‹ Madrid, ou, Observations sur les moeurs et usages des Espagnols au commencement du XIXe siècle, faisant suite à la Collection des moeurs françaises, anglaises, italiennes, etc (volume 2)Chapitre 43 sur 48 · PIPE · texte numérisé non relu

PIPE

«a poche... « Fumes-tu? » me dit-ii. Je lui présentai ma pipe. Il l'alluma , en tira quelques bouffëes, fit la grimace. « Reprends^la et fume, dit-il avec un sourire brusque ; ce sera demain le tour des Prussiens! »

» Ce sont les Prussiens qui fumèrent en effet... Ma pipe me porta bonheur , et je trouvai sur le champ de bataille l'étoile et les galons. Ça n'était pas malheureux , mais les jours se suivent et ne se ressemblent pas... Et depuis... enfin, il arriva ce jour où , étendu sur le champ de bataille , et grièvement blessé, j'appris que celui pour qui nous avions tout sacrifié... Tant {Ns..« II pensa qu'il pourrait mourir en meilleure compagnie ! Je vis bien que c'était fini... ils étaient tous couchés sur la plaine... Tons... J'avais toujours fait comme mes camarades ; ça n*étdit pas le moment de me singulariser. J'appuyai ma tête sur le bois de notre drapeau, et je crus bien que je m'endormais de leur glorieux sommeil.

» Mon heure n'était point encore venue. Avant de perdre connaissance, un souvenir d'amour, d'amitié, je ne sais. quel mouvement machinal m*avait fait tirer ma pipe de ma poche... Je la

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tenais entre mes dents quand )e fermai les yenx ^ et je croyais bien »Ii»s q«e c'était pour toujoufs.

» Je n'étais qH'éyanoui... Il y avait ^ bien à faire ; le roi é^aiik-là. Il recôtnmençait à se venget par ses bienfaits. C'est d'après ses recomman-, dations , ses prières qu'on prit tant de soins dés bl«ssés... Je retkis à moi. Une femme m'embras<* sait en pleursrnti.. Elle parlait de Brin^'Amoiir, de ma pipe. Moi^é'balbtitiais le nom de Marianne^

» Elle avait reconnu ma 7)1/^ en passant sut^ le champ de bataille... Françœut! c'est luif c'est Fràncceur que [e chercbe depuis si long-tems... 11 respire encore... Francoeyr! et elle m'avait prodigué les premiers secours, et elle me rendait les plus tendres soins I

» Panvre Marianne! elle étâfit fière de sa tiiémoire ; moi , je me félicitais d W<Hr si bien gar<lé ma pipe,.. <« Elle n'est presque pas changée, » disait-elle un jour en la regardant , lorsque déjà j'étais convalescent. — C'est comme mon coeur, Marianne, lui répondis-je en me metffént sur mon séant î et si vous vous souvenez de ce que votre përe vous dit auprès des Pyramides... ça ne sera pas long, petite mère! »

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» Il y avait long-tems que le tambour ne redonnait plus. Elle était devenue veuve deux fois depuis ce tems-là... Un de plus ou de moins^ elle n'y tenait pas : je TépousaL.. Un peu plus tôt , un peu plus tard.... je fus heureux, enfin. Elle avait des écus. Elle vint acheter cette petite ferme ; et moi , après avoir servi encore un an dans la garde royale, car c'était le moins que j'apprisse l'exercice à ceux qui allaient garder notre sauveur à tous, je vins la rejoindre avec mon congé...

» Mon congé! j'en allumerais ma pipe^ de bon cœur, à présent que ça va recommencer!

J'aurais été si aise de humer la fumée de. la poudre à canon et du tabac d'Espagne à côté de ce luron que j'ai vu l'autre jour passer. pat ici! Il ne vous laissera pas dans l'embarras celuilà ! il aime à voir l'ennemi de près , et les siens ont toujours eu pour ça la vue basse depuis Henri IV...

^ Henri lY! quel regret de ne pouvoir répéter ce nom , la baïonnette croisée, au pas de charge, là... En avant... mille pipes,..!! »

Il allait jeter la sienne , pour donner plus de force à son exclamation. '

LA PIPE. a-^y

« Ce serait dommage , dis-je en prévenant son mouvement. — Oui , dit-il , il vaut bien > mieux... »

II me la présenta de nouveau. Il eût été mortifié de mon refus. Nous changeâmes de pipes... Je la lui rapporterai en revenant en France.

En quittant le village , je l'aperçus : il était sur le seuil de la porte. Il écoutait d'un air sombre les fanfares de nos trompettes. Il se dérida à Taspect de sa pipe.

Elle était allumée au milieu de l'escadron. Sa fumée s'élevait au dessus des casques brillans,^ et se mêlait à cette vapeur qui (lotte autour des chevaux en marche dès le matin.

