UN RETOUR SUR LE PASSÉ DE PAUIVRE
La maison Palmyre, qu'Olympe allait acquérir, était un établissement tout particulier, aux dehors ordinaires, à l'intérieur étrange,
?• Liv. 7
Nous verrons dans la suite de cette histoire à quel commerce singulier W^ Palmyre se livrait, et les attributions bizarres qu'elle- accordait à son corset.
Mais avant , il nous semble utile de retracer rapidement le passé, de cette femme et de faire connaître au lecteur le drame terrible auquel elle avait été mêlée avant de devenir la couturière à la mode, l'inventeur du fameux corset breveté s. g. d. g. ,
La Seine roulait ses flots jaunâtres dans la buée du matin; le jour naissait. Les bateaux et les trains de bois se heurtaient avec des gémissements. Le port et le quai Saint-Pau i étaient déserts.
Les marchai! 1 s de vin étaient encore seuls ouverts, et, dans les boutiques encore sombres, les débardeurs, tuant le ver, buvaient le vin blanc. Çà et là quelques rares ouvriers matineux gagnaient leurs ateliers.
Il était quatre heures du matin, tout était calme. Seule, la cloche de l'église Saint-Paul venait troubler le silence en marquant l'heure.
En ce moment, un homme traversa le pont Marie, s'arrêta au-dessus de la troisième arche et se pencha sur le parapet, regardant l'eau. Ce n'était pas un monomane, las de la vie, songeant au suicide. C'était un ouvrier qui, régulièrement, après avoir regardé l'eau chaque matin, au lever du jour, prétendait connaître d'une manière certaine le temps qu'il ferait dans la journée.
Tous les jours il passait sur le pont, et sa manie était bien connue des débardeurs et des ouvriers du port.
Au moment où il se penchait sur le parapet, trois de ceux-ci, traversant le pont Marie, s'approchèrent de lui.
L'un d'eux, lui frappant sur l'épaule, demanda :
— Eh bien ! quel temps aujourd'hui?
— Comme hier, répondit l'autre. Nous allons étouffer de chaleur.
— Mais, à quoi voyez-vous cela?
— A la buée qui est sur l'eau. Dans une demi-heure, quand elle sera tombée, allez voir les radeaux ; ils seront couverts de rosée.
— Mais, toujours?
— Pas du tout. Les jours de chaleur seulement. Tenez, regardez maintenant. Voyez, la buée disparaît; on voit l'eau.
Les trois hommes se penchèrent à leur tour sur le parapet.
— C'est vrai.
— Tiens, fit tout à coup l'un d'eux, étendant son bras vers les arbres qui garnissaient la berge. . -
— Quoi?
— Là ; qu'est-ce que c'est que cela?
— Tiens, qu'est-ce que ça peut être?
— Ça, répondit l'un, c'est un baigneur.
— Mais non, fit celui qui devinait la température de la journée. Et il ajouta en riant :
— Ce n'est pas un baigneur, c'eot une baigneuse. Les autres rirent.
— C'est trop fort.
— Vrai.
— Mais ouf.
-— C'est ma foi vrai.
— Mais elle ne bouge pas.
— On dirait sainte Madeleine.
— Descendons I
— Oui! oui! descendons.
Les quatre ouvriers, oubliant l'heure du travail, traversèrent rapidement le pont pour gagner le port Saint-Paul et descendirent la berge en courant. Les débardeurs, voyant des hommes courir, sortirent du cabaret.
— Qu'est-ce qu'il y a? dit l'un.
— C'est peut-être quelqu'un qui se noie.
— Allons-y vite, les enfants.
Et, abandonnant la partie de tourniquet, laissant les verres vides, les bouteilles à moitié pleines, ils coururent au bord de l'eau.
Le spectacle qui se présenta à la vue de ces hommes était étrange.
Une femme de vingt à vingt-deux ans, complètement nue, était accroupie auprès d'un arbre.
Elle était splendidement belle. Sa peau éclatante de blancheur, ses contours à défier l'ébauchoir du sculpteur, ses pieds et ses mains admirables de forme, ses attaches d'une élégance parfaite en faisaient une créature magnifique.
Elle avait de longs cheveux châtains bruns, un peu roux, qui l'enveloppaient presque entièrement. Son front, haut, était traversé par un pli soucieux ; ses yeux regardaient hagards, sa bouche était crispée par un rire idiot.
Lorsque les hommes arrivèrent auprès d'elle, elle ne bougea pas. Elle les regardait et il semblait qu'elle ne les voyait pas.
Ils étaient accourus souriants, croyant rire de l'originale situation de l'inconnue ; mais, à la vue de ce visage empreint d'une immense douleur, ils se turent. Le côté grivois disparut. Le drame sombre les envahissait; ils reculèrent.
La femme, accroupie, les jambes serrées, les bras croisés sur la poitrine, restait muette, fœil fixé sur un point invisible.
Un des hommes s'avança vers elle.
Elle ne le vit pas.
— Qu'avez-vous, madame? fit-il.
La femme ne répondit pas.
— Vous êtes malade? vous souffrez?
Elle regarda l'homme et ce fut tout.
La marchande de vin était accourue, curieuse. Elle jeta une couverture à la malheureuse, qui s'enveloppa fébrilement. Puis, s'approchant à son tour, elle lui demanda :
— Qu'est-ce que vous faites là, ma pauvre femme?
Elle regarda tous ceux qui l'entouraient; puis, appuyant sa tête dans ses mains, elle se mit à sangloter.
— Mais, qu'avez-vous, mon enfant? fit la brave femme, attendrie. La malheureuse la regarda et lui dit :
— Là!... dans l'armoire... mort...; il est mort.
— Heinl... tirent les personnes en se reculant.
— Oui, reprit-elle, il est mort.
Les assistants, étonnés, se regardaient entre eux, se demandant ce qu'il y avait à faire.
L'un dit :
— C'est une folle. On devrait prévenir le commissaire de police du quartier.
— J'y cours, dirent à la fois trois individus qui partirent en courant.
Les cancans et les méchancetés allaient leur train ; c'était à qui dirait les choses les plus sottes et à qui ferait les suppositions les plus invraisemblables. ♦
Vers cinq heures, le commissaire de police arriva, suivi de quelques agents.
Il voulut questionner la malheureuse; mais, voyant l'incohérence de ses paroles, s'apercevant que peu à peu la foule augmentait sur la berge, il fit descendre une voiture dans laquelle il installa la malheureuse.
Le magistrat se fit conduire au dépôt de la préfecture.
Aussitôt arrivé, on habilla la femme, qu'on enferma dans une chambre particulière. Le commissaire se rendit ensuite auprès d'un magistrat instructeur à qui il fit sa déposition.
— Et cette femme ne répond à aucune question ? dit le magistrat après avoir entendu le rapport du commissaire.
— A aucune.
Elle était nue, sans traces de coups ni de violences ?
— Sans traces aucunes.
— C'est curieux.
— Elle ne dit qu'un mot : Mort I mort I II est mort !...
— C'est une folle, assurément ; mais il y a un mystère sous cette folie. Elle est jeune?
— Vingt ans environ.
— Belle?
— Belle, excessivement belle.
— Qu'est-ce que tout cela peut être ?
— J'ajouterai que je ne la crois pas folle. Je la crois seulement sous le coup d'une émotion profonde qui, momentanément, a atteint ses facultés.
— Vous croyez !... Si je la questionnais?
— Je le crois absolument utile.
— C'est bien , monsieur le commissaire , ajouta le magistrat après avoir réfléchi. Et, pour le congédier : J'ai mes rapports à recevoir.
Le commissaire se*retira.
Peu après, un homme entrait.
— Ah 1 vous venez bien, Huret.
— Pourquoi donc? - :' . .„., ^ .
— Ua interrogatoire que je vais faire, où vous observerez.
— Un criminel ?
— Une jeune fille de vingt ans, fort belle et qu'on a trouvée ce matin, en costume d'Eve, sur le quai Saint-Paul.
— Quelque fille perdue.
— Non pas, elle est comme atteinte de folie et répète sans cesse : Mort!... mortl... Il est mortl...
— C'est alors une malheureuse à laquelle un deuil récent a tourné la tête.
— Ceci est probable; enfin, nous allons voir. Rien de nouveau, ce matin?
