquiète pas; je ne te dis rien, mais je fais mes affaires. Promets mille francs en entrant et le reste en deux fois, le mois prochain.

— C'est vrai..., tu auras l'argent?

— Je l'ai,..

— Oh 1 mon petit homme aimé I exclama joyeusement la Costolade serrant plus fort le bras de son amant.

Et comme ils souriaient tous les deux, ils se regardèrent; leurs lèvres rouges se tentaient, et, en pleine rue, en riant tout à fait, ils s'embrassèrent, les monstres I comme deux porcs.

— Ainsi, je puis promettre?...

— Oui, tout...

— Tu sais qu'elle parle de vingt mille francs?

— Elle disait même trente mille.

— Et tu auras ça?

— J'aurai ce qu'il faudra.

— Il faudra qu'elle me laisse ça au prix que je te dis; mais elle demandera des références ou des garanties.

— J'aurai cela demain ; nous lui donnerons en garantie nos titres à la pension du petit, pendant six ans, si je ne réussissais pas à avoir ce que je compte pour le mois prochain. Mais, écoute, le point capital, le voilà: c'est de ficher notre camp, d'ici dix jours, de là-haut, si c'est possible.

— Oh ! peut-être ne voudra-t-elle pas partir aussi vite.

— Alors nous sommes obligés de chercher quelque chose loin du quartier; il faut que nous disparaissions, sans qu'on sache où nous sommes, d'ici huit jours.

— Ça ne sera pas facile.

— Il le faut I

— Mon petit homme, si ce que tu me dis est vrai, nous sommes sauvés; si tu as les mille francs ou de quoi les compléter d'ici demain, nous réussirons et nous ferons ce que tu veux...

Ils étaient arrivés à l'omnibus ; ils s'embrassèrent, et la Costolade dit :

— Je te rejoins au café dans une heure et demie, deux heures.

— Oui, je t'attends, et bonne chance 1

La jeune femme monta en voiture; Henri lui fit un dernier salut de la main et il se dirigea sur la brasserie, faisant sonner les écus qu'il avait dans sa poche, répétant :

— Allons, allons, la fortune ne sera pas toujours inconstante.

"Une femme de vingt à vingt-deux ans, complètement nue, était accroupie auprès d'un arbre (page 51).

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