MADEMOISELLE OLYMPE. 7Q
Au bout de quelques instants, elle écouta si personne ne venait, n'entendant rien, elle se leva.
Elle alla jusqu'à la porte et regarda où était située la chambre dans laquelle elle se trouvait.
Cette chambre était juste au-dessus du greiïe.
L'escalier qui y conduisait commençait à la grille d'entrée.
— Bien, fit-elle quand elle se fut rendu compte de la situation.
La chambre avait trois lits: deux pour les malades, dont un occupé par la cabaretière ; l'autre vide, le troisième, celui de la sœur chargée de veiller les malades.
La sœur était absente, elle était descendue à ia pharmacie.
La Belle Gabaretière alla jusqu'à l'alcôve du lit de la garde et chercha le long du mur; un vêtement complet, accroché, pendait au pied du lit.
— Bien, fit-elle encore, il faut y penser.
Et, entendant du bruit, elle regagna son lit; fermant à demi les yeux, elle attendit.
La sœur rentrait; elle prépara une lasse de tisane qu'elle porta à la malade, en lui disant :
— Eh bien, mon enfant, comment vous sentez-vous aujourd'hui?
Elle ouvrit les yeux et regarda fixement la sœur, comme si elle n'avait pas compris sa demande.
— Comment allez-vous aujourd'hui? répéta celle-ci. D'une voix à peine intelligible, elle répondit en souriant :
— Mieux, ma sœur, un peu mieux.
— Xe vous tourmentez pas, mon enfant, oubliez tout ce qui s'est passé; vous n'avez plus rien à craindre ici, vous avez des protecteurs.
— Merci.
— Vous ne vous sentez pas d'appétit?
— Non, ma sœur.
— Que désirez-vous?
— Rien... Cependant...
— Dites.
— Je suis lasse d'être couchée, je voudrais me lever un peu.
— En aurez-vous la force?
— Je crois que oui.
— Eh bien, c'est très possible.
— Je voudrais m'habiller.
— Oui, je vais vous chercher des jupes.
— Merci.
La sœur descendit à l'économat pour y prendre quelques vêtements. Pendant ce temps, la cabarctière se disait :
— Avec des jupes et son costume, nous verrons. ^
La sœur reparut bientôt apportant les jupes. La cabaretière s'habilla et marcha dans la chambre.
— Eh bien? fit la sœur.
— Ça va bien.
— Vous ne vous sentez pas trop faible ?
— Si, la tête me tourne un peu.
— C'est de ne point avoir mangé depuis quelques jours.
— Probablement.
— Vous vous souvenez de tout ce qui s'est passé? demanda la sœur.
La cabaretière rougit ; elle craignait que la sœur n'allât tout de suite chercher le juge d'instruction.
— Non, fit-elle, je ne me souviens que de m'être endormie..., un soir, comme d'habitude... ; puis je me suis retrouvée ici, dans ce lit.
— C'est singulier.
— Oh! mais la mémoire me reviendra.
— Certainement. Voulez-vous manger?
— Si le docteur ne l'a pas défendu.
— Au contraire.
— Je crois que cela me fera du bien.
— Ne vous fatiguez pas trop.
— Non, ma sœur.
— Recouchez-vous ; il faut que je descende, c'est l'heure de déjeuner. Quand je serai de retour, vous vous lèverez de nouveau.
— Il fait si chaud I Si vous voulez, je resterai assise, là, près de cette fenêtre, je mangerai.
— Oui, mais ne marchez pas trop. Vous vous fatigueriez et la fièvre reviendrait.
La Belle Cabaretière s'assit près de la fenêtre. La sœur alla chercher un bouillon et du pain; elle mangea et s'accouda sur le rebord de la croisée.
— Ma chère enfant, je descends déjeuner. Dans une demi-heure je serai là. Surtout, soyez sage.
— Oui, ma sœur.
Dès que la sœur fut partie, la Belle Cabaretière se leva et courut à l'escalier. Elle entendit les portes qui se fermaient. Elle regarda et ne vit personne; elle pencha sa tête au-dessus de la fenêtre pour voir ; la petite cour du guichet était vide ; seul, le portier était là, lisant son journal à l'ombre. "
— Allons, dit-elle en courant à l'alcôve.
Là, se hâtant, elle revêtit sur les jupes le costume qui pendait, un costume de sœur de charité. Puis, composant son maintien, prenant la démarche de celle qui la soignait, baissant la tête, elle descendit.
Elle allait franchir le petit couloir pour entrer dans la cour, lorsqu'un homme se plaça devant elle.
Elle eut peur et se soutint au mur, pour ne pas tomber ; elle crut qu'elle allait s'évanouir.
L'homme dit :
— Ma sœur, comment va la folle?
Je jetai un cri. Ulric était mott (pagk 87],
La malheureuse rassembla tout son courage et répondit •
— Fort bien, elle dort.
— Croyez -vous qu'elle recouvrera la raison?
— Le médecin l'assure.
Elle salua et allait franchir le seuil, lorsqu'un mouvement se fit danslescalicr. en face du guichet.
Le portier solwa et gagna sa loge, disant à la femme :
11« Liv. H
— Entrez, ma chère sœur, dans une minute je vous ouvre ; on fait un transiêremcnt.
La Relie Cabaretière se raidit contre ce nouveau contretemps ; elle s'assit pour ne pas tomber. Un regard pouvait la perdre, elle baissa les yeux et attendit.
Les agents introduisirent le prisonnier. La cabaretière, regardant en dessous, devint blcme; ses dents tremblèrent. Elle crut qu'elle allait s'évanouir.
Celui qui venait d'entrer était son mari. R était là, à deux pas d'elle et venait de: la reconnaître.
: — Ma femme 1
— Sa femme ! exclama le guichetier, qui s'approcha de la fausse sœur. Palmyre, inclinant la tête, ne répondit pas.
Quelques minutes après, elle était reconduite au Dépôt et comparaissait devant lluret.
— Maintenant, vous allez cesser de jouer la comédie à laquelle nous avons sottement cru. Voulez-vous répondre?
La Relie Cabaretière releva la tôle, réfléchit quelques instants et répondit, comme si elle prenait un parti décisif:
— Oui, monsieur, je suis prête à vous répondre.
— Vous vous appelez Palmyre Lemoine?
^- Oui, monsieur.
— Vous êtes la femme de Coupler, cabaretier, 11, rue du Petit-Musc?
— Oui, monsieur.
— Votre conduite était irréguliôre, vous trompiez votre mari? Palmyre ne répondit pas.
— N'étiez-vous pas heureuse en ménage?
— Oh ! non l monsieur.
— Votre mari vous maltraitait?
— R faisait plus. R semblait ne pas voir que j'étais près de lui. l\ ne pensait qiji'à une chose : boire, toujours boire.
— Vos affaires prospéraient-elles?
— Non, monsieur, mon mari était toujours ivre.
— En somme, vous n'aimez pas votre mari? -:- Non, monsieur.
— Vous aimiez M. de Pressac?
Palmyre ne répondit pas; elle devint pâle et se cacha le visagédans ses mains.
— Répondez-nous, votre franchise ne peut que vous servir.
— Oui, monsieur, je l'aimais, répondit-elle d'une voix faible. Huret réfléchit quelques minutes et reprit gravement :
— Écoutez, madame, il est temps de parler franchement. R est temps de cesser de mentir. Aujourd'hui, nous savons, l'enquête nous a tout fait éclaircir. Ne persistez plus dans un système nuisible.
— Pourquoi me dites-vous cela?
— Parce que vous mentez enoore.
— Mais, monsieur je réponds franchement aux questions que vous me posez.
— Non, car Tamour n'était pas le seul mobile de votre liaison avec M. de Pressac.
• — Comment cela, monsieur?
— Vous vous étiez entendue avec votre marL
— Avec mon maril mais, s'il l'avait su, il m'aurait tuée.
— Avec votre mari, vous avez concerté le plan qui a été exécuté par vous deux, la nuit.
— Quel plan?
— Vous avez feint d'être assurée de l'absence de Coupier pendant toute la nuit, vous avez donné rendez-vous au malheureux qui croyait en vous, et il est tombé dans votre guet-apens.
— Que me dites-vous là? fit Olympe d'une voix altérée.
— La vérité.- Vous avez prémédité et commis le crime avec votre mari, pour voler votre victime.
— Le crime! vous croyez que j'ai assassiné M. de Pressac?
En disant ces mots, Palmyre avait levé la tête; elle regardait l'agent en face, et, devant le calme'plein.de défi de l'accusée, Iluret était déconcerté.
— Dites-moi pourquoi vous étiez à quatre heures du matin sur le quai Saint- Paul..., sans vêtements.
