‹ Madrid, ou, Observations sur les moeurs et usages des Espagnols au commencement du XIXe siècle, faisant suite à la Collection des moeurs françaises, anglaises, italiennes, etcChapitre 13 sur 53 · PAU. I · texte numérisé non relu

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de ses jeunes compagnes , s'avancer au milieu des épines qui retenaient son voile , et , suspendue sur le torrent , saisir la guirlande que le vent

faisait fuir devant elle? lui dirai-je encore

devant sa mère , qui s'alarmait de ses jeux : « Tu ris en cueillant la rose , Elise ; regarde sous tes pieds, et prends garde à l'abîme! »

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N° xiii. — io septembre 1823.

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Si je pouvais me moquer de tout!

Diderot.

Peu vous importe de savoir comment je l'ai retrouvé.,. Je l'ai retrouvé : voici l'essentiel. Don Cléophas lui dit adieu à Madrid ; je lui ai dit bonjour dans cette même ville. Ce n'était plus dans une fiole qu'il était prisonnier. Ce terrible magicien , son ennemi , l'avait fourré entre les derniers feuillets d'un livre. D'un livre ! oui , d'un de ces livres auxquels on ne touche jamais , dont le titre seul fait bâiller , et dont la cinquième ou sixième feuille reste blanche , et pure du contact de tout pouce curieux. Cette prison

était plus sûre que la première. Je ne sais plus si c'était le bréviaire d'un chanoine , le codicile d'un juge de province , l'histoire de Venise ou le Charlemagne de don Arlinço. Ce qu'il y a de certain , c'est que , lorsque j'en vins , en dormant à moitié , à tourner le feuillet condamné , un coup de tonnerre se fit entendre. Il s'échappa du livre une grande toile d'araignée qui , en tombant par terre , s'enflamma. Une grande fumée s'éleva , et au milieu de cette fumée j'aperçus... C'était lui ; c'était le diable aux jambes boiteuses , à la béquille de connaissance. « Enchanté de vous devoir ma délivrance , me dit-il en m'adressant un sourire fait comme une grimace. J'ai dormi comme pourrait dormir un habitué du théâtre del Principe après trois représentations d'une traduction du poëme de la Lampe merveilleuse , et je me sens une envie de malice qui prouve que je vis encore , et que ma longue captivité n'a rien changé à mon ardeur habituelle. Des dos à fustiger! continua-t-il en brandissant sa béquille d'un air tout-à-fait héroïque ; des dos à fustiger ! ou par la mort , par la tête , je me jette sur vous comme un rédacteur du Diario sur un abonnement , comme

un calomniateur sur une réputation chagrinante, et je vous fais voir si mon bras s'est engourdi dans un honteux repos! — Mais, lui dis— je , mon boiteux ! ce serait mal payer le service que je viens de vous rendre. — Et vous vous plaindriez peut-être , répondit-il en haussant ses difformes épaules. Je vous dois la vie , vous me rendez mes armes... Beau service... ! Tendez encore le dos , mon féal , et vite un Deo gratias, en sentant au crescendo de mes coups que la vigueur me revient. — Tenez , lui dis— je , mon mignon , en fait de sottises , la plus vieille est la plus sotte. Une fois oui , mais deux fois non. N'essayez point de me prouver votre reconnaissance d une façon aussi royale ! point d'embrassade , soit ; mais point de coups de bâton ! — Vous ne voyez pas que je veux rire , dit-il en me tendant la main : ministérielle ou non , une plaisanterie est toujours une plaisanterie. — Bon , repris-je , ces mots hurlent ensemble : ministériel est un adjectif qui n'a jamais plaisanté. — Pourquoi Momus n'en ferait-il pas son profit ? Cornus en a bien fait le sien ! dit-il. — Soit : mais rien n'est sérieux comme la digestion de ces messieurs , répondis-je. — C'est donc pour cela,

