UKE TEMPETE DANS UN COEUR
Lorsque, le cœur gonflé, les yeux rouges de larmes, suffoquant pour contenir ses sanglots, Pierre Costin arriva chez lui, il releva le col de son paletot pour entrer, voulant éviter les regards indiscrets des domestiques. Il entra dans son atelier et s'enferma. Là, bien seul, certain qu'il ne pouvait être vu, il s'abandonna tout entier. L'âme reprit le dessus, la matière s'anéantit. II se jeta sur un divan, et, pleurant, sanglotant, il resta ainsi une grande heure. Avec les larmes, il semblait que le vif de sa douleur s'en allait. Au bout de cette heure, il se redressa, s'assit, les jambes ballantes, le torse courbé, les deux mains entre ses genoux, la tête baissée, le regard perdu dans le vide; il était écrasé. Oh! le malheureux ! il faisait pitié à voir. Sur son visage se reflétaient les souvenirs, les serments du passé, et sa bouche se crispait, et ses yeux pleuraient.
Il l'avait tant aimée, il l'aimait bien plus à cette heure, et elle allait être à un autre; cet autre, il l'avait vu, et il était encore sens le coup de son regard étrange. Ce grand seigneur l'avait traité avec bonté, il avait eu avec lui des petits airs protecteurs, il avait même paru dire qu'il le recommanderait à sa femme. Mais cet être-là était donc quelqu'un dans le cœur de Geneviève! mais cet inconnu pouvait donc efl'acer de cette âme son souvenir à lui! C'est par cet homme qu'il obtiendrait maintenant un regard, un mot de Geneviève. Oh î cela n'était pas possible, cela était épouvantable 1 Et ses yeux s'emplissaient de larmes. Il n'était rien, plus rien, luil Alors Pierre avait des hochements et des ballonnements de tête de désespoir, et il répétait :
— Oh! non! non, j'en mourrai.
Il faisait nuit dans l'atelier; il était toujours dans le même état. Les servantes, voyant l'atelier sans lumière, ne savaient que faire et commençaient à être inquiètes. La cuisinière, une grosse Alsacienne, avait bien dit :
— Z'être beut-être gu'il tort...
Mais la femme de chambre la pressait de faire le dîner pour avoir une raison
d'entrer dans cet atelier dont la porte était défendue à tous quand le maître travaillait. Et la femme de chambre était plus inquiète que les autres, parce qu'elle savait peut-être que le mari de la belle pouvait être désespéré, qu'il avait des raisons pour être dégoûté de la vie, et la femme de chambre n'était pas tranquille. On pressa le dîner.
Quand la cuisinière eut dit :
— M. Bierre dire que la tîner il être brcte,
la jeune fille se précipita; elle frappa, on n^ répondit pas; elle eut peur, et toute tremblante, risquant tout, elle entra. Elle vit le maître assis sur le divan, courbé, semblant réfléchir; il faisait nuit, l'atelier était grand, la lumière de sa bougie ne pouvait projeter ses rayons jusqu'au coin sombre où le malheureux était accablé ; elle ne put voir les larmes qui mouillaient ses joues. Elle dit :
— Que monsieur m'excuse, je venais lui dire que le dîner est servi.
— Ah! merci...
— Monsieur veut-il que je fasse apporter de la lumière dans l'atelier?
— Non... Le dîner est prêt?... Bien.
Il se leva et se tourna pour essuyer ses yeux , bâillant pour excuser ses larmes et faire croire qu'il était assoupi..., que c'était la cause pour laquelle il n'avait pas demandé de lumière... Il ne voulait pas être vu dans cet état... par sa femme surtout, et il reprit :
— Je suis fatigué et un peu indisposé. Dites à madame...
Il cherchait ce qu'il allait faire dire, lorsque la femme de chambre reprit :
— Monsieur, madame ne dîne pas ; elle est rentrée pour s'habiller, et elle a dit de prévenir monsieur qu'elle dînait chez M'»^ de Gouet, avec laquelle elle devait aller à la chapelle des frères de Saint-Jean, pour entendre un sermon. Elle a reçu l'invitation du frère de monsieur tantôt et n'a pu l'en prévenir.
— Bien, fit Costin avec un soupir de soulagement. Il était seul chez lui, il pouvait pleurer à son aise.
Il sortit de l'atelier, suivi par la femme de chambre, et se rendit dans la salle à manger, où il se mit à table.
Ce qu'on appelait la femme de chambre, chez Pierre Costin, était un peu une bonne à tout faire. Elle faisait les chambres et servait à table. La cuisinière faisait la cuisine et le gros ouvrage. C'était donc Lison, la femme de chambre, qui servait Pierre; celui-ci s'était accoudé sur la table, le front dans ses mains, oubhant de manger, ne voyant pas les plats qu'on lui servait.
La femme de chambre disait :
— Monsieur, vous ne prenez pas de potage?
— Non, Lison, je suis malade, je n'ai pastaim.
La Lison le regardait, et, silencieuse, pleine de pitié, le plaignant de tout son cœur, elle enlevait le plat, disant bas, avec un mouvement de paupières et en hochant la tête :
— Oh ! le pauvre homme, est-il malheureux! il se doute de tout et il ne dit rien à cause du scandale. Quand on est connu comme lui, il faut éviter le bruit autour de son nom. Pauvre monsieur, va. Puis haut :
— Filet de sole à la bisque... Mangez donc, monsieur.
— iMerci, Lison, je n'ai pas faim. Mon Dieu! que j'ai soill
— C'est la fièvre.
— Peut-être. Versez-moi.
Lison emplit un verre qu'il but d'un trait, et comme il repoussait son assiette pour s'accouder de nouveau, elle dit :
— Monsieur a bien tort de ne pas manger... C'est pas une raison, ça... Pierre, fronçant les sourcils, releva la tête, la regarda et lui demanda, inquiet :
— Qu'est-ce que vous voulez dire? De quelle raison parlez- vous?
Lison devint rouge, de son col blanc à la racine des cheveux. C'est presque en balbutiant qu'elle répondit :
— Je veux dire que ça n'est pas une raison parce que monsieur s'est fatigué au travail que monsieur ne doive pas manger.
Le regard clair de Costin avait rencontré celui de la jeune fille, et le sculpteur était redevenu calme aussitôt. Lison ne savait pas son secret. Pour éviter celle petite persécution, il répondit doucement :
— Tu as raison, Lison.
