‹ Mademoiselle RosalindeChapitre 4 sur 22 · LE FOND DE LA CAVEUNE · texte numérisé non relu

LE FOND DE LA CAVEUNE

M. Guillaume suivit docilement l’étrange personnage qui l’attirait dans la pièce voisine. C’était un somptueux cabinet que celui de M. le marquis de Malatesta; mais on n’y remarquait ni papiers d’affaires, ni cartons, ni livres d’aucune espèce, ni rien enfin qui annonçât l’homme à la tête d’une administration. Au milieu de la pièce se trouvait une magnifique et lourde table de Boulle, aux cuivres riches et dorés, et sur laquelle était posé un énorme encrier ciselé, en argent massif. Quelques feuilles de papier glacé étaient posées près de l’encrier. Les murs étaient couverts de tableaux qui paraissaient d’un certain prix; de lourdes portières de damas • cramoisi pendaient devant les portes; les fauteuils étaient d’un bois doré, et quant à la cheminée, elle éblouissait les regards par les richesses de ses ornementations. N’oublions pas aux angles deux bustes de marbre supportés par des piédestaux en granit rouge antique veinés d’or, et une splendide jardinière posée entre les deux fenêtres.

— Asseyez-vous, monsieur, dii le marquis; nous avons à causer.

En même temps, il sonna. Un domestique au teint

cuivré et vêtu d’une livrée aux couleurs de la maison de Mala testa, se présenta.

— Arpino, dit son maître, je n’y suis pour personne, absolument pour personne. Tu n’entreras que lorsque je le sonnerai. Donne-moi de la lumière.

Quand le domestique eut apporté deux grosses lampes, il sortit aussitôt. Monsieur le marquis s’assura par lui-même que les trois portes de son cabinet étaient closes.

— Eli ! mais, pensait M. Guillaume, me voici gardé à vue. Est-ce qu’il veut m’appliquer la question?

— Vous vous nofnmez M. Guillaume, n’est-ce pas? dit le marquis en s’asseyant dans un grand fauteuil de soie. Les gens m’ont dit votre nom. Vous êtes probablement un des hommes de confiance de M. Talamon, puisqu’il vous envoie chez moi à sa place pour le représenter. Vous avez questionné beaucoup mon secrétaire, et cet animal s’est évertué à vous répondre sur tous les points avec toute la maladresse et l’outrecuidance d’un imbécile. C’est une bête en lunettes. Je le mettrai à la porte avant vingt-quatre heures ; il a manqué son état; il eût fait un excellent marchand de vulnéraire, courant la province en calèche , avec habit rouge , musique et tambour.

Croiriez-vous que cet animal-là se prend au sérieux, lui et la position que je lui ai faite ? On n’a jamais vu un baudet pareil; on dirait l’âne chargé de reliques. Que vous a-t-il appris? Rien du tout. 11 a parlé dans le vide comme une clarinette l'êlée. Le triple sot que j’ai là!

— Eli I monsieur le marquis, (lit M. Guillaume, ménagez un peu l’homme que vous avez choisi pour votre second.

— Moi, l’avoir choisi? ah! détrompez -vous, par exemple. On me l’a donné et je l’ai pris sur l’étiquette, sans regarder ce que contenait ce paquet de sottises. Mais laissons cela. Voyons, monsieur Guillaume, à nous deux !

Un duel commençait, un duel dangereux peut-être. M. Guillaume laissa son ennemi engager le fer ; il se contenta de l’observer et de l’attendre.

Le marquis de Malatesta était un homme d’environ trente-six ans, d’une figure remarquable par la régularité des traits, l’éclat et l’expression du regard. Sa chevelure était brune, abondante et bouclée. Le marquis paraissait doué d’une force physique herculéenne; il avait la taille bien prise , mince, avec les épaules larges. On devinait à ses muscles saillants qu’il devait être d’une prodigieuse agilité, et tous ses mouvements dénonçaient une adresse et une souplesse merveilleuses.

Sa mise était d’une élégance sévère ; contre l’habitude des lions à*la mode, il ne portait ni chaîne d’or, ni bijoux extravagants; seulement, on remarquait à sa main droite une magnifique émeraude gravée aux armes de la maison de Malatesta. Le marquis portait è la boutonnière un ruban varié de couleurs, ce qui prouvait qu’il était chevalier de plusieurs ordres.

Quand il fut assis, il étendit la main vers un charmant

Gô

guéridon de bois de rose, et prenant quelques gros cigares, il en offrit à M. Guillaume, qui accepta.

— Ah ! vous fumez, dit le marquis; tant mieux; deux hommes intelligents qui fument ensemble finissent toujours par s’entendre.

M. Guillaume, à l’exemple de son hôte, alluma son panatellas.

— Monsieur, dit Malatesla, vous êtes venu chez moi au nom et sous les auspices de M. Talamon; je le crois aux trois quarts. Voici le doute qui traverse mon esprit.

Je vous préviens que je pense tout haut quand je suis enfermé dans mon cabinet, tête à tête avec n’importe qui; donc, je vous déclare carrément que j’ai à votre . sujet un arriêre-soupcon. Ne seriez-vous pas un agent de police dans l’exercice d’une mission secrète? Ne vous fâchez pas. Prouvez-moi qui vous êtes simplement, cela vaudra mieux.