— Parce que, folle de terreur, la tête perdue, en voyant chez moi le cadavre de M. de Pressac, je m'étais sauvée, bien décidée à me tuer moi-même. Je voulais me jeter à l'eau, ce que je fis la nuit, au-dessus du pont de l'Estacade. Je fus repêchée par des mariniers qui remontaient un chaland, lis me donnèrent tous les soins nécessaires; on m'avait déshabillée et couchée dans la petite cabine qu'ils ont à bord de leur bateau. Quand je revins à moi, je n'avais plus conscience de rien, j'étais poursuivie par la pensée de M. de Pressac mort. Je me levai et, folle, je me sauvai sur le quai. C'est alors que je tombai évanouie, à l'endroit oii j'ai été retrouvée le matin.
— Vous avouez, au moins, avoir aidé au meurtre de M. de Pressac?
— Mais non, monsieur.
— Puisque vous déclarez avoir connaissance de son assassinat.
— Je n'ai pas dit son assassinat.
— Allez-vous nous dire qu'il est mort naturellement?
— Non! fit la cabaretière d'une voix sourde. Huret avait sonné et parlé bas à un agent.
Celui-ci rentra, annonçant que son ordre était exécuté.
— Faites-le entrer.
Palmyre leva la tête et regarda celui dont on annonçait la venue. En le voyant entrer, elle devint très pale.
C'était Coupier, son mari, qui, en la voyant, vint vers elle, presque heureux, Tembrassa et lui dit :
— Tiens, ils t'ont arrêtée!
— Vous reconnaissez madame? demanda Huret. ' — C'est ma femme
— L'heure est venue de tout dire à la justice. Reconnaissez-vous être l'auteur du crime commis chez vous*^
— Non, monsieur.
— Et vous, madame, vous persistez à nier?
— Oui, monsieur.
— Vous vous entendez parfaitement, quoique vous ne fassiez pas bon ménage.
— Mais, monsieur, je vous jure que je n'ai appris le crime commis chez moi que par la perquisition faite par vous.
— Et vous, madame, vous saviez que le cadavre de M. de Pressac était là?
— Oui.
— Tu le savais? dit Coupier étonné.
— C'est après l'avoir vu qu'épouvantée, la tête perdue, je me suis sauvée. Prévoyant le scandale qu'on allait faire, je suis allée me jeter à la rivière.
— Vous connaissez, madame, l'auteur du crime? Palmyre ne répondit pas.
— Vous refusez de répondre?
— Mais tu sais quelque chose, Palmyre; je t'en supplie, réponds; c'est affreux d'être accusé d'un crime qu'on n'a pas commis.
— Coupier, qui vous a donné cette bague que nous avons saisie et que jyjme (Je Pressac a reconnue?
— C'est ma femme. Est-ce vrai, Palmyre?
La Belle Cabaretière, à celte question, avait pâli et baissé les yeux.
— Madame Coupier, de qui teniez-vous cette bague? L'aviez-vous arrachée au cadavre?
Palmyre se taisait. Croupier dit encore :
— Mais, je t'en supplie, réponds donc, à la fin. Tu vas me faire croire que tu es coupable, loi.
Il y avait un tel accent de vérité dans ces paroles, que Huret regarda Coupier en se disant :
— Mais serait-il vraiment innocent?
Il reprit tout haut.
— Madame, vous ne niez pas avoir connaissance du crime commis chez vous. Vous ne niez pas avoir donné à votre mari la bague reconnue par la mère de la victime comme ayant appartenu à son fils. L'accusation va peser tout entière sur vous ; je vous engage à parler.
— Écoute ce qu'on te dit, Palmyre ; donne des renseignements sur ce que tu sais ; sans cela, on va croire que nous sommes des assassins.
— Vous refusez de parler? demanda encore Huret. Palmyre regarda l'agent et, de l'œil, lui désigna son mari. Huret comprit et dit :
Nous reprendrons cet interrogatoire demain, et nous verrons alors si vous êtes décidée à parler.
— Mais pourquoi ne dis-tu rien? insista le mari.
— Parce que je ne sais rien.
— Pardi! fil celui-ci, vous le voyez, monsieur, elle n'en sait pas plus que moi. Huret avait sonné. Un garde s'était présenté ; il lui donna l'ordre d'emmener
Coupler.
Resté seul avec la Belle Cabaretière, il lui dit:
— Si je vous ai bien comprise, vous m'avez demandé l'éloignement de votre mari?
— Oui, monsieur, je ne pouvais parler devant lui.
— Vous allez enfin parler?
— Oui, monsieur.
Comme la Belle Cabaretière se recueillait avant de commencer son récit, Huret crut qu'elle attendait qu'on lui posât des questions. Il demanda :
— Avouez- vous être l'auteur de la mort de M. de Pressac?
— Encore une fois, non, monsieur. Écoutez-moi, je vais tout vous dire. Je n'ai pas voulu vous parler devant mon mari, parce qu'il ignore les relations que j'ai eues avec M. de Pressac, et que. s'il l'apprenait, nous serions à jamais séparés.
Cette confiance dans sa prochaine liberté étonna Huret qui lui dit :
— Je vous écoute.
Palmyre commença ainsi :
— Voici la vérité, monsieur.
« Un soir, M. de Pressac, avec qui j'entretenais depuis quelques mois des relations, vint me voir. H devait prochainement faire un voyage, et ce jour-là il avait touché les rentes de sa mère. J'étais seule avec lui; mon mari rentra; pour expliquer sa présence, il dit à mon mari qu'il avait reçu du vin la veille et qu'il le priait de venir au plus tôt chez lui pour le mettre en bouteilles.
n feignit de partir. Mon mari lui avait promis de revenir le lendemain.
Dès qu'il fut parti, Coupler me dit :
— Tu fermeras la boutique, j'ai une partie en train, et nous resterons la nuit; nous avons joué le souper.
Je ne répondis pas, j'étais habituée à la conduite de mon mari. Ce soir, comme presque tous les autres, il était ivre. Mon mari retourna à sa partie.
J'étais occupée à mettre les boulons au volet, lorsque Ulric passa. H me dit :
— Ton mari n'est pas là?
— Non, lui dis-je; si ça ne t'ennuie pas, tu devrais rester avec moi.
— Moi, dit-il, rentrer! ma présence lui paraîtra au moins singulière.
— H ne rentrera pas.
— En es-tu convaincue ?
— Absolument.
Ulric rentra alors avec moi. Je comptais qu'il ne partirait que vers onze heures ou minuit, mon mari ne rentrant jamais que vers deux ou trois heures du matin.
J'aimais beaucoup M. de Pressac; avec lui le temps passa vite. Nous étions encore ensemble à une heure du matin.
A cette heure, j'entendis qu'on essayait d'ouvrir la porte, et je reconnus la voix de mon mari qui maugréait.
— C'est Coupler, dis-je, nous sommes perdus.
— Que faire? me demanda Ulric.
— Je ne vois rien, répondis-je effrayée de la situation. Par la fenêtre, il était impossible de partir...; que faire?
N'y a-t-il pas un cabinet, une armoire, demanda-t-il, où je puisse me cacher?
— Non, répondis-je.
La porte allait s'ouvrir, mon mari allait rentrer et nous surprendre. Il n'y avait plus un instant à perdre.
Ulric, qui courait par la chambre, cherchant un refuge, me montra tout à coup im placard placé derrière le lit, dans l'alcôve.
— Qu'est cela?
— Une armoire.
. — Je vais me mettre là?
— Oui, c'est cela; mon mari, assurément, va ressortir; il n'est jamais rentré
sitôt.
— Aide-moi.
Nous tirâmes le lit, j'ouvris l'armoire, il s'y blottit , je repoussai le lit et je me
couchai.
Il était temps, mon mari entrait.
Je ne lui parlai pas, il était mort ivre.
Il avait perdu et était de très mauvaise humeur. Il ne rentrait pas, ainsi que je le supposais d'abord, pour ressortir ensuite, mais pour se coucher.
Pendant plus d'une heure, il vint et revint dans la chambre, jurant après ses compagnons de cabaret.
Enfin il se coucha.
Je cherchai le moyen de faire relever mon mari et, sous iin prétexte quelconque, de le faire sortir sitôt que le jour parut; tout fut inutile. Il était abattu sous le sommeil idiot de l'ivresse que rien ne peut combattre.
Au matin, je l'éveillai et lui dis :
— Tu as promis d'aller chez M. de Pressac, ce matin, de très bonne heure.
— Tant pis, fit-il, il attendra.
■ — Tu vas le mécontenter.
— Ça m'est bien égal, par exemple l
— Pourquoi as-tu promis?
