AMUSEZ-VOUS, GENS DE LA NOCE
Il était presque minuit, et la rue des Postes offrait un singulier tableau. Devant un sombre bâtiment, au-dessus de la porte duquel était enchâssée une croix rayonnante, s'arrêtaient de riches équipages armoriés, qui, après avoir descendu ceux qu'ils amenaient, allaient se placer à la suite de la longue file qui encombrait la rue. La porte de la communauté des Missionnaires de Saint-Jean était grande ouverte ; des valets en grande livrée rouge et or, les couleurs de la maison
MADEMOISELLE OLYMPE. i'TS
de Gesvres, en culotte courte de velours rouge, bas de soie, coiffés d'un tricorne sur la perruque poudrée, portant à la boutonnière un bouquet de fleurs d'oranger, se tenaient de chaque côté de la porte, portant des torches; ils étaient six, et les lueurs rouges et fumeuses de la résine éclairaient pitloresquement la scène. Une seconde porte sur laquelle s'appuyait une grille était fermée et formait comme le vestibule de la communauté. Dans cette grille une petite porte était ouverte par laquelle, un à un, entraient les invités à la célébration du mariage de M'^® la duchesse Héloïse Geneviève de Gesvres et du comte Louis Hardi des Étangs.
Du milieu de la chaussée jusqu'à l'entrée de la chapelle s'étendaient d'épais tapis sur lesquels les pieds soi-disant de race étaient à l'abri de l'humidité.
C'était un gai tableau, que nombre de curieux, placés de l'autre côté du trottoir, admiraient.
Quand tout le monde fut entré, la porte resta grande ouverte ; les valeta, moins circonspects, causaient et riaient entre eux, allant, chacun à son tour, dans la loge du frère portier, où des verres pleins d'un vin généreux couvraient la table.
Les curieux restaient toujours : ayant vu l'entrée, ils voulaient voir la sortie des mariés, difficilement contenus par les agents.
On entendait le bruit lointain de l'orgue et les chants des frères; au milieu de cette nuit, avec cette mise en scène, cela semblait singulier ; l'éclatante livrée des valets y aidait, et plus d'un curieux s'attendait à voir tout à coup s'ouvrir la sombre porte du couvent, de laquelle allait sortir une longue procession de moines et de seigneurs, éclairée par les cierges des frères sombres, dont les lueurs iraient faire scintiller les pierreries des nobles dames et des grands seigneurs.
Un jeune homme avait déjà deux fois essayé de sortir des rangs des curieux pour venir voir de plus près ; mais il avait été obligé par les agents de rentrer dans le groupe. Fatigué de son insuccès, il venait de changer de tactique : il avait été jusqu'à l'extrémité de la file des équipages, et là, s'adressant à un valet de pied qui causait avec un cocher, il lui demanda :
— Est-ce que je pourrais parler à Justin, le cocher du duc de Gesvres ?
— Justin, un Gesvres?... Pas du tout, c'est un La Rochefoucauld... C'est Francisque chez Gesvres...
— Vous avez raison... Où diable vais-je chercher Justin... C'est bien ça, Francisque ! Est-il possible de le voir?
— Oui, mais il est là-bas; il a repris la tète... Attendez, les agents ne vous laisseront pas passer par là... Venez par ici, entre le mur et les voitures; suivez, et il doit être presque devant la porte... Mais dépêchez-vous, on ne va pas tarder à sortir...
— Bien, merci.
Adroit et agile, le jeune homme se dirigea rapidement par le chemin qu'oE venait de lui indiquer. Arrivé devant la porte, il ne s'occupa pas de Francisque, et entra délibérément dans la loge du frère portier... Celui-ci, le prenant pour un des invités, saluait ; les valets, en train de boire, cachèrent leur verre et se raidirent tout gourmés devant rimj;)ortun, qui dit ;
— Messieurs, je suis le couturier de mademoiselle de Gesvres, représentant de la maison Palmyre... Voulez-vous me permettre de rester avec vous pour juger de l'effet de ma toilette ?
— Très bien, monsieur.
Et, riant, le frère portier, regardant les domestiques qui s'étaient remis à leur aise, dit :
— Cela est nouveau, les dames ont des couturiers...
— Pardi, fit un gros valet de pied, les dames trouvent maintenant qu'il est plus agréable de sentir sur elles la main d'un homme que celle d'une femme ! ...
Et ils éclatèrent de rire.
L'individu s'était placé près de la porte, ne s'occupant pas de ce qui se passait autour de lui.
Au bout de quelques instants, deux ou trois personnes sortirent. Le frère dit : •
— Ah ! l'office est terminé...
— Vite... vite... firent valets et cochers. Ils burent d'un trait ce qu'ils avaient dans leurs verres et, s'essuyant et du dos de la main et de la manche, ils regagnèrent précipitamment leurs voitures.
Il était temps; les portes de la chapelle venaient de s'ouvrir, et l'on entendait la grande voix de l'orgue mêlée aux chants des frères.
La jeune mariée, admirablement belle malgré sa pâleur, malgré le bistre qui enveloppait .ses yeux, parut d'abord au bras du comte Hardi des Étangs, son époux....
L'homme les regardait successivement à la lumière des torches ; il était un peu sorti de la loge pour mieux voir.
Le frère était penché sur lui, désignant du regard le comte.
L'homme demanda à voix basse au frère :
— Qui est celui-là ?
— Celui-là ! mais c'est le marié, le comte Hardi des Étangs... Ah ! c'est vrai ! le père devait encore la conduire à sa voiture, mais le pauvre diable peut à peine se tenir. Tenez, le voici : vous voyez, il se fait porter par deux domestiques.
. L'homme ne s'occupait pas du vieux duc ; son regard restait obstinément fixé sur le marié, et il disait bas :
— Ah ! c'est à cet homme-là que j'aurai affaire. Je le reconnaîtrai. Je suis plus tranquille en le connaissant ; invités et marié, ils s'habillent tous la môme chose comme des garçons de restaurant ; allez donc les reconnaître. C'est celui-là. Je le reconnaîtrai. Quel singulier regard !
A ce moment, il vit sortir Pierre Costin ; il le reconnut aussitôt, car il se jeta en arrière ; mouvement inconscient, car Costin ne le connaissait pas.
Le pauvre sculpteur était livide ; il leva la tête pour regarder le groupe des époux qui montait en voiture. Son regard se croisa avec celui de Geneviève exprimant tous les deux la même chose : courage !
L'homme, profitant du flot de monde qui sortait, suivit la cohue et se trouva dehors derrière la voiture du marié ; il disait menaçant :
— Ah! tu es là, toi aussi? Eh bien ! tu vas jouir d'un joli spectacle. Ah! vous dites que vous me défiez d'avoir des preuves !... Vous saurez ça tout à l'heure.
La voiture de la maison de Gesvres s'arrêta au coin de la rue ; les équipages partirent de tous côtés; quelques grandes voitures de gala vinrent i allier la première, puis elles partirent en file, se dirigeant vers la rue Bellechasse.