— Peu de chose, un...
On frappa discrètement à la porte.
— Je peux recevoir? dit le juge instructeur; ce n'est pas urgent''
— Pas du tout. Faites vos affaires..., faites, je vous le dirai après ; c'est sans importance.
— Bien. Entrez I cria-t-il.
Un garçon de bureau entra et dit :
— Monsieur, c'est pour la femme arrêtée ce matin. Elle est habillée et on l'amène.
— Ah I bon. Nous allons tout de suite la voir. Faites-la entrer. Tenez, Huret, asseyez-vous là, près de moi.
L'agent Huret obéit.
Le garçon de bureau sortit et rentra bientôt, introduisant deux gardes amenant une femme.
— Gardes, retirez-vous, dit le juge.
Puis se levant et plaçant une chaise bien en face de la fenêtre, il dit à la femme :
— Asseyez-vous ici, madame.
La femme obéit automatiquement.
Le juge et l'agent la regardèrent longuement et, se tournant l'un vers l'autre en même temps, leurs yeux semblèrent se dire :
— En effet, elle est belle, très belle.
~ Madame, fit le juge en lui parlant doucement, vous êtes ici chez des amis; vous êtes souffrante; ne craignez rien et répondez-nous. La femme tourna les yeux de son côté et lui sourit.
— Comment vous nommez-vous?
Elle le regarda encore, puis son regard se perdit dans le vague, ses sourcils se froncèrent comme si elle cherchait à comprendre ce qu'on lui demandait.
— Quel est votre nom? insista le juge.
— Mon nom? fit-elle.
— Oui.
— Palmyre.
— - Palmyre I Mais c'est un nom de baptême, cela... Votre nom de famille? La femme regarda le juge, puis Huret et ne répondit pas.
— Quel âge avez-vous ?
— Vingt-trois ans.
— Quelle est votre profession?
La femme se tut encore.
— Vous êtes de Paris?
L'inconnue se tut encore, laissa tomber sa tête sur sa poitrine, poussa un grand soupir et ne répondit pas.
Le juge vint alors à l'agent et lui demanda bas :
— Que pensez -vous de ceci?
— Il y a toute une affaire à éclaircir, répondit Huret du même ton ; peut-être n'est-ce rien. En tout cas, comme la chose peut être grave, il me semble bon de ne pas abandonner la femme.
— Si j'envoyais chercher un médecin?
— Il vous dira qu'elle est folle. Les médecins croient toujours que les sujets qu'on leur soumet ont la maladie dont on suppose qu'ils sont atteints.
— Que faire ?
— Cette femme est sous le coup d'une crise violente ; les soins et le repos la remettront. Suspendez l'interrogatoire , faites-la reconduire dans une chambre confortable ; qu'elle y soit bien traitée, qu'elle dorme, et je crois qu'elle parlera...
— Vous avez peut-être raison.
— Il faudrait surtout savoir quel est le mort dont elle parle... Attendez.
La femme, qui avait déclaré se nommer Palmyre, les bras tombant, la tête penchée, les yeux fixes, immobiles, plutôt affaissée qu'assise, semblait ne pas s'apercevoir de la présence 'des deux individus.
L'agent Huret se leva, vint vers elle et, lui prenant la main sans qu'elle opposât la moindre résistance, lui demanda d'une voix tranquille :
— Et il est mort....
La femme se redressa comme mue par un ressort ; son regard plein de flammes se fixa sur Huret.
D'une voix sèche, elle demanda :
— Vous l'avez trouvé ?
— Oui ! dit l'agent en soutenant le regard de Palmyre.
A ces mots, la femme jeta un grand cri et tomba sans connaissance sur le parquet.
Le magistrat fit immédiatement enlever le corps dé la malheureuse. Transportée à l'infirmerie, l'interne de service déclara qu'il n'y avait aucune crainte à avoir ; qu'une crise nerveuse, qui n'aurait pas de suites, était la seule cause de la syncope de l'inconnne.
Rassuré, le magistrat dit à Iluret :
— Il y a là-dessous un mystère que je vous laisse le soin d'éclaircir.
— Ce qui m'est fort agréable. Cette femme trouvée un matin, sans vêtements, au bord de la Seine, qui ne répond à aucune question, qui parle comme les premiers rôles de mélodrame, tout cela à un côté amusant.
— Un côté artiste, dit en riant le juge.
— Oui, un côté artiste qui me pique ; je découvrirai le mystère, j'en fais une affaire d'amour-propre.
— Je m'en rapporte à vous pour cela... Dites-moi? L'agent leva la tcte et écouta :
— Vous veniez pour le rapport, quand cette femme a été amenée. Qu'aviczvous à me dire?
— C'est vrai; une chose singulière.
— C'est le jour.
— Oui.
— Dites.
— Voici : un jeune homme de vingt-quatre ans, dans une situation de fortune indépendante, a disparu depuis quatre jours.
— Ah ! je vois. On craint un assassinat.
— Non pas. Le jeune homme allait tous les soirs chez une maîtresse qu'il désignait seulement sous le nom de la Belle Cabarelière.
— La Belle Cabaretière !
— Oui ; on n'a jamais connu la demeure de cette femme.
— Ce sobriquet peut aider aux recherches.
— C'est vrai, mais il faut savoir si ce sobriquet vient d'un métier exercé jadis ou si cette femme l'exerce encore.
— Cette dernière suppositioujest plus naturelle. Comment s'appelle ce jeune homme ?
— Ulric de Pressac, et il est au moins singulier qu'un homme du monde, riche, distingué, ait noué des relations avec une cabarelière.
— C'est vrai ; mais racontez-moi plus clairement les faits.
— Voici : tous les soirs, M. de Pressac sortait de chez lui après le dîner, vers neuf heures. Son domestique l'aidait à s'habiller simplement. Il se rendait, — c'est le domestique seul qui savait ce détail, — chez une femme qu'il désignait sous le nom de la Belle Cabaretière.
— Bien.
— Le 4 juin, c'est-à-dire il y a trois jours, il partit, ainsi qu'il en avait l'habitude, vers neuf heures du soir ; depuis ce jour, il n'est pas rentré.
— Très bien. C'est la famille qui fait faire des recherches?
— Hier soir, une femme âgée, — la mère du jeune homme, — accompagnée du domestique qui servait son fils, est venue demander le concours de la police pour retrouver son enfant.
— Vous avez déjà commandé une enquête?
— J'ai fait plus. Cette femme m'a tellement ému, que je lui ai dit : Madame, soyez sans crainte, demain je vous donnerai des nouvelles de votre enfant. Elle me donna son signalement. Aussitôt, j'allai dans tous les bureaux de voitures, et j'acquis la certitude que le jeune homme n'avait pas quitté Paris. Je consultai tous les rapports des agents. Tous les faits accidentels ou criminels survenus dans la journée avaient été constatés, les décédés avaient été reconnus et le nom de Pressac n'était dans aucun rapport.
tS6 LE PÈRE DES ENFANTS DES AUTRES.
— Eh bien?
— On a fouillé tous les bouges, tous les endroits que peuvent fréquenter les jeunes gens, rien n'a pu nous renseigner.
— Le garçon, amoureux de quelque petite fille, se sera enfermé quelques jours avec elle.
— C'est possible, mais peu probable.
— Croyez-vous à un crime ?
— Franchement, oui.
— Alors, il y a un autre mobile que ses relations avec la Belle Cabaretière.
— C'est vrai ; je suis étourdi. Je ne vous dis pas la chose importante. Le jeune de Pressac avait été dans la journée au Trésor, pour toucher les rentes de sa mère, 3,700 francs. Il avait cette somme sur lui, le soir, lorsqu'il se rendit chez sa maîtresse.
— Ceci est une raison.
On frappa à la porte du cabinet du juge instructeur.
— Entrez ! cria-t-il.
Le garçon de bureau entra.
— Qu'est-ce ?
— C'est une dame en larmes, qui demande M. Huret.
— Une dame en larmes, dit Huret en se levant.
— Oui, monsieur.
— Vous n'avez pas demandé son nom ?
— Non, monsieur. Je crois que c'est encore la dame qui est venue hier.
— Hier?
— Oui, monsieur, hier soir.
— Ah I M°»" de Pressac.