— Parce que j'avais pas mal à la tête hier et que j'ai mal à la tête aujourd'hui. J'eus beau chercher mille raisons, toutes tombèrent devant cette raison :
— J'ai mal à la tête.
Vous pensez dans quel état je me trouvais. Je savais là, derrière moi, enfermé dans l'armoire, à peine assez grande pour le contenir, celui que j'aimais ; vainement je m'épuisais pour lui porter secours.
Par une fatalité maudite, mon mari ne consentit à se lever que vers dix heures.
Depuis une heure du matin, Ulric étouffait dans l'armoire.
Sitôt qu'il fut levé, ainsi qu'il en avait l'habitude, il descendit prendre le via tlanc avec ses camarades.
A peine était-il sorti, que je fermai la porte de la chambre et que je tirai le lit. J'ouvris l'armoire.
— Vite, lui dis-je, vite, sorsl Il ne répondit pas.
Je voulus le secouer, mais ma main sentit le froid mortel de ses chairs.
Je jetai un cri. Ulric était mort.
On entrait dans la boutique ; c'était mon mari.
Je fermai l'armoire sur le cadavre, je poussai le lit et, ne pouvant plus me soutenir, je m'assis.
Mon mari entra, me parla, plaisanta même; il était gai, me prit la taille, m'embrassa.
S'apercevant alors de ma pâleur, il me demanda :
— Est-ce que tu es malade? Qu'est-ce que tu as?
— Non, fis-je, et, pour le tromper, j'essayai de rire. La Belle Cabaretière continua :
— Coupier ne quitta pas la maison de la journée. Vainement je me creusais la tête pour trouver une issue à la situation terrible dans laquelle je me trouvais.
J'étais sans force, sans soutien, condamnée à me taire, et j'avais chez moi un cadavre qu'il me fallait garder ! •
Toute la journée, mon mari, qui sortait ordinairement, ne quitta pas la maison. Le soir, lorsque je me couchai, mon mari me dit encore :
— Mais, décidément, tu es malade?
— Moi? Non.
— Tu as la fièvre.
Épuisée, brisée de fatigue et d'émotion, je m'endormis. Je m'éveillai en sursaut, sous les secousses de mon mari ; il me dit encore : - Tu es malade, qu'as-tu donc ?
Je ne répondis pas, ma tète se perdait.
— Tu deviens folle, donc 1 depuis une heure tu parles tout haut.
J'eus peur; qu'avais-je dit dans ce cauchemar? Je parlais! que disais-je?
— Ah 1 tu n'es pas gaie quand tu as la fièvre.
A ce moment, à la lueur de la bougie qui nous éclairait, je vis sur la commode un long portefeuille, celui que M. de Pressac y avait placé et que je n'avais pas vu de toute la journée.
Si mon mari voyait ce portefeuille, j'étais perdue.
J'avais horreur de la nuit; le cadavre devant lequel j'étais couchée se dressait blanc dans l'ombre. Malgré cela, je dis à mon mari que je tombais de sommeil, que je voulais dormir.
— Éteins la lumière, lui dis-je.
— Mais si tu es malade?
— Je ne suis pas malade.
— Si, attends un peu, je vais te faire un verre d'eau sucrée.
Il allait se relever, aller à la commode, prendre le sucrier qui y était piacô à côté du portefeuille.
es LE PERE DES ENFANTS DES AUTRES
— Non, dis-je brutalement, je ne veux pas, et, moi-même, j'éteignis la lumière.
— Faudra voir tout de même le médecin demain, c'est pas naturel d'ôlre comme cela.
Je m'étais levée et j'avais le portefeuille que j'avais caché sous mon oreiller.
Mon mari s'était rendormi; moi, je sentais, dans cette horrible nuit, la folie envahir mon cerveau.
Au matin, j'étais folle. C'est alors que je me sauvai, sentant que le dénouement ou drame allait venir, et je ne voulais pas être là!
— Je me sauvai sans but, sans savoir où j'allais. J'avais écrit deux mots sur une feuille de papier que je plaçai dans le portefeuille.
Ces mots étaient à peu près conçus en ces termes :
— Ne le cherchez pas, il est mort.
Et j'envoyai un commissionnaire porter le portefeuille à M'"^ de Pressac.
Toute la journée, j'errai par les rues, au soleil qui me brûlait le cerveau ; le soir, j'avais dans la tête comme un marteau qui me frappait sans cesse. Je courais sur les quais, poursuivie par des milliers de spectres semblables à Ulric.
Folle enfin, ne sachant ce que je faisais, je me jetai à l'eau, le matin, au; pont de l'Estacade.
Voici la vérité, vous savez le reste.
— C'est singulier, dit Huret.
Le doute n'était pas permis, toutes les preuves acquises corroboraient le récit fait par Palmyre.
— Je suis coupable, mais non criminelle.
— Et que voulez-vous de nous?
— La mort de M. de Pressac a déjà bien puni ma faute. Je demande que vous n'ajoutiez pas à cette douleur, et que mon mari ignore pourquoi M. de Pressac est mort chez nous.
Huret fit reconduire la cabaretière en prison.
Le soir, un arrêt de non-lieu fut rendu. Les deux époux furent remis en liberté.
En s'en allant, Coupler racontait à sa femme :
— Heureusement que l'on a tout découvert, le juge m'a conté la chose.
— Ah!
— Oui, pendant que tu étais sortie pour faire des provisions, M. de Pressac est entré pour me parler de son vin ; la boutique n'était pas vide, un voleur avait ^ pénétré derrière toi. Pris en flagrant délit par M. de Pressac, il l'a étranglé, jei-' dans l'armoire ei s'est sauvé. Et, ma pauvre femme, tu es bien heureuse d'y avoir échappé. Comme la police est bien faite, tout de même !
— Ah l c'est ça I
— Oui, pauvre M. de Pressac, dit Coupler en rentrant chez lui.
— Pauvre garçon ! fit Palmyre en lissant ses bandeaux. Après tout, on n'c.^i pas éternel ; tôt ou tard, il faut mourir. Chacun son tour.
Peu après, la Belle Cabaretière quittait son mari pour aller vivre av^G ua gandin fort riche, qui ne devait pas tarder à la lancer dans le monde spécial où neus allons la retrouver.
La petite comtesse, comme on appelait familièrement M^i» de Gesvres... (page 91).
DU MOYEN d'Élever les enfants et de s'en faire dix mille livres de rente.
Lorsque le malheureux Pierre Costin, écrasé par la douleur, se sauvait plutôt qu'il ne sortait de l'appartement du vieux duc de Gesvres, c'était, nous l'avons vu,
12« Liv. . 12
90 LE PÈRE DES EiNFANTS DES AUTRES.
■pour ne pas laisser voir les larmes qui mouillaient ses yeux. Il croyait que cliacun pouvait lire sur son visage les cruelles pensées qui agitaient son cerveau ; il craignait que sa douleur et son trouble ne révélassent le mal dont il souffrait et qu'il voulait cacher. Mais son embarras, sa gêne, sa souffrance passèrent pour de la gaucherie, du manque de savoir-vivre, de la modestie.
Le vieux duc aimait Pierre Costin pour ses allures simples, pour le sans-gêne <iu'il pouvait avoir avec lui, et surtout parce que Pierre Costin n'aimait pas le monde.
Lorsque le sculpteur sortit du salon, le duc éclata de rire en répétant :
— C'est un farouche, il faut le prendre comme il est; mais vous verrez que c'est le plus honnête homme de la terre... Vous, qui êtes physionomiste, vous avez dû le juger.
— Il a l'air bon, dit avec indifférence le comte Hardi des Étangs; il n'a dans ses manières ni dans son visage rien de saillant.
Nous demanderons aux lecteurs la permission de leur présenter Tex-professeur de la Faculté de Montpellier, le célèbre docteur aliéniste que ses collègues déclaraient plus fou que ceux qu'il prétendait guérir.
Le comte Louis Hardi des Étangs, plus connu à la Faculté sous le nom du docteur Louis, était un grand et solide garçon ; il était né au pied des Alpines, au pays des cigales, dans cette « gueuse parfumée, » la grande Provence, le beau pays du soleil. Magnifiquement bâti, il était gracieux et à l'aise sous le frac qu'il portait toujours. Sous la culotte demi-collante, on devinait la jambe élégante de formes et d'attaches ; les pieds étaient petits et haut cambrés ; le buste était large et robuste, un peu raide de l'habitude de tenir haut la tête; les bras, nerveux, étaient agiles et remuaient sans cesse.