L'homme, en voyant la voiture s'arrêter pour attendre les autres, avait dit :
— Je vais aller attendre là-bas. Ça vaut mieux ; en courant, j'arriverai un peu avant eux I
Et il s'était mis à courir. Arrivé rue Bellechasse, il vit le petit hôtel tout illuminé, depuis le bas jusqu'au haut ; le portier en suisse attendait sur le pas de la porte.
Un souper intime avait été préparé pour les grands parents et les familiers. Le souper terminé, les époux devaient se rendre dans les appartements de la jeune comtesse que le tapissier avait préparés depuis deux jours.
Les femmes de chambre de M'^'' de Gesvres étaient déjà dans le cabinet de toilette attenant au boudoir, et préparaient la toilette de la mariée.
Pendant que les invités du duc de Gesvres continuaient le souper, les deux époux se reposaient afin de pouvoir partir par le train de onze heures du matin pour l'Italie. Le petit hôtel était resplendissant, et cet éclat de lumière sembla d'abord embarrasser l'homme que nous avons vu.
Après quelques secondes d'hésitation, il eut un haussement d'épaules, et entra délibérément; il alla droit au suisse et lui dit :
— Avez-vous une réponse à me donner à une lettre que je vous ai remise il y a deux heures environ ?
— Monsieur Bernard?
— Oui, monsieur. Qu'est-ce qu'on vous a dit?
— Le suisse appuya sur le bouton d'une sonnerie. L'homme le regardait en fronçant les sourcils, paraissant inquiet de ses agissements; il vit descendre un domestique auquel le portier dit :
— Monsieur est la personne que M. le comte attend ce soir... Monsieur, si vous voulez prendre la peine de monter, M. le comte vous prie de l'attendre, il vous parlera avant de se mettre à table. Si vous voulez me suivre, monsieur.
Le jeune homme ne répondit pas, il suivit le domestique. Quelques minutes après, il se trouvait seul dans un élégant petit salon-bureau. Il fouilla dans son portefeuille, et, s'approchant des candélabres, il lut plusieurs papiers qu'il glissa dans une poche pour n'avoir pas besoin de faire des recherches, et il grogna :
— Quand il aura ça sous le nez, je crois qu'il ne pourra pas dire qu'il n'en a pas pour son argent... Mais donnant donnant.
Il se tint tout d'un coup sur la réserve, s'asseyant près de la cheminée et se tenant droit dans son fauteuil, se préparant enfin si quelqu'un entrait.
C'est que l'on entendait en bas le bruit des voitures qui arrivaient, le piaffement des chevaux et le bruissement des robes à traîne et des pas sur les tapis. Les invités arrivaient et entraient au salon où M. et M™« la comtesse de Gesvres des Étangs recevaient les compliments de leurs invités. Le vieux duc de Gesvres
avait des plaisanteries féroces, qui faisaient monter le rouge jusque sur le visage des hommes, malgré les regards suppliants de sa fille. Celui qui souffrait le plus cruellement, c'était Pierre Costin, qui devait à son tour venir faire ses compliments et exprimer ses vœux aux époux ; il sentait sa voix s'éteindre dans sa gorge; il tendit la main à la jeune comtesse ; à la pression affectueuse qu'il sentit, son courage revint et il put dire :
— Permettez-moi de vous souhaiter, madame, tout le bonheur que vous méritez; par votre bonté, par votre beauté et par voire grâce... ;
Elle sourit et dit, — était-ce avec intention :
— Tout ce que vous souhaitez arrive. J'aurai ce bonheur, et c'est a vous, monsieur Costin, que je le devrai.
Elle souriait toujours; il fallait tendre la main au mari. Quel effort 1 II accoucha enfin de : *
— Permettez-moi, monsieur, de vous complimenter de cette heureuse union.
— Je crois en vous, monsieur Costin..., et j'espère, maintenant que j'ai l'honneur de connaître le grand artiste, que j'aurai la joie de l'avoir pour ami.
— Vous êtes trop gracieux... et je suis flatté...
Il balbutiait et il voulait retirer sa main et surtout échapper à ce regard bizarre du comte.
Il avait bien souffert dans cette minute; en se retirant, il portait la main à son cœur, comme s'il voulait rattacher les décorations qu'il portait sur son habit. Mais Geneviève avait deviné la raison de ce mouvement, le cœur lui manquait.
Elle lui adressa son plus doux et son plus consolant sourire.
La réception terminée, la mariée, avant de passer dans, le salon où la collation était servie, gagna ses appartements afin de permettre à sa femme de chambre de retirer son voile et de réparer sa coiffure. Le comte Hardi des Étiings s'informa à son. valet de chambre si la personne qui lui avait donné rendez-vous était venue. On lui dit qu'un nommé Bernard l'attendait dans son bureau.
— J'y vais immédiatement, et je reviens tout de suite.
Les parents et les intimes des de Gesvres étaient nombreux, car les deux salons, tout resplendissants de lumières, disposés pour les invités, étaient pleins de monde. Nous devons dire que quelques invités à la cérémonie, qui n'avaient pu féhciter les époux au sortir de la chapelle, sachant qu'ils devaient partir le lendemain pour l'Italie, se faisaient conduire à l'hôtel de Gesvres avant de rentrer chez eux. Aussi était-ce une indéfinissable cohue, gaie de ton, de couleur et d'agrément, un brillant tableau que ces toilettes magnifiques, ces épaules nues sur lesquelles les brillants étincelaient tranchant sur les robes plus montantes des dames, seulement invitées à la cérémonie religieuse, au milieu des habits noirs chamarrés de décorations. Tout cela allait, venait autour du vieux duc, qu'on avait assis dans un large fauteuil devant une cheminée. Il répondait aux compliments ampoulés par des grivoiseries qui embarrassaient ceux auxquels ils s'adressait.
La jeune comtesse, nous l'avons dit, avait gagné ses appartements ; le comte
s- Oh! sortez... ne dites pas un mot de plus ^page 132),
Hardi des Etangs avait demandé cérémonieusement au duc de Gesvres de vouloif bien lui permettre de recevoir une personne qui désirait lui parler; c'est donc <iutour du vieux duc que tout le monde se groupait. Dans ce milieu resplendissant, brillant, était une tache noire. Un frère de l'ordre des Missionnaires de Saint-Jean, — le frère Saint-André en religion, — le frère aîné de Pierre dans la vie réelle; Jacques Costin, le conseiller intime et écouté du vieux duc de Gesvves, qu'A avait connu dans ses longs voyages, alors qu'à la suite d'une aventure de M^ Liv. ^^
femme, il avait dû quitter un ordre régulier pour entrer dans la congrégation tolérée des Missionnaires de Saint-Jean.
C'était lui que Geneviève appelait tout bas le corbeau, et c'était bien le juste effet que produisait sa longue silhouette noire au milieu de ces femmes décolletées en grande toilette de gala, et de ces hommes en plastron blanc et en frac chamarré.