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s'écria-t-il en riant bêtement comme un parterre de la Crux, qu'ils ont des projets de loi , des discours si mal digérés ! — Mauvais ! très-mauvais ! m'écriai-je à mon tour. Les calembourgs sont passés de mode , et vous seriez sifflé comme un pauvre diable , si vous vous en permettiez quelquefois de la sorte. — Bien j dit-il ; nouvelle preuve que l'esprit d'hier est la sottise d'aujourd'hui. — Et l'esprit d'aujourd'hui? lui demandai-je. — Sera la sottise de demain , répondit-il. Le genre romantique n'est-il pas à la mode?.... Vous faites la grimace , continua-t-il. Seriezvous un de ces hommes qui veulent que chaque peuple ait sa manière de penser et d'écrire ; que chaque siècle ait sa littérature ? — Oh ! non , lui dis-je. Je trouve très-convenable que nous qui pensons , qui sentons autrement que nos devanciers , nous cherchions à écrire , à composer comme eux , et que nous cachions les brouillards et la tristesse vague de l'automne de la société sous les roses de Flore et sous le positif bien riant des friperies mythologiques. Cela nous mènera loin. Les besoins religieux et monarchiques de notre âge ne trouveront plus d'organes, parce qu'il faut un nouveau langage pour exprimer de

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nouvelles sensations , et nous arriverons à l'autel du sacrifice , mais nous y arriverons d'un pas classique , et nous tomberons devant les faux dieux , mais nous tomberons , ceints des bandelettes consacrées , et en gardant une pose de tradition. — Et c'est là un échantillon du genre , dit-il en bâillant d'une aune. Convenez qu'il vaut mieux être ennuyeux , là , tout bonnement avec nos vieilles idées , et nos vieilles paroles , que de nous pousser des phrases semblables. Où avez-vous vu que l'originalité de l'expression devait faire passer sur la justesse de l'idée ? Vous ne voyez pas que ne pouvant plus penser du nouveau , vous cherchez à en écrire? Ce vague que vous invoquez est dans la société , dites-vous ! Doit-il pour cela passer dans vos écrits ? Ne sont-ce pas des idées positives qui font le bonheur des hommes ? Ne sont-ce pas ces idées que vous devez leur rappeler? Suivez-vous le torrent , ou voulez-vous courageusement vous y opposer ? Etes-vous le médecin qui prépare le quina contre la fièvre du malade , ou le démon qui va sourire , qui va être en aide à ses rêveries, à son délire ? Oh que le vague est bien trouvé pour une muse qui ne sait même pas définir le

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nom qu'elle a pris , les mots qu'elle emploie et les réputations qu'elle offre à ses adorateurs! Encensez-la ! nommez-la la fille du rocher, la vierge des forêts, la privilégiée du mystère et de l'harmonie, ]e verrai toujours sous ces noms-énigmes la bizarrerie, fille de l'ignorance et delà prétention, protectrice de la médiocrité , pourvu qu'elle se cache sous des mots harmonieux , et mère... — Vous me voulez traiter , lui dis— je en l'interrompant , je le vois bien , comme vous a traité le magicien. Que ferez-vous de moi , quand je serai endormi , je vous le demande ? Et dans quel livre classique , prison inabordable , voulez-vous me renfermer... ? — Moi, dit-il, soyez tranquille : je ne chercherai point... Si j'avais envie de vous claquemurer in œternum , j'attendrais certaines

observations sur Madrid — Vous n'êtes

pas complimenteur, mon boiteux ! lui dis-je. — À quoi bon ? reprit-il. On ne se soucie pas mal d'un homme qui en est toujours aux douceurs... Soyon> méchant ; on a toujours le tems d'être bon. Point de dupes sans dupeurs , continua-t-il , et quand ce ne serait que par amour-propre , je voudrais être des derniers. — Et par conscience , des premiers peut-être. — Par conscience ! » dit-il. îi J. 6

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siffla un air d'autrefois. « Nous ferions mieux de nous aller promener sur les toits ! » s'écria-t-il en interrompant son argument qu* Yorik aurait nommé fistulatorium.

Je lui demandai s'il avait conservé cette habitude. « Pourquoi non? répondit-il. Suivez-moi seulement , et je vous ferai voir si cette invention n'est pas la plus réjouissante des inventions. — Et si le magicien vous trouve sur la gouttière ? lui dis-je. — Oh ! je ne crains point son retour... il est pour long-tems absent de Madrid. C'est un homme bizarre qui s'est mis en tête de venir à bout des choses les plus difficiles. Il est parti pour Paris avec l'intention de donner de la bonne foi aux journalistes , de la décence à la rue Vivienne , et des recettes à TOdéon. — Vous ne risquez rien alors. »

