SCÈNE III THÉRÈSE, PAUL
PAUL
Pardon !
THÉRÈSE le relevant vivement, dans un cri
d'amour maternel.
Mon petit !... Là, sur mon cœur. Reprends ta place. (Elle le presse contre sa^^ poitrine.) Tai-
sons-nous !... Taisons-nous!... (Un long silence, pendant lequel on entend au loin sonner une horloge.) Toi ! toi ! toi !... (Elle le regarde dans les yeux, la voix étranglée, ne sachant pas dire autre chose.)
PAUL
Maman!... Que je suis coupable! Cette promesse que j'ai si souvent redouté de trahir, il a fallu que je la trahisse !... Mon père, à son lit de mort, m'avait fait jurer de ne rien dire, d'attendre... Pardonnez-moi...
THÉRÈSE
C'est moi qui aurais dû me jeter à tes pieds.
PAUL
Presque jusqu'au moment de rendre le dernier soupir, mon père a attendu que vous arriviez pour vous demander s'il pouvait tout me révéler... Je voyais son anxiété... je ne comprenais pas... Enfin, il m'a parlé de sa voix essoufflée, de plus en plus basse, et c'est en prononçant votre nom qu'il a expiré, la tête sur ma poitrine...
THÉRÈSE
Ah ! mon dessein était de tout t'apprendre, sans tarder. Je pensais le faire, dès le lendemain de ton arrivée, ici. Te rappelles-tu quand nous avons été, tous les deux, visiter la maison abandonnée que ton père a habitée dans sa jeunesse?... C'était là. C'était l'endroit que j'avais choisi... Un moment, tu t'es trouvé sous cette treille noircie et déclouée... Je te regardais... J'ai ouvert les lèvres, je me souviens... Mais, tout à coup... Ah ! l'instant le plus horrible de ma vie !... Tu ne comprendras pas cela, toi qui n'as jamais rien caché de ton cœur, qui n'as jamais trompé personne... Pendant vingt ans, le silence m'avait peu à peu envahie et recouverte, comme les ronces ce jardin abandonné où nous étions... Je n'ai pas su, je n'ai pas pu, d'un seul coup, ainsi que je le pensais, me délivrer de lui ; et, de cette minute a commencé le plus dur martyre que j'aie souffert... Tu étais là, à mon côté; et, plus que les vingt dernières années, chaque nouveau jour où je me débattais sous mon secret, dans d'inutiles efforts, m'éloignait de toi, mon pauvre enfant !...
PAUL
Mes questions maladroites, impatientes ; mes incessantes allusions au passé, qu'elles ont dû, maintes fois, ajouter à votre souffrance !
THÉRÈSE
Oh ! oui, tu m'as souvent torturée î Et cependant je les appelais, dans mon cœur, ces questions, ces allusions que je croyais le fait du hasard, pensant enfin y trouver l'occasion et la force de pousser le cri qui m'étouffait. Ah ! tu as dû croire que je ne t'aimais pas assez profondément pour avoir une minute de courage, de franchise !
PAUL Jamais.
THÉRÈSE
Tu aurais peut-être eu raison, cependant. Nous, les mères... (Elle répète avec une sorte d'ivresse glorieuse :) Nous, les mères!... Nous n'aimons jamais assez profondément nos enfants. Notre amour, plus ancien que votre premier cri et votre premier soupir, d'où viendrait-il, notre amour, s'il ne venait du fond de l'éternité ! Et ne devais-tu pas attendre que le mien fût sans bornes? Non, tu ne peux pas me pardonner. Pendant deux mois, pour la seconde fois et plus monstrueusement encore, je me suis séparée de toi.
PAUL, attirant sa mère dans ses bras.
Mon cœur bat près du vôtre.
THÉRÈSE
Oh ! ne m'abandonne pas, à ton tour. Aie plus de pitié que moi.
PAUL
Il y a un instant, j'étais fou ; je ne savais plus ce que je pensais, ce que je faisais... ce qu'il me restait à espérer. Maintenant, je vois en moi clairement. Que pèse, auprès de votre cœur... (Avec effort.) Maman, que pèse-t-il, le cœur d'une fiancée?
THÉRÈSE, s'arrachant des bras de son fils.
Juanita !... C'est vrai... L'as-tu revue, depuis tout à l'heure?...
Non... Demain, je lui écrirai. J'écrirai à son père...
THÉRÈSE
Tu resteras toujours avec moi, n'est-ce pas?... (Mais, soudain, énergiquement.) Cela, je ne le veux pas. Je n'accepterai pas un tel sacrifice.
PAUL
Pourquoi? Je souffrirai bien davantage autrement.