Il était venu le dernier des invités, n'ayant quitté la communauté que lorsque tout le monde en était parti, et après avoir revêtu pour la cérémonie un costume de fantaisie, c'est-à-dire une robe de bure noire, mais d'un drap plus fin. Directeur du duc et de la jeune duchesse de Gesvres, il avait, pour cette raison, été autorisé à assister au souper du mariage. Le frère Saint-André se promenait dans les salons, cherchant partout sa jeune pénitente ; ne la voyant pas, il alla vers le vieux duc et lui demanda avec étonnement :
— Est-ce que les époux sont déjà partis?...
— Mais non, mon cher frère..., mais non. Ma fille est allée faire réparer sa coiffure par ses femmes, et le comte vient d'être dérangé par un importun.
— Je voulais parler maintenant à cette chère petite comtesse.
— Vous pouvez, mon cher, sans indiscrétion, monter chez elle. Elle n'est occupée que de sa coiffure, dans son boudoir, au camp même de la coquetterie. Vous lui ferez votre petit sermon. Mon cher frère, je crois bien qiie vous perdez votre temps ; mais c'est votre devoir.
Une flamme brilla dans le regard du frère, et, grimaçant un sourire, plaquant ses mains croisées sur sa poitrine, il s'inclina devant le duc, et, baissant la tête, il traversa la foule et monta aux appartements de la jeune comtesse.
Le visage du frère de Saint-Jean était sombre et austère ; quoique ayant le crâne ravagé par une calvitie précoce, il ne paraissait guère- plus de trente-six à trente-sept ans ; les tempes étaient à peine couvertes par quelques touffes de cheveux rares qui frisaient. Les yeux démentaient le calme voulu de l'allure et du visage; enfoncé sous l'arcade sourcilière, plus profonde à cause des sourcils épais, le regard avait des jaillissements de vie ardente, de passion, de jeunesse ; des regards qui se cachaient sous les paupières lourdes devant le regard d'un homme, luisaient sans cesse rivés sur les yeux d'une femme. Le front bas et large était traversé de rides fines et profondes.
il avait la tête baissée, l'œil demi-clos, les mains croisées sur la poitrine, lorsque, ayant frappé à la porte du petit boudoir de la jeune épouse, une femme de chambre vint lui ouvrir. Geneviève, en le voyant, eut un mouvement d'impatience et de répulsion ; elle allait se lever pour descendre, elle resta en place et demanda :
— Que me voulez-vous, mon père?
— Il faut, ma chère enfant, que je vous entretienne quelques instants.
— Mon Dieu, frère André, que vous êtes sévère... Est-ce bien l'heure? Voyons^
— Ma chère dame, je n'ai que quelques mots à vous dire.
— Allons 1 fit Geneviève sans essayer de dissimuler son impatience et en faisant un signe aux femmes, qui s'éloignèrent aussitôt. Que me voulez-vous encore?
Le frère André tourna la tète, et, voyant qu'il était absolument seul avec sa
jeune pénitente, il avança un siège devant celui sur lequel Geneviève était assise; il s'y assit, et, prenant la main de la jeune mariée, que celle-ci ne lui abandonna qu'en fronçant les sourcils, il dit :
— Geneviève, mon enfant, il faut maintenant que nous parlions franchement. La jeune fille le regarda fixement, cherchant dans ses yeux ce qu'il voulait
dire.
— Vous êtes mariée; il le fallait... Vous savez de quelle passion ardente mon cœur est dévoré pour vous ; vous savez ?
— Je vous en prie, frère André, ne recommencez pas les honteuses déclarations que vous avez faites; aujourd'hui je suis mariée, et peut-être mon mari ne prendrait-il pas, comme mon père, pour des plaisanteries ce que je lui dirais de vous.
— Que pourriez-vous dire de moi, Geneviève? que je vous aime; eh! mon Dieu, aveugle qui ne le voit pas, puisque c'est à cause de vos refus que je consens à garder cet habit... J'ai pour vous le respect que tout homme a pour celle qu'il aime. L'amour que je réclame de vous est le même amour que réclame Notre- Seigneur : un amour de l'âme... Ce que je veux, c'est votre sourire, votre regard, votre pressement de main. Ce que je veux, c'est que les années passées en vous parlant sans cesse de cette passion restent gravées en vous... Geneviève, il faut que vous m'aimiez I...
— Je vous supplie encore, si vous ne voulez que Je'me fâche absolument..., de ne plus me parler de cet amour fou... et honteux. Je vous avais pardonné, j'avais oublié, après la révoltante tentative que vous savez... Vous m'avez demandé grâce, vous m'avez dit que c'était une minute de folie que vous regrettiez ; vous m'avez dit que ce serait par un dévouement absolu, à moi et aux miens, que vous rachèteriez le mal tenté... et que venez-vous faire aujourd'hui?...
— Je ne sais comment vous répondre, malheureuse enfant. Voyez mes traits, voyez mes larmes.
— Frère André, vous m'épouvantez. Mais quel homme êtes-vous donc? C'est vrai, j'étais revenue de mon jugement sur vous; vous voyant si serviable, si désireux de nous être agréable, je me disais : le pauvre homme, comme il regrette son insulte... C'est vous qui, avec mon père, avez combiné mon mariage.
— C'est moi qui ai choisi l'homme même.
■— Que voulez-vous dire? fit la jeune femme relevant la tête au ton dont ces quelques mots étaient dits.
— Écoutez, Geneviève... J'ai souffert tout ce qu'un martyr peut souffrir... C'est moi qui ai choisi l'époux, parce que celui-là sera un mari effrayant, odieux, un homme que vous ne pourrez aimer. Et parce que n'ayant pas l'amour que vous devez rencontrer, je serai là... Vous serez moins à l'abri des médisances. Mon caractère à moi vous protège contre les médisants... Moi, vous pouvez m'aimer dans l'ombre, vous retrouverez dans le mystère ce que l'hymen ne vous aura pas apporté.
— Et vous avez pense cela..., combiné tout cela... comme un plan! exclama la jeune femme en reculant son fauteuil.
— Je ne suis pas un fou à Tamour léger, non ; mon amour, puissant, est de cœur, d'âme et de chair, et je voulais le mettre à l'abri de tout... Jeune fille, vous pouviez résister, Geneviève, vous pouviez craindre; mais mariée, mariée à un insensé, vous êtes libre, et n'avez besoin que d'être prudente...
— Mais c'est épouvantable 1...
Et elle se levait se dirigeant vers la porte, rouge de colère :
— Vous êtes le dernier des misérables...
— Vous êtes affolée... Geneviève, cette nuit, pensez à ce que je vous ai dit...
— Monsieur, ce soir, je dirai à mon mari les honteuses propositions que vous m'avez faites... Je dirai qui vous êtes; je veux que vous soyez chassé de la maison, comme je vous chasse d'ici... Sortez, monsieur, sortez, et que je ne vous trouve pas en bas...
— Geneviève, mon enfant, je vous adore... C'est une passion farouche, entendez-vous..., une passion qu'il faut satisfaire... Nous seuls et Dieu le saurons... et je veux que vous m'aimiez...
— Oh! sortez... Ne dites pas un mot de plus... ou j'appelle et je répète tout haut ce que vous m'avez dit...
— Eh bien, ma chère enfant, je dirai tout haut que la jeune mariée est la maîtresse de mon frère.
