LA MAISON DE ROSALINDK
Au nombre de ces charmants hôtels que l’art moderne élève avec tant d’enthousiasme sur le terrain des Champs-Élysées, il en est un, situé entre cour et jardin, qui parait s’abriter avec intention derrière de grands massifs de verdure, et que la foule ne peut admirer que par accident, quand la grille, tapissée de verveines et de feuilles d’un lierre tendre, reste un moment entrouverte.
Cette maison de plaisance , bâtie depuis deux ans à peine , a toutes les délicatesses extérieures d’un bijou ciselé. On dirait une de ces villas construites pour quel-
que jeune femme de la famille impériale sous les Anlonins, alors que les environs de Rome étaient désertés pour les pentes du rivage de Naples, alors que l’art fantaisiste remplaçait déjà l'art archaïque. Les frises de la maison sont ornées de statues et de vases; des colonnes en dethi-relief épanouissent leurs gerbes de marbre sous les corniches, et un beau pavé de mosaïque borde et encadre le bâtiment. Le jardin est une vaste corbeille de fleurs ombragée par de grands arbres dont on a respecté la verdure luxuriante. Le gazon y est d’une fraîcheur perpétuelle, grâce à une eau vive qui sort d’un jet abondant et va s’épandre en pluie autour d’une vasque de granit.
En été, le silence et l’ombre entourent la maison; en hiver, le soleil vient la réchauffer de ses rayons d’or et sourire aux glaces de ses fenêtres.
C’est une ravissante habitation , ■■ ayant pas de voisines indiscrètes qui la surveillent de l’œil, puisque des arbres verts toute l’année et d’immenses grillages de feuilles persistantes l’abritent de droite et de gauche, voilant les murs du jardin comme pour donner à la maison l’illusion d’une forêt sans limites.
Au nord de la villa est la cour, dont l’entrée donne sur une de ces rues encore indéterminées et où personne ne passe dans un but d’affaires. Habiter une pareille maison est un bonheur qui paraît irréalisable à la foule, puisqu’il ne peut être réalisé que par une de ces rares, très-rares individualités à qui la fortune a ouvert ses mines d’or. En voyant cette douce et élégante demeure, on comprend comment il est possible, pour
quelques années, d’oublier qu’il y a sur la terre des bois, des vallées, des lacs et des montagnes; oja comprend que, dans ce petit Éden, l’àme et l’imagination peuvent se résigner à la vie claustrale , sans désirer même une échappée de vue sur de lointains horizons.
Dans la matinée .d’une journée de septembre, un homme d’une trentaine d’années et d’une mise fort élégante, descendait de voiture en face de la porte cochère de la rue, et demandait au concierge à être introduit auprès de la maîtresse de la maison.
• — Monsieur, répondait le concierge , il est à peine midi...
— Sonnez le timbre-, reprenait l’inconnu.- On m’attend.
Le timbre sonna. Un domestique en livrée parut sur le perron de l’hôtel. L’étranger lui dit :
— Annoncez le marquis de Malatesla.
Et il entra à la suite du valet, qui le pria d’attendre dans un salon du rez-de-chaussée.
Cinq minutes après, ce domestique revint 1 , il invita M. le marquis à se rendre dans le jardin, où il rencontrerait mademoiselle.
M. de Malatesta arrivait donc chez M Ile de Villefort à l’heure désignée et pour affaire importante.
Il passa du salon au jardin, dont la richesse et le bon goût le charmèrent. Jamais flore plus variée et mieux . choisie. Pour composer un pareil jardin, il fallait être un grand artiste et un horticulteur des plus distingués. . Rosalinde n’avait eu qu’à faire un appel à ses goûts et à son intelligence.