Hardi des Étangs était beau, mais il avait un air singulier, étrange. D'un ovale long, le visage était encadré superbement de cheveux bruns qui retombaient en fines boucles sur son front haut. Ses lèvres, très gracieusement dessinées, un peu minces peut-être, étaient couvertes par une moustache rousse qui rapetissait la bouche; il portait la barbiche fendue, le nez était droit et fin; les yeux, fendus en amande, bordés de longs cils, étaient un peu enfoncés sous l'arcade sourcilière...; ils avaient un regard étrange, un regard fauve que l'ombre des cils rendait plus intense; ce regard effrayait...; aux heures de colère, il faisait peur...
Il avait couru des bruits singuliers sur le comte Henri des Étangs ; des gens disaient qu'il avait été révoqué sur la demande de ses maîtres à la Faculté, prétendant qu'il était sujet à des attaques de delirium. A cause de cela, un jour il s'était battu et avait tué son adversaire, ce qui avait augmenté encore les bruits répandus.
A part ce regard étrange , il était beau , et cependant on ne pouvait l'aimer.
On disait aussi, et c'est ce qui nous paraît le plus vraisemblable, que le docteur Louis buvait, et c'est à l'alcoolisme qu'il fallait attribuer ses épouvantables attaques. Mais cela n'était guère connu à Paris, où il n'avait jamais exercé. Là-bas, de Montpellier à Avignon, les anciens en parlaient, mais ces bruits n'étaient pas
MADEMOISELLE OLYMIMÎ. 91
venus jusqu'à Paris, et puis, depuis quelques années déjà, M. des Étnnus nvnit abandonne la médecine, et on ne s'occupait plus guère de lui.
Le docteur Louis était oublié; on ne connaissait que le conrite Louis Hardi des Étangs, l'un des plus riches châtelains des environs de Tarascon.
Le mariage projeté entre la jeune comtesse de Gesvres et le jeune comte, — il avait à peine trente-cinq ans, — avait été conçu, arrêté entre les parents ; on avait compté les fortunes, aligné les espérances, puis on avait échangé les photographies. On avait échangé ses cartes pour cet autre combat de la vie, et les témoins étaient choisis pour l'engagement.
Aimait-il sa belle fiancée? Peut-être. La ravissante Geneviève de Gesvres aimait-elle cet homme, presque cet inconnu, ce provincial? Oh ! non !
Mais alors, pourquoi semblait-elle si heureuse, pourquoi acceptait-elle cet engagement de son cœur, de son corps pour la vie, gaiement? car elle était vraiment riante. C'est que peut-être, épouvantée après sa faute, elle avait passé de longues nuits à en considérer les suites, elle avait vu la vie future avec cet enfant déshonorant, le monde fermé, le mépris public, la répudiation par sa famille, la honte, le malheur, la misère enfin..., pis peut-être; car, si elle n'acceptait pas cette atroce situation, elle n'y pouvait échapper que par la mort.
Nous verrons plus tard ce qu'il fallait penser de tout cela.
Continuons nos portraits.
Et d'abord, montrons combien peu on se serait figuré semblable tempête dans cette jolie petite tête.
La petite comtesse, comme on appelait familièrement M"« Geneviève de Gesvres, avait des cheveux châtain clair, presque blonds ; un nez fin, dont les narines roses se dilataient dans le sourire, à l'ombre de leurs cils retroussés; les yeux, bleus, paraissaient plus doux, et la peau semblait plus blanche sous le brun de ses sourcils, épais et bien arqués ; les lèvres, qui souriaient souvent, laissaient voir des petites dents d'un blanc nacré, enchâssées dans des gencives un peu pâles. Le sourire, habituel à sa physionomie, accusait dans les joues deux fossettes qui lui donnaient un air enfantin. De taille ordinaire, elle paraissait plutôt petite. Elle était gracieusement faite, la taille ronde, des mains admirables, doigts fins, ongles roses ; puis souple, gracieuse dans tous ses mouvements, un petit démon d'ange qui avait dix-sept ans. Il fallait bien « faire du chic, » comme le célèbre sculpteur Pierre Costin, pour voir dans la charmante Geneviève de quoi faire une Chasteté.
Après ce portrait, nous allons rapidement faire celui du père, le duc de Gesvres, celui qu'on nommait tout bas, dans le monde, le duc Gâteux. Il avait la soixantaine bien sonnée depuis deux ans, mais il paraissait une dizaine d'années de plus. Le duc de Gesvres avait usé largement de la vie ; il s'était marié tard; lorsqu'il était vieux, trop infirme pour courir les femmes, il en avait pris une. Absolument ruiné, il n'avait cherché dans le mariage qu'à escompter son nom, et il avait trouvé une malheureuse enfant, la fille du propriétaire d'un grand magasin de nouveautés, où l'on faisait maigre le vendredi et oii la boutique se fermait le dimanche, un nommé Bouticot, m.arguillier à Saint-Sulpice. On avait
arraché Tenfant au couvent, auquel les relations du père l'avaient condamnée, et on l'avait mariée en trois mois au vieux duc de Gesvres. Elle lui avait donné un enfant deux ans après, Geneviève, et elle en était morte.
Le duc de Gesvres était un vieux soldat; il avait commandé... plus de soupe: > que de bataillons; il avait fait plus de menus que de plans; cependant il étn • colonel d'état-major, archidécoré, avait servi dans les ambassades. En somme, < ii le voyant infirme, ainsi que le disent deux spirituels auteurs dans une pièc • moderne, on était obligé de constater qu'il avait « beaucoup de blessures et p;i> de campagnes. « Lorsque le duc de Gesvres mettait son uniforme, on y voyir.i un échantillon de tous les ordres d'Europe. Est-ce à dire qu'il n'était pas brave ' Non pas. Les deux ou trois lois où il s'était trouvé devant l'ennemi, il s'était \i\.\ remarquer par son calme audacieux.
(."était un grand gaillard dont le ventre large s'étalait sur ses jambes fléciii — santés ; le visage était éteint, l'air bèta; on sentait que la raison désertait le cràiw. Sur le front fuyant, jauni, les cheveux, absolument blancs et coupés à la Tilu ■<, formaient l'étoile ; la moustache, d'un blanc sale et très épaisse, cachait enliùrfment la bouche; le nez lourd, très foncé en couleur et marbré au bout, révéla,!. une passion vivepour le bon vin; l'œil, bleu, était doux, hébété.
Le vieux duc avait de nombreuses défaillances et ne quittait guère son lit que pour son fauteuil. Sa chambre était voisine du salon et c'est porté par le chasseur qu'il venait prendre place devant la grande cheminée.
Tels étaient les trois hôtes du petit hôtel de Gesvres au moment où nous y retournons.
On finissait de dîner ; la petite comtesse avait voulu prouver que son indisposition était sans gravité, et elle avait quitté sa chambre pour prendre place à tabla à côté de son fiancé. La jeune fille était bien pâle, mais l'œil était brillant et l'appétit était revenu. Le vieux duc avait dit plaisamment :
— iMon cher Louis, vous êtes médecin, vous pouvez juger de l'état de la malade.
— Un médecin particulier. J'étais spécialiste et mes études ne se sont portées que sur un point.
— Le traitement des fous.
— Oui ; en dehors de ça, je vous en fais l'aveu, je suis d'une ignorance crasse ; heureusement que le ciel ne m'a pas obligé à vivre de ma science. Hélas I que de victimes.
Pendant qu'il causait avec son père, la jeune fille étudiait le jeune homme. Peut-être avait-elle entendu parler des attaques auxquelles son futur mari était sujet, et cherchait-elle à découvrir la vérité dans ses allures, dans sa physionomie, dans son langage. A un moment, tournant la tête, leurs regards se rencontrèreiii; devina-t-il la pensée de la jeune tille?... Il dit brusquement :
— Bien heureusement, j'ai quitté ce métier. A peine connu, j'y avais déjà don ennemis, et l'on répandait autour de moi le bruit que le premier aliéné duquel je devrais m'occuper, c'était moi. On ne lutte pas contre l'invisible. On dit... el Ton disait cela.
MADEiMOISELLE OLYMPE. 93
— Ahl on disait cela?... fit le vieux duc. Il y avait une raison?
— Point du tout... L'histoire reposait sur une plaisanterie. J'avais lait un livre sur un nouveau traitement de l'aliénation mentale. Très occupé à ce moment par mes cours, j'avais, au moment de la publication, très légèrement corrigé mes épreuves. Lorsque l'on m'envoya la dernière épreuve, à la fin d'un chapitre où je concluais qu'il n'y avait pas d'espoir dans la guérison complète a3s aUénés, j remarquai que des citations de livres de mes collègues passaient inaperçues. Je corrigeai l'épreuve en mettant au-dessous : « Il faut guillemeter tous les alinéas, » et je donnai le bon à tirer. Mon volume parut, et je lus dans un journal un compte rendu de mon livre dans lequel on disait que j'avais parfaitement prouvé, dans ma longue étude, que le véritable fou, c'était moi ; et l'on citait à l'appui la fin de ce chapitre où le correcteur, ayant mal lu ma mauvaise écriture, avait mis cette conclusion : « Il faut guillotiner tous les aliénés... » C'était radical.