Et il mangea quelques bouchées du plat qui était devant lui. îl essaya de oauser une minute avec Lison, mais il ne trouva rien. Non, c'était fini, il était accablé; il ne pouvait manger; sa gorge se serrait; sa pensée tout entière était à elle, elle, qui, à cette heure, devait être à table à côté de l'inconnu, du nouveau, — €t il le trouvait affreux, odieux, répulsif, — elle avait pour lui les mêmes regards qu'il avait cru être nés du heurtement des siens ; elle abandonnait sa main à ses caresses, cette main fine, si belle qu'il l'avait moulée, qu'il la caressait sans cesse de ses lèvres. Elle avait ce sourire qui l'avait perdu, qui fut cause de sa faute pleine de charme... Ces pensées amenèrent un mouvement de colère, et, comme Lison insista pour qu'il mangeât, il lui dit brusquement en se Jevant et en jetant sa serviette :
— Allez-vous me ficher la paix, à la fin? puisque je vous dis que je ne peux pas manger I
La femme restait tout interdite, son plat à la main. Pierre se sauvait pour (jucn ne vît pas le flot de larmes qui inondait ses yeux. Lison disait, furieuse :
— Ah! mais, j'aime pas être traitée comme ça..., nioi. Je n'en suis pas cause. Est-ce qu'il croit parler à madame?
Pierre avait gagné sa chambre ; il s'était jeté sur le lit et il s'abandonnait, sanglotant, se sachant chez lui et ne cherchant pas à cacher son désespoir.
Il avait oubhé de fermer sa porte, et la femme de chambre, descendant à la cuisine, dit à celle que les élèves de Pierre Costin appelaient Fleur-de-Houblon :
— Il y a auelque chose, vous allez voir ça. Je crois que monsieur a pincé madame ; elle cherch' à l'éviter, et lui ne cesse pas de pleurer depuis qu'il est rentré.
-^ Che l'avre tites, mamzelle Liçon. Ça fînra mal... tute ça.
— Ça ne fait rien, il fait de la peine à voir !... Pauvre homme! il ne mérite pas ça.
MADEMOISELLE OLYMPE. 109 j
— Laissez donc, tûtes les femmes gu'elles vréguentent les giirés, elles sont j| gomme ça.
— Pauvre M. Pierre! si bon!
Le malheureux se tordait de douleur, couché tout habillé sur son lit, les mains sur ses yeux, absolument fou de jalousie, pleurant, criant, jUrant, gémissant... Il se tut au milieu de la nuit, entendant du bruit ; c'était sa femme qui rentrait, il se leva aussitôt, alla fermer doucement sa porte ; il alla voir si le verrou de la porte qui faisait communiquer leurs deux appartements était fermé. Sûr d'être seul chez lui, il se coucha. ^ j
Malgré la tapisserie qui recouvrait la porte, on entendait presque distinctement ce qui se disait d'une chambre à l'autre... Et Pierre était agacé des froufrous de la soie de la robe qui tombait, du bruit des bottines jetées sur le tapis, des chuchotements dont il percevait quelques mots plus fortement exprimés ; il entendait la voix de sa femme.
— Est-ce qu'il est rentré tard? Il n'a rien dit de ce que je n'étais là ni ce matin ni ce soir?... Malade... C'est sa faute, il a bien assez de ses travaux, sans aller passer la nuit au bal... S'il avait du bon sens, il n'irait pas sans moi... et que ce soit le ministre ou l'empereur, quand on invite l'homme on devrait inviter la femme.
Pierre Costin se bouchait les oreilles pour ne rien entendre ; ces phrases lui portaient sur les nerfs... Cela dura une grande heure. Enfin, le silence, le grand silence des nuits calma un peii le désespéré. Une pensée se fit plus nette dans son cerveau... sous le coup de laquelle son front se plissa; il resta ainsi une minute, l'œil fixe, puis soudainement il dit :
— C'est vrai, c'est le châtiment, et je le méritais. Est-ce que j'ai des ménagements à prendre avec ma femme? Est-ce que je n'ai pas mille moyens de m'occuper moi-même de lui ? C'est moi qui me suis indignement conduit. Est-ce qu'un père a le droit d'abandonner ses enfants ? Eh quoi ! ce petit malheureux, pour lui donner une mère, j'ai cherché une gredine ! Il me fallait une femme sans scrupule, sans honneur, et c'est celle-là que j'ai choisie pour élever mon enfant ! Oh ! j'irai chercher mon enfant ; ma consolation est là. Eh bah 1 l'assurance est faite, ça me coûte quinze mille francs. Voilà grand'chose... Je veux élever mon fils, et je me moque de la loi, l'humanité est au-dessus ; il faudra bien que je trouve un moyen de lui donner mon nom. Ma souffrance, c'est le châtiment. Quoi ! égoïstes, ne pensant qu'à nous, nous abandonnions la pauvre petite créature... C'est nous qui commettons la faute, et c'est cet enfant qui en subit les conséquences... Mais c'est odieux !... Je veux mon enfant ; c'est par lui que j'oublierai, c'est pour lui que j'épuiserai l'amour qui m'étouffe... J'aurai mon fils... mon fils !
Et alors, croyant avoir vaincu la douleur, croyant avoir chassé l'amour par le mépris, il se redressa : son plan était fait. Sa femme était conventionnellement avec lui ; pour le monde, il demeurerait avec elle, sachant ce qu'elle était, la
subissant pour éviter le scandale. M"^« Costin était admirablement belle Il
était le seul qui ne le voyait plus; il la considérait comme un homme; il lui donnait ce dont elle avait besoin... Elle avait, en outre, une voilure dont elle
jouissait seule. Quand le mari et la femme se rapprochaient, cela durait une nuit ; c'était à la suite d'un excès ; il sortait de chez elle en la méprisant plus que la veille...
M"^« Costin ne s'occupait jamais de son mari; il pouvait faire ce qu'il voulait; il lui était donc possible de s'occuper de l'enfant. Il se demanda môme s'il ne pourrait pas décider sa femme à le reconnaître avec lui, en lui déclarant que c'était un pauvre petit dont la mère était morte en le mettant au monde. Il y avait dans cela une chose qui lui répugnait : Quoi, il était si peu marié qu'il pouvait bien faire une fausse déclaration : le déclarer sous son nom, comme célibataire... Il le faisait élever, et, dans deux ou trois ans, il inventait, pour sa femme, une parenté en province..., des pauvres gens obligés d'abandonner leur enfant, qu'il recueillait, lui, pour qu'il porlàt son nom... Cela était possible... Il s'y arrêta...