— Ah! mon Dieu! mon Dieu! gémit la jeune femme en cachant son visage dans ses mains...
Le frère se rapprocha, et, presque penché sur elle, il lui dit d'une voix sourde :
— Vous m'avez 'compris maintenant, Geneviève. Vous parliez de plan, vous comprenez le mien ; il y a longtemps que je l'exécute, depuis le lendemain du jour où vous m'avez souffleté, où vous m'avez craché au visage ; le lendemain du jour où je n'ai lâché ta jupe que parce que tu avais ouvert la porte et que tu criais... Tu sais, quand tu m'as obligé à demander grâce, pardon, pitié... Tu as pardonné ; moi, je n'ai pas oublié : je t'ai fait aimer mon frère; puis, sachant qu'il était ton amant, je t'ai mariée à un fou, féroce, cruel, qui te tuera s'il sait que tu l'as trompé. Eh bien, Geneviève, choisis : si je me tais, l'amour; si je parle, la mort. Et quelle mort! dans la honte... au lieu de l'amour dans le mystère...
— Oh! vous me faites horreur!... Quel épouvantable homme vous êtes.
— Demain, Geneviève, je vous demanderai votre réponse...
La jeune femme suffoquait ; elle se contenait pour ne pas risquer tout en appelant au secours , tant elle était humiUée et épouvantée des expressions du saint homme.
Celui-ci, calme (on l'aurait pu croire, sans la flamme de ses yeux et la contraction de ses lèvres), sortit en s'inclinant, et, avant de refermer la porte, il dit d'une voix affectueuse :
— Ma chère sœur, ne l'oubUez pas, c'est la voie sainte et bénie que le Seigneur a ouverte devant vos pas et qu'il faut suivre...
Et les bras croisés sur la poitrine, la tête penchée, il descendit dans les salons.
L'émotion que venait d'éprouver la jeune femme l'avait accablée. Ainsi, on savait qu'elle avait été la maîtresse de Pierre ; ce secret, qu'elle croyait n'ùtre connu que de Pierre et de la femme qui l'avait délivrée, était connu de ce misérable, de ce pseudo-prêtre, qu'on avait si malheureusement chargé de la diriger à son départ du couvent; cet homme, qui le premier avait jeté dans son cerveau les mauvaises pensées, cet homme qui un jour avait failU abuser d'elle I II savait, le misérable; plus encore, il semblait dire que c'était lui qui, ayant jugé de l'état de son cœur, lui avait jeté sans qu'elle le vît son frère pour qu'il devînt son amant.
Ohl cela, elle le sentait, c'était un mensonge... Mais ce qui était assurément la vérité, c'est que c'est lui qui avait choisi le mari. Et, après ce qu'elle venait d'entendre, elle avait peur.
Elle avait, pour sa nuit de noces, l'effroi qu'a le matin le condamné qui apprend que l'heure du châtiment a sonné. Et comment échapper à cet homme? comment s'adresser à son seul défenseur, à Pierre Costin? Cette nuit, et à cette heure, c'était impossible... Et ce n'était pas tout : elle avait une autre menace à redouter... Pierre ne lui avait rien dit; était-elle à l'abri? Mais si la menace du premier n'avait été faite que sur les conseils du frère! cela était possible.
Les femmes de chambre frappèrent à la porte du cabinet de toilette; la jeune femme se souvint alors que depuis longtemps elle avait quitté les invités ; son absence devait être remarquée ; il fallait absolument se composer un visage de circonstance; il fallait paraître heureuse, être souriante... Elle avait déjà trop souffert pour ne savoir pas faire obéir son corps à sa volonté. Elle ouvrit la porte et dit à sa femme de chambre :
— Avec son sermon et les souvenirs qu'il a évoqués, frère Jean m'a fait pleurer.
— Il aurait dû sermonner madame un autre jour. Qu'est-ce qu'on va dire en voyant madame la comtesse les traits bouleversés, les yeux rouges...
— Bien vite, coiffez-moi...
— Je vais d'abord mouiller un peu les yeux de madame pour effacer les traces de cette émotion.
La camériste était adroite ; aujourd'hui où les femmes du monde se maquillent un peu plus que les cocottes, lesquelles, certaines de leur beauté, ne redoutent pas la nature, tandis que les autres, assez souvent convaincues du contraire, n'espèrent que dans les mastics et les onguents, il n'est pas rare de trouver chez telle grande dame une soubrette habilleuse, une fille de théâtre.
M'^*^ Justine avait servi dans tous les mondes. A l'office, elle avait des airs bien singuliers, des mots bien risqués, des gestes bien drôles... Chez mademoiselle, elle avait des airs de communiante, une parole douce, affectueuse; mais elle était très adroite pour faire une figure. Aussi, sous le prétexte de ralraîchir les yeux rougis de sa jeune maîtresse, elle transforma son visage.
Quand la jeune comtesse de Gesvres reparut dans le salon, elle fut accueillie par un murmure admiratif. Elle était charmante, fraîche, rose, pleine de gaieté. Elle sembla la plus heureuse petite mariée du monde.
l'^i LE PÈRi: DES ENFANTS DES AUTRES.
Les sourcils du frère André se froncèrent en la voyant; est-ce que cette allure délibérée signifiait qu'elle se moquait de ses menaces?
Elle chercha une seconde dans le cercle qui l'entourait, et elle prit le bras tremblant de Pierre.
Celui-ci la conduisit vers le duc.
Il allait se retirer, lorsqu'il sentit qu'on lui appuyait sur le bras; et son regard croisant celui de la jeune femme, il comprit qu'elle le priait de rester près d'elle; elle avait à lui parler.
Il était impatient, mais il ne pouvait éloigner tous les faiseurs de compliments qui se pressaient autour d'elle. Dans un angle du salon, frère André ne la quittait pas des yeux; il avait remarqué qu'elle avait pris son frère pour cavalier; il avait deviné le pressement de bras; il avait vu le regard et il se demandait si la jeune femme n'avait pas l'intention de brûler ses vaisseaux en racontant tout à Pierre.
Vivement agité par cette pensée, il mordillait ses lèvres.
Lorsque Geneviève fut abandonnée quelques minutes par sa petite cour, Pierre se pencha sur elle... et elle lui dit bas :
— N'aie point ce visage inquiet; souris, semble me complimenter aussi et réponds-moi...
Et alors, avec des gestes et des mines insensés pour ce qu'ils devaient exprimer, ils échangèrent rapidement les mots suivants :
— Et la lettre?
— Ne crains rien... J'ai reçu, à quatre heures, un avis de N...; on ne s'est pas présenté pour la prendre... En tout cas, des agents ne cessent de veiller autour de nous.
— Tu ne me quittes pas?
— Non, je partirai d'ici le dernier...
— J'ai peur!... Tu m'avais dit que lu ne quitterais pas M. des Étangs de la soirée... Tu sais bien, j'ai si peur...
— J'ai déjà commencé... Nous sommes maintenant très liés... Il vient de monter, je crois, se faire recoiffer par son valet de chambre, qui est venu le chercher...
— Prends garde à ton frère... Je crois qu'il a deviné nos relations, à la façon dont il me parle...
