CHAPITRE X
La première lettre. — Les amies de pension. — Une grande entreprise.
Bientôt les leçons maternelles ne suffirent plus à M''^ Pourquoi. M"""" Monval, n'ayant pas toujours le temps de répondre à ses continuelles questions, confia son instruction à une excellente maîtresse de pension que l'on nommait M"^^ Delmas.
Les commencements furent difficiles, car la fillette, un peu gâtée, habituée surtout à avoir son franc-parler, se résigna avec peine au silence exigé pendant les heures de classe. Il arriva plus d'une fois qu'au milieu du calme général, Alice posât des questions dont la bizarrerie fit rire aux éclats toutes les élèves. Dans un autre moment, elle répondait tout haut à sa voisine, une petite fille très bavarde et assez dissipée
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qui se nommait Suzanne Méran. Cet oubli du règlement entraînait alors les autres voisines, et les punitions pleuvaient ; ce qui n'empêchait pas nos évaporées de recommencer le lendemain. L'amitié des deux fillettes devenant chaque jour plus forte, on les cita bientôt comme deux inséparables. Dès que l'heure de la récréation sonnait, on les voyait causer longuement ensemble.
Un jour Alice entreprit de raconter à son amie l'histoire de la petite marchande d'épingles, car, malgré ses nouvelles occupations, cette bonne œuvre n'était pas oubliée. Suzanne avait bon cœur ; elle voulut s'y associer, il fut donc convenu qu'un jeudi, on passerait la prendre pour aller visiter la pauvresse.
Dans l'intervalle, Alice, retenue à la maison par une légère indisposition, ayant manqué la classe pendant deux jours, reçut un matin un petit mot par la poste. Une lettre pour elle seule, à son adresse, c'était la première ; aussi ce fut tout un événement.
— Maman, s'écria-t-elle, en arrivant dans la chambre de sa mère, j'ai aussi mon courrier, vois, il y a bien : A M^^^ Alice Monval.
Qui donc peut m'écrire?
— Décachette ta lettre, mon enfant, dit ]yjme ]\ionval, c'est le meilleur moyen de satisfaire ta curiosité.
Prenant un canif sur le bureau de sa mère, la fillette coupa l'enveloppe, et lut ce qui suit :
(( Ma chère Alice, ne te voyant plus venir au cours, j'ai pensé que tu étais malade. Tant mieux si tu as manqué la classe pour une autre cause; mais je suis très inquiète, sois donc assez gentille pour me répondre de suite, afin de me rassurer.
c( Dis-moi, en même temps, si notre rendez-vous pour aller chez la petite fille pauvre est toujours fixé à jeudi, et si je dois passer te prendre.
(( A bientôt, j'espère, ma chère Alice. (( Ton amie qui t'embrasse bien fort, (c Suzanne Méran.
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((P. -S. Surtout pas de paresse. Répondsmoi de suite. »
— Répondre, répondre, c'est bien facile à dire, fît Alice, en se grattant la tête ; mais moi, je ne sais pas faire une lettre.
— Je ne sais pas... est-ce bien sérieux, ce que tu dis là? fît M""^ Monval. Crois-tu que ton amie soit plus forte que toi sur le style épistolaire ? Elle a montré de la bonne volonté, fais comme elle, c'est le meilleur moyen pour apprendre.
— J'essayerai, fît Alice, qui semblait peu convaincue de la réussite.
Après le déjeuner, la fillette s'installa cependant sur le bureau de son père, mais elle gâta plusieurs feuilles de papier avant d'arriver à faire quelque chose de présentable. A la troisième ou quatrième feuille, repoussant plume et papier, l'enfant, énervée par ces essais infructueux, se mit à pleurer.
— Comment, fît M'""^ Monval, qui entrait ace moment, tu n'as encore rien fait? ton courage est à bout ?
Je ne peux pas,... je ne trouve rien;... pourtant, j'ai bien cherché...
— Précisément, tu cherches beaucoup trop tes mots, tes phrases, c'est un mauvais moyen ; avant tout, il faut être naturel. Écris à ton amie absolument comme si tu lui parlais. Remercie-la d'abord de s'être inquiétée de ta santé ; dis-lui que tu as été un peu malade, mais que tu vas mieux.
Pour votre rendez-vous de charité, ce sera toujours pour jeudi ; mais, comme nous ferons notre visite le matin, il sera préférable que nous allions prendre ton amie, puisque cela sera sur notre chemin. Si tu vas à la pension après-demain, tu lui diras l'heure où elle devra se trouver prête. Comme tu le vois, tout cela est très simple.
Alice suivit le conseil de sa maman ; sur le canevas qu'on lui avait tracé, elle écrivit une petite lettre très gentille, très affectueuse, sans prétention. Il lui tarda ensuite de revoir son amie afin de savoir ce qu'elle en pensait ; aussi, le surlendemain, lorsqu'il fallut se rendre au cours, futelle prête bien avant l'heure habituelle. Sa
précipitation fut même si grande que bien des petits détails de toilette auraient été oubliés, si la maman ne s'en était aperçue au moment de partir.
— Surtout, dit-elle, en nouant au cou de la fillette une jolie cravate de mousseline, ne va pas prendre chaud en jouant. Pour ton amie Suzanne, dis-lui que demain matin, à dix heures, nous serons chez elle.
De toutes ces recommandations, Alice se souvint particulièrement de la dernière ; mais voilà qu'à la récréation toutes les élèves de sa classe l'entourèrent et lui déclarèrent qu'elles voulaient participer à sa bonne œuvre. Alice comprit que Suzanne avait parlé.
— Oui, nous avons comme toi notre bourse, dirent les fillettes, et nous voulons faire aussi notre cadeau.
— Je le veux bien, mais il faut nous entendre.
— Certainement, fit Suzanne, chacune va nommer un objet. Voyons, ne parlez pas toutes à la fois.
— Moi, j'achèterai un beau chapeau, proposa une blondinette.
— Un joU manteau de velours, dit une autre.
— Un manchon.
— Ce n'est plus la saison, observa Suzanne.
— Des bottines.
— Des gants.
— Une robe de soie.
— Un joli petit lit doré comme le mien, dit enfin la dernière, une brunette de huit ans.
— Tout cela est très bien, reprit Suzanne ; seulement, nous allons faire une liste, et c'est la maman d'Alice qui décidera ce que l'on doit acheter.
Comme on le pense bien, cette dernière eut beaucoup à biffer sur la fameuse liste ; elle loua l'élan de charité qui faisait agir les petites donatrices, mais leur observa en même temps qu'il fallait donner à chacun selon sa condition.
On acheta donc avec le montant de la
collecte une robe de laine, des souliers,
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trois petites chemises et un chapeau de paille brune pour la petite marchande. Le reste servit à donner à la maman de Maria quelques objets de première nécessité.
La pauvre femme fut si heureuse de ce bien-être inattendu, que sa santé se rétablit plus promptement qu'on ne l'aurait espéré. Bientôt elle put quitter sa chambre et se charger de différents travaux de couture. Se trouvant ainsi à l'abri du besoin, sa petite Maria put être envoyée chaque jour à l'école. Ce fut peut être moins du goût de l'enfant que d'aller vendre des épingles et vagabonder dans les rues de Paris. Mais la prévoyante mère remplissait son devoir en donnant à sa fille une part de cette instruction, si précieuse dans toutes les conditions, et mise aujourd'hui à la portée de tous.