Le vieux duc faisait des boulettes de mie de pain, et les comptait dans son assiette ; il n'avait absolument rien compris , l'accès de gâtisme le prenait. Geneviève le vit; elle excusa son père, en parlant bas, et demanda la permission de se retirer. Son fiancé lui tendit la main. Au contact de ses doigts elle tressaillit, et quand leurs regards se rencontrèrent, un frisson secoua son corps; elle remonta bien vite chez elle, tremblante, agitée et, se jetant sur une causeuse, cachant son visage dans ses mains comme pour effacer l'image qu'elle venait de voir, elle dit bas :
— Cet homme me fait peur!... et elle tressaillit encore, comme si elle grelottait.
Le jeune fiancé s'était levé; il regardait le vieux duc et lui disait en lui prenant la main :
— Monsieur de Gesvres ,.ètes-vous indisposé? Qu'avez-vous?
Le vieux militaire le regarda d'un air hébété, sans comprendre, en hochant la tête et en montrant la langue; puis il se mit à raconter une longue histoire de bataille et de signature de traité, assemblant des phrases sans suite.
Le docteur reparut... faliéniste; il regarda l'œil, il posa les mains sur le cerveau, il mouilla une serviette et la plaça sur le crâne du malheureux qui jeta un grand cri, auquel accoururent aussitôt des domestiques. Hardi des Étangs, calmo^ dit :
— Il faut coucher M. le duc.
— C'est sa crise, monsieur le comte; nous y sommes habitués.
Le chasseur et le valet de pied portèrent M. de Gesvres dans sa chambre, obéissant passivement. Un observateur eût été épouvanté de voir les deux hommes ; il eût hésité à déclarer quel était le plus malade des deux. Cette scène avait rendu le comte des Etangs tout pensif; le front plissé, l'œil luisant, fiévreux, la tùle basse, il rêvait; c'était un cas nouveau qu'il venait de constater; l'aliénisle reparaissait tout entier, avec sa rage de voir des fous partout, et il se promettait bien d'étudier le duc de Gesvres. Il arriva chez lui, à l'hôtel du Rhin, où il était descendu la veille; il fut très étonné d'apprendre qu'un religieux était venu le demander; il avait écrit son nom. Il lut: « Frère Saint-André, des Missionnaires de Saint-Jean. «
r.4 LE PÈRE DES ENFANTS DES AUTRES.
Il ne connaissait pas ce nom, il ne connaissait pas de religieux; mais il avait assurément entendu parler des frères de Saint-Jean. Où? quand? à quelle occasion ? 11 ne pouvait se souvenir.
— Ce religieux a-t-il dit qu'il reviendrait ?
— Non, monsieur le comte. Il a paru très contrarié de ne pas vous rencontrer. Puis il a paru en prendre son parti comme s'il espérait vous retouver.
— Bien... Vous n'avez pas de lettres?
— Oh 1 si, monsieur.
Et le portier de l'hôtel lui remit un gros paquet.
Il en ouvrit quelques-unes, c'étaient des prospectus de marchands de nouveautés, envoyés à l'occasion de son mariage. Ce petit incident ramena sa pensée à sa fiancée, et, souriant, il dit en montant chez lui :
— Elle est adorablement belle. Le père est presque fou, il le deviendra ; nous le mettrons dans une maison... et nous vivrons seuls avec elle. La pauvre belle ne connaît pas la vie, placée entre ce vieillard ridicule, mal élevée, elle n'a eu autour d'elle qu'un monde singulier; c'est une éducation à faire. D'abord, il faudra combattre peut-être chez elle le germe de la maladie qui tient le vieux Gesvres. J'ai souvent soutenu que ces affections sont héréditaires ; c'est comme une endémie de famille. Avec le cerveau léger des jeunes fille, elle a dû, voyant dans les familiers de son père des bohèmes, se faire une idée étrange du monde ; seule, sans une amie, elle va aux fêtes du ministère; un ami de la maison la ramène, malade, et cela n'étonne personne; ces mœurs parisiennes m'étourdissent. C'est une maison dans laquelle il faut être le maître ; traiter le vieux duc ou comme un malade ou comme un enfant, et la femme en maître. Il faut les relever à la hauteur du nom qu'il porte.
Et se laissant tomber sur un canapé, tout à coup il se mit à rire. Il se leva et sonna ; son domestique parut.
— As-tu ouvert mon nécessaire ?
— Oui, monsieur le comte.
— Donne-moi à boire.
Le domestique sortit ; une minute après il plaçait sur la table un petit gobelet d'or et une bouteille ronde, ficelée d'osier ; il emplit le gobelet et s'éloigna. Le comte Hardi des Étangs le vida d'un trait et, tirant de sa poche un cigare, il le prit entre ses dents; le mordillant, il l'alluma... Au bout de quelques minutes, il s'étendit en plaçant ses pieds sur le satin du grand canapé, le piétinant, crispant ses mains, déchirant son cigare, s'agitant comme en proie à une crise de nerfs qu'il contenait péniblement. Le regard était effrayant, féroce. Il était terrifiant à voir. Il murmurait :
— Oui, la force..., la force et la douleur, voilà le remède; il faut les tenir là et dire je veux... Ces cerveaux toujours en feu ont besoin d'être apaisés ou dominés... S'ils n'avaient pas été jaloux de moi, ils m'auraient laissé agir; mais ils ont peur de ceux qui sont plus grands qu'eux.
Nous avons dit que le comte Louis Hardi des Étangs était beau, élégant, qu'il avait toutes les allures d'un grand seigneur, qu'il était ; — oh ! quel changement à
iMAbLMuJSELLI:: ULVMI'L.
cette heure, et qu'il eût épouvanté sa fiancée, si la belle Geneviève l'avait pu voir. Que le Beau Henri, lui aussi un grand seigneur déclassé, était plus gai à celte heure ! La Coslolade était venue le retrouver à la brasserie, bien tard, on allait fermer, et il n'y avait pas fait attention ; elle était restée plus de quatre heures, il ne s'en était pas aperçu. Elle était entrée toute tremblante, la tête baissée, Toeil lourd , s'attendant à une secousse qui peut-être finirait par des coups. Bien au contraire, quand elle vint s'asseoir près de lui, il la regarda un peu étonné, disant avec gaieté :
— Te voilà déjà, Lolin... Es-tu contente?
Oh oui ! elle fut contente du coup ; elle releva la tête et ses beaux yeux, un peu cernés, eurent un regard joyeux, et elle répondit :
— Oui... Nous nous sommes presque entendues... Elle a été charmante... Je te dirai ça chez nous, termina-t-elle en indiquant du regard qu'il y avait autour d'eux trop de monde pour qu'elle pût parler à son aise.
— Bien... mais tu es contente?
— Oui!...
— Comme tu as l'air fatigué.
— Moi, en voilà une idée ! Je suis revenue à pied parce qu'il n*y avait pas de place à l'omnibus ; mais ça n'est pas une course comme ça qui fatigue.
Le maître de la brasserie éteignit les becs de gaz pour obliger les clients à se hâter de partir.
— Laissez-nous finir le coup et nous partons. Et puis, servez donc M'"° Olympe. Qu'est-ce que tu veux, Lolin ?
La Costolade demanda un bock, en appuyant sa tête sur l'épaule de son amant, regardant son jeu, heureuse de le trouver aussi gai. C'est que le Beau Henri, ainsi qu'il l'avait dit, était dans un jour de veine ; il avait gagné toute la soirée ; enfin il s'était rattrapé, il s'était refait.
Lorsqu'ils sortirent de la brasserie, bras dessus, bras dessous, pour gagner leur demeure, la Costolade dit :
— Eh bien ! tu es content, aujourd'hui, tu as gagné...
— Oh livresque rien, c'est insignifiant. Tu sais ce que tu m'avais dit, de ne pas jouer gros jeu.
— Tu as bien fait, Henri.
— Certainement, parce qu'il est plus raisonnable de ne rien risquer ; mais j'aurais fait de jolis coups si j'avais joué comme à l'ordinaire. Seulement lu avais raison, ma Lolin, et je t'ai obéi. Nous n'avons pas d'argent.
— Mais, tu as encore de l'argent 1 Les cent francs que tu as pris, et l'argent qui revient des six cents que tu as pris pour le Monl-de-Piété.