Là-dessus , nous partîmes , et dans un clin d'œil nous nous trouvâmes sur la tour la plus élevée de Madrid. « Nous voici justement 7 me dit Asmodée , dans l'endroit où don Cléophas fut transporté jadis quand il vit ces belles choses que Lesage nous a conservées dans son livre excellent. — A la bonne heure ! lui dis-je ; vous avez si îong-tems habité ce pays, que je croyais

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que vous en aviez pris les singulières prétentions ! »

* Le boiteux vit bien que je voulais parler de T entêtement que les Espagnols mettent à soutenir que les romans de Lesage , et surtout le Gil-Blns , sont des vols faits à leur littérature. « Comment ! s'écria-t-il , je ne permettrai pas à un auteur , sous peine de le déshériter de sa gloire, de prendre sur une terre étrangère le thème de ses écrits. Vous croyez que pour enrichir un pays d'un excellent roman , il me suffira d'écrire à la tête de sa traduction : Ouvrage rendu à la langue castillane par un Espagnol qui ne souffre pas qu'on se moque de son pays. Vous me demanderiez , si j'en agissais ainsi , où sonî mes titres pour justifier cette singulière assertion. Vous chercheriez à éclaircir les pièces du procès pour prononcer ; et si je vous disais , tout honteux , qu'elles n'existent que dans de vagues suppositions, et dans le maladroit mensonge d'un homme qui fut ennemi de toutes les gloires auxquelles il ne pouvait pas parvenir , vous me ririez au nez , et vous auriez raison , et vous me diriez avec plus de raison encore : Vous aimez votre patrie , c'est bien ; vous désirez lui voir une lit-

124 ASMODÉE RETROUVE, iérature moins pauvre , c'est encore très-bien ; mais chercher à l'enrichir aux dépens des autres, c'est mal ; mais accuser de vol et de plagiat un auteur qui eut d'autres titres à la réputation , et qui prouva par Turcaret et d'autres comédies qu'il était capable de faire Gil-Blas , c'est encore plus mal * ! traduisez-le ! soit ; tâchez de prendre votre part de sa gloire , mais ne nous en déshéritez pas ! ou faites-nous connaître cet ouvrage dérobé où il puisa son livre. Conaxa justifia les reproches qu'on adressait justement ou non à l'auteur des deux Gendres. Mais vous , vous n'avez aucun titre , aucune preuve ; c'est en tête d'une traduction littérale que vous inscrivez votre accusation , et cette accusation , devant tout tribunal intègre , fera bien penser de votre patriotisme , et très-mal de votre raison et de votre bonne foi ! »

Il se tut. Je lui dis qu'il avait de la justice pour un diable. « Cela vous étonne , me répondit-il. Nous sommes plus près d'elle que vous : elle s'est réfugiée à côté de la vérité , dans son

• Voltaire a dit quelque part que Lesage avait traduit tous ses romans de l'espagnol.

puits , et ce puits devient tous les jours si profond , que nous serons bientôt de plain-pied. — En attendant que vous la teniez , lui dis-je , elle vient de faire quelque chose de beau dans ce pays. — Quoi donc ? demanda-t-il. »

Tous les toits des maisons au dessous de nous avaient disparu à un signe du boiteux. « Voyez ! lui dis-je. — Ah ! ah ! s'écria-t-il , que d'uniformes ! la justice qui se sert d'un sabre de grenadier , voilà qui est neuf! — L'ambition trop long-tems l'a tiré ; il est bien tems qu'il serve à faire triompher le bon droit ! — Ce bon droit-là , reprit-il , m'a tout l'air de tenir derrière lui une bonne injustice toute prête... Et c'est fâcheux, car jamais plus nobles instrumens n'ont servi plus pitoyables intentions. Vous voyez tous ces braves soutiens de la légitimité qui sont accourus en la chantant , et qui vont poursuivre ses ennemis jusqu'aux colonnes d'Hercule, — Je les vois , lui répondis-je , et je les admire. Leur discipline , leur valeur, leur fidélité, ne les rendent -ils pas dignes du noble chef qui les guide ? — Certes ! s'écria le boiteux ; mais vous ne voyez pas tout ! »