La pensée de l'enfant avait, un instant, chassé celle de la femme. Il ne pleurait plus, il semblait heureux, au contraire ; il était accablé par la douleur, et il allait réagir par une bonne action; elle était illégale, mais bastel... Les ménages que la loi sanctionne cachent de bien plus grandes fautes... D'abord, il se disait qu'il y avait deux lois : la loi des intérêts et la loi du cœur; l'une, que les hommes font et défendent ; l'autre, qui naît avec la créature, quand elle est bonne, et que l'homme condamne, mais que les justes et les bons réclament et qu'ils appellent la loi de la nature...
Dans ce qu'il voulait faire, il était résolu à n'écouter que son cœur.
Tout entier à cette pensée, il se trouva plus calme; il allait avoir un fils. Un fils! Chaque jour il penserait qu'un être né de lui, portant son nom, vivait; il travaillerait pour lui. Dès qu'il le pourrait prendre chez lui, il le ferait venir, el l'enfant jouerait sans cesse,, là, près de lui. Il aurait pour lui seul son affecliou, son amour, on l'aimerait, enfin, et il ne risquerait pas un jour de voir tous ses rêves s'envoler.
Il se persuada qu'il était tout à fait, mais tout à fait rétabli. Il ne pensait plus à Geneviève ; au reste, elle ne le méritait guère , et il avait hâte de voir son enfant.
Il se promenait dans sa chambre, ne pouvant dormir, attendant avec impatience le petit jour. Lorsque l'aube filtra son jour gris entre les rideaux, il regarda la pendule et se dit qu'il serait absolument ridicule en allant sitôt réveiller la sagelemme ; il se jeta sur le lit. Oh ! il n'espérait pas dormir ; mais, agité, fiévreux, en se promenant toujours, il craignait de réveiller sa femme. Nous avons dit qu'ils vivaient en amis, et il redoutait l'intérêt qu'elle aurait manifesté en le voyant dans cet état d'agitation. Il se trompait; une fois sur le Ht, fermant les yeux pour voir dans son rêve son fils jouant autour de lui, l'aimant, lui parlant cette langue zézayée des enfants^ il s'endormit. et il rêva de son fils.
Il dormit; ainsi quatre grandes heures ; il s'éveilla lorsqu'il faisait grand jour. Il fut tout étourdi du temps perdu. Il s'habilla à la hâte, pressé d'aller faire vivre ses rêves. Il avait bien encore le cœur gros, mais sa douleur aiguë, la pensée jalouse de Geneviève étaient un peu éteintes.
Lorsqu'il sortit de 5a chambre, Lison lui dit que le déjeuner était prêt; il la
MADEMOISELLE OLYMPE. m
chargea d'aller prévenir madame que, ayant à s'occuper de graves affaires le matin même, il ne pouvait déjeuner, qu'il la priait de déjeuner seule.
— Mais, monsieur, madame ne déjeune pas aujourd'hui; elle m'a chargée de prévenir monsieur qu'elle déjeunait chez M"'^ de L'Ormet.
— Ah ! bien , tant mieux ! je ne déjeune pas non plus... Allez me chercher une voiture.
Lison fut un peu étonnée ; mais ce fut un nuage, cela passa vite.
Elle envoya chercher la voiture.
Trois quarts d'heure après, Pierre Costin arrivait à l'extrémité de la rue Lepic; il descendait de voiture et montait la rue d'Orient. Arrivé au tournant, il fut un peu embarrassé ; il ne reconnaissait plus la maison. Une voisine, le voyant repasser pour la quatrième fois, lui demanda :
— Que cherchez-vous, monsieur?
— Madame, il y avait un tableau, une enseigne de sage-femme sur une de ces maisons, que je cherche.
— M""*^ Costolade? Elle est déménagée de ce matin.
— De ce matin! Et où reste-t-elle maintenant? demanda Costin, se souvenant qu'il n'avait rien demandé que le secret, l'oubli, et que h sage-femme n'avait aucune raison pour lui annoncer son changement de domicile.
— Oh ! mais ils sont partis, tout à fait partis à l'étranger...
— Partis à l'étranger! Et l'enfant?
— Oui, ils avaient une nourrice, un enfant, tout est parti ce matin pour l'Espagne, où elle va fonder une maison d'accouchement.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! fit Pierre, accablé par ce dernier coup. Il s'assit sur une borne, et, laissant pencher sa tète, il gémit :
— Mais je suis maudit!... C'est le châtiment. Et il restait désespéré.
La voisine , étonnée de voir cet homme bouleversé par un renseignement aussi simple, voulut en savoir le motif et chercha à l'interroger. Pierre Costin releva la tête et la regarda tout affolé, cherchant à comprendre ce qu'elle lui disait. En entendant les premiers mots, il se redressa, et, sans répondre, se hâta de regagner sa voiture.
Au-dessus de sa douleur était la peur.
Quel motif avait poussé cette femme à abandonner aussi vivement sa demeure?
Alors il se souvint de ce que le cocher lui avait raconté, et, rapprochant les faits, il se demanda si cette fuite précipitée ne se rattachait pas à la poursuite dont il avait été l'objet. La peur grossit tout. Il en fut persuadé ; il y vit tout un plan de conspiration contre lui. Il se rappela le regard singulier du fiancé de Geneviève et il se dit que l'arrivée du fiancé la nuit même de l'accouchement de sa maîtresse, l'espionnage dont il avait été l'objet et le départ précipité de la sage-femme, tout cela ne devait pas s'être produit par lo seul effet du hasard. Il y avait là un danger menaçant plus terrible, parce qu'il était inconnu ; il fallait, à tout prix, aller au-devant pour en atténuer les effets.
Il était monté dans sa voiture sans parler au cocher; celui-ci attendait ses ordres , que Pierre ne pensait guère à donner.
Il se demandait ce qu'il fallait faire pour éclaircir ce mystère, et il souffrait, le malheureux I il ne s'expliquait pas le sentiment nouveau, né en lui, de ses regrets et de son amour; il aimait son enfant, il voulait son enfapt, et. l'impossibilité qu'il rencontrait doublait ce désir. Tout tenait dans cet enfant. Si Geneviève était menacée, c'était par lui. Il était la preuve vivante de sa faute; il fallait à tout prix celte preuve ou la détruire.
Était-ce par les ordres de cet homme au regard singulier, de ce Hardi des Étangs, qu'il avait été enlevé avec la sage-femme? Cette dernière était-elle complice? le trahissait-elle?.