Non... La peur t'égare...
— Je ne me trompe pas Je te dirai cela plus tard... On nous observe...
M. des Étangs vient vers toi.....
En effet, le comte Hardi des Etangs entrait dans le salon. En voyant sa jeune épouse causer avec Pierre, il se dirigea vers eux. Le frère André s'avança pour les voir. Il frappa négligemment sur l'épaule de Pierre Costin, lui disant familièrement :
— Mon cher maître, je vous considère comme un ami, comme un vieil ami. Écoutez-moi donc.
Embarrassée, ennuyée, Geneviève, en souriant, releva la tête. Elle rencontra le regard singulier de son mari et un frisson courut dans son corps.
MADEiMOISELLI:] OLYMPE. 13^
— Excusez-moi, ma chère petite comtesse, fit-il d'un ton sec, si je vous prive de votre bon ami; je vous le renvoie tout de suite.
Le ton, la phrase glacèrent d'effroi la jeune mariée. Tout en minaudant avec des nouveaux venus, elle ne quittait pas des yeux le comte des Étangs et Pierre.
Le marié avait amicalement passé son bras sous celui du sculpteur et, l'entraînant dans un coin du salon, où il n'y avait personne, il lui dit :
— Puis-je, mon cher maître, vous considérer comme un ami?
— J'espère que vous me ferez cet honneur 1
— Et je vous trouverais... si j'avais besoin de vous?
— Vous n'en doutez pas ?
— Je ne connais personne à Paris Il me faut un ami..., un ami dévoué...
— Je serai cet homme, dit Pierre, le front tout rouge.
— Demain, je vous dirai pourquoi : une odieuse calomnie qu'il faut que j'éteigne avant mon départ pour l'Italie...
La jeune mariée, très intriguée et surtout très inquiète de voir le comte parler confidentiellement à Pierre, s'était levée et venait réclamer son bras, car les domestiques venaient d'annoncer que le souper était servi.
Le comte prit le bras de la mariée, tout effrayée de voir dans le regard de Pierre un trouble qu'elle ne pouvait comprendre.
Dans le service de la table , on retrouvait le côté bohème du vieux duc de Gesvres. FJen n'était arrêté, établi ; c'est à la fantaisie du maître d'hôtel que les invités avaient été placés.
Les de Gesvres étaient sans proches, le marié n'avait aucune famille, et, oubliant tous usages de galanterie , on avait placé autour du marié ses deux témoins, c'est-à-dire Pierre Costin et le prince de Melina-Feli. De chaque côté de la belle mariée, le vieux duc de Gesvres et le frère Saint-André. Ce dernier avait près de lui la jeune princesse Melina-Feli, toute de blanc vêtue, comme la jeune mariée, et son costume sombre tranchait dans ce blanc, dans cette jeunesse, dans cette beauté, comme une laide mouche dans du lait.
Le souper était silencieux, cérémonieusement triste ; le vieux duc lui-même, peu habitué à veiller si tard, avait perdu sa verve grossière ; ses lèvres lourdes lippaient, ses yeux se fermaient; il était sans force et sans appétit; il justifiait bien son surnom de Gâteux.
Geneviève souffrait visiblement de se trouver assise près du frère André, et Pierre, qui l'observait, s'épuisait par ses regards et par ses sourires à lui donner du courage. Lorsqu'elle regardait son mari, elle lui trouvait un air qu'elle n'avait jamais remarqué : il lui paraissait tout autre ; ses yeux avaient des lueurs plus intenses, sa bouche avait des grincements nerveux. Et elle baissait aussitôt les yeux. Elle ne voulait pas adresser la parole au misérable qui l'avait menacée et insultée; elle ne pouvait obtenir un mot de son père, absolument hébété; elle avait peur de son mari; elle n'avait de consolation que dans le regard de son amant, de Pierre, et elle s'efforçait de l'éviter, sachant que le frère de Saint-Jean les guettait. Elle souffrait, la malheureuse, et elle faisait tant d'eflbrts pour le cacher, qu'on eût pu véritablement prendre les crispations de son visage pour un sourire...
^ ' Quelle tempête en ellel quel drame gardait la nuit! Cet homme allait-il découvrir le passé? Non! elle n'y voulait pas croire. Mais si cela arrivait, cependant, que faire ? quelle honte ! . . ;
• Car on avait fait une sottise en offrant ce souper; elle aurait dû s*y opposer. N'était-il pas plus logique, en sortant de l'église, de prendre le chemin de fer, d'abandonner tout le monde. On descendait dans un hôtel. Si le mari découvrait la vérité, ils étaient seuls, sans témoins, et un prétexte pouvait se trouver pour justifier une immédiate séparation.
Mais dans cet hôtel, les invités riant dans les salons pendant le drame, c'était un épouvantable scandale. Et puis , elle le savait , c'était un insensé , un homme c^âpable de tout... -
Elle avait peur, elle sentait le sang se glacer dans ses veines, et elle était condamnée à sourire aux banaux qui venaient la complimenter'; elle devait feindre d'ctre heureuse, d'être pleine d'espoir dans l'avenir; elle devait laisser voir un amour ressenti pour l'homme qui lui faisait honte déjà.
Elle était forte, bien forte, la petite comtesse de Gesvres, car elle avait vraiment Tair de sourire.
Pierre Costin souffrait presque autant qu'elle, plus peut-être. Honnête et loyal, il se faisait honte à lui-même d'être obligé déjouer la comédie qu'il jouait; mais au-dessus de lui était l'honneur de la femme qu'il avait perdue. Il était décidé à aller jusqu'au bout.
Rouge du col à la racine des cheveux, les mains tremblantes , le frère Saint- André allait se dresser. Pierre leva la tête. Leurs regards se croisèrent ; il y avait une telle puissance, une telle révolte, une telle menace dans les yeux du sculpteur, que le missionnaire de Saint-Jean dut baisser la tête. Le hibou était aveuglé par ce feu.
Geneviève avait tout remarqué. En voyant le comte des Étangs boire sans cesse, elle avait eu un soupir de soulagement; en voyant le regard de Pierre dompter le frère Saint-André, elle avait repris courage. Enfin, elle était protégée, et elle était certaine d'être défendue.
Le souper continua tristement. Le comte des Étangs, poussé par une soi! inextinguible, tendait sans cesse son verre au domestique. Il buvait, buvait toujours; il mangeait avec appétit, et en riant disait à Pierre;
— Décidément, jamais je n'ai eu cette soif.
Lorsqu'on se leva de table, il vacillait légèrement. Pierre lui offrit son bras. On servait le café dans le salon.
C'est le frère Saint-André qui demanda la permission au duc de Gesvres de prendre le bras de Geneviève. En la conduisant au salon, il lui dit :
— Pierre est le dernier des misérables Mais prenez garde, Geneviève,
n'oubliez pas ce que je vous ai dit. •
Geneviève, toute tremblante de peur, toute frémissante de honte, avait vivement retiré son bras et s'était reculée.
Le religieux avait pris la tasse sur le plateau qu'offrait le domestique, et la lui offrant, d'une voix paternelle :
— Grâce! grâce... je meurs... (page 144).
