‹ Mademoiselle RosalindeChapitre 11 sur 22 · I.K PETIT SALON BLET · texte numérisé non relu

I.K PETIT SALON BLET

M. Talamon entrait au salon du rez-de-eliaussée par la porte donnant sur l’antichambre, au moment où M llc de Villefort entrait par la porte à glaces donnant sur le jardin. On eût dit une entrevue dont l’étiquette aurait été réglée d’avance par des conventions diplomatiques V Louis XIV et Philippe IV àl’île des Faisans.

Seulement, le cérémonial se borna à deux saluts échangés.

— Eh! mademoiselle, dit assez gaiement le tuteur, comme tout est beau ici! quel goût parfait ! quelle intelligence et quelle distinction ont présidé à l’établissement de cette habitation ! Vous avez dû vous donner beaucoup de peine pour guider vos artistes et vos ouvriers, mademoiselle?

— Mais non, dit Rosalinde. J’ai voulu, voilà tout.

— Peste! ce que femme veut... le proverbe dit vrai.

— Mon tuteur a-t-il pris du thé? demanda Rosalinde..

— J’en prendrai volontiers.

— Passons dans le salon bleu, ajouta Rosalinde.

— Ah ! il y a un salon bleu?

— Oui, pour les amis véritables.

— Merci, mademoiselle. Ceci vaut bien que je vous baise la main.

— La voilà, monsieur. Passons au salon bleu.

— Avez-vous un salon jaune ou vert pour vos ennemis, mademoiselle ? demanda M. Talamon en l’amenant devant une table à thé, dans le plus joli salon possible, tapissé de lainpasbleu de ciel à baguettes d’or et ayant des Watteau pour dessus de porte.

— J’ai les grands appartements pour les indifférents, monsieur; quant aux ennemis, je ne m’en connais pas' encore, ajouta M u e de Villefort.

— Oli ! cela viendra, rassurez-vous, reprit M. Talamon. Vous êtes belle, charmante et riche ; vous commencez à avoir des succès superbes... Les petites inimitiés vont éclore, roses et fraîches, mais épineuses. Je vous dis cela en bon tuteur.

— Eh bien, dit Rosalinde, nous les émonderons selon l’occasion, ces belles fleurs piquantes.

— Bravo, mademoiselle ! Or oà , savez-vous ce qui m’amène?

— Pas encore.

— Une grosse affaire... Oui, je viens vous parler d’une affaire d’intérêt... Cela vous étonne?

— Un peu, dit Rosalinde qui ne devinait rien encore. Ai-je besoin de m’occuper d’affaires? Mais, voyons.

*— 11 s’agit d’une acquisition, reprit le banquier; il s’agit aussi d’une belle et bonne action digne de vous.

Je suis informé que d’ici à huit jours des biens ruraux,

valant au moins sept cent mille francs , seront vendus par expropriation forcée, et seront vendus au rabais par conséquent. C’est vous dire que le propriétaire de ces biens ne retirera pas la moitié de leur valeur.

— Eli bien, dit Rosalinde, vous voulez que je spécule sur le malheur?

— Non, mademoiselle ; je vous propose, au contraire, de jouer le rôle de petite providence et de sauver quelqu’un de la ruine.

— En achetant ces biens ?

— Précisément,* en les achetant au prix de leur estimation réelle.

— J’ai peu de goût pour l’agriculture.

— Vous en avez pour les belles actions. En outre, savez-vous ce que vous ferez en achetant ces biens?

— Non. Voyons un peu jusqu’où je pousserai la vertu?

— Vous délivrerez un honnête homme de la prison. — Je ne comprends pas, dit en souriant Rosalinde. On emprisonne donc l’honnêteté, en France ?

— On emprisonne un homme ayant des dettes ; ne discutons pas sur la question de la dette dans ses rapports avec l’Ironnêteté. Voulez-vous d’une affaire qui, à la fois, sera un excellent placement de capitaux et qu rendra à la liberté un homme distingué, loyal, très-bien placé dansie monde?

