‹ Mademoiselle PascalChapitre 4 sur 26 · SCÈNE IV M. PASCAL, Mme PASCAL, THÉRÈSE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV M. PASCAL, Mme PASCAL, THÉRÈSE

THÉRÈSE, se décidant à parler.

Bref, refuseriez-vous de vous intéresser à cette situation?

M. ET M™« PASCAL, innocemment.

Quoi?... Quelle situation?

THÉRÈSE

Celle de cet enfant, le fils de votre cousin Jacques de Vayres.

M. PASCAL

Nous n'avons rien refusé... Je ne comprends pas.

THÉRÈSE

Vous m'avez parfaitement comprise. Il est des circonstances oii l'on n'a pas besoin de poser des questions nettes, de faire des prières précises, pour m.ettre en branle les cœurs généreux. ^me PASCAL

Nous savons où est notre devoir, nous l'avons toujours su. Ce n'est pas à toi de nous l'indiquer.

M. PASCAL

Mais tu n'as pas l'air de te douter de notre âge, pour vouloir nous imposer des charges nouvelles I

THÉRÈSE

Je ne vous impose rien. C'est notre conscience, à tous les trois, qui nous inspire une mission de défense, de protection. Mal conseillé ou pas du tout à son départ vers la vie, que deviendrait cet enfant?... D'ailleurs, je serai là pour vous aider...

M. PASCAL

Et pour payer? Nous vivons petitement. Les propriétés ne rapportent rien.

Mi^e PASCAL

Ce n'est pas parce qu'on fait des bénéfices de temps à autre !

THÉRÈSE

L'entretien de cet enfant, pendant quelques mois, n'achèverait pas de nous ruiner.

Mme PASCAL, avec fierté.

Nous ne sommes pas ruinés !

M. PASCAL

Mais nous ne sommes obligés de rien faire pour ce jeune homme.

jVirae PASCAL

Ah î tu me dirais : « ïl a huit ou dix ans !... » nous verrions...

THÉRÈSE

Il vous aurait encore bien plus dérangés dans vos habitudes.

M. PASCAL, excédé.

Qu'il se débrouille ! Hé ! bigre ! à dix-huit ans, à son âge, je me suis débrouillé...

THÉRÈSE

Il est très sérieux, très intelligent.

M. PASCAL

Raison de plus !... Et d'ailleurs, qu'en sais-tu? Tu ne le connaissais pas il y a trois jours.

THÉRÈSE

Nous aurons tôt fait de lui trouver une situation, où il nous fera honneur.

M. PASCAL

H n'y est pas tenu ; il ne porte pas notre nom, ce garçon... Connais pas î

THÉRÈSE

Père!... Ah! père... je te croyais de cœur moins dur, moins susceptible de rancune. J'avais confiance en toi !

M. PASCAL

En voilà assez, n'est-ce pas?

THÉRÈSE

Après vingt ans, se souvenir encore d'une inimitié, en vouloir encore, par delà le tombeau, à un être !...

M. PASCAL

Que veux-tu dire? (D'une voix coupante.) Parlons d'autre chose !

THÉRÈSE, très maîtresse d'elle-même.

D'ailleurs, nous discutons là bien vainement. J'ai ramené cet enfant avec moi. Il est ici. M'»^ PASCAL, sursautant.

Elle est folle 1

THÉRÈSE

Il fait sécher ses vêtements devant une flambée. Je vais le faire appeler, comme il est convenu. (Elle va sonner. M. Pascal l'en empêche.)

M. PASCAL

Tu l'as ramené ici sans nous prévenir, sans nous consulter?

THÉRÈSE

Et de quoi aurait-il vécu, en attendant le résultat des délibérations de vos conseils de famille?

M. PASCAL

Fais de l'esprit !

THÉRÈSE

Je n'en ai jamais eu.