MADEMOISELLE R08ALINDE
Le marquis se dirigea vers un massif, où il était presque sûr de, rencontrer la maîtresse du logis. Au pied d’un arbre magnifique, il vit en effet une femme assise dans ua fauteuil de jardin, dans l’attitude du repos le plus complet. Elle paraissait sommeiller, tenant de la main droite un grand éventail fermé et, de l’autre main, un livre renversé sur ses genoux. M. de Malalesta s’approcha avec précaution. 11 se trouva vis-à-vis d’une Allemande du plus beau blond et de la plus ample tournure. Comme il s’inclinait en murmurant quelques paroles, la dormeuse, surprise, effrayée, déploya le bras drdit avec vigueur et M. de Malatesta se sentit atteint en plein. visage du plus robuste coup d’éventail qui jamais ait souffleté un impertinent.
— Eh! s’écria-t-il, autant vaut, madame la baronne, qu’au lieu d’un éventail vous n’ayez pas dans la main un manche à balai!
M me la baronne Plock, que nous connaissons déjà, la tante Plock, se pâmait de crier des mots tudesques d’une énergie à désespérer un linguiste de première force.
A ces cris germaniques , accourut la plus belle fille du monde, Rosalinde, riant aux éclats et devinant la scène qui venait d’avoir lieu. En deux mots allemands elle fut mise au fait de l’aventure, et, se tournant alors vers M. de Malatesta, elle lui dit avec cette finesse incomparable que nous lui connaissons :
— Ma tante vous fait toutes ses excuses, monsieur le marquis. Éveillée au murmure de votre parole, elle a
eu peur ; elle a cru a un frelon qui venait lui mordre la joue.
— Mille grâces pour la comparaison, dit le marquis en riant, le frelon eût, en effet, difficilement choisi plus de fraîcheur et de plus riches couleurs.
Rosalinde traduisit immédiatement à sa tante la remarque du marquis. La baronne, déjà très-rose, rougit jusqu’au ton de la pivoine et s’inclina en souriant : elle était excessivement flattée du compliment.
— Vous voyez que ma tante est fort aimable, reprit Rosalinde; seulement, elle a un défaut. Après déjeuner, quand elle sommeille, elle devient très-dangereuse à approcher; nous procédons par des-signaux. Elle n’entend pas un mot de français, ce qui ne l’empêche pas d’être fort spirituelle, même pour ceux qui ne savent pas l’allemand. L’esprit de ma tante est dans lé gest#; elle a des silences d’une éloquence incomparable.
— Si vous lui appreniez un peu le français, mademoiselle? ajouta le marquis.
— Je m’en garderais bien, dit Rosalinde. J’ai l’avantage de me perfectionner dans la langue allemande en traduisant tout ce qu’elle dit, c’est un moyen de continuer mes études; je fais des versions sans m’en douter. Tante Plock, ajouta-t-elle, est ma meilleure amie, monsieur le marquis; elle est ma tutrice, elle veille sur moi avec la vigilance du cœur.
— Mais, dans tous les cas, mademoiselle, madame votre tante ne peut pas surveiller avec beaucoup d’attention ce qu’on pourrait vous dire en bon français...
— C’est ce qui vous trompe, monsieur.
— Comment, mademoiselle? .
— Comment? est-ce que je ne lui traduis pas mot pour mol en allemand tout ce qu’on me dit en langue française ? Alors ce n’est plus une version, c’est un thème que je fais, monsieur; toujours la continuation de mes études classiques..
— Oh ! c’est charmant, en effet, dit le marquis en appuyant son mouchoir*-de batiste sur son nez un peu malade encore du coup d’éventail.
— Mais, monsieur, reprit Rosalinde, veuillez vous asseoir. Vous venez pour me parler d’une affaire...
— Pour vous rendre compte de ce qui a été fait, dit le marquis.-
- — Grand Dieu! s’écria Rosalinde, le regard brjllant dtinejdie étrange; il se pourrait! déjà, tout a réussi!
— C’est fait! dit le marquis en riant aux éclats. Pris! enlevé !
— Embastillé? s’écria Rosalinde.
— Embastillé !
— Ah ! marquis, la belle aventure ! Comptez-moi cela
au plus vite. Quelle reconnaissance envers vous! parlez, monsieur le marquis. /
On prit des sièges auprès de la baronne, qui suivait du regard les deux interlocuteurs et cherchait ’ à les deviner, se tournant mécaniquement à droite et à gauche, selon que l’un ou l’autre parlait.