Il lui fit un signe d'adieu. <c Elle est plus heureuse que moi ,' » dit-il peut-être en rentrant dans sa chaumière.

Moi , j'ai gardé précieusement sa pipe , et tantôt , en cherchant , à Madrid , quelques idées dans sa fumée insphratrice, j'ai été pris de Tenvie d'écrire ce que je savais à ce sujet... Ai-je bien . fait?

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N^ XXVI. — 26 noçembre iSaS.

J'ai reçu la lettre suiyante à mon arrirëe à Madrid:

Du château de ♦*♦*♦, près Pari* , le 3 mai i8a3.

Monsieur ,

Ah ! qu'il est doux , quand le Tent de la destinée noHS a poussé sur une plage étrangle , d'oublier les hasards de la traversée en cher* chant à augmenter ce trésor que la muse tient k l'abri de l'iuînstice des hommes! Pèlerin fatigué et poursuivi de l'image de la douce patrie, relève ta tète languissante ; le luth est à tes côtés , écoute le bruit des vents étrangers sous les ruines des monumens d'une autre terre, d'un autre peu-

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pie , et cherche à conserver sur ses cordes leur munniire confus ; tu donneras à tes chants quelque chose de cette itrangeié sublime que troifvèrent les grands ëcriyams qui ont dormi sous la cabane et dans les savanes du Nouyeau-Monde!! Suivez ce conseil , Monsieur, que je vous domie en m'arrètant au milieu du quinzième chapitre du roman dont vous avez entendu, je crois,

quelques fragmens chez madame de C avant

votre départ pour l'Espagne. L'Espagne! toutes les cordes d'un coeur romantique se meuvent à ce nom , caressées qu'elles sont par cette muse des souvenirs merveilleux et des magiques réalités!! Âh! qui me transportera, comme-vous, au milieu des allées d'orangers , de myrtes et d'aloès, le long des niisseaux qui roulent de l'or dans leurs flots ! ! Entendez-vous le doux bruit des festins ? De nobles chevaliers , an panache rouge et flottant , savourent auprès de leurs nobles dames le kerès qui fiime dans leurs coupes d'or! et déjà aux accords des sistres et des guitares voyez-vous fiiir, revenir se balancer sur le gazon flMri les beaux en&ns de la riante Ibérie? A l'aspect de lenrs fêtes, l'ame se berce dans le vague délicieux de ses léveries , et , sur la na-

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celle légère des souvenirs dont la mélancolie dirige la voile azurée, remonte le fleuve du tems jusqu'à l'ile fleurie des premières amours!!!

Et toi , soupires-tu tes premières amours ?

Derrière cette jalousie) dont les barreaux dorés BOUS ont laissé apercevoir tes attraits tout divins, attends-tu, loin d'un tuteur sévère, que l'amant passe dans son long mantteau , et ramasse la fleur qui, mystérieuse messagère, s'échappa de ton corset...? Tu tressailles au premier coup de la cloche du couvent lointain... Hélas! une blanche vestale, qui, comme toi, aimait, est étendue sur la couche funèbre, et la lueur des piles flambeaux fait briller, sous les roses et le voile du cloître , un front et des joues qui ne se colorent plus au souvenir cruel et doux des amours défendues!! Antohia ! elle n'est plus!! et son

amant qui , le soir même , escalada les hlautes murailles du monastère , égaré sous les voûtes de la vieille église, arrive dans la chapelle de la mort , guidé qu'il est par ses clartés sépulcrales... « O Antonia... ! ô mon Antonia!! est-ce ainsi que je devais te retrouver? Oh!«maudits, maudits soient les barbares qui outragèrent , par ces chaînes odieuses qu'ils nomment saintes , la

liberté, la nature et l'amour.». ! ! ! » On Tentend , on le saisit , on l'entraine... la yoiture où on l'a jeté ronle , le lendemain soir, sur un pont-levis qui fait entendre un bruit épouvantable... Il est dans les cachots de l'inquisition!!!!!!! C'est là justement , Monsieur , que j'en voulais venir. J'espère que votre premier soin à Madrid sera de visiter les horribles prisons , et de pénétrer, toutes les horreurs souterraines et monastiques dont depuis si long-tems nous vivons , nous autres auteurs de romans ! J'espère tirer de votre récit d'excellens matériau^*.. De grâce , n'oubliez pas non plus ces moines blancs,^maigres et lents, que l'on voit fuir, à minuit , un poignard à la main, dans les détours des souterrains humides... Je vous enverrai un exemplaire de la troisième édition de mon ouvrage le jour même qu'il aura pani pour la première fois.

Je suis.., etc. ^^^^^ ^^ Noir-Roc

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