— Ma chère petite pénitente, ma charmante comtesse, voulez-vous accepter?... Oh ! si les yeux de tous n'avaient pas été fixés sur elle, elle lui aurait jeté la
tasse au visage.
Le vieux duc, que l'on soutenait, passant près de Geneviève, lui dit tout haut avec un rire sale :
— Allons, Geneviève, dis à ton mari de t'emmener. C'est l'heure, il faut finir... Il n'est pas assez pressé, lui.
18« Liv. 18
Geneviève, rouge jusqu'aux oreilles, baissa la tête, toute confuse du rire contenu qu'elle entendait autour d'elle. Elle ne rénoodit pas: elle se sauva...
Le vieux duc riait aux éclats, tout content de l'effet qu'il avait produit. Ke voyant pas la gêne, le froid que ses paroles avaient jetés, il se fit tramer jusque devant le comte des Étangs, riant toujours. Le comte buvait ; il était absolument ivre, et le vieux duc lui dit gaiement :
— Monsieur le comte, mon gendre, il faut devenir sobre; et je prie mon gendre de ne pas faire attendre M'"^ la comtesse, sa femme.
Le comte changea tout à coup de physionomie, en disant :
— Ah ! elle est partie !
Il passa la main sur son front comme pour en chasser les fumées de l'alcool; et, se tournant vers Pierre, qui, au mot du vieux duc, était devenu livide et avait été obligé de s'appuyer au mur pour ne pas tomber, il lui tendit la main en disant à mi-voix :
— A demain. Je vous parlerai de cette affaire, et je puis compter sur vous^ Pierre n'eut pas la force de répondre.
— Je me retire; je veux dissimuler notre départ. Le duc aimerait qu'on restât jusqu'au jour.
Il sortit en s'appuyant un peu sur les meubles... Cependant, arrivé sur le palier de l'escalier, où son valet de chambre l'attendait, il lui dit :
— Et l'homme?
— Il est là-haut. Il est revenu depuis dix minutes...
— Et mademoiselle ?
— Elle est avec ses femmes de chambre.
— Bien, va m'attendre.
Puis, retenant son valet et lui parlant plus bas, il reprit :
— Mais les autres, sont-ils là?
— Oui, monsieur, depuis une grande demi-heure.
— Ça n'a souffert aucune difficulté? dit le comte Louis d'une voix pâteuse. Son valet le regarda, mais il était habitué à le voir dans cet état ; il répondit :
— Aucune, monsieur, c'est moi qui m'y suis rendu moi-même. En lisant la Ifettre, on voulait remettre au lendemain, parce que la personne qui était de service était furieuse d'être éveillée; mais, en lisant votre nom, il m'a demandé aussitôt : « Est-ce le docteur Louis des Étangs, le célèbre ahéniste de Montpellier? » Sur ma réponse affirmative, il s'est empressé de faire ce que vous demandiez, s'offrant de venir lui-même. J'ai dit que vous ne demandiez qu'à être débarrassé de l'homme pour la soirée, que vous le verriez demain. Il a donné des ordres, m'assurant qu'il avait choisi pour vous des hommes spéciaux, qu'il faisait tout préparer pour recevoir le sujet, et qu'à son arrivée vos prescriptions seraient exécutées à la lettre.
— Très bien ; et ces hommes sont là ?
— Dans le salon voisin du cabinet, ainsi que monsieur le comte me l'a recommandé.
— Est-ce que l'on s'est aperçu de tout cela dans l'hôtel?
— Nous avons pris toutes les précautions. J'ai cru devoir en parler aux gens de monsieur le duc, pour être aidé.
— Comment avez-vous dit cela?
— J'ai dit qu'un fou était venu trouver monsieur le comte jusqu''Ci , ce qui n'a étonné personne, car il paraît que le malheureux est venu hier au soir dans un état de surexcitation qui a effrayé tout le monde ; il est venu deux fois aujourd'hui, et tous pensaient qu'on avait affaire à un fou...
— Ainsi, sans scandale, on pourra l'enlever?
— Les hommes envoyés de la maison de Sainte-Anne en répondent ; le suisse leur a indiqué un couloir de service, au bas duquel est leur voiture spéciale, et ils ont avec eux le nécessaire pour éviter les cris et la résistance.
— Très bieji. Va m'attendre; j'en ai pour quelques minutes.
Le valet de chambre gagna l'appartement de son maître, car le comte des Étangs devait habiter avec sa femme chez le vieux duc, qui voulait avoir dans son gendre le médecin toujours présent aux heures de crise.
Le comte Louis, absolument ivre, prit la rampe du grand escalier, afin de monter jusqu'au cabinet, où l'attendait anxieusement le Beau Henri, persuadé que le comte, ayant envoyé chercher chez lui les vingt mille francs qu'il réclamait pour payer son infamie , allait revenir en lui apportant cette somme.
En entrant dans le cabinet où Henri l'attendait, le comte des Étangs fît un effort pour cacher son état. Le jeune homme le regarda, cherchant à lire sur son visage ses intentions; il redoutait que le comte ne se fût ravisé depuis qu'il l'avait quitté. Au contraire, il le vit s'avancer vers lui en souriant et le fixer de ce regard étrange qui l'avait tant embarrassé une heure avant.
— Ainsi, monsieur Bernard, voici bien votre proposition : pour vingt mille francs vous me prouvez que la jeune comtesse de Gesvres, que je viens d'épouser, est déjà mère?
— Oui, monsieur.
— H est bien heureux que, pour faire une pareille confidence, malgré toutes les précautions prises, vous soyez tombé sur un homme jouissant de mon calme.
— Je savais qui vous étiez, monsieur.
— Oui, cela doit être! Pour demander pareille somme, il faut que vous me sachiez assez riche. Vous êtes venu quatre fois pour me voir?
— Oui, monsieur.
Et le Beau Henri fronçait les sourcils, toujours gêné par le regard du comte. Celui-ci souriait et s'avançait toujours ; il dit :
— Vous me demandez vingt mille francs! C'est entendu, je les donne; mais causons.
— Parlez.
— .Donnez-moi vos mains.
Henri, étonné, le regarda, mais détourna presque aussitôt la tète, voulant échapper à cet œil cruel de fixité.
H donna ses mains, cependant, que le comte prit délicatement de deux doigt» par le poignet...
Ses yeux ne quittaient pas les yeux du misérable. Il lui demanda d'un ton paternel :
— Vous voulez être riche, riche à tout prix? C'est ce qui explique votre action... Vous aimez la grande vie, la fortune, être le maître, commander?
— Oui.
— Pour arriver au but que vous poursuivez, vous ne reculeriez devant rien ?
— Non.
— Vous passez des nuits sans sommeil, toujours poursuivi par l'idée de ce que vous faites aujourd'hui?
— Oui, monsieur.
Et, sous l'acharnement du regard, ses paupières papillotaient.
— Pour réussir, vous deviendriez criminel?
— Oui... Pourquoi me dem.andez-vous tout cela?
— Comment avez-vous su mon nom?
— Je ne veux pas le dire.