— Certainement, pardi!... puisque je te dis que je ne joue plus ; je n'ai pas dépensé un sou... j'en ai môme un peu plus, puisque j'ai gagné un peu ce soir.
— Tu vois aussi comme tu es plus content, tu joues pour t'amuser et tu t'amuses. Quand tu joues pour gagner de l'argent, tu perds et tu souffres.
— C'est vrai.
Il mentait comme un savant, le Beau Henri ; il avait joué comme un fou, étant
donnée sa situation ; mais la chance avait été pour lui, il avait gagné sans cesse, toujours gagné, presque cinq cents francs, ce qui était une somme énorme pour les joueurs de la petite brasserie.
Henri dit à la Costolade :
— Voyons, maintenant que nous sommes seuls, dis-moi ce que tu as entendu avec la Palmyre.
— Elle a été charmante, répéta encore la Costolade.
On aurait pu croire, en l'observant, qu'elle était embarrassée de raconter son entretien.
Elle reprit :
— Voilà, elle m'a dit la chanson éternelle que tu connais : que tu me gênerais beaucoup dans les affaires, qu'un homme inspirerait moins de confiance.
— Oui, oui, je la connais... et alors?
— Alors, je lui ai dit ce qui était convenu entre nous. Tu ne parais pas du tout, mais c'est toi qui as trouvé les fonds, et, nécessairement, tu devais en profiter.
— Fallait pas dire tout ça. Nous faisons une affaire. Elle n'a pas à voir avec quoi ni pourquoi : elle l'accepte ou elle ne l'accepte pas, et voilà tout.
— Tu comprends bien, mon petit homme, que je suis obligée à des ménagements avec elle. '
— C'est possible, mais ce qui m'ennuie, c'est que chaque fois que tu vois cette... fille-là, elle trouve toujours un mauvais boniment à placer sur moi.
— Non ; quand je lui ai dit que tu avais les fonds, que c'est une vente qui t'était personnelle, que je donnais en garantie... Elle a été charmante, au contraire...
— Est-ce que tu as parlé de la pension ?
— Es-tu fou ? je n'ai rien dit de ça. ■
— En somme, qu'avez-vous entendu, convenu ensemble?
— Voici en deux mots : elle vend vingt mille ; mais à mon nom.
— Pourquoi ?
La Costolade devint toute rouge, mais il faisait nuit et le Beau Henri n'en vit rien; elle répondit d'une voix en l'air :
— Parce qu'il faut absolument que ce soit une femme qui tienne la maison. Si, par une indiscrétion, on apprenait qu'un homme est dans l'affaire, tout serait perdu.
— Bon l une fois payép, elle a le bec clos et noii« pouvons faire les changements que nous voulons...
La jeune femme ne répondit pas ; ils marchèrent quelques minutes silencieusement, la Costolade attendant d'être interrogée, et assurément gênée pour raconter ce qu'elle avait décidé avec la maison Palmyre. Henri, devenu maussade, demanda :
— Tout ça ne me dit pas ce qu'elle demande et les conditions.
— Je n'ai plus à te dire ce qu'elle demande ; voilà ce que nous avons arrêté : nous prenons à vingt mille francs le fonds, la clientèle, la propriété du brevet du corset, qui porte toujours son nom, le mobilier, qui est superbe, l'agencement, les marchandises, le matériel enfin. Les mille francs, elle n'y tient pas : ils serviront
— Mon petit homme, je ferai ce que tu voudras (page 98).
à payer les frais du notaire. Seulement, tu renj^ages à cinq mille francs par trimestre, pendant un an. Jusqu'au payement complet, la maison reste à son nom, -ou plutôt sa propriété. Je peux changer renseigne... Voilà.
— Mais, dans tout ça, je ne vois pas le point intéressant.
— Lequel?
— Quand pouvons-nous entrer en possession ?
— Demain, si tu veux!
13« Liv. 13
î>i LE PÈPxE DES ENFANTS DES AUTRES.
— Ah ! exclama joyeusement Henri, avec un soupir de soulagement. *— J'ai dit que tu n'étais pas si pressé.
^- Tu as eu tort...
— Pourquoi? Si elle veut en finir demain, j'accepte.
— As-tu bien réfléchi ?
— Depuis longtemps j'y pense. Je t'ai dit mon plan. Ce soir, demain, je puis l'exécuter... Un mot de moi et c'est fait ; j'en suis certain. Tout est dans ceci : partir de la rue d'Orient ; n'y plus être lorsque je me mettrai en train, et que personne ne puisse savoir où nous sommes. La Gostolade n'existe plus, Henri de ClainviWe est fini : il n'existe que M^^^ Olympe et M. Masset.
— Mais, je ne comprends pas.
— C'est justement à cause de ça que nous sommes sûrs de réussir.
— Pourquoi ? fit la Gostolade.
— Parce que je fais une chose difficile à deviner, conséquemment contre laquelle on ne peut se mettre en garde... Nous réussirons, ou malheur! tant pis^ pour eux. J'irai jusqu'au bout. Une fois seulement dans sa vie on rencontre la fortune, et dame ! j'y laisserai ma peau et ne la laisserai pas échapper.
Le ton avec lequel ces dernières phrases furent dites fit courir un frisson jusque dans les os de la Gostolade, qui, un peu effarouchée, leva ses grands yeux fatigués sur son amant.
Henri, après une pause, reprit plus calme :
— Ainsi, c'est entendu?
— Je ne dis pas cela. Je ne prévoyais pas ce départ. J'ignorais la nécessité de cc^te fuite.
— n le faut ou nous risquons de tout perdre.
— Mon petit homme, je ferai ce que tu voudras. Partir de chez nous, c'est facile; mais la nourrice, le petit?
— Oh ! ceux-là, il faut que demain, avant midi, ils aient quitté Paris.
— Très bien alors ; mais toutes nos affaires ?
— Voyons, tu as donc un cerveau d'oiseau. Nous n'avons plus besoin de ménage : nous prenons une maison avec un mobilier.
— C'est vrai 1
— Alors, demain, lorsque nous aurons signé, — nous irons demain matin, — je vais chercher un brocanteur. Je bazarde nos bibelots et nous allons le soir clie/. Palmyre, c'est-à-dire chez nous.
— Mais Palmyre reste au moins un mois ?
— Pourquoi ?
— Dame ! il lui faut le temps de réaliser ce qui lui est dû... C'est ce qu'elle m"a dit.
Henri eut un mouvement d'épaules.
La Gostolade reprit aussitôt :
— Mais ça ne la gène pas. Tu sais bien qu*il y a deux chambres superbes; nous en prendrions une, et durant le temps qu'elle resterait, elle nous mettrait au courant de l'affaire.
— Ah! très bien, ça me va, ça. Enfin, si j'ai demain malin le billet de mille, si je lui donne les litres de la pension du petit en question...
— De ton fils ?... fit en riant la Costolade,qui voulait ramener un peu de gaiet:j dans l'entretien.
— Oui! oui!... mon fils! éclata de rire Henri, qui, se modérant aussitôt, reprit :
— Voyons, Lolin, soyons sérieux! En lui donnant, nous pouvons traiter!
— Assurément! mais il ne faut pas nous lancer à la légère dans une si grave alTaire. Tu es bien certain de pouvoir payer en un an ?
— Ma Lolin, je payerai en un mois, en un jour... entends-tu ? Je t'ai dit mon plan. C'est le tout pour le tout. Je le veux, fut-ce au prix de ma peau, dussé-je aller dire en face : voilà ce qui est; j'en suis fier; si vous êtes outragé, battonsnous...
Il appuya sur le bras de la Costolade pour l'empêcher de marcher; il se tourna de son côté, l'arrêta, et d'un ton sec qui alla jusqu'au cœur de la jeune femme, et la surprit en l'épouvantant, il ajouta :
— Et, nom de Dieu! je te jure, ma petite, que je le tuerais...
Ce que le misérable disait devait être vrail La Costolade reprit son bras; ils marchaient sans parler... Ce silence les gênait, et la Costolade, visiblement impressionnée, dit :
— Enfin, Henri, puisque tu es bien sûr de ce que tu dois avoir, nous irons demain et nous signerons...
— Oui, nous signerons... Nous reviendrons chez nous... Tu vas déjà, ce soir, mettre en paquet ce que tu veux garder... Nous irons chez un marchand de meubles; nous vendrons tout... Nous irons au chemin de fer, ostensiblement, mettre la nourrice dans son chemin. A la première station, nous descendons et ^a laissons filer chez elle... Nous revenons en voiture à Paris, et nous nous instal-
j as chez la Palmyre... As-tu compris ?
— Oh! certainement, dit la Costolade pour lui être agréable, mais si bouleversée qu'elle ne comprenait plus un mot.