Sa tête était fatiguée, son cerveau était las après ces trois jours de; fatigue, après cette nuit d'insomnie, et c'est en vain qu'il prenait son front entre ses mains comme pour en faire jaillir une idée. Il ne trouvait rien, et il devinait que quelque chose de terrible le menaçait. Et puis, il se le persuadait, il voulait son enfant, il voulait savoir ce que son fils était devenu...; au besoin, il serait parti pourJ'Espagne, et le moment était assurément bien choisi. Il ne serait plus là, condamné à voir celle qu'il aimait se livrer à un autre; il échapperait à ce. tableau cruel; il emporterait certainement avec lui sa douleur, mais le voyage l'adoucirait. Peutêtre, s'il pouvait retrouver son fils, en le caressant, en l'aimant, trouverait-il, sinon l'oubli, la consolation...
Mais, pour cela, que faire?... Il fallait retrouver l'enfant.
Le cocher venait de lui dire :
— Monsieur, est-ce que nous attendons quelqu'un?
Pierre Costin sembla sortir d'un rêve. Il regarda autour de lui pour se rendre compte du lieu où il se trouvait. . : .
— Non, non, nous allons partir.
Il réfléchit quelques minutes pour savoir ce qu'il devait faire.
Il se souvint de ce que la sage-femme lui avait dit : le lendemain même de la naissance d'un enfant chez elle, elle devait en faire la déclaration à la mairie. Il se souvint encore d'un règlement qui obligeait, les mères et les sages-femmes à déclarer à la mairie le départ des nouveau-nés avec les nourrices et le lieu où on les conduisait.
C'était donc à la mairie qu'il devait trouver les renseignements nécessaires.
Il dit au cocher :
— Menez-moi à la mairie de l'arrondissement.
Il s'y trouva en trois minutes. Il demanda à l'employé :
— Monsieur, je voudrais avoir l'acte de naissance d'un enfant déclaré à celte mairie il y a cinq jours, le matin, de père et de mère inconnus, sous le nom de Pierre, par M""® 0. Costolade, sage-femme.
L'employé feuilleta son livre sans rien trouver.
Sur la demande de Pierre, il continua ses recherches jusqu'au jour présent. Il se disait que peut-être l'enfant n'avait été déclaré que la veille du départ. Les recherches à cet égard furent encore vaines. Aucun enfant du sexe masculin n'a-
MADEMOISELLE OLVMPE.
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— Toi... toi..,, tu m'aimes donc encore! (page 116.)
vail été déclaré par M""® Costolade. Tous les enfants inscrits depuis dix jours étaient reconnus par leurs père et mère.
L'enfant n'avait donc pas été déclaré à cette mairie.
Pierre devint tout pensif. Il était clair que la Costolade, poussant la discrétion plus loin qu'on ne le lui avait demandé, n'avait pas déclaré Tenfant. En même temps que cela le rassurait sur des recherches possibles, cela le désolait comme père.
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Un fait était acquis en cas de danger : la sage-femme n'était plus à Paris et ne pouvait le trahir, et il était impossible de trouver sur les registres de l'état civil les preuves de la naissance d'un enfant abandonné par ses parents.
Il remonta en voiture et se fit conduire à la compagnie d'assurance à laquelle il avait assuré, jusqu'à l'âge de vingt ans, son enfant. Là on devrait être venu et il aura des renseignements.
Là, ce fut pis. On était efTectivement venu régulariser les actes la veille ; on avait non seulement touché l'argent du premier trimestre, mais encore on avait réclamé la prime, prétendant avoir amené l'affaire... On croyait même, d'après les renseignements pris et les agissements des personnes qui s'étaient présentées, que les litres avaient été donnés en garantie.
Tout cela bouleversa Pierre Costin.
A quels étranges gens avait-il donc affaire?
Tout cela était bien peu rassurant pour l'avenir de l'enfant et sa tranquillité à lui.
— ^ Mais l'on doit venir tous les trois mois toucher la pension ; alors vous verrez les gens.
— Ce n'est pas absolument nécessaire. Vous avez dit que l'assurance serait faite à la volonté de la personne qui nous apporterait le papier que nous vous avons remis. C'est cette personne qui en a fait les conditions. Elle a dit que n'étant pas assurée de se trouver toujours à Paris, elle voulait pouvoir toucher dans nos succursales de la France et de l'étranger. Or, il se peut que nous ne la voyions jamais.
Pierre restait contrarié, attristé, tout déconfît, et cependant, nous devons le faire remarquer, plus rassuré, car les preuves de la faute n'existaient véritablenient plus ; la déclaration de l'employé de la compagnie d'assurance concordait avec le départ pour l'Espagne. Ainsi, en faisant des recherches à Montmartre, si tel était le but de l'homme qui Tavait suivi toute la nuit, d'abord, il ne retrouverait plus la sage-femme. Pas de trace de naissance d'enfant abandonné sur les livres de la mairie. Il pouvait être tranquille, Geneviève n'avait plus rien à redouter de ce côté. Seulement, retrouverait-il jamais le pauvre petit être qu'il avait si légèrement abandonné, et comment pourrait-il reconnaître cet enfant sans nom? Pierre Costin était honteux de lui, il avait commis une mauvaise action.
n souffrait, l'amour brisé par le mariage lui déchirait le cœur et, anéanti, il n'osait se plaindre : il avait mal agi, il était châtié. Il remonta dans sa voiture et se fit conduire chez lui. Ses pensées étaient plus calmes, il ne redoutait plus les révélations. Il était prêt à tout, oubUant l'enfant, songeant à la mère, à la mère dont l'ingratitude le faisait tant souffrir. Il se promit de s'élever à la hauteur de sa douleur. Il serait grand, grand avec le sentiment qu'il avait éprouvé, qu'il éprouvait encore. Il assisterait à son mariage, il la féliciterait de cette union; son cœur serait déchiré, mais elle ne le verrait pas , et lorsqu'elle serait prête à quitter ses invités pour suivre son époux, il lui presserait la main et il lui dirait adieu d'un ton qui l'obligerait à lever les yeux, à lui demander une explication, et il lui répondrait alors :
MADEMOISELLE OLV.MI'
— Je pars, madame! J'ai de grands ciia-^rins, et je vais me consoler près d'un enfant auquel désormais je vais vouer ma vie.
Et comme tout le monde savait que le grand sculpteur avait une piètre estime pour la femme qui portait son nom, il passeraitsur la confusion en ajoutant :
— Je veux qu'il ne reçoive jamais les leçons de sa mère. Je veux le défendre contre elle. Je veux qu'il soit bon; je ne veux pas un ingrat. Et cette minute lui payerait les longues heures de haine et de rage qu'il avait passées.
