MONSIEUR DE BARABAS, OU UN RESTAURANT A VINGT-DEUX SOUS
Je me souviens d’avoir remarqué un certain recueil de lithographies, je ne sais de quel artiste, mais dont le titre était en parfaite harmonie avec les sujets. Ce recueil était intitulé : Comme on dîne h Paris.
On dîne donc de trente-six manières dans la ville par excellence des arts, du luxe, de l’industrie et des jouissances sans nombre. Le recueil dont il est question ici étant une école éloquente et pittoresque de philosophie pratique, je me plais à le recommander à l’attention de tout lecteur ami de la bonne chère. 11 y puisera d’utiles enseignements, et ne sera jamais embarrassé de la manière dont il pourra dîner, dans une circonstance quelconque.
Tout le monde dîne à Paris, même ceux qui ne dînent pas. Ce n’est pas un paradoxe; il y a des gens qui parviennent à dîner par la vue et par l’odorat ; il y a des gens qui, n’ayant pas un sou dans la pocheetpas un ami passant sur le boulevard, vont très-spirituellement se
it.
poser perpendiculairement devant un soupirail de cuisine du premier ordre , qui contemplent les fourneaux richement pourvus et qui hument à longs traits les arontes substantiels se dégageant des plus saines et des plus délicates casseroles. Les gourmands! les Sybarites ! Eb bien, au bout d’un quart d’heure, ces gens-là se trouvent avoir dîné; ils vont fumer leur pipe, boire un verre d’eau-de-vie, peut-être, et, à dix heures, ils rentrent chez eux, se mettent au lit, et ronflent jusqu'au lever de l’aurore, qui, elle, n’a jamais déjeuné qu’avec des roses et de la rosée.
Parlons sérieusement. Est-il croyable, est-il juste, est-il selon la pudeur et l’honneur publique que, dans la capitale du monde civilisé, à l’époque de philanthropie, de charité et de progrès où nous vivons, est-il pardonnable qu’il y ait un seul homme, fùt-il un coquin fieffé, qui ne soit pas assuré de manger une fois par jour? Non, tant que cette barbarie existera, il sera permis de douter des vertus d’une société qui ne manque cependant pas de flatteurs et de thuriféraires.
J’ai connu un homme, un excentrique, mais un excellent homme, qui était tellement frappé de celte idée philanthropique de pourvoir au dîner de tout le monde, qu’il sortait de chez lui chaque soir, vers cinq ou six heures, et s’en allait par les rues, examinant les visages des passants et cherchant à découvrir ceux qui n’avaient pas de quoi dîner. Cet honnête homme était riche heureusement ; il portait dans ses poches toujours de quoi donner à dîner à cinq ou six faméliques. Il trouvait
des convives, n’en doutez pas. Il trouva bien des fripons qui le dupèrent, n’en doutez pas non plus ; mais il lui arriva souvent de donner à dîner à la misère honorable, et cette idée le consolait de tous les mécomptes qu’il rencontrait.
Cette charité d’aventure exercée dans les rues avait ses périls, mais son charme aussi. L’imprévu quelquefois égayait la bienfaisance d’une façon très-originale. Ainsi, il arriva à notre homme de donner à dîner à des millionnaires sous le costume de pauvres diables.
Quelques jours s’étaient écoulés depuis la scène du salon bleu dont nous avons parlé. Par une soirée du mois de septembre, vers les six heures, le restaurant des Deux-Lapins , situé rue du Gros-Pilier, près de la Halle, brillait de tout l'éclat de douze becs de gaz. Le local était spacieux et encombré de tables étroites, couvertes d’un linge d’une blancheur douteuse et de grosses carafes. Une panoplie de pains gigantesques se dressait près du comptoir posé à deux pas de la porte d’entrée. A ce comptoir, orné de deux urnes de fer battu peintes en marbre vert, trônait la maîtresse du logis, M mc Bontemps, un nom prédestiné. C’était une beauté mûre, haut montée en couleur, fournie d’un avant-corps très riche et possédant une chevelure noire qui promettait de défier les injures desannées. 41 rae Bontemps était veuve, on la disait sage; elle avait quarante ans et passait dans le quartier pour refuser tous les trois mois d’assez beaux partis. On lui donnait deux cent mille francs de fortune amassés peu à peu , depuis dix-huit ans, sur les bénéfices de ses dîners à vingt-deux sous.