— Me fâcher, dit le visiteur, allons donc, monsieur, il n’y a qu’un sot qui se fâche. Voici une- patente qui vous donnera sur mon identité une preuve irrécusable.

Le marquis prit la patente, il l’examina et la rendit en souriant à M. Guillaume. •

— Courtier patenté , dit-il. C’est bien, j’aime mieux cela. Si vous eussiez appartenu à la police, j’aurais été obligé de prendre des précautions telles, que vous auriez été dans l’impossibilité de me nuire.

— Lesquelles, monsieur? demanda M. Guillaume.

— Diable ! répondit le marquis , voilà une question

qui certainement ne s’attend pas à une réponse. Poursuivons. En m’adressant à M. Talamon, monsieur, quel a été mon but? De lui proposer deux cents actions, autrement dit, de lui demander deux cent mille - francs. Je commence par vous déclarer que, dans ce moment-ci, j’ai besoin de cette somme. M. Talamon hésite à me la donner, et il vous envoie aux renseignements. 11 fait son métier et je fais le mien. Donc, puisque M. Talamon hésite , c’est qu’il n’a aucune confiance en moi et qu’il doute de ma solvabilité. Je ne chercherai pas à vaincre ses défiances; autant vaudrait, n’est-ce pas, tenter de tirer du sang à un caillou? Je renonce donc aux deux cent mille francs venant de la caisse de M. Talamon. Voici un autre ordre d’idées ; nous abordons un sujet plus élevé. Vous comprenez, monsieur Guillaume, qu’un homme de ma trempe ne renonce pas au plan qu’il s’est traçp, ni au but qu’il veut atteindre. Certainement il m’eût été agréable de toucher la somme que je demandais à votre patron ; mais, entre nous soit dit, je n’y comptais qu'à demi ; mon but principal était d’entrer en relation avec l’honorable banquier, il a bonne caisse et bonne renommée ; c’est chose appréciable. Maintenant, la position devient plus nette; M. Talamon a des soupçons, des défiances; il me barre le passage chez lui. Je n’ai donc plus à ménager mon partenaire, et je vais droit où mes intérêts me disent de toucher barre. M. Talamon a parmi ses clients cinq ou six individualités cousues de millions ; au nombre de ceux-ci, il est un personnage dont il a toute la confiance, et qui possède dans l’Inde une fortune de nabab. Ce personnage

habite encore les Indes orientales ; mais il a le projet de revenir en France d’ici à un an. Dans cette provision, il fait passer de temps en temps des fonds énormes à M. Talamon pour des placements. Il n’y a pas un mois que l’honorable banquier a reçu de son client indien deux millions de francs, et qu’il les a encaissés. Apprenez donc , monsieur Guillaume, que j’ai décidé qu’un de ces deux millions doit être mis à ma disposition. C’est une résolution prise; j’aurai ce million d’ici à un mois.

M. Guillaume écoutait très-attentivement son interlocuteur sans donner le moindre signe d’émotion. Le marquis fit une pause.

— Parlez- vous sérieusement, monsieur? lui dit le courtier.

— Oh! très-sérieusement, répondit Malalesta en allumant un second cigare. ’ '

— Vous aurez ce million bon gré, mal gré?

— Je l’aurai contre vent et marée.

— Alors vous le prendriez si on ne vous le livrait pas ?

— On me le livrera, répondit le marquis.

— Je ne vois pas comment.

— Monsieur Guillaume, reprit Malatesta en regardant fixement son hôte, comment font les rois quand un voisin refuse une concession légitime ou illégitime, mais une concession exigée par une raison d’État?

— Ma foi ! monsieur, dit Guillaume, ils arment et font la guerre.

— Oui, dit Malatesta ; mais il en est qui, avant toute

déclaration de guerre, commencent par s’emparer d’une province voisine. On traite ensuite ou on fait la guerre; le gage est toujours pris.

— Ali î reprit Guillaume, et la province que vous avez en vue est-elle prenable sans coup férir, monsieur le marquis?

— Elle est sous ma main, répondit M. de Malatesta avec un calme incroyable.

M. Guillaume se prit le front, ferma les yeux et se mit à réfléchir. Il cherchait à deviner de quelle nature pouvait être ce gage dont l’intrépide marquis voulait s’emparer. Il finit par se perdre dans ses conjectures.

— Décidément, reprit-il, je ne vois rien dans ce brouillard, monsieur.

— Je le crois parbleu bien ! dit le marquis. Eh bien , monsieur Guillaume, ajouta-t-il, voulez-vous y voir clair ?

— Oui, monsieur.

— Dans l’intérêt de M. Talamon et de - son riche client, ou dans le vôtre?

— Dans l’intérêt de chacun de nous, ajouta Guillaume.

— Et moi, dit le marquis, je ne m’ouvrirai à vous qu’autant que vous abandonnerez l’Indien et le banquier pour ne vous préoccuper que de vos intérêts particuliers. Alors seulement je vous livrerai mon plan, car vous serez à moi et avec moi.

— C’est-à-dire, monsieur, que vous voulez m’acheter? dit Guillaume en affectant le plus grànd calme.

— Vous enrichir, est-ce vous acheter ? dit Malatesta.