— C'est l'affaire dont vous me parliez, fit le juge d'instruction.
— C'est cela.
— Mais, faites-la venir ici I
— Bien. Faites entrer cette dame.
Le garçon de bureau sortit et rentra presque aussitôt, précédant une femme de cinquante à soixante ans, qui sanglotait.. L'agent se leva et dit :
— Mon Dieu, madame, je n'ai encore rien de nouveau!
— Hélas I fit la femme en éclatant en sanglots, j'en ai, moi..., tenez.
En disant ces mots, elle tendit un portefeuille à Huret, qui le prit et le tourna, hésitant à l'ouvrir.
— Ohl ouvrez, monsieur, ouvrez et lisez. L'agent ouvrit le portefeuille.
Dans une poche, il trouva trois billets de mille francs et un billet de cinq cents francs..., puis une feuille de papier, sur laquelle il lut : « Pleurez, madame, il est mort. »
A la lecture de cette phrase, les deux hommes se regardèrent. La pauvre femme pleurait toujours.
— Arrêtez cet homme! (page 61).
— Madame, dit le juge, asseyez-vous. Ayez du courage, dominez votre émotion et répondez-nous.
— Je suis à vos ordres, monsieur.
— Qui vous a remis ce portefeuille ?
— Je l'ai trouvé ce matin, sous ma porte.
— Avez-vous demandé à votre concierge s'il avait vu quelqu'un monter chez vous ?
8« Liv.
— Oui, monsieur. Il n'a vu personne.
Le magistrat réfléchit quelques minutes et reprit :
— Je vais être forcé de remonter plus haut pour voir un peu clair dans cette mystérieuse disparition.
Comme la pauvre dame sanglotait, le juge lui dit :
— Madame, peut-être la note trouvée dans ce portefeuille est-elle mensongère. Ayez du courage, aidez-nous, soyez forte, et. Dieu aidant, nous pourrons vous rendre votre enfant. Les rapports de ces trois derniers jours ne constatent pas un seul assassinat.
— Dieu vous entende, monsieur.
Et la pauvre mère, joignant les mains, sourit à travers ses larmes.
— Votre fils, m'a-t-on dit, sortait chaque soir ?
— Oui, monsieur.
— Avait-il des amis avec lesquels il sortait habituellement?
— Non, monsieur, il sortait toujours seul.
— Quel était son caractère?
— Monsieur, Ulric était la bonté même, très doux, peu expansif.
— Point coléreux?
— Oh ! pas du tout.
— Vous connaissiez les motifs de la sortie de chaque soir.
— Oui, monsieur. Je feignais de l'ignorer, mais Jean, notre domestique, me l'avait dit.
— Que vous avait-il dit?
— Il m'avait dit : « Madame, je crois que monsieur est pris pour de bon. »
— Pourquoi, Jean?
— Il est devenu gai, il ne me gronde plus, et parfois il se promène dans sa chambre, en parlant tout seul.
Je lui expliquai en riant que cela ne me semblait pas un indice.
— Oh ! me dit-il, ce n'est pas tout ; monsieur m'a dit hier : « Dis donc, Jean, si je te donnais une maîtresse? »
— Comment, monsieur?
— Oui, si je t'emmenais avec moi et quelqu'un à la campagne, me suivrais-tu ?
— Mon fils, monsieur, était très familier avec Jean qu'il a connu à la campagne. Il dit à Ulric :
— Monsieur doit avoir bien choisi.
— Oh 1 mon pauvre ami, si tu la voyais, quelle beauté I
— Plus belle que le portrait de madame?
— Oui, Jean...
— Si elle est aussi belle que cela, il faut l'épouser.
— Elle n'est pas libre.
— Vraiment ! .
— On l'appelle la Belle Caharetière.
Ce sont les seuls renseignements que Jean ait eus sur celle femme et que je puisse vous donner, monsieur.
— Vous ne connaissez pas la demeure de cette femme?
— Non, monsieur.
Le juge réfléchit encore et dit :
— Madame, dans quelques heures, M. Huret se rendra chez vous pour procéder à une minutieuse enquête; on ne va pas cesser de se renseigner, et, d^ici à demain, je l'espère, je pourrai vous donner des nouvelles.
— Oh I monsieur, je vous bénirai si vous me retrouvez mon enfant.
Dès que M'«° de Pressac fut sortie du cabinet, le juge interrogea l'agent du regard. Celui-ci hocha la tête et fit claquer la langue sur son palais, comme pour dire :
— Tout cela est bien singulier.
— Que pensez-vous de cette affaire? demanda le magistrat.
— Je pense que cela est très grave. Il n'y a pas de doute à avoir, ce jeune homme a été assassiné. Le mobile est flagrant, la jalousie du mari. L'argent a été rapporté avec le portefeuille; où? comment? il faut le savoir. Est-ce un guetapens? est-ce une surprise? Voilà ce qu'il faut chercher.
— Qu'allez-vous faire?
— Je vais d'abord aller voir ce domestique.
— Puis?...
— Puis, je vais courir Paris, visiter les cabaretiers, savoir si une femme n'est pas connue dans ce métier sous le nom de la Belle Ccibafetière.
On frappa encore à la porte du cabinet du juge.
— Entrez.
Un agent entra.
— Qu'y a-t-il?
— C'est un homme qui désire vous parler. On lui a enlevé sa femme.
— Je vous laisse, dit Huret. Je vais d'abord déjeuner, puis je commencerai l'enquête.
— Bien ; à tantôt.
Huret sortit et le juge dit :
— Faites entrer.
Sur l'ordre du magistrat, on introduisit l'individu.
— Que voulez-vous? fit le juge.
— Mon Dieu, monsieur, voilà ce que c'est, ma femme s'est ensauvée de la maison.
Le magistrat releva la tête. Dans son esprit, un rapprochement s'était fait, en entendant ces mots, entre la femme ramassée le matin, sur le quai Saint-Paul, et l'individu qui réclamait sa femme.
— Votre femme vous a abandonné, dites-vous?
— Oui, monsieur, pas plus tard qu'avant-hier.
— Avant-hier ?
— Oui, monsieur, hier, vers les dix heures matin.
L'instructeur regardait l'individu qui lui parlait.
C'était un homme de trente-cinq à quarante ans, vêtu d'une veste et la tête couverte d'une casquette.
L'homme qui venait réclamer le secours de la police n'était pas beau. Il avait les paupières rouges et dépourvues de cils, les yeux atones, le front bas, les cheveux en crins, le nez camard et givelé, la bouche mince, tout cela dans une tcte disproportionnée et placée sur un corps noué, aux membres lourds, aux genoux cagneux. Ses pieds et ses mains étaient immenses.
Le magistrat vit cet ensemble d'un coup d'œil; il se souvint de la gracieuse créature qu'il avait vue le matin. L'assemblage de ces deux êtres était impossible.
— Comment vous nommez-vous?
— Coupler.
— Racontez-moi les faits.
En disant ces mots, le juge instructeur mettait ses papiers en ordre.
— Voilà ce que c'est, monsieur. Ma femme s'a ensauvée de chez moi avanthier.
— Et vous voulez retrouver votre femme?
— J'ai pas dit cela.
Le juge releva la tête.
— Que voulez-vous alors?
— Je veux qu'on la retrouve et qu'on certifie que, s'étant ensauvée de la maison, elle n'a plus le droit d'y rentrer.
— Vous ne croyez donc pas qu'il a pu lui arriver un malheur?
— Pas du tout.
— Mais, vous n'aimez donc pas votre femme?
— J'aime..., j'aime..., c'est-à-dire que je ne suis plus d'un âge où l'on songe encore à ces bêtises.
— Et votre femme ne vous aime pas?
— Ma femme, mais elle m'adore.
Le juge sourit.
— Et elle se conduit mal ?
— Malheur! il ne manquerait plus que...
— Vous faites mauvais ménage?
— Non, monsieur.
— Votre femme est laide?
— Non, monsieur.
Le magistrat leva la tête et, regardant fixement celui qui lui parlait :
— Enfin, que voulez-vous?
En disant cela, il remarqua que le regard atone de celui qui lui parlait n'était pas naturel. Sa lèvre pendait lippue, il articulait difficilement et ne pouvait se tenir debout qu'en s'appuyant au bureau.