Quels dîners! et quels bénéfices! Comment le génie de M ,ne Bontemps avait-il trouvé le moyen de donner, avec profit, un excellent potage , deux plats au choix, un dessert, un carafon de vin de Bourgogne ou de Bordeaux, du pain à discrétion et des cure-dents, pour une pièce de un franc et dix centimes? ceci restera le secret des philanthropes restaurateurs parisiens, les confrères et les rivaux de la propriétaire des Deux-Lapins.
La salle du restaurant commençait à se vider du public trop nombreux qui l’encombrait, de quatre à six heures du soir, lorsque M. Guillaume, un Sybarite de notre connaissance, entra chez M mc Bontemps. Selon son habitude, M. Guillaume, qui était une pratique , salua le le comptoir en passant , reçut en échange un gracieux sourire, et alla se placer devant sa table de prédilection, située un peu à l’écart dans un coin , près d’une large fenêtre bien close et dont le store lui offrait le paysage enchanteur d’un beau jardin avec des futaies, une pièce d’eau et des cygnes ouvrant à demi leurs ailes à la brise. M. Guillaume mangeait au restaurant des Deux-Lapins depuis trois mois environ; il n’y était pas connu par son nom , mais il y était honoré et même aimé par son humeur égale, son indulgence, sa politesse, sa tenue calme et surtout par sa régularité b solder son dîner et à gratifier chaque fois l’urne des garçons d’un pourboire de dix centimes. Les garçons des établissements de tous les rangs, à Paris, sont attaqués d’un mal incurable certainement. Le pourboire leur est indispensable; ils le sollicitent tous plus ou moins adroitement ; chez eux c’est une soif perpétuelle , inextinguible. Il serait donc
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cruel de leur refuser les moyens de calmer cette irritation de gosier ou de poitrine , non encore définie par l’Académie de médecine, mais qui n’existe pas moins à l’état continu. C’est ce que pensait M. Guillaume. Aussi n’oubfiait-on jamais de donner à boire aux servants.
Le jour dont il est ici question, M. Guillaume se trouva avoir pour voisin, h la table près de la sienne, un homme qu’il avait déjà rencontré huit ou dix fois aux Deux-Lapivs. Dans deux ou trois occasions, les deux convives avaient échangé des saluts, ils ne savaient trop pourquoi; cette fois, ce furent quelques mois qu’ils échangèrent quand M. Guillaume eut achevé son potage et qu’il eut rendu son bol au garçon, d’un air satisfait.
— Le potage est bon ici, dit le voisin ; je ne mange de la soupe que chez M me Bontemps.
— Celte soupe est toujours chaude et jamais trop grasse, ajouta M. Guillaume.
La conversation en resta là pendant quelques minutes. M. Guillaume attaquait vigoureusement un succulent roastbeef aux pommes de terre; son voisin éventrait un beau merlan frit.
Quel était ce voisin? le voici. Qu’on se figure un homme de trente-six à trente-huit ans, assez grand, maigre, le visage fatigué, mais animé encore d’un regard lumineux et profond, la tournure distinguée, d’une mise propre n’affectant pas la mode, accusant plutôt un homme qui porte longtemps ses habits et qui en a
grand soin. Comme trait caractéristique, ce personnage avait au front une balafre assez prononcée et sa lèvre était ornée d’une moustache épaisse, noire, et dont les bouts cirés se prolongeaient horizontalement comme des piquants de porc-épic.
La conversation interrompue reprit son cours après le premier appétit satisfait. Le voisin de M. Guillaume s’exprimait en fort bons termes, avec unç légère pointe d’accent italien. Cet indice suffît à notre ami le courtier pour parler des pays méridionaux de l’Europe.
— Vous avez habité l’Italie? demanda le convive.
— Je l’ai visitée, monsieur. J’ai même beaucoup voyagé. Et vous, monsieur?
— Ma foi, monsieur, reprit le convive, je puis dire que je ne connais l’Europe que par ses capitales. Mon sys'tème est de ne m’arrêter que dans les grandes villes. J’ai aimé le pittoresque et la poésie des paysages, dans ma jeunesse. Aujourd’hui, tout mon cœur est aux cites populeuses.- Tenez, je ne trouve rien de comparable aux perspectives que nous offrent les beaux boulevards de Paris. Quand je me promène le soir au boulevard des Italiens, je donne un libre cours à mon imagination, et vous ne sauriez croire 5 quel luxe de féeries elle se livre.
— Vous bornez beaucoup vfttre univers, monsieur.
— Le sage borne son horizon, dit le convive.
— Le sage vit-il au boulevard des Italiens?
— Le philosophe et l’artiste y trouveront la mine la plus féconde en observations.
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— Vous faites des affaires, monsieur.