Ils étaient arrivés chez eux. Pensant tous les deux à ce qu'ils allaient faire le lendemain, l'un fiévreux, l'autre anéantie, ils se taisaient, s'entretenant avec leurs pensées...
C'est mornes et silencieux qu'ils entrèrent, allumèrent leur bougie, échanfi'eant, quand leurs yeux se rencontraient, un sourire contraint, l'un ennuyé d en avoir trop dit, l'autre effrayée de ce qu'elle avait compris. Henri s'assit dans un fauteuil, et, reprenant le litre d'eau-de-vie resté sur la table, il s'en versa un verre, en disant à la Costolade :
— Monte, Lolin, je vais te rejoindre; laisse-moi un peu seul, que je pense à nos affaires, que je compte.
— Tu penseras à ça demain. Tu es déjà nerveux, ennuyé, viens donc te reposer...
— Je monte... tout de suite, val
— Ne sois pas longtemps.
— Mais non, — puisque je te suis, — laisse-moi dix minutes pour que je /ense un peu à ce que tu m'as dit.
— Oui, mon petit homme, fit Olympe de sa voix câline, se penchant sur lui et l'embrassant. Je te laisse, mais ne sois pas long; il est tard, et si tu veux faire demain matin tout ce que tu dis, il faut te reposer.
— Je te suis, ma Lolin.
La Costolade monta dans sa chambre; Henri, préoccupé par ses projets, promenait ses doigts machinalement sur la table, lorsque, sous la soucoupe de sa tasse, il rencontra un papier. Il le prit, le regarda et fronça le sourcil en lisant •
« Prière à M™® Costolade de m'attendre demain, à trois heures.
« Pierre. »
Que voulait dire cela?...
Sans transition, le Beau Henri devint sombre. H ne parla plus ; il était tout entier à son plan... La Costolade l'appelait, il ne répondait pas, il restait les deux bras accoudés sur la table, le front dans ses mains, lisant et relisant la phrase.
n rageait, en se creusant le cerveau, pour deviner le motif qui l'avait dictée
Pierre! c'était lui! c'était Pierre Costin, le véritable père !... S'il revenait chez eux, le motif ne pouvait pas être utile à son plan... Costin, c'était l'ennemi, c'était le sacrifié... Qu'importait à ce misérable ce qu'il était, ce qu'il avait pu faire? Il était nuisible ; plus, il était dangereux. A tout prix, il fallait l'éviter. Pour échapper à cet intrus, il fallait au plus tôt se sauver de la maison dans laquelle il était venu ; il fallait partir sans laisser de traces... Ainsi qu'il l'avait dit à la Costolade, tout
devait disparaître, jusqu'au nom des gens Les recherches du père et de la
mère devaient se briser devant une maison vide... Mais la tâche était difficile; pour cette disparition, il n'avait que quelques heures... Que faire?... Oh! le Beau Henri était un homme d'action... La bataille était engagée, il fallait la gagner; il devait vaincre à tout prix; et, pour lui, ce qu'il risquait de sacrifier ne valait pas cher: — La morale!... Bah! — L'honneur!... Depuis longtemps ce n'était plus qu'un mot. — La vie !... H était brave. — La liberté !... Oh ! cela était bien autre chose, il y tenait; — et ce n'est que pour cela qu'il résolut de passer la nuit à bien mûrir ce qu'il devait faire... Le Code est un gros volume, les pages sont bien pleines, les marges sont étroites, et c'est sur ces marges qu'il fallait marcner sans glisser... Le front du Beau Henri était pUssé, une tempête secouait le cerveau... Il ne pouvait plus reculer : la Costolade avait engagé l'affaire de l'acquisition de la maison] Palmyre, et, d'un autre côté, un gêneur venait... Il savait bien des choses , le Beau Henri ; il avait entendu les deux amants étabUr leur situation à venir, la nuit de la délivrance, dans la chambre de la Costolade... Il savait, enfin. Et Pierre Costin n'avait le droit de rien faire... La jeune femme seule pouvait agir contre lui, si elle savait ce qu'il avait fait. Il fallait à tout prix, maintenant, s'opposer aux éclaircissements sur cela... Et il n'y avait qu'un moyen pour cela : disparaître '
La Costolade criait.
MADEMOISELLE OLYMPE. IQl
— Monte donc, Henri.
— Laisse-moi... je vais monter tout à l'heure.
Et il pensait toujours, il cherchait ce qu'il devait faire, et les heures passaient; son cerveau rebelle ne répondait pas. Il était nerveux, agité; à force de tourner et retourner le papier, il le déchirait. La Costolade descendit enfin, lasse d'attendre. Elle était charmante, avec son jupon court et sa camisole indiscrète, et sa voix était douce comme un chant en disant :
— Mon petit homme, monte donc, mon chéri... Ne te tourmente donc pas comme ça ; demain nous en finirons.
D'une voix sèche, il répondit :
— Viens ici, Lolin, que je te parle.
Olympe, étonnée du ton et du visage de son amant, descendit, tremblante, les dernières marches de l'escalier et vint près de lui.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Demain, Lolin, on viendra pour reprendre l'enlant; demain on va peutêtre revenir sur ce qui a été fait.
— Tu m'as dit que ce n'était pas possible.
— Je n'ai rien dit... Je te dis maintenant ce que nous avons à craindre, et je viens de l'apprendre; on est venu ce soir, et l'on a laissé un mot qui te demande de te trouver ici à trois heures...
— Eh bien ?
— Il faut qu'il n'y ait personne ici lorsqu'on viendra
— C'est pas possible !
— Je ne te demande pas si c'est possible, je te dis qu'il le faut.
La Costolade n'osa pas répondre en entendant le ton avec lequel la phrase lui était dite. Elle répondit doucement, docilement, prête à obéir.
— Qu'est-ce que tu veux donc faire, mon petit homme?
— Il faut cette nuit faire les paquets des objets auxquels nous tenons. Au jour, j'irai chercher un fiacre et nous porterons tout ça n'importe où... à l'hôtel où nous irons demeurer. Tu diras à la nourrice qu'elle peut partir chez elle avec le petit ; tu la mèneras au chemin de fer, tu l'emballeras. Moi, j'irai chercher un marchand
de meubles et je vendrai tout ce qu'il y a ici Ne dis rien, je suis sûr de moi;
avant dix heures, j'aurai fini.
— Et alors ?
— Alors, nous irons à l'hôtel nous installer; nous irons le soir voir la Palmyre et nous en finirons.
— Mais de l'argent ?
— Ne m'ennuie donc pas... De l'argent, j'en ai, — j'en ai, entends-tu ? — ajouta-t-il fiévreusement.
La Costolade le regarda encore ; elle était absolument effrayée ; elle ne lui connaissait ni ce visage ni ce ton; elle eut peur et se tut. Henri dit alors :
— Tu m'as compris, n'est-ce pas ? Cherche bien partout là-haut ce qui est utile. Je vais chercher ici. îl faut oasser la nuit, Lolin. C'est notre vie, notre fortune que nous allons gagner.
Comme la Costolade avait un mouvement d'incrédulité, il reprit de son ton cassant :
— Ah çà, voyons. Toi qui, pour trente, vingt francs, rien de plus, souvent te lèves la nuit et cours par tous les temps pour soigner une femme qui te fait appeler, tu vas faire des manières pour passer la nuit après ce que je te dis?
La Costolade avait la tète baissée; assurément elle était prête à obéir, mais elle ne croyait pas à ce que son amant lui disait; il le vit, elle était lasse, bien lasse sans doute. Il lui dit :
— Écoute bien, Lolin, je vais te dire la vérité. En faisant ce que j'ai fait, je n'ai pas pensé à tout; aujourd'hui je vois clair, j'ai été fou, mais ma folie peut réussir. Si je réussis, c'est la fortune ; si je suis pris, c'est la prison, le bagne peutêtre. Comprends-tu maintenant?...
Oh I la Costolade avait souvent risqué d'aller au bagne, et pour presque rien ; mais elle avait agi inconsciemment. C'était pour elle, et elle ne répondait aux menaces de sa raison que par un haussement d'épaules.
Cette fois, il s'agissait de son Henri ; la prison, le bagne pour lui ! elle se leva toute pâle et lui dit :
— Mais, mon petit homme, je suis prête à faire tout ce que tu voudras ; vite, vite, cherche ici, mets tout sur la table; je monte dans ma chambre et je vais chercher. Nous allons faire nos paquets. Tu te charges de tout, dis-moi?
— Oui, tu t'occuperas de la nourrice?
— Oui, dès qu'elle sera réveillée.
— Eh bien, demain, nous coucherons à l'hôtel... et, après-demain, je te le jure, tu entends, je te le jure, nous en aurons fini avec ton amie, et tu seras chez toi... W^*" Olympe, ancienne maison Palmyre !...