— Oui, dans cette circonstance.

— Eh bien, soit! je veux vous acheter, monsieur, reprit le marquis d’une voix ferme et le front haut. Monsieur Guillaume, continua-t-il, combien gagnezvous par année, bon an mal an ? trois mille francs tout au plus ?

— Environ, monsieur le marquis.

— Vous êtes père de famille ?

— Veuf, monsieur, et deux filles à marier.

— C’est cela. Deux filles, dont la vertu vous coûte cher à garder et que vous cherchez à placer le plus convenablement possible. Pour cela, il faut deux dots. Calculons. On ne marie pas une honnête fille aujourd’hui sans lui donner trente mille francs dans sa corbeille ; celafait soixante mille francs pour les vôtres. Quand on a marié ses filles et qu’on reste seul, on veut vivre indépendant d’elles, et on a besoin d’un peu de repos, d’un peu de loisir ; on travaille avec moins d’ardeur : donc, il faut avoir un petit capital à soi. Ainsi, vos filles étant placées, monsieur Guillaume, c'est une somme de quarante mille francs qui vous est nécessaire pour assurer le petit bien-être de vos vieux jours, car vous êtes modeste dans vos goûts, je le vois, et votre vie est régulière. Additionnons : cent mille francs. Voilà votre part, monsieur, la voulez- vous? elle est à votre dispositiondès aujourd’hui.

— Sur le million? demanda Guillaume en se donnant un air affriandé.

— Sur le million. Je saurai bien le compléter immé-

diatement après celle coupure, ajouta le marquis. Je lui arrache, en voire faveur, une corne d’or; je la lui rendrai par des procédés à moi connus. Mais, avant tout, il faut que je le tienne dans mes mains.

— Puisque vous êtes sûr de mettre la main sur ce trésor, reprit M. Guillaume, à quoi bon mes services? pourquoi les acheter , et surtout de quelle nature sont-ils?

— 11 fallait commencer par cette dernière question, répondit Malatesta. Ils sont d’une nature exceptionnelle et telle, que je les paye cent mille francs. Voici le fait, monsieur. Je sais (ne me demandez jamais par qui ni comment je suis informé), je sais positivement que le client de l’Inde, le nabab né Français et nommé le comte de Villefort , un retire, un rusé coquin d’honnête homme... Qu’avez - vous donc , monsieur Guillaume? demanda le marquis en s’interrompant.

— Ce n’est rien , reprit celui-ci; des mouvements nerveux dans les jambes, un tic provenant de douleurs rhumatismales mal guéries. Vous savez?...

— Je sais, reprit Malatesta, que le richard de l’Inde n’écrit jamais à M. Talamon, son banquier, sansadresser une lettre pareille , par duplicata, à un homme de confiance attaché à la maison du même Talamon. C’est une précaution : une lettre peut ne pas arriver ; la seconde arrive huit ou dix jours après par une autre malle. La seconde lettre aurait l’effet que la première aurait pu ne pas avoir. Ah! le vieux coquin est plein d’astuce et de précautions. Alors les choses étant ainsi , monsieur Guillaume, il faut que vous sachiez l’époque précise de l’arrivée des secondes dépêches par duplicata ; il faut

agle

que vous soyez assez adroit pour vous les procurer ; il faurenfin que vous m’en donniez connaissance ; il est bien entendu que je vous les rendrai pour que vous les remettiez mystérieusement aux correspondances du banquier. Voyons, cela vous va-t-il, et pouvez- vous me livrer régulièrement, pour que j’en prenne lecture, les lettres de l’Indien, au fur et à mesure qu’elles arriveront ?

— Eh! dit M. Guillaume en se caressant le menton, la chose est délicate! Mais quel diable d’intérêt avezvous à fourrer le nez dans la correspondance de ce coquin d’Indien, quand vous vous serez emparé d’un de ses millions?

— Ah ! ceci ne vous regarde pas , dit Malatesta. Apprenez seulement que si je n’avais pas un intérêt trèsmajeur à lire celte correspondance en secret, je ne vous proposerais pas une prime de cent mille francs.

— C’est juste, dit le courtier.

— Eh bien, voyons, avez-vous fait votre accord avec votre conscience? acceptez- vous?

M. Guillaume eut l’air d’hésiter un peu. Tout à coup, comme s’il coupait en deux un dernier scrupule :

— Oui, s’écria-t-il, j’accepte.

— A la bonne heure. Maintenant, pourrez -vous mettre la main sur les lettres de l’Inde sans éveiller aucun soupçon?

— Je le puis, dit Guillaume en baissant la voix.

— C’est à merveille ! reprit Malatesta. Et vous vous, chargez de restituer habilement ces dépêches?

— Facilement , dit M. Guillaume d’un air calme et résolu.

— Oh ! mais , vous êtes pour moi un "homme trèsprécieux, repritle marquis. Et quand m’apporterez-vous une lettre de l’Inde?:..

— D’ici à peu de jours. On attend la malle anglaise vers le 25, nous voilà au 21.