THÉRÈSE
Ne m.e condamne pas à mourir, un jour, de regret, en face de ta tristesse... Oh ! ne me tente pas, mon enfant !... Par générosité, ne m'entraîne pas à être lâche jusqu'au plus amer dégoût de moi-même !... Il n'y a pas de motifs humains assez puissants pour étouffer certains amours, celui qui a ravagé et enchanté ma vie, celui dont, moi aussi, je t'ai transmis l'ardeur... C'est un crime, vois-tu, et de la part de n'importe qui, de se dresser entre deux cœurs qu'aucune loi divine ne sépare. Je ne commettrai pas ce crime. Tu aimes Juanita. Elle est belle. Elle est pure. Elle est digne de toi, mon fils, et elle t'aime... Bientôt, elle repartira pour son pays. Suis-la !
PAUL
Vous voyez bien que vous pleurez !
Ne te soucie pas de mes larmes. Ton bonheur est ma joie !
PAUL
Partir, si loin de vous 1
THÉRÈSE
Là-bas, tout facilitera votre projet. Bientôt, tu auras gagné l'estime, la confiance du père de Juanita. Elle, de son côté, choyée par lui, énergique, connaissant la valeur et la noblesse de ton affection, l'amènera vite au consentement désiré par vous deux... Va-t'en. Quitte-moi pour elle.
PAUL
Si vous ne redoutez plus autant la solitude...
THÉRÈSE, humblement.
Et puis, si tu le veux... je pourrai peut-être... te rejoindre là-bas... t'y accompagner même?
PAUL
C'est cela. Vous viendrez...
THÉRÈSE
Oh ! oui !... n'est-ce pas? Avec toi, je m'en irai... très loin î...
PAUL
M'avez-vous pardonné d'avoir tout dit à Juanita?
THÉRÈSE
Ah !... tu lui avais tout dit?... Oui, oui, c'était ton devoir.
Je lui ai parlé comme à moi-même.
THÉRÈSE
Et d'ailleurs, que m'importe maintenant que tu es là, que nous nous sommes retrouvés et reconnus ! Crois-tu, maintenant, que je vais cacher mon bel enfant?... Laisse-moi te regarder encore dans la pleine lumière, sous cette lampe... Sans tarder plus, en te nommant 3.vec fierté, je vais leur dire à tous de te regarder comme cela... Demain matin j'irai causer avec Juanita. Demain également (A elle-même avec un peu d'égarement :) ...non, pas demain... dès ce soir ! dès ce soir je parlerai à mon père, il le faut.
PAUL, bnisquement étonné.
Parler à votre père? Lui parler de moi?... de?...
THÉRÈSE
De qui donc pourrais- je avoir peur aujourd'hui? Va, ne crains rien, ce soir, j'ai retrouvé en toi tous les courages !
PAUL, très énergiquement.
Vous ne ferez pas cela.
THÉRÈSE
Je ne peux plus m.entir.
PAUL
Mentir?... Il n'y a plus de mensonge !... Il n'y a plus que mon secret, désonnais !... C'est à vous seule que j'appartiens et veux appartenir... Votre passé, le souvenir de mon père, ils sont à moi !... et je défends à ceux qui n'en surent pas deviner les larmes, d'y jeter un regard maintenant, trop tard... d'y ajouter une seule larme !... Écoutez-moi, je ne suis plus un enfant, et laissez-moi vous protéger, vous guider...
THÉRÈSE
Oui, sauve-moi, conduis-moi !
PAUL
Jurez que vous ne direz rien à votre père... Quelle torture vous imposeriez-vous là, et combien inutilem.ent... Jurez-le-moi, mam.an.
THÉRÈSE, dans un soupir de reconnaissance.
Je te le jure ! Merci, merci, oh ! mon enfant... Voici que tu m'as délivrée tout à fait... Car voistu, je croyais...
PAUL, cachant le visage de sa mère contre sa poitrine.
Notre secret, maman !... Notre amour silencieux que personne, je vous le jure à mon tour, ne viendra plus troubler !
THÉRÈSE
Non, non, personne... (Un temps. Brusquement elle relève la tête.) Oh ! quitte-moi... Ils viennent... Va-t'en !
PAUL
Pourquoi?
THÉRÈSE
Comprends donc que ce soir je ne pourrais pas entre toi... et m.es parents... je ne sais pas... je crierais tout à coup... je me trahirais... Ah! le bonheur, c'est quelquefois si terrible!... D'ailleurs j'ai dit à mon père que tu ne rentrerais pas ce soir... Je me verrais forcée d'inventer des explications, de parler... tandis que je vais pouvoir passer toute cette première soirée, à ne rien dire, à ne penser qu'à toi... comme ça, les yeux fermés... Va-t'en ! Je les entends qui sortent de table. Ils remonteront dans leur chambre à dix heures. Alors, tu reviendras, je t'attendrai ici... et nous continuerons à causer de l'avenir... de nos projets.
PAUL
Bien, bien... C'est cela... Je pars... à tout à l'heure !
THÉRÈSE V accompagnant jusqu'à la porte vitrée. Dépêche-toi... passe par le jardin...
(Elle lui sourit. Il disparaît enfin. Elle se retourne, le visage tendu vers la salle à manger. Un temps. Au brtiil de la porte qui s'ouvre, ell» ne peut réprimer un mouver/ient. C'est M. Pascal, seul, qui entre.)