L'homme que le magistrat avait devant lui était ivre.
Le juge, haussant les épaules et tirant sa montre, dit :
— Onze heures, et on m'attend pour déjeuner. Je perds mon temps.
Résolu à en finir rapidement, il s'adressa à l'ivrogne.
— Voulez-vous qu'on cherche votre femme ?
— Non. Je viens vous demander seulement qu'on me dise où elle est. -- Où elle est?
— Oui, que je sache si je suis débarrassé de cette pauvre fille.
— Comment vous nommez-vous ?
— Coupler..., de père en fils..., Jean-Baptiste Coupler.
Le juge inscrivait ces réponses, debout, à la hâte, pressé de se débarrasser de cet importun.
— Où demeurez-vous?
—^11, rue du Petit-Musc.
— Votre profession ?
— Cabaretier.
— Cabaretier!
— En répétant ces mots, le magistrat avait relevé la tête ; mais, abandonnant l'idée qui avait germé dans son esprit, il reprit :
— Votre femme a disparu depuis ?
— Avant-hier.
— Avant-hier... Son nom de fille?
— Son nom de fille? attendez donc... M"° Palmél...
— Paméla?
— Oui, Paméla. Mais, je ne sais pourquoi, elle veut qu'on l'appelle toujours Palmyre.
— Palmyre ! la Belle-CaMretière ! exclama le juge.
— Vous connaissez donc ce nom? vous êtes du quartier? Sans répondre, le juge sonna.
Un huissier vint :
— Faites entrer deux gardes. Les deux gardes parurent.
— Arrêtez cet homme 1
— Hein?... quoi?... fit Coupler, se débattant entre les gendarmes qui l'entraînaient.
— Je vais déjeuner, fit le juge à l'huissier ; faites prévenir Iluret qu'il soit ici dans deux heures.
Quelques heures après cette scène, iïuret entrait dans le cabinet du juge. Celui-ci, installé devant son bureau, travaillait. -— Qu'y a-t-il de nouveau ?
— Nous avons arrêté ce matin le mari de la Belle Cabaretière.
— Ah bah 1 Et comment cela?
— Il s'est présenté ici d'une façon louche, à moitié pris de vin et venant déclarer que sa femme n'était pas rentrée chez lui depuis trois jours. C'est un cabaretier de la rue du Petit-Musc, et je crains qu'il ne soit, sinon l'auteur, du moins un des complices de la disparition de la femme et de son rival.
— Diable I
— Je vous ai fait appeler pour que vous interrogiez cet homme.
— Bien. Et la femme de ce matin?
— Le docteur a bien recommandé un jour entier de repos ; demain on pourra l'interroger. Je vous laisse, faites venir le mari de la cabaretière et cherchez la vérité.
— Comptez sur moi.
Le juge se retira et Huret donna l'ordre de faire entrer Coupier.
Le tonnelier fut introduit; son arrestation l'avait dégrisé. C'est tout tremblant qu'il se plaça devant Huret, attendant son interrogatoire. Huret le dévisagea quelque temps et commença :
— Vous vous nommez Coupier ; vous êtes cabaretier, rue du Petit-Musc?
— Oui, monsieur.
— Votre femme, monsieur Coupier, est connue dans le quartier sous le nom de la Belle Cabaretière ?
— Oui, monsieur.
— Connaissez-vous M. de Pressac?
— Oui, monsieur, c'est un client.
— Venait-il souvent chez vous?
— Assez souvent. Chaque fois qu'il avait du vin à faire descendre ou à mettre en bouteilles.
— Y a-t-il longtemps que vous l'avez vu ?
— Quatre jours.
— Quatre jours, dans la journée?
— Le soir, à la tombée de la nuit.
— Ce soir-là, vous êtes sorti de chez vous; à quelle heure?
— Je vais vous dire, monsieur. J'avais Marianne dans l'œil. J'avais bu un coup, quoi. Pour lors, j'étais chez le marchand de vin en face chez nous. J'entends la sonnette de la porte de chez nous, je dis : je vas voir ce que c'est, c'est probablement un client. Je cours, et je trouve à la maison M. de Pressac qui causait avec ma femme. Quand je suis entré, elle m'a dit que M. de Pressac venait me prier d'aller veiller à la mise en bouteilles de deux pièces de beaune. Je promis d'y aller le lendemain. M. de Pressac sortit. Ma femme voulut me faire dîner, mais je lui dis que je n'avais pas faim; j'avais une partie de piquet engagée; je retournai en face de chez nous, et je jouai jusqu'à une heure du matin. Je rentrais à la maison, ma femme fut longue à m'ouvrir; elle était couchée et endormie. Je remarquai seulement qu'elle avait la figure à l'envers.
— Lui en fîtes-vous l'observation?
— Oui. Elle me dit que c'était la vie que je menais qui en était cause, qu'elle se mourait de peur, ce que disent toujours les femmes.
— Vous avez couché chez vous?
— Oui, monsieur.
— A quel moment votre femme est-elle partie?
— Je ne sais pas. Quand j'ai bu un coup, je dors comme du plomb. Je "/ne suis éveillé vers les dix heures du matin ; il n'y avait plus personne.
— Il n'y avait pas de lettre chez vous?
— Non, monsieur.
— Tout était chez vous dans le môme état?
— Oui, monsieur.
A ce moment, on frappa à la porte du cabinet. Le garçon de bureau entra.
— Qu'est-ce?
Le garçon présenta une carte.
Huret, ayant lu le nom de M"^^ de Pressac, dit :
— Emmenez cet homme dans la pièce voisine, et faites entrer cette dame. Le garçon, après avoir fait sortir Coupler, introduisit M'"'^ de Pressac.
— Monsieur, dit-elle, excusez-moi de revenir encore, c'est une lettre que nous avons trouvée et qui vient probablement de la Belle Gabaretière.
Huret prit la lettre, la lut et dit :
— C'est sans importance! Je crois, madame, que vous pouvez vous rassurer. Nous savons le nom de la véritable cabaretière. Votre fils a passé quelques heures chez elle, dans la journée qui a précédé sa disparition; la Belle Cabaretière a quitté le domicile conjugal. Il n'y a dans tout ceci qu'une chose peu grave, en raison de l'indifférence du mari. Les deux tourtereaux sont dans quelque nid, aux environs de Paris, et bientôt vous recevrez des nouvelles de votre enfant.
— Pouvez- vous me dire le véritable nom de cette femme?
— C'est la femme d'un homme que vous connaissez; je vais, avant de le relâcher, vous mettre en présence du pauvre diable. Oubliez le côté comique et ne riez pas.
— Je vous le promets.
Huret sonna et dit :
— Faites entrer Coupler.
Coupler entra et salua.
— Bonjour, Coupler, fit M"^® de Pressac.
Tout confus, rouge, embarrassé de se trouver en un pareil endroit, Coupler se gratta le front.
Tout à coup, M"»^ de Pressac jeta un cri et dit :
— Regardez donc I
— Qu'y a-t-il? demanda Huret en se levant.
— Sa bague ! sa bague I
— Sa bague I répéta machinalement Huret sans comprendre.
— Il a au doigt la bague d'Ulric!
Coupler resta atterré.
]\/[mc (Je Pressac allait tomber lorsque Huret, s'approchant d'elle, la soutint et l'assit sur une chaise. Puis, reprenant sa place devant son bureau, il dit à Coupler :
— De qui tenez- vous cette bague?
— Monsieur, c'est un cadeau de ma femme.
— Un cadeau de votre femme I c'est un diamant.
— Oui, monsieur.
— Comment votre femme pouvait-elle vous faire cadeau d'un diamant d'une telle valeur?
— Je ne sais pas.
— 11 faut répondre, monsieur Coupler; ce que je demande est grave. Ce n'est pas dans un ménage d'ouvriers qu'une femme peut économiser l'argent nécessaire è l'acquisition d'un bijou qu'on peut estimer, au plus bas prix, à deux mille francs.
— Deux mille francs, ça 1
— Vous le savez.
Coupler haussa les épaules et dit :
— Voilà la vraie vérité... Un jour, je vois briller quelque chose au doigt de ma femme ; je lui demande ce que c'était, elle me dit que c'était une bague qu'elle avait gagnée à la loterie; elle l'estimait trente à quarante francs. Je lui dis : ça, c'est une bague qui fait de l'étalage, tu ne devrais pas porter ça.