— C'est bien vrai? fit-elle en lui sautant au cou Oh! cette fois, sans effusion, rien que pour faire changer la physionomie de son amant.
— Je te le jure ! fit celui-ci.
— Et plus de danger de ce que tu me disais?
— Le danger? Il est ici... demain... passé midi...
Se dégageant vite et faisant mine de trousser ses manches pour affirmer son dire, elle s'écria :
— Alors vite, à l'œuvre, mon petit homme...
— Monte.
Elle grimpa bien vite l'escalier.
Toute la nuit on travailla dans la petite maison de la rue d'Orient. On fit un feu d'enfer dans les cheminées avec les papiers qu'on brûlait. Au matin, à l'aube, ils se retrouvaient tous les deux dans la pièce du bas, encombrée de paquets, et la Costolade, mendiant un baiser, disait au Beau Henri :
— Eh bien ! mon petit homme, es-tu content de ta Lolin?
Il l'embrassa, remerciant d'un baiser, pour ne pas répondre, sa pensée étant tout entière à ce qu'il devait faire.
Le jour venu, tout était prêt. Olympe conduisait la nourrice et son nourrisson au chemin de fer. Henri avait fixé un rendez-vous à la Costolade. Lorsqu'elle y
MADEMOISELLE OLYMPE. KQ
arriva, il l'attendait déjà depuis quelques minutes. Il avait agi rapidement, sacrifiant tout; comme les malheureux naviguant sur un vaisseau en danger jettent tout à la mer pour sauver leur vie, il avait tout livré au premier marchand sans débattre le prix, acceptant ce qu'il offrait, ayant hâte, et il avait abandonné la maison renvoyant la clef au propriétaire, après avoir dit aux locataires des maisons voisines qu'ils parlaient pour l'Espagne, où la Costolade avait reçu de belles propositions pour fonder un établissement dans lequel on recevrait les femmes pauvres.
Ils s'installèrent dans un hôtel de la rue des Dames, aux Batignolles. Henri laissa Lolin mettre en ordre les objets qu'ils avaient enlevés hâtivement et partit aux renseignements. Lorsqu'il revint le soir, il dit à la Costolade étourdie :
— C'est entendu, tu vas aller ce soir demeurer chez Palmyre.
— Et toi ?
— Moi, je reste ici. Il faut bien nous méfier, prends garde à nous, nous sommes recherchés. Moi, je suis inconnu; ce n'est pas moi qu'on recherchera, c'est toi. Il faut que tu ailles chez Palmyre et que lu n'en sortes pas. Si l'on me rencontre, je dis ce que j'ai dit là-bas : que tu es partie pour l'Espagne, que tu as trouvé une belle situation et que je t'ai quittée pour ne pas te faire manquer ta position. Ce sera tout naturel, ça n'étonnera personne.
— Pourquoi ça n'étonnera-t-il personne? fit la Costolade soupçonneuse et fronçant ses beaux sourcils.
— Est-tu bute? parce que c'est une chose ordinaire, fréquente dans la vie que nous menons. Tu ne \as pas attacher à ça plus d'importance que ça n'en a.
— Mais quand te verrai-je ?
— Demain soir; il me faut ce temps pour faire mes affaires... et j'ai absolument besoin d'être libre... Eh bien ! qu'est-ce que tu as?
— Mais je n'ai rien, mon petit homme; je ne doute pas de toi,.. Ça serait vilain... si tu me trompais; j'ai confiance, je t'ai tout laissé faire, tout vendre, je veste sans rien, et, sans toi, que ferais-je?
— Es-tu folle, fit vivement le Beau Henri en voyant que, ne pouvant résister à l'émotion qu'elle ressentait, les larmes jaillissaient des yeux de sa maîtresse. Pour qui me prends-tu, Lolin? Toi, ma chère mie, ma compagne de misère, je penserais à te tromper à l'heure où nous allons être heureux ! Oh ! Lolin !
Et, la prenant dans ses bras, il l'embrassa, ses lèvres sur les yeux, buvant ses larmes; mais la Costolade pleurait toujours ; elle avait peur. Enfin, dominant cet accès nerveux, elle lui dit :
— Mais je ne sais pas si Palmyre voudra me recevoir.
— Elle te recevrait toujours pour une nuit. ■
Le beau front de la Costolade se plissa encore et son regard noir alla fouille' les yeux de son amant. Celui-ci vit le regard et se hâta de continuer, comme s'i.^ achevait la phrase.
— Elle est trop ton amie pour te laisser dans l'embarras; mais tu n'as pas cette crainte à avoir. J'ai été chez elle, je l'ai vue, nous nous sommes entendus,. je lui ai carrément expliqué la chose.
— Qu'est-ce que tu lui as dit?
— J'ai dit que j'avais eu un enfant avec une jeune fille du monde avant de te connaître, que la famille de cette jeune fille avait fait une pension à l'enfant élevé par moi, que c'était ce titre, qui vaut un titre de rente, que je lui donnerais en garantie, mais à la condition, sans être en nom, d'être de l'affaire de la vente. Elle a compris. Je dois lui donner ce titre que j'aurai ce soir. Maintenant tu dois verser mille francs ; ces mille francs, je vais te les remettre.
— Tu les as?
— Oui. Ainsi tu peux donc être tranquille. Tu y vas ce soir, c'est entendu.
— C'est toi qui lui as demandé à ce que j'y allasse ce soir. — *Oui, et elle en a paru enchantée.
Cette fois, il y avait dans le ton avec lequel ces mots furent dits une expression railleuse qui fit rougir la Costolade.
Elle baissa la tête pour le cacher, en disant d'un air abandonné :
— Ah! je ferai ce que tu voudras; mais j'ai peur que, pour une somme aussi forte, tu ne t'engages bien légèrement et que tu ne compromettes la rente qui nous est assurée.
Henri reprit aussitôt :
— Ne crains rien, je suis plus fort que jamais. Je tiens la femme, tu le sais, et j'ai quelque chose sur fhomme. Maintenant... sur l'homme, ce n'est pas le mot juste, mais sur sa femme.
— Je ne te comprends pas.
— L'homme, c'est un grand sculpteur, tu le sais, c'est Pierre Coslin. Il est marié.... Eh bien, sa femme est une des clientes de Palmyre.
— Oh î exclama la jeune femme, qu'est-ce que tu me dis là? Mais comment le sais-tu?
— J'ai causé avec Palmyre, je lui ai dit qu'au point où en étaient les choses elle pouvait bien parler un peu. Elle a été très aimable, très gracieuse.
— Qu'est-ce qu'elle avait à être gracieuse avec toi , celte grande imbécile; tu n'allais pas chercher des conseils chez elle, fit brutalement la Costolade.
— Que t'es bête! voilà que tu vas faire la jalouse ; voyons, Lolin, dit Henri, câlin.
— Tu vas faire une affaire. Vous n'aviez qu'à parler affaire. Je la connais, lu sais, et je té connais, toi, tu n'es pas difficile.
— Tu dis des bêtises. Parlons sérieusement. Elle m'a cité deux ou trois noms pour me prouver que les dames qui venaient chez elle étaient très chic et entre autres le nom de M'"^ Costin.
— Eh bien, maintenant que tu sais ça, qu'est-ce que tu vas faire?
— Ceci n'est plus ton affaire. Occupe-toi de Palmyre. Aie à tout prix des concessions. D'après ce que j'ai vu ce matin, je crois qu'elle céderait peut-être à quinze mille francs. Elle est obligée de partir, elle est compromise. En revenant, j'ai pensé qu'il valait mieux que ce fût toi qui terminât. T'en charges-tu ?
— Pardi, puisque c'est entendu.
Elle vit le maître assis sur le divaD, courbé, semblant lellccliir (page 107).
— Eh bien, voici les mille francs, fit Henri en étalant les dix billets de cent francs sur la table. Donne-les contre un reçu.
La Costolade ramassa les billets et les attacha avec une épingle en demandant :
— Mais tu ne vas pas partir maintenant et me lâcher jusqu'à ce soir?
— Mais non, ma Lolin, nous ne nous quittons pas; nous allons dîner tous les deux... Je ne liens pas à te donner l'argent au restaurant. Nous avons fini tout
14» Liv. 1 i
pour aujourd'hui. Nous dînons; ce soir, je te reconduis et je rentre chez moi faire mes lettres d'attaque , et demain tout sera dit. Tu as compris, ajouta-t-il en lui prenant la taille.
— C'est bien vrai..., demain?... Tu reviens demain?
— Je te le jure, mon bébé, lui dit-il sur les lèvres... Et ce mot finit tout.