— Celui de M'^« de Gesvres, la coupable?
— Je ne veux pas le dire.
— Vous avez été le témoin de ce que vous dites?
— Laissez-moi donc, à la fin; mieux que ça. Et il dégagea ses mains et se recula.
Le docteur souriait.
Il ne s'était pas trompé : c'était bien un halluciné, un fou qu'il avait devant lui; il en était convaincu, le célèbre ahéniste, tout le lui indiquait; un fou qui se figurait qu'il savait des secrets terribles qu'on devait lui payer cher et qui inventait les sottises idiotes qu'il venait raconter.
Cela était tout naturel.
Cet homme lui avait dit, lorsqu'il avait consenti à le recevoir, au retour de la messe:
— Monsieur, je viens vous apprendre un secret qui va faire le malheur de votre vie, et pour cela je vous demande vingt mille francs.
Un fou seul était capable de cela.
Il prétendait que la jeune Geneviève de Gesvres avait eu des relations avec un jeune gentilhomme dont il dirait le nom en touchant l'argent; que de ces rela-^ tiens était né un fils; et la jeune fille, la douce enfant chaste et timide qu'il venait d'épouser, était mère I
C'était absurde.
Et le docteur Louis ne s'y trompait pas; il l'avait reconnu tout de suite, c'était un aliéné et un dangereux fou, capable de tout dans une crise. Ce qu'il venait dire était aussi ridicule que le chiffre qu'il demandait.
Et là, le célèbre aUéniste ne s'y trompait pas; il prenait tout cela comme folie.
Mais le cas était nouveau.
Cet homme, par son plan, pa: l'audace de l'exécution, par l'odieux du sentiment qui le dirigeait, était un sujet curieux et intéressant à étudier, et le doc-
leur Louis voulait l'étudier; aussi avait-il fait le nécessaire pour cela, lorsque, le quittant pour descendre au souper, il avait dit à Henri :
— Monsieur, j'accepte vos conditions ; je n*ai pas une pareille somme en portefeuille. D'autre part, il faut que je sache ce soir, et vous ne voulez parler que contre l'argent. Veuillez attendre ici, vous serez à votre aise ; demandez ce qu'il vous plaira. Je vais envoyer à mon hôtel chercher la somme ; dans une heure ou deux nous terminerons.
Henri avait accepté ; le comte des Étangs était, pour quelques minutes, redevenu le docteur spécialiste voyant des fous partout — excepté dans son miroir. Au lieu d'envoyer chez lui, il avait envoyé son valet de chambre avec une lettre pour le médecin de service à l'hôpital Sainte-Anne, réclamant du monde pour un aliéné qu'il voulait traiter lui-même.
La signature du célèbre docteur, du spécialiste, de l'ex-professeur de la Faculté de Montpellier avait fait merveille.
Les hommes étaient là.
Mais comme le docteur savait que fort souvent les rêves des fous se bâtissent sur un mot entendu, sur une chose contée, il s'était dit que, peut-être, tout cela venait d'une calomnie dans laquelle le nom de M'^*' de Gesvres se trouvait mêlé, et c'est pour cela qu'il avait demandé l'appui de Pierre Costin en cas de besoin, se réservant le lendemain, lors de sa visite au sujet, de lui faire dire le nom de celui qu'il prétendait avoir eu des relations avec la jeune comtesse.
Mais sur la belle Geneviève, pas l'ombre d'un doute n'était entrée dans son esprit. Cette jeune fille élégante, distinguée, sortie depuis trois ans à peine du ' couvent, depuis religieusement dirigée par le cher frère Saint-André, cette enfant qui baissait les yeux en le regardart, qui rougissait à la pression de ses doigts..., le malheureux aliéné aurait pu dire pis encore, le doute sur la noble descendante du duc de Gesvres était impossible.
En le voyant se dégager, le docteur le regarda encore plus fixement, disant tout bas :
— C'est la crise.
Et en effet, le Beau Henri, outré de voir les épouvantables choses qu'il venait révéler si tranquillement écoutées, se disait : Il n'est pas jaloux du passé, il se moque de cela ; nous allons voir.
Et brutalement, fiévreux, colère, se mettant sur la défensive, prêt à tout, il s'écria :
— Voyons, finissons-en. Vous voulez la vérité? La voici, nette et crue. Je veux vingt mille francs et je me tais. C'est moi qui ai été l'amant de Geneviève.
Malgré le peu d'importance qu'il attachait aux déclarations de son fou, le docteur Louis eut un tressaillement; le mot lui avait fouetté le sang; il se tut cependant, et Henri continua cyniquement :
— Vous entendez, nous avons eu un enfant ensemble. J'ai l'acte. Vous l'entendez, j'ai l'acte , l'extrait de la mairie : Pierre, fils de Henri Masset de Clainville — c'est moi — et de Hélène- Geneviève, comtesse de Gesvres. Comprenezvous, maintenant?
Le docteur ne le quittait pas du regard; il souriait, content de lui, de ses observations ; tout ce qu'il voyait, il l'avait prévu, deviné : c'était la crise.
Et du premier coup d'œil il avait reconnu dans l'homme l'aliéné...; il était satisfait de ce qu'il entendait, le comte des Étangs. Et Henri, exaspéré, croyant qu'on se moquait de lui, s'écria :
— Si je n'ai pas ce que je vous demande, j'entre dans les salons et je demande aux invités où est la mère de mon enfant.
Le comte des Étangs ouvrit alors la porte et dit à ceux qui attendaient derrière :
— Emparez-vous de lui, et faites attention, il est dans un accès : c'est la crise. Trois hommes, en casquette d'uniforme, en habits à boutons de cuivre argenté,
se précipitèrent sur le Beau Henri.
Celui-ci, d'abord stupéfait de cette agression inattendue, en se sentant saisir, se débattit; il voulut crier; mais, si le pauvre diable était fort, ceux qui s'étaient jetés sur lui l'étaient également ; il voulut frapper, mais son poing dompté ne rencontrait que le vide. Il sentit qu'on lui lirait les jambes et qu'on lui tenait les bras; on poussait, il tomba; la lutte était impossible, il était pris; il se mit à crier, aussitôt un bâillon fut appliqué sur sa bouche; il sentit qu'on le ficelait, c'était atroce ! H était perdu.
Pris comme un niais, qu'allait-on lui faire? Il en était épouvanté.
Il se souvenait de ce qu'il venait de dire ; il pensait assez justement que l'on allait lui faire payer l'infamie commise, et il rageait, il mordait son bâillon et la mousse jaillissait de chaque côté de sa bouche. Il vivait, il était fort, courageux, et il était comme mort, sans puissance, anéanti.
On le prit et on le porta. Ce qui vivait encrrc en lui, c'était le regard, et celui de son bourreau, fixé sur lui, l'éblouissait, lui faisait peur.
Les trois hommes le portèrent et le descendirent par l'escalier de service. Arrivé en bas, on le jeta dans une voiture qui parut étrange au Beau Henri et augmenta ses craintes.
C'était une étroite voiture, semblable au fiacre, mais sans châssis, n'ayant qu'urre portière fermant à clef. L'intérieur était capitonné du haut jusqu'en bas.