— Je ne sais pourquoi, dit la jeune fille, qui rougissait de surprise et de colère, je ne sais vraiment pas pourquoi vous vous privez vous-rîième, monsieur, du mérite de cette bonne action? Ai -je des capitaux, moi ?

— J’ai à votre disposition beaucoup de fonds. Monsieur votre père vous ouvre un crédit énorme ; de plus, il me recommande souvent, dans ses lettres, de saisir l’occasion de vous constituerune fortune en biens fonds.

— Je ne veux pas devenir propriétaire, monsieur. On déteste trop les propriétaires dans ce moment-ci, et puis, on ne sait pas, une révolution...

— Alors, mademoiselle, bornons-nous à une action généreuse : autorisez-moi à prélever cinquante mille francs sur voire crédit pour payer une dette et ouvrir la porte d’une prison...

— A qui, monsieur?

— A un homme qui vous intéresse très-vivement et dont vous voulez porter le nom et le titre. Mademoiselle, M. le vicomte de la Rocheferney est écroué à la prison de la dette. 11 vous aime; rappelez-vous Genève; vous avez accepté sa main en réparation. Je vais même plus loin : vous l’aimez, puisque vous l’avez suivi , puisqu’il vous a enlevée de votre consentement ; vous l’épouserez. Il faut qu’il sorte de prison avant vingt-quatre heures. Je n’ai pas voulu vous enlever le mérite de cet acte de parfaite convenance et de dévouement. Il vous donnera un titre de plus à l’affection de votre mari.

Le silence succéda à cette proposition très-inattendue

et qui venait de donner à Rosalinde un éblouissement * comme si un éclair avait tout à coup sillonné le ciel. Elle penchait la tète et paraissait réfléchir très-sérieusement. M. Talamon continua à prendre du thé avec le plus grand calme, en apparence du moins. Rosalinde cherchait à démêler dans le brouillard de ses pensées le vrai sens de la visite de son tuteur. Ignorait-il la cause de l’arrestation du vicomte et venait-il, en homme vertueux, proposer une bonne action à sa pupille? Croyait-il à un amour réciproque et à un ipariage désiré de part et d’autre? Ou bien, M. Talamon venaitil chez elle pour découvrir la main cachée qui avait ouvert au vicomte la porte d’une prison ? Creusait-il un piège? Rosalinde se. décida à ruser de son côté.

— Monsieur, dit-elle, je suis vraiment très-affligé# ^e ce que vous venez de m’apprendre. Que j’aime ou non M. de la Rocheferney, que je doive ou non devenir sa femme, c’est une question à part. Mais il ma semble qu’en votre qualité de tuteur, vous manquez du prudence, permettez-moi de vous le dire. M. le vicomte est en prison pour dettes; donc, sa conduite peut donner des craintes pour l’avenir. Me proposer de racheter mon mari est très-généreux, très-chevaleresque ; mais c’est m’expose'rà contracter une obligation solennelle de devenir la femme d’un homme qui peut-être n’est qu’un dissipateur sans espoir de retour à une conduite meilleure. On n’est pas déshonoré pour avoir passé un certain temps en prison sous la clef de créanciers, d’usuriers; profitons de la circonstance; laissons un peu

MADEMOISELLE ROSAL1NDE

M. le vicomte réfléchir au dangef d’une vie trop dissipée et prenons nos informations sur lui, plus sérieusement. S’il est digne de nous, après notrè examen, nous agirons dans le sens que vous m’avez indiqué. Si M. le vicomte n’est réellement pas digne de notre choix, eh bien, nous renoncerons à lui... 11 m’en coûtera, sans doute, mais enfin il n’est pas de chagrin de cœur éternel, dit-on, quand on a vingt ans.

— Vous me parlez bien sérieusement, mademoiselle? demanda M. Talamon.

— Je vous parle avec prudence, je crois, monsieur!

— Vous ne tenez pas à ce que le vicomte de la Rocheferney sorte immédiatement de la prison pour dette, lui que vous voulez épouser, lui que vous avez suivi à l’étranger?