On le dirait ! Car enfin, ta conduite est d'une inconséquence!... Comment?... Mais oui... D'une inconséquence stupéfiante... A la grande rigueur, j'aurais accepté de m'occuper du fils de Jacques, bien que je n'y fusse nullement obligé, je te le répète... Jacques était devenu un étranger pour nous... Mais as-tu réfléchi que ce garçon est aussi le fils... de la femme de Jacques... Quelle femme?... Nous ne l'avons jamais su... Qui avaitil épousé? Pas grand' chose, je pense... Une personne dont il a été obligé de se séparer un an après son mariage..., et que, d'après tout ce que tu nous racontes, on n'avait pas jugée assez digne pour lui confier la garde de son fils, ou pour la partager entre elle et son mari... Cela en dit long.

THÉRÈSE

Cet enfant était seul, abandonné. Il est ici ! Courons au plus pressé. Nous ferons de la psychologie à un autre moment !

M. PASCAL

Ah ! oui, tu t'imagines que ton âge t'a conféré de l'expérience. Tu ne connais pas la vie, pauvre petite. Tu vas, tu viens au milieu de la population d'un village, parmi de braves gens que nous connaissons tous... Crois bien que si nous avions habité la ville, ta mère et moi, nous ne t'aurions pas laissé la liberté que nous t'avons toujours laissée... Nous aurions eu à t'y défendre contre des fréquentations douteuses... Tu ne t'es pas dit — tu ne le pouvais pas... ton honnêteté l'ignorait ! — que cet enfant ramené sous notre toit avec tant de précipitation pouvait avoir, possédait presque infailliblement les instincts d'une mère ramassée on ne sait où, envolée Dieu sait où !

THÉRÈSE

Il a les qualités de Jacques.

Mais, nom de Dieu... qu'en sais-tu?... Têtue !

j^me PASCAL, le calmant.

Ne te mets pas dans cet état, mon ami...

M. PASCAL

Les qualités de Jacques... Ah! oui, parlonsen!... Tu n'es qu'une emballée, une illuminée ! (A sa femme.) Elle me rappelle ta sœur.

^me PASCAL

Ma sœur n'aurait jamais fait cela... Elle était entrée au couvent.

THÉRÈSE

J'y entrerai, si tu le veux.

jjme PASCAL

Tu n'es plus assez pieuse !...

(Mme Pascal éclate en sanglots.) THÉRÈSE

Pourquoi pleures- tu, maman?

y^me PASCAL Tu ne m'as jamais aimée !...

M. PASCAL

Non et non, je ne veux pas de ça chez moi !... Je donnerai à ce garçon de l'argent... que je n'ai pas... et il ira se faire pendre ailleurs!...

(Thérèse s'est rapprochée de sa mère et lui a mis, tendrement, les deux mains sur les épaules.) Mme PASCAL

Déjà, quand tu étais petite, tu me préférais les religieuses de ton couvent, à Paris... la mère Mathilde !... Je ne trouvais sans doute pas les phrases qu'il fallait t'écrire... Dans tes lettres et pendant les vacances, tu n'avais aucune expansion avec moi. Moi qui aimais tant à causer !... J'aurais même été gaie !... Je me disais : « Quand elle sera ici, les choses seront changées. » Ah ! bien, oui... Tu es revenue la même. Des rêvasseries sans fin au souvenir de ton couvent. Tn ne semblais heureuse que lorsque tu y retournais pour les réunions d'anciennes élèves... THÉRÈSE, avec douceur.

Et un peu plus tard, maman?

Mme PASCAL

Tu as eu tes pauvres... Et aujourd'hui, c'est ce garçon... un étranger, un inconnu... Une autre toquade !.,. Il n'y a que moi à qui tu ne penses jam.ais...

THÉRÈSE

Maman, ma chère maman, ne faisons pas un retour aussi rapide dans le passé... Veux-tu me répondre?... Avant mes pauvres à qui mon « caprice » m'avait-il attachée?

M. PASCAL, qtii se promène de long en large, au fond de la salle à manger; brusquement :

Où est-il ce garçon?

THÉRÈSE, arrêtant M. Pascal qui allait sortir.