Un nouveau signe du diable me fit faire de

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singulières découvertes. Ma vue à sa voix se trouva douée d'une nouvelle faculté : j'eus quelque tems le pouvoir de percer les voiles dont s'enveloppent les esprits de la nuit. Je vis distinctement nos braves assaillis par une cohorte visible de farfadets. Mon guide me dit : « Ce sont des démons politiques qui , ne pouvant retenir vos fanatiques , se sont glissés à leur suite , et travaillent , en se cachant derrière eux , au triomphe de leur système. » Chaque soldat , en effet , avait , sans le savoir , son petit homme d'état sur les épaules. La mise de ces pauvres esprits me parut singulière : elle était plus anglaise que française ; ils tremblaient de tout leur maigre corps , et s'efforçaient , avec leurs petites mains toutes barbouillées d'encre , de cacher un peu l'éclat de la cocarde de leurs porteurs. Quand ceux-ci couraient au pas de charge , ils se faisaient le plus lourds qu'ils pouvaient i pour ralentir leur allure , et ils criaient de toute leur faiblesse : Vive la paix ! vive la modération ! vive la prudence ! lorsque les autres ne songeaient qu'à saluer le roi et la gloire. Il y avait un autre cri que ces ridicules mirmidons mêlaient à leurs

exclamations ; mais ce cri , qui , dans un autre tems , les faisait mourir de peur sur les boulevarts à Paris , étonnait tellement les Espagnols, et leur arrachait de tels coups de sifflet , que , malgré toute leur envie , ils l'articulaient à peine. Ce qui m'amusait beaucoup , c'était de voir , lorsque nos soldats chargeaient leurs armes , les efforts que leurs invisibles compagnons faisaient pour escamoter les balles. Quelques-uns y parvenaient , et , pleins de joie i glissaient dans le canon du fusil des pièces d'or en quantité , et force articles et notes diplomatiques sur la nécessité de l'établissement , en Espagne , d'une

constitution à l'instar de la Charte. Il y avait

de tout dans ces papiers : des remontrances à Ferdinand et des suppliques aux cortès ; des complimens pour Morillo , et des cartes de visite pour Ballesteros. C'était vraiment singulier. « Et c'est avec ces munitions qu'on finira la guerre ? m'écriai-je dans ma surprise. — Une terminaison équivoque est une conséquence inévitable d'un commencement aussi douteux , reprit-il ; et croyez qu'on ne négligera rien pour faire une sottise définitive de cette entreprise si

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noble et si utile , et pour amener un zéro bien honteux au total de toutes les sommet employées , et de toutes les tentatives pacifiques et constitutionnelles... C'est la vérité ! continua le boiteux en remarquant ma surprise : sans avoir le diable à ses ordres , ne peut-on prévoir ce qui arrivera ? Pour deviner l'avenir , il suffit de regarder le passé. Et sur quel avenir comptez-vous avec vos temporiseurs , vos tergwersans \ qui naguère semblaient s'évertuer à donner encore une fois raison à ce mot de Rivarol : « Les rois sont en retard d'une armée , d'une année , d'une idée. Ne savez-vous pas qu'il n'y a rien de maladroit et de gauche dans sa marche , comme celui qui avance à contre-cœur? Et ne connaissez-vous pas des entêtés qui T dans cette situation , aimeraient mieux se laisser choir que d'avancer? Par bonheur, la valeur française, et celui qui la guide dans ce moment , les relèvent du péché de paresse . et les emportent plus loin qu'ils ne voudraient aller. On arrivera quoi qu'ils en aient , et malgré leurs tâtonnemens . leurs essais r leurs propositions , leurs décrets ; on arrivera , et c'est alors que , cessant de se tenir derrière leurs in-

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froducteurs , ils voudront disposer à leur gré du champ de bataille , et c'est alors que vous les verrez, harpies diplomatiques et propagandistes^ flétrir et souiller des lauriers cueillis malgré

eux Savez-vous ce qu'il adviendra de tout

cela ? ou l'on écoutera leurs conseils , et malheur à l'Espagne ! ou on les priera de les porter ailleurs , et vous serez venus ici pour rien ! »

Tout cela n'était pas très-gai , et je détournai la conversation en priant Asmodée de m'expliquer ce que je voyais dans certaines maisons occupées parles premiers personnages de Tannée, militaires , diplomatiques ou financiers. Il le fit

avec sa malice accoutumée Si je pouvais me

moquer de tout !

MADRID

N° xiv. — 10 septembre 1823.

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