— Lui, qui m’a enlevée du couvent , monsieur!.* disons les faits tels qu’ils sont.

— Lui qui vous a enlevée... avec votre consentement ?

— C’est ce que révélerait un procès si je le lui intentais, le cas échéant. Consentement ou non, il y a eu enlèvement : le procès-verbal existe.

— Lui, reprit M. Talamon, qui vous aime, qui vous adore, vous voulez qu’il reste écroué pour dettes?

— Eh mais, reprit Rosalinde avec fierté, vous m»» poussez un peu, monsieur Talamon!

— Vous avez raison, reprit le tuteur. Mon mandat

u’ est pas de sonder vos sentiments, mais de vous fournir de l’argent et de vous empêcher, cependant, de faire des folies. .

— C’est un joli mandat, dit Rosalijnde, et dont vous vous acquittez avec une rare délicatesse. Aussi, j’ai pour vous, monsieur, un respect, une affection...

Et en disant ces paroles, elle baissait les yeux, elle prenait une attitude si charmante de grâce et d’innocence, qu’en vérité tout autre que M. Talamon l’eû prise pour l’ange de la candeur, moins les ailes blanches, oubliées dans le ciel.

— Mon Dieu! se disait à lui-même le plus honnête banquier de l’Europe, faut-il que le père de cette créaturelà m’ait donné une mission si précise, et qu’il ait reçu ma promesse de dissimuler encore mon impatience et ma colère! Ah! Rosalinde, si tu étais ma fille... quelle \erte correction!... Quelle énergique grille de couvent te mettrait à l’abri des tentations du mal, ma petite effrontée !

— Vous dites, monsieur? demanda M lle de Villefort.

— Ai-je dit quelque chose? reprit M. Talamon.

— Non, mais vous paraissez causer avec vousmême.

— Cela est vrai. Je me disais, mademoiselle, que si j’avais l’honneur d’être père d’une fille comme vous, je ne serais pas sans inquiétudes...

— Et sans chagrins non plus, n’est-ce pas ?

— Ma foi, j’en conviens.

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— Ni elle non plus, monsieur, probablement, soit dit sans vous fâcher.

— C’est encore possible.

— Car vous lui. feriez sévèrement expier ses extravagances.

— Comme vous lisez dans la pensée d’autrui , mademoiselle!

— Ce n’est pas difficile.

— Comment cela?

— Quand on est née avec des instincts diaboliques, quand on a des rapports avec le démon, la perversité est pénétrante, spirituelle, puissante...

— Oh ! mademoiselle , Dieu me garde de penser ces choses-là.

— Non, non, vous dis-je, mon cher tuteur, je ne vaux rien et vous en êtes convaincu, vous et les vôtres, et bien d’autres encore; je suis de celles qu’il faut fuit, qu’il faut délester, car je commets de détestables actions. Tenez, avouez-le, vous êtes convaincu que c’est moi, moi seule qui ai fait enlever, prendre au collet et jeter à Clichy M. le vicomte Léopold de la Rocheferney... Avouez-le?

M. Talamon, un peu étourdi du coup, regarda Rosalinde en face et avec un étonnement presque comique. 11 s’attendait si peu à celte brusquerie féminine qui cassait tout à coup la vitre !

— C’est moi, reprit Rosalinde avec une effrayante animation , c’est moi qui ai pris la place d’un créancier féroce; c’est moi qui ai armé des recors de mes titres,