Son parti était irrévocablement pris. Il le croyait du moins. Il allait arracher de son cœur l'amour dont il souffrait ; il était ridicule à lui de souffrir pour cette enfant qu'il avait crue naïve, et qui s'était moquée de lui comme la dernière des filles. Il avait été sa dupe; sous les apparences timides d'un enfant, il n'avait trouvé qu'une coquette; elle croyait la faute effacée et elle était tranquille; elle oubliait; elle s'était à la fois, dans celte môme nuit, débarrassée du père et de l'enfant. Il n'y fallait plus penser.
Plus calme — le malheureux voulait se le persuader — il allait longuement penser à sa conduite. Il avait travaillé beaucoup, surtout depuis qu'il aimait la petite comtesse; c'est en lui servant de modèle qu'elle pouvait le voir, et c'est en la faisant sous toutes^ ses faces, depuis la Chasteté jusqu'à la Volupté, qu'il avait livré au public les œuvres charmantes qu'on admirait, en s'étonnant de la rapidité avec laquelle elles avaient été exécutées... Oh ! l'amour ! quel aide dans le travail ; l'amour fait faire grand, fait voir beau. Le travail, sous le regard de celle qu'on aime, c'est le plaisir. C'est de l'amour que l'art est né.
A cette heure, l'amour était brisé, et cette fièvre qui faisait l'artiste fort était éteinte; il sentait la fatigue, sa main était sans adresse, le cerveau sans pensées; — il était fatigué, bien fatigué, trop fatigué. 11 allait donc se reposer, reposer son cerveau du moins ; il voulait voyager pour retrouver son enfant et oublier l'infidèle.
Arrivé chez lui, il s'enferma dans son atelier et s'étendit sur son divan. Il pensait aux incidents qui s'étaient succédé depuis six jours. Il se souvenait de ce qu'on lui avait dit l'avant-veille, et, malgré lui encore, il disait avec accablement :
— Oh! l'ingrate... C'est de la haine qui va remplacer mon amour pour elle.
A ce moment, la sonnette de son atelier retentit. C'était la sonnerie d'une porte particulière réservée aux amis, aux élèves et surtout aux modèles du sculpteur. Ennuyé d'être dérangé dans ses méditations, il se leva et alla ouvrir. Il vit entrer une femme qui, se précipitant vivement, ferma la porte derrière elle. Etourdi, surpris, il exclama :
i — Vous... C'est vous?
— Pourquoi me dis-tu vous? Cela t'est-il désagréable que je vienne ?
— Oh 1 non ; non, va !
Et il tendit ses bras dans lesquels Geneviève s'élança aussitôt.
Il la tenait serrée sur sa poitrine, et le grand enfant, qui se croyait fort, qui parlait de haine, de mépris, d'oubli, il souriait et il pleurail. 11 était tout tremblant d'émotion, il était comme suffoqué et ne trouvait pas un mot à dire. i\e pouvant
parler, il l'embrassa et, à ce toucher brûlant, les larmes jaillirent plus fort de ses yeux ; il parvint cependant à articuler dans ses baisers :
— Toi... toi... tu m'aimes donc encore?...
— Oh I que me demandes-tu là? fit la jeune fille, pleurant à son tour et l'entraînant dans l'atelier au clair du jour.
Elle lui tenait les mains, et elle l'avait obligea se tourner devant elle, à faire face à sa face, afin de voir son regard. Elle répéta :
— Tu me demandes si je t'aime! .Mais qu'est-ce que tu as donc?
— Rien, rien, pardon! fit-il, la prenant dans ses bras et la couvrant de baisers.
Puis, tout à coup, il s'arrêta.
Il la regarda et dit :
— Mais qu'est-ce que tu as, toi?...
— Moi! moi! répondit-elle fiévreusement, j'arrivais chez toi chercher une consolation, un appui, et je t'ai trouvé si singulier que je suis restée anéantie...
— Tu venais chercher un appui, fit Pierre avec inquiétude... Et, l'entraînant sur le divan, il la fit asseoir, et, poussant du pied un coussin, il le prit et s'assit à ses pieds... Qu'arrive-t-il donc?
— Je vais te le dire; mais, d'abord, pourquoi m'as-tu reçue ainsi?... que t'ai-je fait?...
— Oh ! ne réveille pas mes tourments, mes douleurs...
— Je veux que tu me répondes...
— Tu en aimes un autre... tu en aimes un autre ei tu vas lui appartenir... Et il pleura.
— Ne pleure pas, Pierre! Suis-je la maîtresse de ma vie?... Non, n'est-ce pas, j'appartiens à mon père. Que faut-il faire? Dois-je refuser (Je lui obéir? C'est toi qui, dans tout cela, dois diriger ma conduite... Tu m'as dit : Il le faut, je n'ai pas le droit de perdre ta vie. Je t'ai dit, moi : Je vais avoir un enfant, je ferai ce que tu voudras ; si tu veux, partons... Tu m'as montré le scandale, la vie perdue, la misère enfin... Et quand je t'ai dit : Il faut en fmir, je suis perdue, on veut me marier, je t'aime, veux-tu de moi ? J'accepte la vie irrégulière, les souffrances, la misère, tout, mais je serai heureuse, je vivrai avec celui que j'aime et avec notre enfant... Tu m'as dit que j'étais folle.
Pierre essuyait brusquement ses larmes, et comme s'il prenait un violent parti :
— Et c'est vrai... j'avais raison... J'ai raison; j'ai été un misérable d'abuser de ta jeunesse, et je devrais, au risque des souffrances que j'endure, te dire la vérité. Et la vérité, c'est que tu dois vivre respectée et honorée, tenir ton rang, vivre dans le monde dont tu es, et que moi, je dois racheter ta faute en m'occupant de l'enfant... C'est ce que je ferai. En te conseillant autre chose, j'étais un sot et un malhonnête homme.
— Non ! en écoutant ton coeur, en acceptant ce que je te demandais, loi de quitter ta femme, moi de quitter mon père, nous ne risquions que de recommencer une vie par le travail, ce que j'étais prête à faire pour toi, pour notre enfant.
— Mais, malheureuse enfant, tu étais déshonorée...
— Ah! mon pauvre Pierre, si tu savais ce qui arrive aujourd'hui...; je suis menacée de pis que cela.
— Que veux-tu dire ?
— Si je suis accourue ici, à peine vêtue, c'est à cause de cela; en lisant la lettre, il m'a semblé que je devenais folle, que tout le monde l'avait lue dans l'hôtel.
— Quelle lettre? fit Pierre avec anxiété,
— La voici. Lis.