— Qu'est-ce que ça fait ? qu'elle me dit.
— Ça fait, que je dis, qu'on a des mauvaises pensées dans le quartier.
— Alors, qu'elle me dit, faut la jeter?
— Non.
— Eh bien! qu'est-ce qu'il faut en faire?
— Donne-moi-la, que j'ai dit; un homme, on peut dire tout ce qu'on veut sur son compte. Depuis ce temps-là, je la porte. Quant au prix que vous dites, vous pensez bien que, si elle valait ça, il y a longtemps qu'elle serait vendue.
Huret regarda quelques minutes le tabaretier. Celui-ci ne sourcilla pas.
— C'est votre femme qui vous a donné cette bague?
— Oui, monsieur.
— Elle ne vous a pas dit que c'était un cadeau de M. de Pressac?
— Non, monsieur..., et puis, M. de Pressac ne fait pas de cadeaux à ma femme.
— Je vous demande simplement si vous persistez à dire que cette bague vous a été remise par votre femme.
— Oui, monsieur.
^{xae de Pressac s'était remise de son émotion ; elle écoutait attentivement les demandes et les réponses.
Lorsque Coupler répondit :
— Oui, monsieur.
Elle se leva, et d'une voix ferme :
— Cet homme ment I
— Hein!...
— Mon fils n'était pas un fou; ce diamant, qui est un bijou de famille, auquel une vieille superstition attache une valeur protectrice, lui a été donné par moi, à sa vingt et unième année. Il ne Tapas donné, j'en suis sûre. Cet homme menti
— Mais, je vous jure, madame de Pressac, que...
— Vous mentez ! vous avez volé mon fils 1 Mort ou vivant, dites-nous où il est.
Elle jeta un cri et tomba à genoux (page 69).
Le cabaretier, étourdi, regardait alternativement Huret et W°'« de Pressac, semblant dire :
— Je ne comprends pas un mot de ce que j'entends. Huret dit sévèrement à son tour :
— Répondez, Coupier ; où est M. Ulric de Pressac?
— Mais, ma parole d'honneur, je ne sais pas, monsieur.
— Justifiez alors plus raisonnablement de la possession de ce bijou.
9« Liv 9
— Je vous l'ai dit, c'est ma femme.
-- Votre femme peut-elle vous donner un bijou de deux mille francs?
— Certainement non; mais cela ne vaut pas...
— Nous en savons la valeur, et M'"° de Pressac reconnaît cette bague comme appartenant à son fils.
— Ahl à la fin, dit Coupler en levant les bras, c'est à qui vous voudrez... Je vous dis la vérité. Vous n'y croyez pas, faites ce que vous voudrez. j
— Je vais le faire, dit sévèrement Huret. Et il sonna.
Coupler attendit, le front plissé, la bouche ouverte. Deux agents entrèrent.
— Emparez-vous de cet homme.
Les deux hommes mirent la main sur l'épaule du cabaretier. Huret écrivit quelques mots et reprit :
— A Mazas.
Coupler était tellement stupéfait qu'il se laissa emmener sans dire un mot. Dès qu'il fut sorti, Huret dit à M""^ de Pressac qui sanglotait :
— Madame, ce soir vous saurez la vérité, nous sommes sur la voie. Vous pouvez rentrer chez vous. Je vais procéder moi-même à une perquisition chez cet homme. Ce soir vous en connaîtrez le résultat.
La pauvre femme se retira.
Quelques minutes après, Huret descendit et suivit le quai. Arrivé au marché aux Fleurs, il monta dans un fiacre, en disant au cocher.
— Rue du Petit-Musc, 11.
La découverte de la bague jetait un jour tout à fait nouveau dans l'instruction. U importait donc au plus tôt de procéder rapidement k Tinstruclion ; la première preuve était entre les mains de la justice. Il fallait immédiatement opérer une visite domiciliaire dans la maison de celui qui était accusé.
Huret passa par la rue des Lions-Saint-Paul, monta chez le commissaire de police qu'il pria de l'accompagner pour procéder à une perquisition chez Coupler.
En route, ils requirent un serrurier qui les suivit, muni de son trousseau. Quelques minutes après, les trois hommes s'arrêtaient devant la boutique du cabaretier.
Le magasin était fermé, les contrevents clos. Pour atteindre la porte, il fallait monter quatre marches.
Sur l'ordre du commissaire, le serrurier ouvrit la porte. Les trois hommes pénétrèrent à l'intérieur, refermant au nez des voisins curieux la porte du magasin.
La boutique était dans l'état de tout atelier que l'ouvrier a quitté la veille; les ustensiles étaient çà et là, le travail semblait à moitié fait.
— Rien ici, dit l'agent, voyons le reste.
Les trois hommes entrèrent dans la salle à manger; là, tout était symétriquement rangé. Après avoir fouillé armoire, buffet, ils passèrent dans la dernière pièce, la chambre à coucher.
MADEMOISELLE OLVMIM:. 67
Lu, tout était dérangé; c'était la pièce que la ménagère n'avait pas encore eu le temps de mettre en ordre.
En entrant dans la chambre, Iluret dit au commissaire :
— Ça sent mauvais ici.
— Oui, serrurier, ouvrez donc la fenêtre. Celui-ci obéit.
Là encore, la perquisition continua sans rien amener de nouveau.
— Monsieur le commissaire, demanda l'agent, connaissez-vous cet homme?
— Non, monsieur.
— Vous ne pouvez nous donner sur lui aucun renseignement V
— Je ne peux vous donner sur lui *que des renseignements peu importants, et encore parce que ce matin , en recevant l'avis de la prélecture de police, j'ai envoyé un agent aux nouvelles.
— Ah! quel homme est ce Coupler?
— Un ivrogne.
— Quelle est sa réputation?
— Pas méchant homme.
— Est-il malheureux^
— Non. Ses affaires prospèrent.
— Et sa femme?
— Elle a une réputation de grande beauté.
— Ne faisaient-ils pas mauvais ménage?
— Non. Ils étaient très bien ensemble.
— La conduite de la femme était-elle régulière?
— Non, monsieur.
— Que pensait-on, dans le quartier, du mari?
— Les avis sont partagés. Les Uns croient que le mari n'ignorait pas la cour assidue que faisait à sa femme un jeune homme de la rue Saint-Paul, M. de Pressac.
— Et les autres?
— Les autres disent que, lasse de vivre avec un homme constamment ivre, ne quittant le magasin que pour aller boire avec des amis, la Belle Cabaretière avait cherché des distractions ailleurs, mais en les cachant bien à son mari, qu'elle sait violent et capable de tout, s'il apprenait une pareille chose.
— Capable de tout, répéta l'agent.
— Oui ; on le dit bon, mais violent, emporté.
' — C'est curieux que nous ne puissions ici trouver aucun renseignement sur ^ cette affaire.
— C'est seulement ce matin que j'ai mis du monde en campagne.
— Oui, oui, je le sais. C'est que quelques-uns des renseignements que vous me fournissez ne sont pas en rapport avec ce que j'ai pu observer moi-même ce interrogeant cet homme.
— Lesquels?
— On vous a dit qu'il aimait sa femme?
— Non pas; on m'a dit qu'il vivait en bonne intelligence avec elle, ce qui n'est pas absolument la même chose.
— Ah ! bien.
— Au contraire, lui seul, comme beaucoup de gens, ne semblait pas s'apercevoir de la beauté extraordinaire de sa femme.
— Ce qui arrive assez souvent aux maris.
— Ivrogne, il ne vivait et ne travaillait que pour boire.
— Bien.
— Comme sa femme lui faisait souvent des reproches, il regrettait d'avoir fait un mariage qui gênait sa liberté, et il aimait à penser que le veuvage pourrait venir d'un jour à l'autre.
— Bonne nature.
— Sa femme, au reste, n'avait pour lui que le plus profond mépris. Elle vivait à ses côtés, sans s'apercevoir qu'il existait.
— C'est tout ce que vous savez?
— Mon Dieu, oui.
— Quelle singulière odeur pénètre par la fenêtre?
— Ça vient de là, monsieur le commissaire, fit le serrurier en montrant un placard dans l'alcôve.
— Tirez le lit et voyez ce qu'il y a.