— Je ne nie pas en avoir fait et surtout avoir contribué à en faire de considérables. En résumé, je ne me suis pas enrichi.
— C’est un tort, à notre époque.
— On ne refait pas sa nature, monsieur, dit le convive. J’ai toujours été dupe d’une confiance et d’un désintéressement ridicules.
— Iluni! pensait M. Guillaume, tu n’as pas l’air d’une victime.
— Quant à vous, monsieur, reprit le convive, je parierais que vous vivez de vos rentes, en philosophe.
— Non, monsieur, dit Guillaume, je travaille. Je suis courtier pour certaines maisons de commerce et de banque.
— Excellente profession, monsieur! Je n’étais pas courtier patenté, moi. J’étais courtier officieux et fantaisiste, stupide manière de traiter des affaires pour les autres. Avec ma patente, j’aurais amassé des millions.
— Croyez-vous, monsieur? J’ai beaucoup de peine à gagner mille écus par an.
— Peuh! dit le convive, c’est que vous ne savez pas vous y prendre. Avez-vous des patrons dans la haute finance ?
— Mais, oui.
— Eh bien! avec l’amour des affaires, dans voire état, on se fait trente mille livres de revenu.
M. Guillaume remarqua que son interlocuteur, tout en causant, consultait de temps en temps un agenda sur lequel il alignait quelques chiffres. 11 supposa qu’il se livrait à des calculs relatifs à certaines opérations financières. Tout à coup, il vit l’inconnu déchirerune page de son carnet, la plier en quatre, la mettre sous enveloppe et cacheter sa lettre. Ce carnet contenait tout ce qu’il fallait pour une correspondance. Une adresse fut inscrite au crayon, puis le voisin posa sa lettre avec insouciance sur leTmrd de la table. M. Guillaume, sans trop vouloir être indiscret, jeta un coup d’œil sur la suscription du message, et grande fut sa surprise lorsqu’il lut le nom et l'adresse du marquis de Malatesta.
— Diable! dit-il, comme s’il se rappelait un fait intéressant.
— Vous avez un souvenir qui revient subitement? reprit le voisin.
— Oui, monsieur. Votre lettre me remet en mémoire une affaire importante que j’oubliais.
— Ayez toujours sur vous de quoi écrire ; moi , je ne puis vivre sans mon carnet ; avec lui, je travaille partout. Tenez, dans ce moment-ci , je traite une grosse affaire. — Garçon 1 reprit-il, portez cette lettre à la poste, mettez-la dans la boîte voisine. — C’est une affaire d’un million, ajouta-t-il. Un de mes amis est sur le point de gagner celte ronde petite somme. Je lui donne certains avis; mon correspondant parle le langage des chiffres.
— Un million à gagner! dit M. Guillaume, cela suppose vingt millions de capital disponible.
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— Oui.pourle vulgaire, ajouta le voisin. Pour l'homme d’invention et d’initiative,- cela suppose une idée suivie de plusieurs zéros.
— Votre ami a donc une fière idée?
— Il l’a, car je la lui ai donnée, l’ingrat !
— Vous donnez des idées d’un million?
— Telle est ma nature, dit négligemment le voisin,
prenant un air superbe, tel est mon caractère; je sème des diamants ! .
— Et vous venez dîner à vingt-deux sous?
— Je viens manger, ayant un estomac à repaître. La bête exige sa nourriture, je la lui donne. L’esprit méprise la bête. Voulez-vous de mes services? parlez, monsieur.
— Ce serait peut-être emprunter à un intérêt exorbitant, dit M. Guillaume.
— Monsieur, dit le superbe voisin, je suis un homme d’honneur!
— Eh bien! satisfaites seulement ma curiosité. Quelle est l’idée que vous avez donnée à votre ami?
— D’abord, reprit l’inconnu, demandez-moi quel est mon ami. Je vous répondrai que c’est un homme fortement trempé, ayant toutes les audaces qui réussissent à notre époque. C’est une lame d’acier fin; elle romprait, mais ne plierait pas. En second lieu, mon idée consiste en ceci : recevoir un million en échange d’un grand service rendu ?
— Croyez-vous, dit M. Guillaume, qu’il y ait beau-
coup de gens qui puissent payer un million un service rendu ?
— On en trouve surtout parmi les femmes.
— Diable ! votre ami s’adresse donc à une souveraine?
— Si la souveraineté chez une femme consiste à dominer par la puissance de la beauté, de l’intelligence et de la séduction, oh ! je vous réponds que celle dont il s’agit est une souveraine sans rivale. Figurez-vous une Circé àux terribles enchantements. Elle ne métamorphose pas en loups ceux qu’elle fascine ; elle les rend fous.