Et la jeune fille tira de la paume de sa main, sous son gant, une lettre qu'elle remit au sculpteur. Celui-ci était devenu livide. Les larmes qui coulaient lentement de ses yeux s'étaient subitement taries. Il tremblait en prenant la lettre.
Pierre Costin lut :
a Mademoiselle,
» Nous sommes quatre qui savons que la noble demoiselle de Gesvres est accouchée d'un beau garçon, fils du sculpteur Pierre Costin; que cet enfant, né la nuit à Montmartre, rue d'Orient, chez une femme Costolade, est vivant et déclaré à la mairie. Les quatre qui le savent sont : vous, chère madame, qui avez besoin du silence ; le père, Pierre Costin, qui a le même intérêt que vous au secret ; puis la fille Costolade, partie ce matin en Espagne et qui avait été payée pour se taire. Un autre sait, qui n'a rien reçu et n'a aucun intérêt à être discret ; cet autre, c'est moi. Je viens donc, mademoiselle la comtesse, vous offrir le secret le plus absolu, pour la modique somme de vingt mille francs. Rien pour vous et la fortune pour moi.
» Comme je ne doute pas, madame, que vous ne vous empressiez d'accepter le marché que je vous propose, je vous prie de vouloir bien charger une lettre, soit en obligations ou valeurs au porteur, et de l'adresser poste restante, rue Jean- Jacques Rousseau, aux noms suivants : Pierre et Geneviève.
» Je crois devoir vous prévenir que la moindre action dirigée contre moi vous serait nuisible, car je crierais bien haut ce que je sais ; et, d'autre part, si je n'avais qu'une réponse négative, décidé à ne pas laisser échapper une si belle occasion de faire fortune, je vendrais mon secret à certaine personne qui serait assez intéressée à le connaître pour ne pas le marchander.
» Réponse d'ici deux jours. »
Pierre Coslin se laissa tomber sur le divan.
La lellre lui glissa des mains. II était comme sous le coup d'une congestion.
Quel nouveau coup venait encore le frapper? Oh! les amours coupables! Comme il jinyail cher n cette heure les âpres plaisirs qu'il y avait trouvés. La sueur coulait sur sou front. Il était atterré.
Geneviève, qui l'observait, lui demanda, en hochant la tête .
— Lli bien ! que faire?
us LE PÉm: DES ENFANTS DES AUTRES.
Alors, parlant vile, d'une voix sèche, le malheureux dit :
— Je redoutais cela ; je savais que nous avions été suivis toute la nuit.
— Tu ne m'as rien dit !
— Je ne t'ai pas vue depuis. Depuis cette nuit, tu ne vis que près de ton fiancé, fit-il avec amertume.
Geneviève ne répondit pas. Deux grosses larmes coulèrent sur ses joues. Pierre Costin continua :
— Que veux-tu faire?
— Est-ce que je sais, moi ?
— C'est le commencement d'un acte de chantage qui ne finira plus. Que peut- il, après tout? Tu épouses un homme en engageant ton avenir; tu ne parles pas de ton passé... S'il l'apprend, eh bien! qu'importe! Il se fâche; mais il s'est trompé, tu ne l'as pas trompé... Cet enfant n'est pas le sien.
— Tu dis des folies. Si lui le sait, je suis perdue !
— Que faire ?
— Voir cet homme et le payer... J'ai des bijoux, des diamants...
— Tais-toi !
Et Pierre la prit dans ses bras.
— Écoute. J'ai été ce matin pour voir notre enfant. Elle lui sourit et demanda ;
— Et?
— La sage-femme a quitté la France emmenant l'enfant; je les retrouverai quand je voudrai; mais plus de témoins à redouter de ce côté. J'ai été à la mairie, l'enfant n'a pas été déclaré, quoi qu'en dise ce gredin. Il sait, c'est vrai; mais nous n'avons rien à redouter, il ne peut prouver ; sois plus calme. Je vais aujourd'hui aller voir le préfet de police.
— Ohl on saura, fit la jeune fille avec effroi.
— Je vais effacer ton nom de la lettre... Ne crains rien, demain le coquin sera pris et nous n'aurons rien à redouter.
— Tu dis cela pour me rassurer, mais tu n'en crois pas un mot.
— Geneviève, tu n'as rien à craindre. Pour te rassurer, je vais l'expliquer en deux mots ce qui se passera. Je vais aller à la préfecture de police, j'ai là un ami de collège, N..., qui est attaché au cabinet du préfet. J'exphquerai ce qui se passe.
— Ohl mon DieuL
— Mais sans prononcer un nom, et en affirmant que la dénonciation est une calomnie. Tu vas rentrer chez toi calme, tranquille. Moi, je vais faire une réponse. N... fera poster des agents aux environs des bureaux de la poste restante, et, au moment où l'individu viendra, on l'arrêtera.
— Mais s'il crie, s'il parle !
— Tu n'as rien à redouter de cela, puis il sera muet..., et n'oublie donc pas qu'il n'y -a plus de preuves. La sage-femme est partie avec l'enfant, et l'enfant n'a pas été déclaré à la mairie.
— Mais si mon mari s'apercevait du passé... sur moi.
MADEMOISELLE OLYMPE. ng
— Cela serait à craindre. Mais... et Pierre soupirait avec peine, si tu savais comme cette question est pénible à aborder.
— Oh! pardon... pardon..., mon Pierre, dit Geneviève fondant en larmes... Ce n'est pas moi qui suis la cause de tout cela... Si tu savais à cette pensée comme j'ai peur, je passe des nuits sans sommeil. Je n'ai pu obéir à aucune des prescriptions de cette femme. Le lendemain je devais être debout ; la merne nuit, je devais marcher. Oh! Pierre, Pierre, j'ai peur... et je mourrai de honte.
Il la prit dans ses bras ; triste il essuyait lentement ses larmes, et un douloureux sourire plein d'amertume crispait ses lèvres. Alors, cessant tout à coup de pleurer, le regardant de ses beaux yeux humides, elle lui dit :
— Pierre, il est temps encore; veux-tu que je reste ici... avec toi? Veux-tu que je me retire dans une maison où tu viendras ? Veux-tu que je rompe tout pour toi, pour rester avec toi, nous reprendrons notre enfant? Je me moque du monde, tu peux en dire autant. Ce n'est pas ta femme qui peut te retenir : lu m'as dit que tu n'avais pour elle que du mépris... Oh ! dis, Pierre, veux-tu ?
Et elle avançait ses lèvres de ses lèvres, et il se grisait en humant celte fraîche haleine d'enfant.