Le serrurier obéit et ouvrit l'armoire. Il se recula en poussant un cri.
— Un homme !
— Hein ! firent à la fois le commissaire et l'agent.
Le cadavre d'un homme affaissé sur lui-même, la face violette, et déjà en décomposition, était dans le coin du placard.
Les trois hommes restèrent un moment stupéfaits. Ils cherchaient la preuve d'un crime; mais ils étaient loin de s'attendre à trouver la victime chez celui qui, de son libre arbitre, était venu demander le secours de la justice.
Ce fut Huret qui le premier retrouva son sang-froid.
— Serrurier, dit-il, aidez-moi à tirer le corps.
Ce dernier obéit avec répugnance, et le corps du malheureux fut déposé sur le lit.
Le commissaire dit alors :
— C'est singulier, le corps ne porte aucune trace de violences.
— C'est vrai.
— La face est violette.
— Oui, dit Huret, cet homme a dû être empoisonné et jeté dans cette armoire. J'avoue que mon expérience, la faculté que je me croyais de lire sur les physionomies sont bien détruites. Je vois encore l'air bête et naïf de ce cabarelier. Ses déclarations, si elles ne sont pas idiotes, sont atrocement cyniques. Il réclame sa femme, nous trouvons le cadavre d'un homme, qu'est-ce que tout cela veut dire? Mon cerveau me bat dans le crâne et je ne trouve rien.
— Si vous le voulez, dit le commissaire, nous allons procéder régulièrement.
— Je suis prêt.
— Je vais dresser procès-verbal.
— C'est cela ; pendant ce temps, le serrurier va se rendre au commissariat avec un mot par lequel vous réclamerez un médecin.
— Vous avez raison.
Le commissaire écrivit quelques mots et les remit au serrurier qui partit.
Une demi-heurç après, le médecin, accompagné de deux agents, procédait à son tour à l'examen du corps. Après l'avoir étudié quelque temps, il déclara que le cadavre était celui d'un homme de vingt à vingt-cinq ans, qu'il ne portait aucune trace de violences et que la mort était le résultat de l'asphyxie.
— Comment l'entendez-vous? demanda Huret.
— Cet homme, répondit le médecin, est mort étouffé.
— Sous des matelas?
— Je l'ignore.
— Rien ne peut vous renseigner?
— Non.
— Monsieur le commissaire, connaissez-vous M. de Pressac^
— Non, monsieur.
— Il serait urgent d'établir immédiatement l'identité de la victime.
— Voulez-vous que je fasse prévenir M'"® de Pressac?
— Oui.
— La voiture est à la porte, en quelques minutes elle, sera ici.
— C'est cela, envoyez un agent.
Le commissaire dit à un de ses agents :
— Prenez le fiacre qui est à la porte, faites-vous conduire 40, rue Saint-Paul, demandez M""® de Pressac, instruisez-la du îuotif qui vous amène et venez ici avec elle.
L'agent partit.
Pendant cette attente, Huret fit fouiller les tiroirs; on ne trouva rien. La chambre était lugubre, le jour baissait, on se distinguait à peine. Sur les draps blancs du lit, le corps étendait son ombre allongée. Tous se taisaient.
Tout a coup la porte s'ouvrit, une femme échevelée se précipita à l'intérieur en criant :
— Où est-il ? où est-il?
En entendant cette voix déchirante, les hommes se levèrent. La femme, qui venait d'apercevoir Huret, répéta :
— Où est-il, monsieur?
Sans parler, Huret étendit son bras dans la direction du cadavre. Dans l'obscurité, la femme distingua alors le lit blanc et le corps sombre. Elle courut, regarda, jeta un cri et tomba à genoux. Ikiret dit à un agent :
— Restez auprès de cette femme, l'uis il dit au counuissaire :
— Retirons-nous, monsieur, notre constatation est faite; il faut nous rendre la préfecture de police.
rO LE PÈRE DES ENFANTS DES AUTRES.
A la sortie, une foule nombreuse stationnait, curieuse; les hommes et les femmes se regardaient, cherchant à percer le mystère qui enveloppait cette maison et se demandant l'un l'autre l'explication des cris déchirants partant de l'iutérieur.
A son arrivée à la préfecture, Iluret lit mander dans son cabinet Coupler.
— Coupler, dit-il, il n'y a plus à feindre maintenant; la justice a les preuves de votre crime.
— Quel crime?
— A quoi bon vos réticences et vos dénégations, nous savons...
— Vous savez quoi?
— Coupler, écoutez-moi, je ne suis pas dupe de votre bonhomie. Un aveu sincère vous servira mieux que le ridicule système de défense employé par vous.
— Mais, je vous jure, monsieur, que je ne comprends pas un mot...
— Coupler, vous avez tué M. de Pressac.
— Moi I Ah çà! vous croyez donc cette vieille folle?
— Ne persistez pas dans votre odieux système, et, surtout, soyez plus convenable en parlant de la malheureuse mère de votre victime.
— Mais, monsieur, encore une lois, je n'ai pas fait de victime.
— Je vais vous aider dans vos aveux.
— Je ne sais plus ce que vous me dites.
— Votre femme vous tron^.pait.
— Ma femme! mais non, monsieur.
— Vous le saviez...
— Mais non, monsieur, je vous le répète.
— Saviez-vous qu'elle recevait, dans votre domicile, M. de Pressac?
— M. de Pressac !
— Un soir, vous avez tendu un guet-apens.
— Je n'y comprends plus rien; je vous laisse parler.
— Vous êtes sorti de chez vous, comme chaque jour. Vous êtes rentré, puis vous avez feint de sortir pour la nuit. Votre femme a reçu M. de Pressac; vous êtes alors rentré. Que s'est-il passé? Dites; le mobile du crime en atténue la gravité.
— Par exemple, monsieur, si je comprends un mot à ce que vous venez de me dire, je veux bien être pendu.
— Vous ne voulez pas avouer?
— Encore une fois, avouer quoi?
— Que vous êtes l'auteur du meurtre de M. de Pressac.
— M. de Pressac est mort?
— La justice n'est pas votre dupe. Vous avez étranglé ou étouffé l'infortuné de Pressac, et vous avez caché son corps. Puis vous avez fait une seconde victime, vous vous êtes vengé de celle qui vous avait trompé et vous avez fait disparaître son corps. Comme la disparition de la Belle Cabaretière ne pouvait passer inaperçue, vous êtes allé au-devant des recherches en venant déclarer que votre
femme vous avait quitté. Vous le voyez , nous avons deviné votre lu^'ubre comédie.
— xMais, monsieur, tout cela est faux.
— C'est bien, nous allons procéder légalement.
Iluret fit venir un fiacre, et, accompagné de deux gardes, il se fit conduire rue du Petit-Musc.
On était aux plus grands jours de l'année; huit heures sonnaient à l'église Saint-Paul.
Quand ils arrivèrent, une foule énorme stationnait devant la porte; le bruit de l'assassinat s'était répandu dans le quartier. Les commères et les anciens compagnons du cabaretier ne se gênaient pas pour agrémenter encore l'histoire de ce dernier.
— Ça devait finir comme cela, un homm.e qui ne désoûlait pas.
. — Il le faisait bien exprès pour ne pas voir la conduite de sa femme.
— C'était même lui qui la poussait.
— Pardié, c'est bien clair, il aura dit à celte malheureuse : ce jeune homme-là est riche, attire-le chez nous, je me charge du reste.
— Il n'était pas si en ribote qu'il en avait l'air, ce matin.
— Sait-on ce qu'est devenue la femme ?
— Non. Il est capable de l'avoir enterrée dans sa cave.
— La malheureuse !
— faudra qu'on fouille le puits.
— Qui est-ce qui aurait dit cela?
— Oh! moi, voilà longtemps que je le dis : un homme qui boit, faut pas compter dessus.
Quand la voiture contenant Coupler écarta la foule, un murmure d'horreur raccueillit. Quand les agents le firent descendre, le malheureux, rouge de honte, descendit :
— Canaille I
— Coquin !
— C'est comme cela que tu devais finir.
— Entrons, entrons vite, messieurs, fit-il tout tremblant.
Ils entrèrent, et, au grand désappointement des curieux, la porte se referma sur eux.