— Ma chère tante, lui dit la douce Rosalinde, je vous tiendrai àu courant de tout ce que monsieur le marquis
me contera. Soyez tranquille et calmez vos émotions trop orageuses ; dormez un peu, cela rafraîchit.
La tante Plock, d’une nature très-docile, ne tarda pas à suivre le conseil de sa nièce. Ses yeux s’appesantirent et se fermèrent. Elle se prit à dormir avec une placidité allemande qui témoignait autant d’un bon caractère que d’une santé excellente.
— La voilà partie, dit ltosalinde. Voyons, monsieur le marquis. Notre paladin a été enlevé par les enchanteurs, aux environs de son manoir?
— On n’enlève personne sur ses propriétés, reprit Malatesta. La police seule a le droit de violer le domicile, et nous procédons autrement, nous, le Code de commerce à la main. La lettre de change protcstée emportait jugement et prise de corps: vous avez désiré, belle Rosalinde, que ce chiffon de papier, valant quarante-sept mille cinq cent soixante-quinze francs, fût acheté par un tiers. C’est ce qui a été fait. Ce tiers porteur, par moi choisi, a versé les fonds au créancier titu- . laire, lequol lui a remis sa créance en échange. Nous devons donc quarante-sept mille cinq cent soixantequinze francs àM. Lelièvre...
— Et nous les lui payerons, répondit Rosalinde.
— Fort bien ; il n’en doute pas.
Flanqué de trois gardes de commerce, M. Lelièvre monta dans une voiture de poste. Il devait se rendre aux environs de l’habitation du comte de la Rocheferney ; car ce tendre père attendait la visite de monsieur son fils. On devait guetter au passage ce charmant vicomte
MADEMOISELLE HOSALINDË
et l’enlever avec tous les égards dus à son rang ; mais il était présumable que le beau Léandre ne passerait pas dans le voisinage des Herbiers sans chercher, malgré le fermier Bernard, à se mirer un moment dans les yeux bleu céleste de cette nièce incomparable qu’on a donnée depuis peu à M. Bernard. M. Lelièvre avait scs instructions, et M. Lelièvre est le plus lin et le plus intrépide des chargés d’affaires qui soient au monde. Le plan était donc tout tracé, un plan stratégique admirable.
— Gela est vrai, ditRosalinde.
— Parbleu! reprit le marquis, il était de vous, mademoiselle !
— Allez toujours.
— On a bien raison de dire, reprit M. de Malatesta, que la Providence favorise toujours la justice. Ce jourlà, la justice était personnifiée dans l’auguste M. Lelièvre, aux larges épaules, aux mains nerveuses, aux noirs favoris. Thémis, au lieu d’une balance d’or et d’un glaive, portait un dossier en règle et un gourdin noueux. La voiture arrive à la hauteur des Herbiers. M. Lelièvre avait l’œil sur les abords de la route; il fouillait du regard les bois charmants qui longent le chemin. Tout à coup, sous un magnifique peuplier, au bord d’un fossé, notre chargé d’affaires aperçoit et reconnaît... Dieux immortels! quel tableau! il a devant lui le spectacle ravissant d’un jeune homme, d’une élégante tournure, causant bras dessus, bras dessous, à l’ombre, avec une incomparable Amaryllis.
— Est-il possible! s’écria Rosalinde, dont les yeux jetaient des feux de diamants.
— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, ma- . demoiselle. Le ciel protège la Justice. Alors, que fait M. Lelièvre? Il prend un air débonnaire , fait arrêter la voiture, met la tête à la portière, adresse une question quelconque à l’amoureux berger. Ses trois compagnons de voyage se glissent hors du carrosse par la portière opposée. M. Lelièvre descend à son tour, calme, souriant, presque olympien, comme-la Justice; il s’adresse au plus heureux des amants, et, lui présentant un dossier, il l’invite à lui remettre en échange une petite somme de quarante-sept mille cinq cent soixante-quinze francs. Un tri part, une canne est levée... mais avant qu’elle retombe sur la joue de ce bon M. Lelièvre, monsieur le vicomte est soulevé de terre par trois génies sortant du fossé et qui l’emportent dans le carrosse. O dieux et déesses! comment dépeindre le désespoir d’Amaryllis! Elle court à la voiture, jette des cris, tend les mains. L’amoureux captif a encore le temps (ces amoureux sont toujours adroits) de baiser une des belles mains étendues vers lui et un gant ravissant reste entre ses doigts. Gage d’amour, 51. Lelièvre vous vit pressé mille fois sur les lèvres de son prisonnier ! La voilure part au galop; Amaryllis va se pûmer sur la route... Mais ses cris ont été entendus. Deux hommes , sortant du bois, accourent à elle et l’emportent dans la direction de la ferme, lîn de ces hommes de bien était Bernard; M. Lelièvre croit l’avoir reconnu.
— Après, après, monsieur? dit Rosalinde avec une avidité terrible.
— Après ?... ceci est moins poétique. Le prisonnier.
MADEMOISELLE ROSALÜSDE
fier, dédaigneux, n’adresse pas un mot à ses ravisseurs; il les écrase d’un, regard foudroyant. 11 les eût tués raides si ses yeux eussent été des pistolets. Puis, se tournant vers la portière, il contemple la campagne fuyant autour du carrosse. Enfin, on arrive à Paris; on traverse la ville vers cinq heures du soir ; même silence dans la voiture : un eût dit le Masque de fer conduit au fort de Pignerol. On arrive rue de Clicliy ; on grimpe lestement la pente, et on s’arrête devant cette iionnête et robuste porte de chêne d’un bâtiment très-moral et utile, que bien des amoureux en France ont visité pour leur plus grand bien. Là, on s’attendait à une scène, pas du tout. M. Lelièvre proposa son bras au prisonnier, qui le refusa gaiement et qui franchit le seuil du guichet avec une intrépidité digne de tout éloge. On se rendit au greffe pour faire enregistrer monsieur le vicomte. L’opération étant faite, M. Lelièvre salua très- respectueusement son compagnon de route, et lui offrit même, ses services avant de le quitter.
— Monsieur, répondit le noble enfant dela.dette, vous
m’offrez vos services? Eh bien, j’accepte. Allez dire de
ma part à celui qui a acheté ma lettre de change pour me faire écrouer, qu’il est un lâche et que je le tuerai.
Sur ce, monsieur le vicomte tourna les talons et suivit le directeur de l’établissement, qui voulut le conduire lui-même à l’appartement qui lui était réservé. M. Lelièvre sortit de la maison, la conscience tranquille, le cœur satisfait et le front triomphant.
Il se hâta d’accourir chez moi hier au soir, sur les dix heures, pour me rendre compte de l’expédition. Car
c’esl hier au soir, samedi, mademoiselle, que le paladin qui vous intéresse a été incarcéré pour expier son crime de haute trahison envers la plus noble et la plus belle dame du monde. Je n’ai pas perdu de temps, comme vous le voyez.Vous teniez à être informée sans le moindre retard ; votre impatience était si grande, si naturelle...
— Merci ! merci! dit Rosalinde en se levant.
Elle souriait , mais d’un rire équivoque. Ses beaux yeux, ordinairement si- limpides, paraissaient troublés, et il y avait comme un nuage autour de ce front dont la pureté n’avait rien d’égal dans les moments de sérénité. Soucieuse, le regard érrant sur le sol comme si elle hésitait sur un parti à prendre, elle s’avança seule sous les grands ombrages, se promenant lentement, et oubliant presque ce bon M. le marquis de Malatesta qu’elle laissait dans un tête-à-tête dangereux avec la tante Plock, dormant l’éventail à la main.
Un domestique de la maison's’avança vers le massif de verdure où se trouvait mademoiselle, et il vint lui annoncer que la voiture de M. Talamon entrait dans la cour. Rosalinde pâlit. Cependant, sans hésiter, elle se dirigea vers la maison en faisant prévenir M. de Malalesta de ne pas quitter le jardin.