Il passa la main sur son front; il allait céder peut-être, mais d'un violent effort il réagit et, la repoussant doucement :
— Non, non, Geneviève, j'ai commis une faute et je veux la racheter... Xon, je n'ai pas le droit de perdre ta vie. L'amour que je vois encore en toi m"a rendu courage. Oublieuse, ingrate, j'allais te haïr... Mais je te vois toujours, ma boiie petite comtesse aimée, mais je vois que tu n'as pas oublié. Victime, tu te sacrifies..., tu n'aimeras jamais cet homme qui ne cherche pas l'amour dans son mariage; ce qu'il épouse, c'est ta fortune... mais tu resteras toujours la Geneviève de Pierre...
— Oui, oui, je te le jurel
Et elle disait cela, la tête penchée en arrière, le tenant dans ses bras, son regard perdu dans son regard, ayant un sourire nerveux sur les lèvres et des larmes sur les joues, et secouant la tête comme pour affirmer chaque mot.
— Xe crains rien, ma pauvre belle, tu n'as rien à craindre des menaces du gredin qui t'a écrit ; il sera arrêté demain, et je serai aise de savoir qui il est.
— Mais... l'autre, la nuit... dit anxieusement la jeune fille.
— Oh î si tu savais ce que j'éprouve en parlant de ça ! répondit douloureusement l'artiste. Je vais te dire la vérité. J'ai été souvent tourmenté par cette idée; tu sais les précautions que nous avions prises. J'ai eu peur, surtout lorsqu'il y a dix jours j'ai su que ton fiancé, le comte Hardi des Etangs, avait été docteur... J'allai chez un docteur de mes amis me renseigner sur lui... Écoute, voici ce qu'il m'a dit : a C'est un vaniteux sans science ni talent, qui, ne pouvant faire de la médecine générale, par ignorance, s'est jeté sur une spécialité. » Il soignai! les ahénés, et l'on prétend qu'il l'est au moins autant que ceux qu'il traitait. Est-il fou?
— Oh î mais tu me fais peur !
— Xon ! Il n'est pas fou... c'est un braque, sans idée, sans cerveau, qui peut-
être, le lendemain de son mariage, s'en ira seul faire un long voyage ; il a un vice, mais qui ne le rend pas méchamt, qui l'abôtit seulement : il boit.
— Oh I fit Geneviève avec répulsion et dégoût. Pouah ! Mais pourquoi me fait-on épouser cet homme ?
— Cela, c'est le secret de ton père. Je n'ai rien pu savoir... Mais... vois pour toi l'ignoble tâche que je me suis donnée : j'ai accepté d'être là lorsqu'on te livrera à cet homme; j'ai accepté de venir à la fête de ton mariage... et je veax boire pour oublier, pour éteindre la douleur que j'éprouve... boire en le faisant... boire, lui... comprends-tu?
Et tout confus, rouge de honte, pleurant d'humiliation, il ajouta navré :
— Voilà à quel prix je dois racheter la faute.
— C'est un ivrogne que j'aurai pour époux...
— Oui, dit en rageant Pierre, oui, un ivrogne... Oh! je procurerai ce qu'il doit boire pour être aveugle, et le lendemain sans mémoire...
— Jamais!... jamais!...
— Oh ! Geneviève, ce n'est pas à moi que tu vas demander du courage dans cette honte...
Geneviève était retombée sur le divan, la tête basse, la lèvre chargée d'un méprisant dégoût; elle disait :
— Cet homme sera mon époux, je porterai sonnom?... Puis, tout à coup... Et loi?
— Moi, moi... fit Pierre visiblement embarrassé... je me mépriserais trop pour vivre...
— Que dis-tu ?
— Je dis que sachant que tu m'aimes et ne pouvant t'avoir... je me tuerai...
— Ah I non, non, je ne le veux pas..., exclama Geneviève, comme folle en se jetant à son cou... Non, je ne me marierai pas ; je vivrai avec toi...
— C'est impossible...
— Je ne veux pas de cet homme, et je veux que tu vives...
— Moi, je ne peux pas vivre sans toi...
— Eh bien! eh bien! puisqu'il le faut... laisse-moi obéir à mon père... Aidemoi... et vis, vis pour nous aimer...
Et l'embrassant sur les lèvres, et sans qu'il pensât à la retenir, elle se sauva de Tateller.
Elle grimpa allègrement dans sa voiture.
Elle avait repris courage, la petite comtesse. Elle était heureuse; elle avait consolé le malheureux qu'elle sacrifiait. Au fond de son âme, pensait-elle tout ce qu'elle avait dit? Non. Quelle est la femme qui ne mêle quelques mensonges à la vérité? Elle avait aimé Pierre, elle ne s'était pas hvrée, elle n'avait pas succombé, elle avait glissé sans conscience à la faute, en une heure. C'est une histoire que nous raconterons lorsque nous ne serons pas poussé par la rapidité des faits, — une heure de folie, — et elle en était sortie comme d'un rêve, pleine de honte, bien certaine que son avenir était perdu, ne redoutant plus que le scandale
Il était presque minuit, et la rue des Postes offrait un singulier tableau (page 124).
quand la chose serait connue. Et, pour oublier, elle se donnait tout entière, elle s'abandonnait tout à lait. Un jour, la réhabilitation semblait possible, et elle avait voulu sortir de sa honte; elle avait voulu effacer sa faute. C'est elle qui avait voulu se marier, et c'est justement parce qu'on lui avait dit que celui qu'on lui destinait était presque insensé qu'elle avait accepté celui-là. Elle espérait que le passé serait invisible plutôt avec lui qu'avec un autre. Aimait-elle Pierre Costin? Ohl oui! de tout son cœur. Aimait-elle le comte des Étangs? Non! non! Et c'est
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justement pour cela qu'elle le choisissait pour époux. Nous n'avons pas à expliquer cette anomalie, nous la constatons.
La petite comtesse était certaine de l'amour fidèle de Pierre, et ce qu'il souffrait ne la préoccupait pas. Sa pensée n'avait qu'un tourment : Son mari saurait-il le passé? Elle venait d'apprendre qu'il n'y avait plus de preuves. L'enfant enlevé, sans déclaration, la sage-femme disparue, il ne restait que les traces que pouvait porter son corps; la honteuse comédie à laquelle le malheureux Pierre allait se prêter la mettait à l'abri d'un examen possible... Cela était absolument ridicule, c'était l'impossible.
La souillure d'une femme est visible jusque dans sa pudeur; néanmoins, elle croyait naïvement aux consolations de son amant, qui, à cette heure, devenait son complice.