Quand ils furent dans la chambre, Huret amena le cabaretier devant le cadavre et lui dit :
— Devant ce corps, devant le cadavre de votre victime, nierez-vous encore?
— C'est donc vrai, fit Coupier, reculant épouvanté.
— Dites donc que, dans un accès de jalousie, vous avez tué cet homme.
— Non, monsieur, et je déclare que ce matin, quand je suis sorti de chez moi, le corps de M. de Pressac n'y était pas.
— Il était là, dans cette armoire. Coupier, avouez que vous êtes l'auteur du crime.
— Mais non, monsieur.
— Vous ne voulez pas nous dire ce que vous avez fait de votre femme?
— Ah ! mais c'est épouvantable, fit le cabaretier en s'arrachant les cheveux iMais, est-ce que je comprends un mot à ce que vous me dites?... Mais, vous ne voyez donc pas que je deviens fou ?
Huret regarda en face le cabaretier.
Les bras croisés, l'œil menaçant, ne compatissant pas aux démonstrations de sa douleur, il lui dit :
— Vous niez, vous niez même devant ce cadavre?
— Oui, monsieur, je nie, fit en se redressant l'accusé.
— Eh bien 1 je vais retracer le tableau du crime, je vais évoquer les morts et votre drame.
Huret se promena quelques minutes dans la chambre. Coupier, étourdi, sans conscience, le suivait des yeux, cherchant sans doute à s'expliquer racharnemeiit avec lequel cet homme voulait lui persuader qu'il était coupable.
L'agent se plaça devant lui et dit :
— Depuis longtemps vous abandonniez votre femme à l'homme qui venait chez vous. Depuis lontemps vous aviez compté sur ce qui pourrait vous revenir d'une Uaison honteuse; votre femme, trop honnête pour votre infamie, a résisté. Le guet-apens que vous avez tendu a été le piège dans lequel vous avez été pris.
— Qu'est-ce que vous dites?
— M"^® Coupier a tout dit à M. de Pressac. Les deux honnêtes créatures, <[ui s'aimaient purement, vous ont attendu le soir où vous deviez les surprendre. Furieux, désappointé, vous avez voulu vous venger et de Pressac et de votre honnête femme. Vous avez saisi M. de Pressac à la gorge, vous l'avez jeté sur le lit; là, vous l'avez étranglé; votre femme, épouvantée, n'a pu dire un mot.
— Moiî... s'écria Coupier étourdi.
— Votre femme, voyant qu'on étranglait celui qu'elle aimait, s'est précipitée sur vous... ; il était trop tard, l'homme était mort!
— Mais, ce n'est pas vrai.
— Alors, vous avez saisi votre femme; elle allait crier, vous l'avez tuée...
— 0 mon Dieu! mon Dieu ! vous ne pensez pas ce que vous dites.
— Plus d'hypocrisie, ayez le courage de votre crime. Vous l'avez tuée, dis-je, puis vous avez caché son cadavre... C'était la nuit. Le crime avait pris du temps, il fallait se hâter, le jour venait. Vous aviez encore un cadavre à faire disparaître, alors vous avez jeté ce cadavre dans un placard.
Coupier, abruti, regardait les gens qui l'entouraient, ne comprenant rien ; ses gros yeux, presque sortis de l'orbite, semblaient dire :
— Mais tout ce qu'il dit là est faux, ce n'est pas vrai, il est fou I Huret reprit :
— Mais les gens qui vous connaissent, les amis, les voisins, devaient tout découvrir le lendemain ; s'ils ne voyaient plus votre femme, il importait de donner au plus lot une raison à sa disparition. C'est alors qu'inventant une fable ridicule, si ridi- I nie que vous avez dû vous griser pour la raconter, vous êtes venu à la préfecture riîconler l'histoire de votre femme enlevée. Vous avez osé demander la recherche
TJ
La petite cour du guichet était vide (page 80).
de la malheureuse. Vous le voyez, votre plan n'a réussi qu'à nous éclairer ; ne feignez plus, soyez franc, avouez.
Coupler s'était trop longtemps contraint.
Furieux, l'œil en feu, la mousse aux lèvres, il s'écria :
— Vous en avez menti !
lluret ne broncha pas et reprit froidement :
— Alors M. de Pressac vous a donné le diamant que vous avez au doigt?
10« Liv. 10
— Je l'ai pris à ma femme.
— Mais, misérable, vous saviez bien que votre femme ne pouvait vous faire un semblal)le cadeau.
— Puisque je vous ai dit que j'en ignorais la valeur.
Iluret ne savait plus comment l'obliger à faire l'aveu du crime flagrant. Cependant, une idée lui vint.
— Coupler, dit-il, approchez-vous.
Coupler obéit, droit, l'œil brillant, le front haut :
— Que voulez-vous?
— Sur ce cadavre, devant Dieu, devant nous tous, jurez que vous êtes inçiocent.
Coupler regarda l'agent, haussa les épaules, et, s'avançant, étendant le bras vers M. de Pressac, il dit d'une voix ferme :
— Sur ma vie, sur mon honneur, sur ce cadavre, je jure devant Dieu et les hommes que je suis innocent.
Après le serment solennel de celui qu'on accusait, il n'y avait plus rien à faire, tluret dit au commissaire :
— L'instruction va se poursuivre, c'est seulement sous le poids des preuves que cet homme avouera.
— Qu'allonsTnous faire?
— D'abord réintégrer le prisonnier, ensuite livrer le corps au médecin légiste.
— Bien 1
— Puis, nous allons nous entendre ensemble pour organiser une enquête sérieuse. Il faut que nous sachions où est la femme.
— Si elle n'était pas morte?
— C'est peu probable; cette femme était la maîtresse du jeune de Pressac; vivante, elle ne supporterait pas la mort de son amant sans se plaindre, au risque de se compromettre elle-même. Nous ne voyons pas la femme parce qu'elle n'existe plus.
— C'est fort difficile à trouver avec le système de dénégations de Coupier.
— L'enquête va nous aider, ne perdons pas courage ; procédons''; une seule journée a déjà été remplie. ,
— Vous avez raison; quand vous verrai-je?
— Demain matin ; il est tard et je suis las.
— Demain, vous viendrez organiser l'enquête?
— J'irai d'abord à la préfecture, pufs chez vous. Je dirigerai les recherches moi-même.
— Bien, à demain.
— A demain.
Les gendarmes, obéissant à l'agent, avaient emmené le prisonnier. Le commissaire, les agents et Huret sortirent à leur tour; il faisait nuit.
Quelques minutes après, des porteurs venaient chercher le corps pour le conduire à la Morgue, où, malgré les prières de M""® de Pressac, devait se faire l'autopsie.
Le lendemain, vers dix heures, un agent entra dans le cabinet du magistrat chargé de l'instruction, le môme que nos lecteurs ont vu avec Huret.
— Qu'y a-t-il de nouveau? demanda-t-iL
— Je viens relativement à la femme trouvée hier sur le quai Sainl-PauL
— Ah! oui. Eh bien?
— Je crois avoir reconnu cette femme.
— Vraiment?
— C'est long.
— Qu'importe? parlez.
— Voici :
— Un soir, je me promenais le long du quai. Je vis, près du pont Saint-Michel, une jeune fille sortir en pleurant d'une porte au-dessus de laquelle pendait la lanterne d'un hôtel meublé.
Je m'avançai vers elle pour la consoler. Par un mouvement qui me plut, se trompant sur le motif qui me faisait agir, elle recula. Je la rassurai et lui demandai la cause de ses larmes.
La pauvre enfant, arrivée à Paris avec peu d'argent, l'avait dépensé avant d'avoir pu se procurer du travail ; elle devait deux nuits, et on la mettait à la porte. Je donnai à la jeune fille l'argent nécessaire pour payer son loyer et je l'engageai à venir me voir le lendemain.
Elle accepta et je la quittai.
Elle est sans place, me disais-je; au lieu d'une femme de ménage, je prendrai cette jeune fille. Ma maison sera plus gaie et il ne m'en coûtera pas beaucoup plus.
Le lendemain, je venais à peine de me réveiller, lorsqu'on sonna chez moi. C'était la pauvre enfant de la veille.
— Excusez-moi de venir vous déranger sitôt, me dit-elle.