— Bravo ! c’est cela. J’avais fait ce calcul également. Eh bien , monsieur Guillaume, il ne nous reste plus qu’à régler nos conditions et à nous lier l’un vis-à-vis de l’autre. Ce seront des promesses verbales, des conditions parlées; point d’écritures : verbavolant , scripta marient. Les payements dateront du lendemain du jour où j’aurai encaissé mon million. Ces payements seront au nombre de quatre, vingt-cinq mille francs chacun ; ils seront effectués dans l’espace de neuf mois. Vingt-cinq mille francs comptants en espèces le lendemain, avons-nous dit, de l’encaissement de mon million; le second, à trois mois, ainsi de suite. Cela vous va-t-il?

— Parfaitement. Seulement, je me demande encore comment vous allez vous y prendre pour toucher d’ici à huit jours ce bienheureux million, qui dort à la Banque sur le compte courant de M. Talamon, et qui appartient à son client de l’Inde.

— Ah! monsieur Guillaume, dit Malatesta, défaitesvous de cette idée fixe. Ne revenons pas là-dessus. Le million sera touché, c’est dit; il s’agit de la correspondance en question.

— C’est dit aussi , reprit le courtier, vous la lirez ; et faudra-t-il vous la communiquer longtemps?

— Régulièrement pendant un an, dit le marquis. Vous comprenez que du jour où vous cesseriez de me la communiquer, du jour où vous manqueriez à vos engagements, de mon côté je cesserais de payer. Donnant, donnant.

— On ne saurait mieux régler une affaire, ajouta le courtier. Eh bien, puisque vous êtes sûr d’enlever un million à M. Talamon, préparez-vous à me compter bientôt vingt-cinq mille francs, car je vous porterai d’ici à huit jours la lettre par duplicata qui va arriver.

— La chose est dite, arrêtée et acceptée de part et d’autre.

— Monsieur le marquis, ajouta M. Guillaume en terminant cette intéressante conversation, permettez-moi une question.

— Deux, si vous voulez.

— Nous avons l’un et l’autre parlé à cœur ouvert, Dieu merci ! mais je me demande si votre confiance en moi n’est pas un acte de témérité? Vous vous êtes bien découvert à mes yeux! vous m’avez fait des aveux bien graves ! Comment n’avez- vous pas hésité à vous compromettre jusque-là? En un mot, ne craignez-vous pas qu’en sortant d’ici je n’aille au parquet, pour tout raconter à monsieur le procureur impérial?

Le marquis se mit à rire, en se renversant sur son fauteuil comme un homme qui vient d’entendre une bonne plaisanterie.

— Vous riez, monsieur? dit Guillaume un peu surpris. •

— Et qui diable ne rirait pas de cette idée bouffonne

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qui vous passe par la tête! répliqua-t-il. Me dénoncer? allons donc ! Est-ce que cette crainte peut entrer dans mon esprit ? Mais apprenez, mon cher monsieur Guillaume, que je suis parfaitement rassuré sur votre compte. Qu’arriverait-il si vous me dénonciez? je vous traduirais en police correctionnelle, et je vous ferais condamner à six mois de prison comme diffamateur.

— Ah ! ah! dit Guillaume, je comprends, nous avons causé à huis clos, vous jureriez que notre conversation n’a pas eu lieu, et qu’elle est de ma part une pure invention calomnieuse : Yerba volant.

— Eh ! vous y voilà, reprit le marquis. Seulement, ajouta-t-il du ton le plus naturel du monde, il arriverait probablement ceci, c’est que vous ne sortiriez pas de prison.

— Comment?

— Je me trompe, vous en sortiriez, mais bien muet, je vous en réponds.

— Diantre I répondit M. Guillaume, j’entrevois votre pensée’.

— Comment la trouvez-vous ?

— Mais , très-forte et digne du prince Machiavel. Quelle politique ! et quel grand homme d’Élat vous feriez, monsieur le marquis! Une fois en prison, et de crainte que je ne parlasse un peu trop dans la suite, on aviserait au moyen de me donner une colique de miséréré qui m’emporterait dans le royaume des muets. Et cela par vos soins ?

— Par mes soins, uniquement par mes bons Soins,

mon excellent çaonsieur et cher ami, ajouta Malatesta avec un rire satanique qui donna au courtier un léger frisson.

— Allons, tout est dit, et l’heure est assez avancée pour nous séparer, reprit M. Guillaume. Vous pouvez compter sur moi. Adieu, monsieur le marquis. D’ici à peu de jours, nous nous retrouverons dans ce charmant cabinet.

— Adieu et au revoir, homme intelligent et sérieux en affaires, dit le marquis en l’accompagnant jusqu’à l’antichambre.

Un laquais ouvrit à M. Guillaume la porte donnant sur l’escalier. Quand cette porte fut refermée, le prétendu courtier se retourna et, décrivant de la main dans l’air une sorte de croix cabalistique, il se dd à lui-même en souriant :

— Caverne de voleurs, je le dévoue à la destruction !

Puis, il se hâta de descendre l’escalier, monta dans une voiture de place qui passait, et s’éloigna du quartier où il venait d’entendre de si étranges et si utiles révélations.

Le lecteur conviendra avec nous que si M. le marquis de Malatesta était un homme très-fort, il ne s’était pas moins pris la patte dans un singulier piège à loup, et qu’en fait de confident, dans cette occasion, il aurait pu en • trouver un autre moins dangereux que le prétendu courtier.