Restait la lettre menaçante, la tentative de chantage. Mais Pierre lui avait dit un mot qui l'avait absolument consolée sur ce sujet. Il connaissait quelqu'un à la préfecture de police ; elle n'avait donc rien à redouter.
Elle partit donc consolée de l'atelier du sculpteur. Elle arriva rapidement rue Bellechasse, et, en descendant de voiture, elle fut reçue par son fiancé, auquel, de l'air le plus gracieux du monde, avec un sourire charmant, elle dit en minaudant :
— Voilà qui est bien laid, monsieur des Étangs... déjà vous êtes en retard... et j'ai dû aller seule faire des emplettes.
Le comte Hardi des Étangs se confondit en excuses et lui offrit son bras pour monter le grand escalier.
Dans son ateUer, Pierre Costin, plus calme, heureux de l'heure qu'il venait de passer, consolé, plein d'espoir, disait :
— Pauvre enfant! et je doutais d'elle... Elle m'aime! elle m'aime!
Il se plaça devant un petit meuble, prit du papier sur lequel il écrivit :
« Ma réponse est que vous êtes le dernier des gredins. Vous êtes un imposteur et l'on vous met au défi de prouver ce que vous avez écrit. »
Il plia le papier, le glissa dans une enveloppe qu'il cacheta à la cire, et écrivit la suscriplion :
« Pierre et Geneviève. Bureau restant, au coin de la rue Pagevin et de la rue Coq-Héron. »
Puis, cela fait, il se rendit à la préfecture de police. Une demi-heure après, il en sortait rayonnant, absolument tranquille sur les suites de l'affaire, et il se rendait rue Bellechasse pour mettre sa lettre à la poste à un bureau voisin de l'hôtel de Gesvres.
Le même jour, le Beau Henri se renaait à la brasserie où il avait coutume d'aller le soir ; il se mettait à la table qu'il occupait habituellement et où se trouvaient déjà les habitués ses amis. Il joua, perdit; puis, devant céder son tour, il fit signe à un jeune homme qui se trouvait parmi les joueurs. Et il l'entraîna à
une autre table. C'était un grand garçon assez élégamment velu, qui se nommait Auguste Navart, et qu'on ne connaissait guère que sous le nom de Laposte, — sobriquet qui lui venait de ce qu'il était employé à l'admi-nistration des postes.
— Qu'est-ce que tu as donc à me dire? fit celui-ci étonné du mystère.
— Écoute-moi, Laposte, j'ai un service à te demander.
— Quoi? fit le jeune homme avec une grimace que le Beau Henri comprit, car il dit vivement :
— Non, non ! n'aie pas peur, je ne te demande pas d'argent...
— Qu'est-ce que c'est?
— Tu es toujours employé au bureau de la rue Pagevin ?
— Oui, au bureau restant...
— Bien. Écoute : j'ai levé une petite femme mariée, une femme très bien. Nous correspondons par la poste restante. Or, je sais que le mari a eu vent de la chose; il n'est pas certain, mais il s'en doute. Il avait fait le truc du Barbier de Séville, tu sais, les feuilles de papier à lettre comptées, les doigts tachés d'encre. Bref, il sait que sa femme a envoyé une lettre. De plus, il me connaît, puisque c'est un ami...
— T'es gentil, toi. Eh bien, et la Costolade?
— La Costolade, c'est fini, je l'ai lâchée ; elle est partie.
— Ça, mon vieux, je t'en fais mon compliment; je ne te l'aurais pas dit avant, mais c'était une vraie... Tu peux demander aux camarades; je crois que tous la connaissent.
Henri eut une crispation; il avait envie d'étrangler Laposte, et il eut toutes les peines du monde à se contenir; il y parvint cependant en s'enfonçant les ongles dans les paumes des mains.
Laposte continuait :
— Je ne blâme pas ta canaillerie, si ça a servi à ça...
— Parlons pas de la Costolade...
— Tu vois, tu l'as lâchée, mais tu l'aimes toujours. ..tu y retourneras...
— Mais non; elle n'est plus en France... Parlons de mon affaire...
— Eh bien! qu'est-ce que tu veux que je fasse pour ton affaire?
— Tu ne comprends pas; je ne peux pas aller au bureau autour duquel le mari rôde toute la journée... Tu pourrais prendre ma lettre, et, en revenant demain soir me l'apporter...
Laposte parut un peu ennuyé.
— Tu me demandes là une chose qui peut me faire remarquer, tu sais?...
— Pourquoi?
— Parce que les lettres de bureau restant ne doivent être remises qu'aux destinataires mêmes, et au bureau, après constatation qu'elles lui sont bien adressées.
— Cette constatation-là tu la fais... tu me connais... si tu avais des désagréments, tu sais où me trouver...
— Elle est à ton nom ?
— Ce serait trop bête! Non; voilà la suscription . « Pierre et Geneviève. » Tu peux faire ça.
— Je le ferai pour toi; mais, tu sais, Henri, s'il y a la moindre réclamation, tu déclareras que je te l'ai remise au bureau.
— Pardi!... mais il n'y a pas de danger, puisque je te conte l'affaire. C'est simple comme tout! Le mari est là qui fait le poireau depuis ce matin; il mange avant de venir et soupe en rentrant; il est à côté du factionnaire, depuis l'ouverture du bureau jusqu'à la fermeture.
— Eh bien! c'est entendu. Écris-moi les noms sur une carte, et je te l'apporterai demain soir.
— Bien î
Henri écrivit sur le dos d'une de ses cartes de visite et la donna à son ami Laposte. Puis ils retournèrent autour de la table où l'on jouait.
Le lendemain soir, Laposte arrivait au café où^ depuis deux heures déjà, fleuri, anxieux, fiévreux attendait.
— Eh bien? fit-il en le voyant.
— Voilà ton affaire, regarde si c'est bien ça, demanda Laposte en lui rémettant la lettre.
— Oui, oui, c'est ça, merci!
— Tu sais, ajouta le jeune employé à mi-voix, je l'ai vu, le mari ; il est resté là toute la journée; il a une sale tête, il a l'air d'un mouchard.
— Oui, c'est vrai.
Et Henri éclata de rire.
H avait hâte d'ouvrir la lettre qu'il venait de recevoir, et cependant, craignant d'être observé, il la cacha dans sa poche. Puis il sortit. H s'arrêta sous le premier réverbère, brisa l'enveloppe et lut les trois lignes. Froissant le papier, plein de rage, il exclama :
— Eh bien, tonnerre de Dieu! puisque vous l'y forcez, le gredin vous le prouvera...