— Vous ne m'importunez pas, mon enfant, bien au contraire. Je vous ai priée de venir et voici pourquoi. Vous êtes sans place, j'ai besoin chez moi d'une personne qui soigne mon ménage, d'une femme de confiance qui s'occupe de tout. Voulez-vous être cette personne?
— Oui, monsieur.
— Eh bien, commencez, mon enfant, vous êtes ici chez vous. Faites de ma demeure ce que vous feriez de la vôtre.
Un bon sourire fut sa réponse; je la mis au courant des habitudes de la malson, et, quelques jours après, je n'avais qu'à me louer de ma bonne action.
— Ah! çà! oii diable conduit votre histoire? Ce que nous vous demandons est l'identité de la femme trouvée quai Saint-Paul, et de laquelle nous ne pouvons arracher un mot
— J'y arrive. La servante dont j'avais à me louer les premiers jours était une créature aux passions violentes. Un mois après, sa scandaleuse conduite l'avait rendue la fable du quartier.
— Je ne vois pas encore, dit le magistrat en riant.
— J'y suis. Je la chassai; quelques jours après, elle épousait le garçon marchand de vin du coin de ma rue.
— Ah 1 fit le juge en plaisantant.
— Et cette femme est celle que je viens de voir tout à l'heure.
— La folle?
— Oui.
— Vous l'avez reconnue?
— Positivement reconnue.
— Mais alors nous pouvons savoir qui elle est par le marchand de vin dont elle a épousé le garçon.
— C'est justement, monsieur, ce que je venais vous dire.
— Ah 1 mais très bien alors. Plus que tout autre, vous pouvez avoir des renseignements précis, dans le quartier que vous connaissez ; allez vous-même aux informations.
— J'allais vous le demander.
— Le garçon marchand de vin est probablement dans une autre maison. Des gue vous saurez son nom, vous irez chez le placeur qui vous dira la maison dans laquelle il est occupé.
— C'est ce que je comptais faire.
— Allez, alors, et hâtez-vous.
— Comptez sur moi. Ce soir vous connaîtrez tout ce qu'on peut savoir.
— Bien.
L'agent sortit, et le magistrat se plaçait à son bureau, lorsque Iluret entra.
— Tiens, c'est vous, Huret, j'ai du nouveau.
— Du nouveau ?
— Oui, nous allons, tout à l'heure, savoir le nom.
— De l'assassin?
— Que me dites-vous là? je parle de la femme du quai Saint-Paul.
— Moi, je vous parlais de l'assassinat de la rue du Petit-xMusc.
— Mais, vous connaissez le coupable?
— Je crois ne pas me tromper; c'est Coupler.
— Eh bien?
— Je vous avoue que, pour moi, la femme du quai n'est qu'une folle, qu'une douche va guérir. Elle contera qu'après boire des étudiants ont trouvé drôle de la laisser en déshabillé négligé sur le quai ; des canotiers, peut-être.
— C'est possible.
— L'autre affaire est plus grave. Coupier nie absolument le crime qui s'est commis chez lui; il persiste à déclarer qu'il a couché dans son lit, avec sa femme, le jour et le lendemain de l'assassinat de M. de Pressac. Les déclarations des voisins sont d'accord avec la sienne.
— C'est singulier.
— Il y a là un mystère que je tiens absolument à éclaircir.
— Vous avez fait des perquisitions chez l'accusé? ^ —Oui.
— Vous n'avez rien trouvé ^
— Rien, absolument rien.
— Vous avez interrogé les voisins? On ne tue pas deux personnes jeunes sans qu'elles se défendent. S'il y a eu lutte, et il y a dû avoir lutte, on a dû entendre.
— Uien. Les voisins n'ont rien entendu.
— C'est inexplicable.
— Ce matin, j'ai fouillé la maison des caves aux combles, j'ai fait curer les puits. Rien encore.
On frappe à la porte.
— Entrez, fit le magistrat.
C'était l'agent sorti avant l'arrivée de lïuret.
— Que voulez-vous ?
— J'ai déjà un premier renseignement que je venais vous communiquer, selon votre ordre.
— Dites vite et laissez-nous.
— J'ai vu le marchand de vin ; le garçon épousé par cette femme se nomme Coupler.
— Coupler? fît Huret en se levant.
— Coupier, répéta l'agent en regardant celui qui lui parlait. Oui, monsieur, je dis bien, Coupier.
— Un cabaretier?
— Aujourd'hui, oui, cabaretier, 11, rue du Petit-Musc.
Le juge regardait alternativement Huret et l'agent, ne s'expliquant pas cette singulière découverte.
— Celle-ci est trop forte, dit Huret.
— En effet.
— Depuis quarante-huit heures nous nous brisons le cerveau pour reconnaître celle que nous tenons entre nos mains.
— Mais, demanda le juge, la Belle Cabaretière existant, l'accusation portée contre ce malheureux s'atténue.
— Pourquoi ?
— Ne l'accusiez-vous pas du meurtre de sa femme?
— Mais si la pauvre diablesse existe, ce n'est pas sa faute.
— Vous croyez encore?...
— Si je crois! mais, bien au contraire, la vérité se dégage tout entière maintenant.
— Au re'ste, fit le juge, nous pouvons interroger la femme avec certitude, connaissant exactement sa situation.
— Oui.
Le juge congédia l'agent qu'il avait chargé d'aller aux renseignements.
Un quart d'heure après, Huret et le magistrat étaient à l'infirmerie.
Le docteur avait dit qu'on pouvait essayer un interrogatoire; seulement, la femme pouvait se refuser à y répondre.
La Belle Cabaretière était couchée, pâle, l'œil à demi fermé; elle semblait n'avoir pas conscience de ce qui se passait autour d'elle.
Le juge lui dit, après l'avoir considérée un instant :
— Madame, pouvez-vous nous repondre?
La cabaretière ouvrit les yeux, regarda celui qui lui parlait, mais ne répondit pas.
— Vous vous nommez Coupler? vous restez, 11, rue du Petit-Musc?
— Oui, dit-elle faiblement.
— Ne pouvez-vous nous éclairer sur la scène qui s'est passée chez vous, lorsque votre mari est rentré, dans la nuit du 2 juin?
La cabaretière ferma les yeux sans répondre. Impatienté, le juge se tourna vers le médecin, lui demandant : Il y a mauvaise volonté, n'est-ce pas? Elle n'est pas dans un état à ne pas comprendre, et elle peut nous répondre?
— Je ne puis l'assurer.
— Que faire, alors? demanda le juge à Huret.
— Attendons encore un jour ou deux,
— Et si ce mutisme continue, que ferons-nous?
— Dès que le docteur nous donnera l'assurance qu'il n'y a plus de danger, nous la confronterons avec son mari.
— C'est impossible aujourd'hui? demanda le juge au médecin.
— Oh! absolument; je crains même que votre séance, déjà longue, ne lui soit nuisible.
— Nous allons nous retirer.
Les deux hommes se dirigeaient vers la porte, conduits par le docteur.
— Docteur, interrogea le juge, il n'y a plus de folie à craindre?
— Je ne crois pas; il n'y a même pas eu d'attaque de folie ; il n'y a eu qu'une crise nerveuse, arrivée à la suite d'un grand danger. Cette crise aurait pu, à un moment, amener une congestion cérébrale.
— Et aujourd'hui?
— Aujourd'hui, il faudrait le repos absolu, l'oubli de ce qui a amené le mal.
— Vous croyez que, revenue à elle, elle a bien conscience de ce que nous faisons ?
— Bien au contraire, c'est justement au manque de mémoire que j'attribue ce regard singuher, ce mutisme absolu.
— Et que comptez-vous faire ?
— Rien. Avec le repos, le calme doit revenir, et c'est elle-même, alors, qui questionnera pour savoir ce qui s'est passé.
— Nous nous retirons. Veuillez, dès qu'un interrogatoire sera possible, nous en informer.
— Vous'pouvez compter sur moi. Je crois que demain soir, si le mieux continue, vous pourrez procéder.
Le docteur s'était retiré avec les deux hommes.
Dès que la cabaretière n'entendit plus de bruit autour d'elle, elle ouvrit les yeux ; la sœur qui la gardait s'était élcignée.
Elle se dressa sur son séant et, la tête dans ses mains, elle resta quelques minutes rêveuse.