Mais toute chose a sa raison d’être, et souvent le chemin qui paraît le plus détourné est en réalité le plus di-

rect pour arriver à un dénoûment. C’est ce que prouvera la suite de ce récit.

LA MAISON DE CHASSE DE V AL LO.M B R El’ S E PRÈS DE CORREIL.

L’auteur de ce livre se souvient qu’en l’année 1829 (il était fort jeune), la maison de chasse de Vallombreuse appartenait à M. le comte de Merlini , un gentilhomme milanais, naturalisé Français selon la loi et surtout selon ses goijts et son caractère. M. de Merlini était un homme d’environ soixante ans, grand et noble, avant une belle figure, des cheveux poudrés à blanc, des manières superbes, exerçant chez lui l’hospitalité en vrai châtelain, l'esprit ouvert et gai, jouissant d’une santé llorissante et d’une fortune en harmonie avec sa santé. Le comte de Merlini était veuf depuis trente ans. 11 n’avait jamais voulu se remarier, parce que, disait-il, les cinq sixièmes des mariages ressemblent à ces attelages composés de deux chevaux capricieux, dont l’un tire à droite et l’autre à gauche. D’ailleurs, M. de Merlini avait une grande passion, une passion datant de sa jeunesse, et

<jui, à l’âge mûr, le possédait encore tout entier : la chasse.

Et quelle chasse! la chasse au tir, tout simplement; mais à un degré si perfectionné et dans des conditions si savantes, avec des délicatesses si incroyables, que chez lui cet exercice était un art dans toute l’étendue de l’expression.

M. de Merlini se vouait surtout à l’élève des faisans. La perdrix l’intéressait médiocrement, la caille et la gelinotte ne lui paraissaient pas dignes de l’occuper un moment; il dédaignait passablement le gibier d’eau et méprisait le lièvre et le lapin. Sa passion , son amour, son admiration était le faisan; le faisan doré ou argenté, n’importe. La poule faisane était l’objet dé sa tendresse, de son culte, sa fille bien-aimée, l’amuse- ' ment et l’occupation de sa vie. Le coq faisan était son orgueil. et sa joie.

Aussi ce digne gentilhomme , comme on le pense bien, avait-il chez lui , à la villa Yallombreuse, les plus riches et les plus florissantes faisanderies de France et de Navarre. Les veneurs du roi venaient le consulter, et lout chasseur sérieux prenait des leçons à son école.

M.de Merlini était fort riche; on lui donnait bien cent mille livres de rente. Eh bien! il les dépensait en entier à sa maison de chasse de Yallombreuse, au milieu de’ ses coqs et de ses chères poules faisanes.

Le domaine dépendant de la maison de chasse était immense et presque tout entouré de bois où le gibier trouvait des remises aussi faciles que nécessaires è sa

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conservation. Un mur circulaire ceinturait le domaine.

Nul braconnier ne se serait risqué à franchir ce mur;

M. le comte de Merlini avait trois gardes chasse d’une »

vigilance redoutable; il eût poursuivi devant tous les tribunaux , jusqu’en cassation , un délit commis sur ses terres. De ce côté là cet excellent homme, bon, doux, facile à vivre, charitable, d’une libéralité sans pareille, de ce côté-là, le comte était féroce.

— Quel dommage, disait il, qu’on ne pende plus de temps en temps un braconnier! comme ces justes exécutions profileraient à la morale publique et à la prospérité de ce beau pays de’France!

Très-bien!... et si au moment même on venait à parler à ce terrible Robin des Bois de quelque pauvre famille des environs, il dépêchait vers elle un de ses gens, les mains pleines de secours de toutes sortes.

La maison de chasse était le seul bâtiment de maître de Vallombreuse, mais quelle maison, quel château eût valu cette chaumière! L’habitation se composait d’un grand corps de logis bâti dans le goût de ces belles villas qui se montrent çà et là sur les bords enchantés du M ncio ou sur les rives calmes de l’Arno. Les grandes salles et galeries du rez-de-chaussée avaient leurs murs revêtus de marbre aux couleurs variées.

. L’escalier du perron lui-même était composé de larges marches marmoréennes, et dix colonnes servant de supports à la terrasse du premier étage étaient autant de fûts de marbre jaune et jaspé, dit marbre africain. De beaux vases surmontaient les piliers et les balustrades.

Le rez-de-chaussée comprenait un grand vestibule, une galerie toute peinte, au plafond, d’arbustes fleuris et d’oiseaux les plus éclatants de couleurs, d’une salle à manger au pavé de mosaïque , d’un salon ovale ayant deux cheminées de porphyre rouge veiné, d’une bibliothèque, d’une salle de bain, et de pièces diverses d’une moindre importance.

Lespremier étage était composé uniquement de chambres à coucher, qui presque toutes avaient un petit salon attenant. Les offices et les cuisines se trouvaient dans la région du sous-sol, bâtis eux mêmes sur de grandes et belles caves. La villa était donc peu élevée, mais côuronnée, sur ses quatre côtés, par une balustrade surmontée elle-même de vases élégants, en été remplis de gerbes de fleurs.

