UN DINER D£ BEAUX-ESPRITS
amye tout natarellenieat^ sans étiquette et sans se faire annoncer; le sien, ou , pour mieux dire, celui de ses convives, y fiiit plus de façon. Il risquerait apparemment de passer sans être aperçu , et , comme ces nobles provinciaux qui , dans une grande ville, veulent faire sensation, il se fait précéder d'un gare amUtieux , et se couvre, d'ajustemens si ridicules et si prétentieux , que, quoique applaudi, il ressemble furieusem^t , en des*sous, à la sottise.
Je pris ma part d'un repas , cbez ce banquier , qui réunit chez lui toutes les semaines quelques^ mis de ces beauxr-esprits dont il est idolâtre. J'écoutai beaucoup , je parlai peu , et je crois que n'ayant point payé mondiner avec la monnaie qui a cours dans cette maison , û faudra me contenter d'une saik séance pour tracer quelques traits de ceux que j'y ai vus... Comme tout ce qui parait dans ina galerie, ce ne sera qu'un croquis , mais du moins il ne manquera pas de vérité .
On est frappé d'un singulier mélange en entrant dans la maison du banquier. C'est un amalgame sans grâce , des usages espagnols et des modes françaises. La madone de rigueur fait un singulier effet , entourée de lithographies Ubé-
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raies, et les rideaux , drapés comme à Paris, tombent de chaque cdtë de la fenêtre, sur des murs blancs qui semblent tout honteux de leur nudité^ à côté de ce luxe exotique. Le dîner se ressentait de cette singulière manie. Les mets qui se rapprochaient de notre cuisine étaient gâtés par les ingrédiens que les Espagnols prodiguent à leurs sauces, et les plats nationaux étaient ;plus détestables encore avec leurs corrections çt leurs augmentations à la française. « Allons, me dis-je tout bas en éloignant des garbûuses entassés autour d^une poule au pot , je m^aperçois que dans la cuisine, comme au salon , comme au théâtre, comme dans les hôtels ministériels , on ne peut que gagner à rester ce que l'on est. »
Le fard qui nous vient de l'étranger n'est qu'un enlaidissement bien cher ; c'est un bonheur encore quand il ne nous rend que ridicules. Il n'y a point de figures à qui il puisse plus mal aller que les figures espagnoles. Ce peuple est fait pour rester lui-même : c'est un original qui a son mérite ; pourquoi troquerait-il ce rôle pour celui d'une maussade copie? C'est le Français, surtout, dont rimitation lui sied le moins... tous eutendez que je parle du Français avec la physio-
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nomie que l'on est coBvenu de lui donner, et de lui conserver, justement ou non ; du Français ne parlant que par équivoques, ne pensant que par distraction, n'écrivant que par épîgrammes, n'agissant que par étourderic, sacrifiant le "bon sens à l'esprit, et l'esprit et le bon sens à la futilité, et ne se montrant fixe et immobile que dans son goût pour la mobilité. Prendre le contraire de chacune de ces qualités ou de ces défauts, comme on voudra , serait donner une idée de l'Espagnol , et vous jugez quelles grimaces de contrainte doivent laisser échapper sa lenteur noble et sa gravité séculaire dans l'imitation de nos pirouettes bouffonnes et de notre papillotage d'une mmute. Leur langue pompeuse et fière, comme les triomphes qu'elle célébra en naissant , se déplaît aux propos brusques et coupés ; elle a des mots qui n'en finissent plus ; elle court après l'harmonie et les périodes... l'esprit vif de nos conversations ne servirait à rien avec elle ; elle trouverait bien moyen de le ralentir ; d'ailleurs son air guindé donne aux plaisanteries une tournure pédantesque qui les tue ^
L'air de celui qui en débitait le plus à table ne
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contribuait pas pea à leur donner cette allure» il était placé en face de moi. Ses récits et ses contes étaient lardés de mots français, de citations françaises. Il riait avant tous les antres de ce qu^il ayait dit. Il me regardait ; il semblait me de-r mander si je croyais qu^un Espagnol pût avoir au-tant d'esprit. C'est nn petit auteur qui a écrit quelques petits pamphlets dans les tems de la constitution. Ses pages, où il manie lourdement la plaisanterie , ne sont ni libérales , ni royalistes. C'est un coryphée de ce parti du milûu qui, ridicule partout , est , de pIttS4'impossible et odieux en Espagne, parce qu'il n'est pas dans la nation. Ces hommes, qui , étrangers aux défauts et aux qualités de leur pays, ont manqué à r orgueil natif et à la fidélité nationale * , se sont bien gardés de passer dans Tun des deux camps que la révolution ouvrit au choix de leurs concitoyens , et c'est autour de l'effigie voilée d^une constitution étrangère qu'ils ont réuni des armes déshonorées au service de Joseph.
* M. de Chateaubriand ^ sur V Espagne* ( Comerpa teur. )
UN DIK£R DE BÈÀUX-ESPRITS. igS
II y avait aussi là ub poète de la même coterie , petit homme d^assez maigre apparence , qui mangeait beaucoup, et qui trouvait moyen , entre ses bouchées, de jeter dans la convetsation des vers de sa façon. Ces vers, qui me parurent très-mondains , et le sourire dont il accueillait tout ce que Tautre débitait de suranné' contre le fanatisme et la superstition , juraient passablement avec son costume. Quand on a renoncé à Thabit de son pays, on peut bien quitter celui de son état; en lui c^eût été un scandale de moins.
J'étais à côté de lui. Je mMnformai sMl avait travaillé pour le théâtre. Il me répondit quUl avait traduit les cinq actes des Vêpres siciliennes^ et je ne pus éviter une tirade de Procida,
J^eus envie, je ne sais pourquoi , de liii conseiller de mettre AtKalie en espagnol , et surtout de ne pas oublier ce vers :
Eh quoi ! Mathan , 'd'un prêtre est-ce là le langage?
Je lui parlai des sujets heureux que Thistoire de §on pays offre au poète tragique et des noms et des souveniss héroïques, dont leur Melpomène