Père, attends un peu... Écoute-moi encore deux minutes. Qui ai- je aimé, à vingt ans? Te le rappelles-tu?... Quelle affection brisée ai- je reportée, tant bien que mal, ensuite, sur tous les êtres qui n'ont pas été plus heureux que moi, ici-bas?... Réponds!... (Silence. Muettes interrogations entre M. et Mme Pascal.) Oh ! comment pouvez-vous avoir oublié les larmes que j'ai versées, alors?... (Et Thérèse pleure, les yeux fermés, répétant :) Jacques ! Jacques ! i^jme PASCAL, d'imc VOIX blanche, comme à la vue d'un spectre.

Thérèse !

M. PASCAL, abasourdi.

Quoi?... Tu en es encore là?...

THÉRÈSE

J'y suis toujours restée... Mes larmes d'autrefois n'étaient pas plus brûlantes que celles de ce

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soir, celles que je n'ai jamais cessé de répandre loin de lui... (Elle essuie ses yeux.) Tu as raison, pauvre maman bien-aimée, je n'ai jamais été la petite fille riante et versatile qu'elles sont toujours... Ne m'en veife: pas. J'étais née comme cela. C'était, peut-être, le signe de. ce qu'il y avait de meilleur et de plus profond en moi... Dès ma première rencontre avec Jacques, ici même, un dimanche d'été... Je vois encore le soleil qui tombait à la place où je suis !... Nous nous sommes aimés ; et, quelques jours plus tard, nous nous sommes fiancés en secret. On nous a séparés... On ne sépare pas deux âmes... Mon amour est resté toujours aussi ardent. Je l'aime encore aujourd'hui comme au premier jour. Il est encore tout vivant dans mon cœur. Je l'aimerai, je l'aimerai jusqu'à mon dernier souffle ! On dirait que je vous épouvante de m'être souvenue à ce point.

Mme PASCAL, après un premier mouvement de stupeur.

Tu n'as pas été raisonnable.

M. PASCAL

Jacques n'était pas un parti pour toi... Sa conduite n'avait pas été des plus sérieuses...

THÉRÈSE

A vingt et un ans... Quel prétexte !

M. PASCAL Sans situation, ou à peine... Et avec cela, toutes les dettes de son père sur le dos!

THÉRÈSE

Voilà !... Je ne vous reproche rien. Vous avez voulu mon bonheur. Vous ne pouviez pas savoir !...

M™e PASCAL

Dieu nous jugera.

M. PASCAL

Ma décision serait la même aujourd'hui.

THÉRÈSE

Qu'en sais-tu?.,. J'étais trop jeune, alors. Au milieu de cet orage, je n'ai pas eu la force et la raison qu'il eût fallu. J'aurais dû résister, lutter, attendre. J'étais la plus faible. Je me suis soumise... Ce n'est pas votre faute !

iîine PASCAL

Tu ne nous as jam.ais reparié de rien.

J'ai laissé croire à Jacques que je renonçais... facilement. Il est parti d'ici pour Paris et s'y est marié... n'importe com-ment... Vous reparler de lui?... Ah ! non, je souffrais trop et je m^e suis lentement repliée sur ma douleur.

M. PASCAL

Tu aurais pu encore faire ta vie, si tu nous avais écoutés.

THÉRÈSE, presque sauvagement.

Je l'ai faite !

(Elh a sonné.) ...Enfin, comprenez- vous pourquoi, sous le toit qui m'abrite, j'ai ramené ce soir cet enfant? Comprenez-vous maintenant pourquoi, au milieu de mon chagrin de cette mort, et que vous ne pouviez pas deviner, avoir cet enfant auprès de moi, — le fils de Jacques, l'enfant de sa chair et de son cœur, — l'avoir auprès de moi est la seule chose qui puisse m'aider à vivre encore ! M. PASCAL, bourru, se défendant d'un peu d'émotion.

Fais-le venir !

Mme PASCAL, ressaisie par des soucis de ménagère. Où le fera-t-on coucher?...

THÉRÈSE

Anne a mes ordres. Elle prépare la chambre à côté.

(Elle désigne une porte au premier plan, à droite.) Mme PASCAL

La grande chambre bleue 1... C'est bien. Parfait,

(Paul de Vayres apparaît à la porte du vestibule, hésite à entrer. Il est très jeune, habillé de noir. Thérèse va le prendre par la main.)

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