Deux pavillons, destinés l’un aux gens de service, l’autre aux écuries et remises, étaient situés, un peu à distance, de chaque côté de la maison de maître ; la cour s’ouvrait au milieu et présentait au domaine une grande grille aux pointes dorées. Une pelouse toujours verte, située en face de la cour, conduisait aux faisanderies. Ici, nous renonçons à toute description, n’étant pas de force à traiter de l’élève du faisan et de la vénerie en général, d’une manière digne du noble comte de Merlini.

Ces habitations, destinées aux poules faisanes et aux coqs servant à la propagation et à la ponte, étaient si remarquables que le roi Charles X disait quelquefois: « Si j’étais riche, je voudrais avoir des faisanderies comme celles du comte de Merlini. »

MADEMOISELLE ltOSALIN'DE

Revenons à Vallombreüse,

Telle qu’on la voyait donc à l’époque de 1829, la maison de chasse de Vallombreüse était une ravissante et originale habitation. Du mois de septembre à la mi-jan- •vier, des parties de chasse au tir y étaient organisées avec une rare distinction. Le comte de Merlini savait choisir ses hôtes, et ses invitations étaient faites avec une intelligence et une sûreté de jugement qui prouvaient une tête réfléchie et un goût parfait. Quelle grande et belle compagnie on pouvait voir chez lui î Quelles ravissantes chasseresses se mêlaient à ces fêtes qu’on eût dit être renouvelées de l’élégante antiquité en l’honneur de Diane à la chevelure d’or !

Mais ce rêve rose et vert ne devait avoir qu’une durée bien limitée. Un jour, le comte de Merlini, encore dans la force de l’ûge, plein de santé, se sentit pris d’un refroidissement subit. Il se mit au lit et mourut, dans la huitaine, d’une fluxion de poitrine : la mort des chasseurs, la mort des braves.

On dit que quelques heures avant de mourir, il fit ouvrir les fenêtres à balcon de son appartement donnant sur ses faisanderies. On dit qu’au rappel d’usage, on vil arriver à tire-d’aile de belles poules faisanes qui vinrent se percher sur les galeries des fenêtres et s’approchèrent de leur maître défaillant pour becqueter une dernière fois du biscuit que leur présentait sa noble main.

U mourut donc paisiblement et heureux, si toutefois on peut quitter sans regret une vie si douce et si abritée. Combien le pleurèrent ! combien le cherchèrent

longtemps en vain autour de ces champs fleuris, le long de ces ruisseaux et dans les retraites de ces bois :

Pleurez, nymphes île Vaux!

ou plutôt, en nous adressant aux belles solitaires de Vallombreuse, disons avec le divin poëte latin :

Lugete, veneres, cupidinesque.

Cependant, trêve à nos regrets aujourd'hui, car l’habitation de Vallombreuse est tombée en des mains bien dignes de la posséder, comme on le verra par la suite de cet ouvrage.

Revenons à notre époque présente et à notre récit , concernant Rosalinde, Rosemonde et leur entourage.

Près de vingt-cinq ans se sont écoulés depuis la mort du comte de Merlini, et cependant les traditions de la vie élégante de ce digne gentilhomme ne se sont point affaiblies à la maison de chasse de Vallombreuse.

Aujourd’hui, cette habitation a pour propriétaire une des plus charmantes femmes de l’Europe, M rae la comtesse de Ronoy, à qui nous donnerons souvent, dans ce livre, le nom de Charlotte, en la priant de vouloir bien nous pardonner cette familiarité en faveur de toute l’admiration que nous professons pour elle.

Par une belle après-midi de septembre, au moment où les rayons du soleil couchant dorent les coteaux de vignobles situés sur la rive gauche de la Seine, un élé—

gant phaéton de chasse arrivait dans la cour de Vallombreuse. M. le vicomte de la Rocheferney, Léopold, venait rendre visite à M m « de Ronoy, qui était sa parente à un degré assez rapproché.

Léopold s’était fait annoncer dés la veille; on l’attendait par conséquent. Le but de sa visite était sérieux. M. le vicomte avait de graves confidences à faire à sa belle cousine.

Quand Léopold arriva au grand salon.il trouva M me de Ronoy en face d’un élégant chevalet et occupée à peindre des fleurs et des oiseaux, un tableau fort en harmonie avec la résidence de Vallombreuse. Charlotte se leva avec précipitation et alla au vicomte, lui tendant les deux mains, que Léopold baisa avec une vive et respectueuse affection.

— Ma cousine, dit-il, vous êtes certainement la femme du monde que j’aime le plus.

— Oui, mon cousin, répondit la comtesse en riant de ce beau rire épanoui qui n’est donné qu’à la jeunesse ; oui, mon cher cousin, mais non pas la femme que vous aimez le plus au monde.

— De l’esprit et du cœur, madame la comtesse ! dit Léopold, mais c’est trop, et vous finirez par me tourner la tête.

— Alors, asseyez-vous et causons, reprit Charlotte. Vous dînez avec moi, n’est-ce pas? je suis toute seule, c’est-à-dire que j’ai Kilty, ma demoiselle de compagnie, et M. Dubouvreuil, que vous aimez tant... vous savez, mon régisseur ?

— Ah! Dieu, s’écria Léopold, l’homme de France le plus insupportable quand il veut l’être, et il le veut toujours. Quant à Kittv, je ne dis pas, elle est élégante et jolie.