— Et votre ami est dans cette catégorie ?
— Mon ami est un homme supérieur aux incantations. 11 s’est vidé le cœur et il a mis un mors de .force à ces cavales furieuses qu’on nomme les passions. 11 aura son million.
— Votre million?
— Mon million, si vous voulez.
— Avez-vous fait votre part?
— Non.
— Vous êtes un homme admirable, dit Guillaume. En attendant, vous ne m’avez pas dit un mot encore au sujet de l’idée...
— Ah ! l’idée du million communiquée à mon ami? Voici... c’est une bonne affaire pour l’une et l’autre partie.
— Même pour la partie à qui l’on fait payer un million ?
— Surtout pour elle, ajouta le voisin. Voici le fait : Supposez une jeune femme, une jeune fille, si vous voulez, seule héritière de je ne sais combien de millions, et dont la naissance est cependant assombrie par un mystère. Une cassette perdue dans un incendie contenait des litres authentiques tels, que si la jeune femme ou la jeune fille les possédait, elle pourrait se rassurer à jamais et sur la légitimité de sa naissance et sur la possession légitime de son énorme fortune. Or cette jeune héritière existe, cette cassette existait... Eh bien, monsieur, croyez-vous que l’homme qui aurait sauvé les titres authentiques dont il est ici question, et qui les restituerait à qui de droit , croyez-vous que cet homme serait taxé d’immoralité s’il demandait un million en échange de la cassette perdue? Croyez-vous que la jeune femme ou la jeune fille ne s’estimerait pas très-heureuse d’abandonner à son bienfaiteur le quinzième ou le vingtième de sa fortune pour jouir en paix et de sa légitimité et de ses richesses? Voilà précisément la position de mon ami, à qui j’ai, moi, niais sublime! révélé l’existence du coffret sauvé des flammes, et de la jeune héritière que ce coffret intéresse à un ' si haut degré. (Jue dites-vous de mon idée, monsieur?
— Je dis; répondit M. Guillaume, que c’est une idée de mélodrame et avec laquelle on charpenterait une pièce en neuf tableaux.
— Vous avez raison, monsieur, reprit le voisin, avec la différence que le mélodrame reposerait sur un fait vrai, matériellement vrai.
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— Comment J, dit M. Guillaume avec une certaine émotion, vous ne plaisantez pas, monsieur?
— Je ne plaisante jamais quand il s’agit d’argent, répondit l’inconnu d’un ton sévère. Mon ami fera une belle action; il rendra les titres perdus...
— Votre ami a la cassette en sa possession? demanda Guillaume excessivement surpris.
— Oui, monsieur. Qu’y a-t-il d’étonnant?
— Rien. Et qui l’a remise à votre ami, celle cassette?
Le voisin, qui dînait avec son chapeau sur la tête, se retourna un pep versM. Guillaume; il se découvrit le crâne un moment, et il salua en ajoutant :
— C’est moi.
— Vous, monsieur?
— Moi-même: un niais sublime! je vous l’ai déjà dit.
Et quelles conditions avez-vous stipulées avec votre ami, en lui remettant ce précieux dépôt?
— Aucune condition. Niais sublime ! vous dis-je.
— Et qu’espérez-vous de votre ami, après qu’il aura réussi dans celte grosse affaire, que je m’abstiens, du reste, déjuger?
— Ce que j’espère de lui? Rien... Je me trompe; je compte sur son ingratitude.
— Vous m’étonnez, monsieur, dit M. Guillaume. Voyons, ajouta-t-il en approchant un peu sa chaise de celle du voisin ; nous sommes à peu près seuls dans ce
moment au restaurant, causons sérieusement. Vous serait- il possible de ravoir cette cassette, de la reprendre des mains de votre ami, si' indigne de ce nom?
— Peut-être, dit le convive.
— C’est que, voyez-vous, reprit Guillaume, il me serait possible de vous faire acheter très-cher ces papiers...
— Ah ! ah ! dit le voisin en souriant du coin de la bouche, et vous aussi, cher commensal, vous donnez un peu dans les affaires...
— Oui, un peu, dit M. Guillaume, en riant aussi d’une manière un peu forcée. Voyons, j’ai en vue un homme qui vous achèterait ces papiers de famille. Combien en voulez-vous?
— Je ne les ai plus. Je ne puis vendre la peau de l’ours. Je les a’i livrés, niais sublime !
