SCÈNE VI THÉRÈSE, PAUL DE VAYRES
THÉRÈSE
Il ne faut pas vous effaroucher de cet accueil. En province surtout, les personnes d'âge — les meilleures... mon père, ma mère... — sont naturellement un peu... oui, un peu égoïstes... Mon Dieu î elles ont leurs habitudes et redoutent de les voir modifiées... Vous arrivez brusquement... Alors, vous comprenez...
PAUL
Ne vous inquiétez pas. J'ai bien compris.
THÉRÈSE
Je ne voudrais pour rien au monde qu'une inquiétude nouvelle vînt vous distraire de votre douleur. Soyez à elle, à elle seule, tout entier, non point pour vous laisser abattre par elle, mais pour lui demander au contraire la force d'affronter demain la vie, les grandes difficultés qui vous y attendent... peut-être... qui sait?... En attendant vous êtes ici chez vous... Vous y serez aimé...
PAUL
Je le sais!... D'ailleurs, c'est une sensation très douce que j'éprouve depuis tout à l'heure. Moi qui n'étais jamais venu ici, qui n'étais pour ainsi dire jamais sorti de» Paris, il me semble me retrouver dans ce pays... dans cette maison... Tenez, ce soir, en venant de la gare, l'odeur qi;i montait de la campagne, autour de nous...
THÉRÈSE
Ah ! l'odeur des vendanges ! Le parfum de l'automne !
PAUL
Elle pénètre jusqu'aux murs de cette pièce. Comme elle me fait du bien! Que j'aime la respirer !...
THÉRÈSE
Demain, je vous ferai visiter nos vignes, les environs, notre village... Mais avant tout... Oh I je vous conduirai, avant tout, à l'ancienne habitation de votre père. Il le faut, dès demain...
PAUL
Oui, oui.,, vous m'y mènerez !
THÉRÈSE
Beaucoup de sa jeunesse et de son cœur est resté là !...
PAUL
Que de fois, en effet, je l'ai entendu vous demander des nouvelles de sa maison d'enfance !... Et dans cette brusque maladie de quelques heures qui a précédé sa mort, avant que vous fussiez arrivée... trop tard !..., il m'en a encore reparlé de sa voix essoufflée...
THÉRÈSE
N'est-ce pas? (Un silence.) Paul, ainsi que nous en sommes convenus, rappelez-vous que vous ne devez jamais faire, ici... ou ailleurs... devant autre que moi, la moindre allusion aux visites que je vous rendais, pendant mes séjours, à Paris... Mes parents, ils vous l'ont avoué, étaient brouillés avec votre père. Par prudence, par simple prudence, jamais je ne leur ai dit que les circonstances, le hasard, m'avaient remise sur sa route ; que je l'avais revu ; que, vous, je vous connaissais... depuis longtemps... A quoi bon maintenant, lorsque tout est fini, venir les irriter, heurter leurs préjugés?...
PAUL
Soyez sans crainte.
THÉRÈSE
Je vous laisse. A demain. Votre chambre est là. Dormez bien.
PAUL
Merci.
(Il prend les mains de Thérèse et les baise longuement. Puis, il se dirige vers la porte de sa chambre. Mais, sur le point de l'ouvrir, il se tourne avec une brusque émotion.)
-,..Vous m'appelez?...
THÉRÈSE
Non,
PAUL
J'avais cru entendre votre voix !...
THÉRÈSE
Non, non, je vous assure.
C'est étrange !... A demain !...
(Il disparaît vivement. Thérèse attend quelques secondes, puis soîîne pour appeler Anne.)