— Eli ! mon cousin...

— Après vous, cousine, après vous, comme un satellite après une étoile.

— Vous avez donc de terribles confidences à me faire? reprit la belle comtesse. Mais savez-vous, monsieur Léopold, que je suis bien tentée de ne pas accepter ce iôle-là? J’ai l’air d’une tante, et pourtant...

— Oui, et pourtant vous n’avez que vingt-deux ans à peine; allez, allez, cousine, je ne sais pas si les anges sont plus beaux que vous, mais je sais bien que tous sont très-jeunes et qu^on leur fait pourtant des aveux et des prières. Vous êtes ma dévotion, vous. Si je ne vous regardais pas comme ma patronne, je serais amoureux de vos yeux adorables, mais...

— Mais vous me nichez dans une chapelle, pour pouvoir vous dire mon adorateur et prendre mes conseils. C’est commode!

— Cousine, ne plaisantons pas, j’ai de graves chagrins.

— Oh! alors, trêve à la raillerie, dit Charlotte. Seulement, vous tâcherez de n'être pas trop lugubre en me parlant de vos ennuis, hein? Je hais les crêpes noirs, quoique veuve, ou plutôt parce que je suis veuve.

— Et très-peu contrariée de l’être, belle cousine ; vous portez des crêpes roses, n’est-ce pas ?

MADEMOISELLE ltOSALINDE

— Alt ! monsieur le vicomte...

— Allons, de la franchise, chère et bonne Charlotte. Vous avez été la femme du plus méchant mari de France, et qui n’a eu en sa vie qu’un mérite, c'est de quitter le monde après trois ans de mariage. Vous avez été sacrifiée, vous avez souffert héroïquement pendant deux mortelles années, et vous poussez -la générosité jusqu’à honorer par un langage plein de dignité la mémoire du défunt. Paix à sa cendre ! mais à vous surtout paix et bonheur, mon incomparable cousine.

— Quand me ferez-vous vos confidences, monsieur de la Rocheferncy? demanda la comtesse en brisant la conversation.

— Madame, quand vous voudrez. Seulement, pas devant Kilty, cette enfant charmantç, etsurlout pas devant Diibouvreuil.qui a toujours un sac bourré de sentences à vider. Comment pouvez-vous garder auprès de vous un être, si parfaitement constitué pour représenter l’ennui en ce monde, cousine?

— Bail ! je me suis faite à lui, reprit Charlotte... C’est un si honnête homme !

— Vous appelez cela un honnête homme, un être qui fait tout ce qu’il peut pour nous faire liaïr la vertu?

— Mon cousin, je vous demande de l’indulgence pour ce vieux régisseur, que je regarde comme un ami de la maison.

— Dites uh vieux meuble... C’est bon, on le ménagera, on ne tapera pas dessus, il en sortirait trop de poussière.

— Voici l’heure du dîner, dit Charlotte ; j’entends la voix de Kitty.

M Ile Kitty arrivait, en effet, en chantant un rondeau et portant à pleins bras des glaïeuls et des iris : une vraie moisson de nymphe Aréthuse.

— Bon Dieu ! s’écria Charlotte, elle a fauché tous les bords de l’étang !

— Madame la comtesse , dit Kitty en déposant sa gerbe fleurie sur la grande table de marbre, vous les peindrez, et plus belles encore. Ah ! mon Dieu, dit-elle en cherchant à s’enfuir, monsieur le vicomte !

Léopold courut après elle et la ramena.

— Méchante! lui disait-il en baisant le boutdesdoigts de cette enfant, oh ! la mauvaise, qui me hait parce que je l’adore et que j’ose le lui dire devant témoins!

— A la bonne heure ! reprit la comtesse ; que ces aveux-là, monsieur le vicomte, aient toujours des témoins; sans cela, Kitty et moi nous nous fâcherions.

— Rassurez-vous, ma cousine, répondit sérieusement Léopold.

Il était six heures du soir. La nuit arrivait, parée de son voile brillant d’étoiles et répandant à pleines mains ces délicieux parfums d’automne inconnus des pauvres habitants des villes. On sonnait la cloche annonçant le dîner.

Exact comme un chronomètre, M. Dubouvreuil entra au salon. C’était un homme de cinquante-cinq ans environ, assez grand, passablement maigre, agile et robuste encore, d’une mise très-propre, et qui tenait le milieu entre les usages de la campagne et la mode adoptée dans le monde. M. Dubouvreuil avait une manie,

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c’était celle de porter toujours son feutre gris sous le bras gauche, même en plein air et en plein soleil; aussi son illustre visage était-il basané comme un cuir de Venise. Quand il entra, il exécuta ses trois saluts d'usage, mais ce jour-là il y ajouta un quatrième salut pour M. le vicomte de la Rocheferney.

— Corbleu! dit Léopold, il m’a reconnu-du premier coup d’œil.

M lle Kitty, blonde et rieuse, se réjouissait beaucoup du désappointement de Léopold et se proposait de ne pas l’épargner, en provoquant les sujets de conversation propres à exciter l’éloquence du plus ennuyeux des régisseurs. •

On passa dans la salle à manger où le dîner attendait les convives. Deux laquais et un maître d’hôtel étaient à leur poste, chargés du service.