Le comte des Étangs avait suivi ceux qui le portaient ; il surveillait, et cela étourdissait le Beau Henri, qui se demandait vainement le plan de cet homme. Il le vit parler bas à un des trois hommes, à celui qui semblait commander les autres.
Il le vit tirer son carnet et écrire sur une feuille volante quelques instructions qu'il lui remit, en lui recommandant de les exécuter strictement. Il l'entendit dire :
— Ce soir, en arrivant. Ne craignez rien, je serai là demain à la première heure.
On avait placé le Beau Henri, ficelé et bâillonné, sur la banquette; il aurait voulu être libre de ses mains pour étrangler celui-ci en le voyant monter près de lui, demander une lanterne que l'oa décrocha de la voiture. Un homme vint éclairer avec le visage d'Henri.
Froid, calme, ne s'occupant pas des crispations du sujet, le comte des Étangs soulevait les paupières du malheureux pour voir si l'œil était injecté de sang; il plaçait ses mains sur le cerveau, il appuyait l'extrémité de l'index sur la tempe, et comme le visage conservait sa contraction nerveuse, les yeux leur regard farouche, la bouche sa bave, l'aliéniste conclut tout haut :
— Nous sommes à l'insensibilité du derme... Mais allez, veillez bien, faites attention, il serait très dangereux. Je le verrai demain matin.
Il donna trois louis aux hommes, et, content de lui, il remonta pendant que la voiture s'éloignait.
Le Beau Henri était écrasé ; après avoir eu l'audace, la rage, la douleur, se trouvant immobiUsé, il s'était trouvé anéanti. Il cherchait une explication à ce qui se passait.
Or, le Beau Henri, qui jugeait les autres par lui-même, était épouvanté par l'explication qu'il trouvait. Il pensait : le comte des Étangs savait parfaitement ce qu'était M^'® de Gesvres en l'épousant; je suis venu lui vendre un secret qu'il c nnaissait. Il faisait une affaire et fermait les yeux, croyant qu'en dehors de l'amaat personne ne savait la situation de M"« de Gesvres. La preuve de ça, c'est le peu d'émotion qu'il a éprouvé quand je lui ai dit la vérité.
Il avait un petit air satisfait en me regardant dans les yeux et en disant : « Parlez, parlez toujours, mon ami* » Il m'a demandé du temps pour envoyer chercher des hommes singuliers.
Il est probable que son intention est de se débarrasser d'un monsieur qui en sait plus qu'il n'en devrait savoir. Je suis pincé, je suis f... Espérons, cependant, qu'on hésitera devant un crime; je l'ai entendu parler de demain.
Le Beau Henri regardait ceux qui le conduisaient, mais il éprouvait plus d'inquiétude encore en les voyant absolument indifférents à sa situation. Il semblait ne pas exister pour eux; il était une chose, un paquet, un cadavre...,, rien...
Mais où le menait-on?
II vit que la voiture ralentissait son pas, puis s'arrêtait. Alors les trois hommes descendirent, l'enfermant à clef. H entendit une grille, il lui sembla voir, quand la voiture se remit en marche, un factionnaire qui gardait la porte par laquelle ou passait...
Alors il sentit un froid courir dans ses os, jusque dans ses moelles. Est-ce qu'on le mettait en prison?
On pouvait tenter sur lui tout ce qu'on voudrait, il lutterait, il se défendrait; on pourrait le tuer, c'était bien; mais en prison, le livrer à la justice! oh! cela l'épouvantait!
Et il aurait voulu douter; il ne le pouvait pas; c'était bien une prison dans laquelle il était : de grands bâtiments noirs, avec de petites fenêtres grillées, toutes éclairées à cette heure de la nuit... c'était la prison l Qu'allait-il devenir? qu'allait-il faire?
Oh ! quelle haine, quelle rage il avait en lui contre Geneviève de Gesvres cl contre le sculpteur Costin. Les deux misérables! C'est eux qui étaient la cause 'e
luul, c'est eux qui, en lui donnaat l'occasion de commettre une infamie, l'avaient fait prendre.
La voiture, qui marchait au pas, s'arrêta.
Les mêmes hommes qui l'avaient ficelé le prirent et le portèrent dans une petite pièce à peine éclairée ; on le coucha par terre. Un autre homme vint aider les trois premiers.
Henri sentit qu'on lui déliait les jambes, mais en tenant solidement pour l'empêcher de faire aucun mouvement; puis on le déchaussa et on lui retira ses vêtements...
Oh I le misérable n'avait aucune idée de rébellion; il était vaincu, écrasé; il laissait faire; il n'avait qu'un désir : qu'on lui retirât son bâillon... Il aurait voulu parler!...
Et puis, il était tellement oppressé par l'émotion, qu'il croyait toujours qu'il allait étouffer...
On ie déshabillait; après les jambes, le torse; mais, en prenant les mêmes précautions, on retirait les vêtements et on rattachait les membres... D'abord, il ne s'en étonna pas, pensant qu'on voulait lui faire revêtir le costume de la prison; mais on le laissait nu et toujours bâillonné...
Lorsqu'il fut complètement déshabillé, on le rattacha bien solidement, on serra un peu plus son bâillon, et un des hommes dit :
— Ça y est !
— Enlevez, dit l'autre, celui qui semblait commander, — et huit minutes; comptez bien.
Le Beau Henri se sentit encore enlevé; son regard, inquiet, allait de l'un à l'autre des hommes, interrogeant anxieusement; on le mena dans une autre pièce, où porté nu il ressentit une vive impression d'humidité; on y voyait à peine, mais il distingua une cage singuhère vers laquelle on le portait. Alors il eut tout à lait peur; il voulut crier, il voulut se débattre, les liens entrèrent dans ses chairs et il suffoqua. On le plaça dans la cage, on la ferma sur lui.
Là il fit un suprême effort; de ses dents il déchira le linge qui lui bâillonnait là bouche.
11 cria alors :
— .Misérables î mais vous êtes donc des assassins ? Que voulez-vous faire de moi ?
— Servez 1 cria en riant l'homme qui commandait aux autres, en tirant sa montre et en regardant.
Un des hommes tira une corde, et aussitôt, de toutes les barres qui formaient la cage , d'un disque haut placé, l'eau jaillit, douchant le pauvre diable. Ce fut atroce; il jetait des cris aigus, il hurlait; puis, suffoqué, grelottant, il criait :
— Grâce 1 grâce!... Je meurs... je n'en puis plus... j'étouffe...
Les hommes restaient impassibles. Celui qui les dirigeait comptait les minutes.
Le Beau Henri, suffoquant, râlait, puis il s'affaissa dans la cage. L'eau tombait toujours...
Le comte des Etangs frappa (page 149),
A la huitième minute, on n'entendait plus rien. Sur l'ordre de l'homme, l'eau cessa de couler.
Il ajouta :
— Allez; couchez-le dans un cabanon.
Les quatre hommes ramassèrent le corps inanimé du misérable et l'emportèrent...
L'ordre du célèbre aliéniste était exécuté.
19* Liv. 19