SCÈNE III
M. PASCAL, Mme PASCAL. Mme DORVIET, JUANITA, THÉRÈSE, ANNE
U^^ DORVIET
Chère mademoiselle Thérèse !
THÉRÈSE
Bonsoir, madame !... Bonsoir, Juanita !
M. PASCAL
As-tu fait bon voyage?
THÉRÈSE
Oui.
M°ie DORVIET
Qu'elle est blanche !
jjme PASCAL
Pâle I Je ne trouve pas... (A Thérèse.) Assiedstoi. Tu prendras quelque chose... Anne ! le bouillon. Qu'est-ce que vous avez à regarder mademoiselle, la bouche ouverte?...
M. PASCAL
Donne-moi ton manteau... Il pleuvait donc si fort?...
THÉRÈSE
Oui, il s'est mis à pleuvoir comme nous descendions du train.
^me PASCAL, présentant une tasse de bouillon à sa fille.
Tiens, bois cela, mon enfant, pendant que c'est chaud... Anne, le poulet froid.
THÉRÈSE
Je n'ai pas faim.
Mme PASCAL
Tu as mangé, en route?
THÉRÈSE
Non, pas moi.
U^^ PASCAL
Tu as l'air toute drôle !
THÉRÈSE
Un peu de lassitude.
Mme PASCAL
Et ce pauvre cousin? Ça s'est bien passé?
THÉRÈSE
Jacques ! Il était mort lorsque je suis arrivée... Depuis un an, déjà, sa santé était chancelante... u^^ DORVIET, comme s'il s'agissait d'une fête. Beaucoup de monde à l'enterrement?
Très peu.
^me PASCAL Avoir gâché sa vie, comme cela i
M. PASCAL
Il avait des qualités, cependant.
j^me PASCAL
Sa femme... as-tu su?.,. Depuis très longtemps, n'est-ce pas, ils avaient bien divorcé?
THÉRÈSE
Non. Ils étaient séparés, seulement. Elle, elle a toujours refusé le divorce, paraît-il, pour sauvegarder je ne sais quels intérêts matériels.
Mme PASCAL
Et elle est morte, n'est-ce pas? Il y a un an...
THÉRÈSE
Pas même, m'a-t-on dit... quelques mois... (Sur un signe de sa mère Juanita s'apprête à sortir.) Où allez-vous, Juanita?
JUANITA, emba**9.''.2ée.
A la cuisine.
T3érJ;SE, vivement.
Non, non, n'y allez pas !
(Elle se lève, va prendre Juanita par la main et la, ramène doucement près de la lable.) M"e ÛORVIET
C'est pour reprendre Cosa-Fina !
THÉRÈSE, souriante.
Je l'ai vu. En passant, je suis entrée à la cuisine. Votre singe est au chaud devant la cheminée et égrène un chasselas. Ne craignez rien, chère madame. Mais nous ne parlons pas de vous. Y a-t-il quelque chose de nouveau pour votre propriété?
Mme DORVIET Merveilleuse occasion ! Je suis très heureuse. Jusqu'à notre départ pour Guatemala en janvier, nous allons pouvoir nous installer, toutes les deux, à Paris.
JUANITA, avec autorité.
Non. Tu sais bien que papa n'y tient pas.
M™® DORVIET, boudeuse et suppliante.
Je voudrais quitter ce village.
M. PASCAL
Ce n'est pas gentil pour nous... ni pour notre village.
(Il continue à causer avec Mme Dorviet. Sur un nouveau signe de sa mère, Juanita sort, sans être vue de Thérèse.)
Mine PASCAL, ^ Thérèse, d'un ton un peu sarcastique. Et tu as été à ton couvent?
THÉRÈSE
Non.
M"^^ PASCAL
Non? Ah! Ah! Tu y as bien été, ime fois?
THÉRÈSE, sèchement.
Pourquoi te mentirais-je?
Mine PASCAL
Je ne te reprocherais rien... (Changeant de conversation.) Mais enfin, quel est ce mystère? Comment avons-nous été prévenus de la mort de Jacques?
THÉRÈSE
Par son j61s.
M™« PASCAL, stupéfaite.
Son fils?... Jacques avait un fils?... Que me racontes-tu là? Ton père lui-même n'en savait rien.