La conversation fut ce qu’elle devait être en bonne compagnie. Elle ne toucha qu’à des sujets généraux ; le temps, la vie à la campagne, lés projets d’embellissements et de réparations utiles fournirent amplement au dialogue des convives. Mais au moment du dessert, c’est-à-dire au moment où la conversation devint plus gaie parce qu’elle devint plus libre , M 1|e Kitty, lança son lièvre, et voilà qu’elle eut la folie de toucher à une question... politique. C’était l’élément de M. Dubouvreuil, qui lisait chaque jour trois journaux, depuis le titre jusqu’à la signature du gérant.

— Mon Dieu! dit Léopold à demi-vôix et en se penchant vers sa cousine. Ah! Kitty me revaudra cela!

— Mademoiselle, dit alors M. Dubouvreuil en cessant

de manger des quartiers de poires étalés dans son assiette, votre esprit est plus sérieux que votre visage, et c’est une justice que j’aime à vous rendre. Vous me demandez des nouvelles concernant ce grave démêlé de la Prusse et de la Suisse qui occupe l’Europe entière dans ce moment-ci? C’est une question capitale et qui eût été digne des délibérations du Congrès de Paris si elle avait été soulevée à cette époque. -Vous n’ignorez pas, mademoiselle, les causes de ce déplorable conflit; j’ai déjà eu l’honneur de vous expliquer, avec la permission de M me la comtesse, quels étaient les droits légitimes de S. M. le roi de Prusse sur la principauté de Neuchâtel. Si votre mémoire vous fait défaut, je suis prêt...

Dans ce moment-là , le vicomte cassa une charmante assiette de porcelaine de Sèvres sur laquelle il coupait en deux un fruit dur et glacé.

— Bien! dit Charlotte en souriant , un vieux Sèvres de moins jet qui est allé rejoindre ses .aïeux du dixhuitième siècle.

— Mille et mille pardons, ma bonne cousine, répondit Léopold touché on ne peut davantage de la bienveillance ravissante avec laquelle s? maladresse ou plutôt son impatience lui était reprochée.

Kitty ne riait plus , très-peinée de l’accident dont son étourderie était cause. Un regard de Léopold lui avait dit : Vous m’avez donné une crispation de nerfs en mettant ce damné Bouvreuil sur le terrain de la politique, et j’ai cassé mon assiette dans un mouvement de colère.

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M. Dubouvreuil ne s’aperçut même pas de l’accident.

11 continua à parler avec un imperturbable sang-froid en s’adressant toujours à Kitty :

— La question, mademoiselle, est perplexe. Les droits de la maison de Brandebourg sur Neuchâtel sont des droits héréditaires, cette souveraineté provenant d’un apanage de la maison de Longueville qui , au dix-huitième siècle, s’allia, par les femmes, à la maison royale de Prusse.

Ici, M. Dubouvreuil qui, pendant ce lourd exposé, avait parlé en levant les yeux au plafond pour se mieux recueillir, M. Dubouvreuil, disons-nous, porta ses regards autour de lui , et reconnut qu’il était resté complètement seul dans la salle à manger. Mais un grand politique ne se déconcerte pas pour si peu; M. Dubouvreuil était lancé dans la pleine eau des intérêts de l’Europe et de l’élément diplomatique ; il se leva sans interrompre le cours de sa polémique, et continuant toujours à parler à M ,lc Kitty, dont il se croyait escorté , il rentra dans le salon en reprenant de plus belle :

— Reste le point de droit, mademoiselle; une nation peut-elle, selon les lois éternelles de la justice, briser, par un élan spontané de la volonté , les liens de la tradition et de la légitimité? Peut-elle renverser ses constitutions primordiales et se transformer, en quelque sorte, par un acte libre et spontané? Yoxpopuli, vox Dei. Je le sais, mademoiselle, je le sais...

M. Dubouvreuil était arrivé au milieu du grand salon et se trouvait précisément en face de l’élégant perchoir

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sur lequel caquetait Brésil, un des plus beaux aras du nouveau monde, le seul auditeur qui lui fût resté.

Qu’importe! M. Dubouvreuil n’était plus à lui; tout entier à la muse de l’éloquence, il poursuivait ses périodes.

— Le peuple, mademoiselle, c’est l’image de la fa- •mille ; or, toute famille bien organisée ne peut, de son propre mouvement, briser, anéantir...

— Sans mentir, reprit Brésil, si votre ramage ressemble à votre plumage...

— Comment! mademoiselle, répondit M. Dubouvreuil, vous doutez de cette loi si sage?...

— Ajmes-tu le fromage? dit Brésil.

— Quelle mauvaise plaisanterie! s’écria M. Dubouvreuil... A propos de Neuchâtel, vous vous livrez â celle allusion fantasque...

— Vilain! mets donc ton masque! s'écria Brésil.

Pour le coup, M. Dubouvreuil , rendu b lui-même,

reconnut avec stupeur qu’abandonné par ses convives, il haranguait un perroquet dans la solitude.

De grands éclats de rire retentirent dans le petit salon voisin. M. Dubouvreuil comprit sa fausse position , et il reprit gravement, majestueusement même, le chemin de l’escalier.

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