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qui les ai appostés sur le passage de Léopold; c’est moi qui les ai payés et embrigadés; c’est moi qui ai fait embastiller mon Lovelace, ne pouvant le faire tuer faute de sicaires de la vendetta, comme on en trouve encore à Venise ou dans les Indes, mon pays natal. Car je suis jalouse jusqu’à la fureur, voyez-vous, monsieur. Léopold est un être nécessaire à ma vie ; la seule pensée que je n’ai pas toute son Ame me rend folle, et du moment que je me persuade qu’il jette les yeux sur une autre femme, je suis capable de tout , de le tuer de ma main , de me Juer , et même de vous tuer vous-même , mon cher tuteur, comme effet dramatique au tableau. Là,. êtes- vous content? vous plaindrez-vous de ma franchise? rentrerezvous en soupirant, en déclarant à M rae Talamon que je suis une créature indigne? et demain prendrez-vous la plume pour écrire à mon père, à Bombay, trois pages éloquentes sur mes grâces, mes folies, mes talents et rtes énormités, sur le danger de m’ouvrir un riche crédit et sur l’avantage qu’il y aurait à me réduire à la mode de l’an passé et à cinquante centimes par semaine pour acheter du pain d’épice? Là, êtes-vous content? vous ai-je fait d’assez bons aveux? vous ai-je assez deviné vous-même, et tout ce que vous pensez de moi et tout ce que vous ferez? Répondez à votre tour, monsieur Talamon, car tout en vous remerciant de l’honneur que vous me faites en venant me voir, je ne puis me défendre de me plaindre beaucoup du but de cette visite, qui est une inquisition (loyale, je le veux, et dans mes intérêts); mais n’importe, une inquisition, entendezvous?

M. Talamon, devant tant d’effronterie, d’audace et d’ironie, avait bien vite pris son parti. C’était un homme d’un caractère doux , mais d’une énergie que rien ne brisait, quand l’occasion se présentait de lutter avec l’injuste, la révolte ou toute autre puissance dangereuse.

Il écouta jusqu’au bout Rosalinde , la fixant d’un œil calme, l’attitude haute et un demi-sourire sur les lèvres. Quand elle eut tout dit, quand il la vit, émue, haletante, s’arrêter et s’accouder sur la table pour soutenir son front, il se leva, et, s’approchant de la fenêtre donnant sur le jardin :

— Mademoiselle, dit-il, quel est ce monsieur qui se promène autour de la corbeille et qui paraît connaître assez bien les sentiers de votre jardin?

— C’est un homme qui rend visite à M me Plock, répondit Rosalinde. C’est un homme très comme il faut , monsieur.

— J’ai vu cette figure quelque part , mademoiselle.

— Je le crois, monsieur ; en bonne compagnie.

— Oui, en bonne compagnie, reprit M. Talamon. Et ce monsieur fréquente votre maison ? Il est de vos amis?...

— 11 m’a été présenté ; il vient chez moi , oui , monsieur.

— Je vous en fais mes compliments.

— Pourquoi cela, monsieur? demanda Rosalinde avec un peu d’inquiétude.

— Oh! pour rien. Ce monsieur m’a l’air très-habile; il est bien, excellente tenue, figure distinguée, belles manières; il doit donner d’excellents conseils...

— Très-bons , monsieur, dit Rosalinde. C’est un ami dévoué.

— Je vous réitère mes compliments, mademoiselle. Mais , mon Dieu ! j’ai vu déjà ce personnage quelque part, je vous le répète... j’en suis certain.

— Eh! rien d’étonnant, ajouta Rosalinde impatientée; à l’Opéra peut-être, aux ambassades probablement, ou chez quelque grand financier de vos amis...

— Non, non, pas là... attendez... j’y suis tout à l’heure...

— Vous l’avez vu en bonne compagnie , monsieur, je vous le dis encore.

— Oui, en bonne compagnie... Ah! c’est lui! Et vous le nommez?...

— Le marquis de Malatesta.

— Ah! ah! dit M. Talamon avec le plus grand sangfroid, j’en suis fâché pour M. de Malatesta, car voilà un homme qui porte son nom et que j'ai vu, il y a huit ans, en Calabre, sous un autre costume, armé jusqu’aux dents, lui et ses compagnons, et vidant ma voiture. Adieu, mademoiselle.

Pas un mot de plus ne fut ajouté. M. Talamon salua sa pupille et se dirigea lestement vers la porte de sortie sur la cour. Il monta en voiture et partit.

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