— Oui, c’est convenu, niais sublime, reprit M. Guillaume; mais si vous tentiez de ravoir cette cassette, si vous parveniez à la reprendre, combien en Youdriezvous? Je connais un homme qui fait de ces sortes d’affaires et qui vous en donnerait un bon prix. Voyons ; seulement, ne soyez pas aussi glouton que votre ami ; n’allez pas demander un million, car il est fort douteux que votre coquin d’ami lui-même obtienne celte somme.
— Ah! vous ne le connaissez pas, reprit le voisin ; mais vous me demandez mon prix ?
— Oui.
— Je vendrais cette cassette... cinquante^. quatrevingts... cent mille francs, là ! C’est un chiffre rond. Vous voyez que j'ai neuf fois moins de prétentions que mon ami, niais sublime!
— Soit, dit Guillaume: ayez la cassette contenant tous les papiers, je vous la fais payer cent mille francs.
— Comptant?
— En espèces.
— Sacrebleu! reprit le convive de M. Guillaume, il faut que je fas-se rendre gorge à ce gredin de Malatesta.
— C’est le nom de votre ami ? demanda Guillaume.
— C’est le nom de son marquisat; nous sommes marquis, monsieur.
— Quand aurez-vous la cassette? poursuivit Guillaume.
— Je demande huit jours.
— Accordé.
— Mais d’ici là?... je n’ai pas le sou.
— C’est compris, ajouta Guillaume • un niais sublime n’a jamais d’argent. En voulez-vous?
— Tudieu! comme vous tenez à cette cassette!
— C’est que je tiens à faire faire une grosse affaire à un de mes patrons; précisément j’ai à lui, dans ce moment-ci, une papillote de cinq cents francs. La voici.
Le voisin ôta son chapeau qu’il accrocha à une patère; il déploya un assez beau foulard des Indes et se mit à s’essuyer le front. La vue du papier joseph lui avait donné un coup de soleil, comme on dit. 11 repoussa son assiette et exila loin de lui la petite demi-bouteille de vin bleu dont il avait commencé à boire’. Il appela le garçon, et se renversant un peu sur sa chaise : '
— Je trouve, lui dit-il, que tu nous sers d’une façon détestable. Emporte-moi ce fricandeau qui date des beaux jours du Directoire, et ce vin dont je rougirais de rougir mon verre. Enlève tout ce qui est devant monsieur mon voisin, et va me chercher une volaille rôtie, avec deux bouteilles de chàteau-laffilte vieux. Tu commanderas au chef une bombe glacée aux ananas, et tu diras au sommelier qu’il choisisse, derrière les fagots, sa plus noble bouteille de xérès, et qu’il me l’apporte avec tous les soins et tout le respect qu’on doit aux reliques. Va, drôle, et souviens-toi que dans la vie il ne faut s’étonner de rien, si ce n’est du bonheur de rencontrer un homme de ma trempe. Va donc, affreux matassin!
Mme Bontemps, qui avait tout entendu et tout vu, restait droite, immobile et muette à son comptoir, oubliant d’additionner sa recette du jour. Elle ouvrait de grands yeux et ne comprenait pas un mot à celte métamorphose subite d’un convive qui, jusque-là, n’avait pas fait un extra de cinquante centimes chez elle, et qui tout à coup menaçait de démolir l'établissement, pour le rebâtir à ses frais et à son goût.
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Le garçon, après deux minutes d'hésitation, partit comme un trait et alla s’engloutir dans la cuisine, d’où il ne sortit plus, épouvanté, hébété de la scène qui venait d’avoir lieu.
Le voisin de M. Guillaume jugea d’un coup d’œil rapide l’incapacité où on était, en pareil lieu, de satisfaire à ses hautes exigences. 11 en prit son parti, et en homme assez bien élevé, il se décida à sortir sans éclat.
— Venez, dit-il à M. Guillaume. Vous avez dîné et moi aussi.
M. Guillaume comprit et il le suivit. Arrivés devant le comptoir, l’excentrique convive paya noblement vingtdeux sous le dîner qu’il n’avait pas mangé et livra cinquante centimes aux garçons pour boire. M. Guillaume l’imita. Puis, sans prononçer un mot, ils saluèrent M me Bontemps, ouvrirent la porte et, après quelques façons entre eux pour savoir qui céderait le pas, ils se décidèrent à gagner la rue.
M me Bontemps, dont le visage avait passé du rose au nacarat foncé, appela deux garçons, et leur dit avec une émotion contenue :
— Ces messieurs ont donné chacun cinquante centimes de pourboire... Voyez s’ils n’ont rien emporté.