THÉRÈSE
Un garçon de dix-huit ans qui sortait du collège. Dans ce petit appartement, je l'ai vu sangloter auprès du lit mortuaire... Je n'oublierai jamais cette douleur... Il reste seul dans la vie, encore sans situation, et sans la moindre fortime... Jacques., après beaucoup de déboires, d'affaires malheureuses (je ne sais pas si tu as su cela), occupait en dernier temps un emploi modeste de comptable...
jime PASCAL, à son mari qui s'est rapproché de la table.
Tu ne sais pas ce qii'elle me dit?... Jacques avait tm enfant.
M. PASCAL
Tiens, tiens... Oh ! tu prends un air consterné pour m'annoncer cette nouvelle.
I^£me PASCAL
Moi? pas du tout... Mais, c'est elle ! Tout prend des allures de catastrophe, avec elle !... On ne sait plus où on en est... C'est vrai 1
Et que devient-il au milieu de tout cela, cet enfant? Jacques a-t-il laissé des parents?
THÉRÈSE
Nous, je pense.
M. PASCAL
Sans doute. Mais du côté de sa femme?
THÉRÈSE
Personne.
M. PASCAL
De la fortune?
THÉRÈSE
Absolument rien, tu le sais bien. Cet enfant...
j^me PASCAL
Il se débrouillera !
M. PASCAL
Bien sûr!
(Rentre Juanita.)
M°"e DORVIET
Enfin I Mais qu'est-ce que tu faisais donc, Nita?
jUANITA
Thérèse, il y a quelqu'un, dans la cuisine, qui vous attend.
Oui, oui, je sais... J'arrive I ]yime PASCAL Un pauvre?... Encore!...
THÉRÈSE
Oui, encore !... Malheureusement, U y en aura
encore, comme tu dis ; il y en aura toujours des pauvres, des abandonnés, par le monde !
Mme PASCAL
Nous ne sommes pas obligés de les recueillir tous !
THÉRÈSE, vivement.
Quand, moi, je n'aurais qu'un morceau de pain, entends-tu? — un seul, le dernier — je le partagerais avec celui qu'il est de mon devoir de secourir.
M. PASCAL
Il faut faire attention. Ton cœur t'entraîne souvent...
THÉRÈSE, à Mme Dorviet qui s'avance, les mains tendîtes.
Vous repartez, madame?
M"ie DORVIET
Oui. Il faut.
M. PASCAL, reprenant le ton badin.
Lisez maintenant Monte-Cristo.
M'"^ DORVIET
Comment vous dites?... Monte-Cristo!... Je retiendrai...
THÉRÈSE, à Juanita qui lui a parlé.
Non. Je suis désolée, Juanita. Il me sera impossible d'aller vous prendre demain. Je n'irai pas au dispensaire.
j^me PASCAL, entre ses dents.
Bien étonnant !
THÉRÈSE, à Mme Dorviet.
Votre écharpe, madame !
M™e DORVIET
Jésus-Maria! J'oubliais toujours tout!...
(Tout en mettant l'écharpe sur les épaules de Mme Dorviet, Thérèse raccompagne les visiteuses jusque dans le vestibule.)
M™^ PASCAL, à son mari.
Mais qu'a-t-elle donc, ce soir?... A mesure qu'elle prend de l'âge, son caractère devient plus bizarre, plus autoritaire... Elle me rappelle ta mère !... M'a-t-elie fait assez souffrir, cellelà !... Bref, nous ne sommes plus chez nous. Nous n'avons plus le droit de rien dire...
M. PASCAL, frappé d'une pensée brusque.
Écoute... Oh ! tout de même... Je ne pense pas que, dans son goût de charité excessive, Thérèse ait eu l'idée de me demander...
I^ime PASCAL
...D'être le tuteur de cet enfant !...
M. PASCAL
Tu as compris cela, toi aussi?... Alors c'est que son intention doit être rudement claire... (Soudain furieux.) Ah ! mais non, par exemple... Je ne veux pas que ma maison devienne un orpheHnat...
«lÉHHMBI^I^iiiMiMnÉÉ- -
j^^me PASCAL Tais-toi. Elle revient. Je n'ose plus lui parler, discuter avec elle...
(Vivemerd,slU saisit une petite corbeille à ouvrage, s'as60it près de la cheminée. M. Pascal reprend sa pipe. Thérèse rentre, s'avance avec lenteur. Elle est enfin près de ses parents.)