‹ Madrid, ou, Observations sur les moeurs et usages des Espagnols au commencement du XIXe siècle, faisant suite à la Collection des moeurs françaises, anglaises, italiennes, etcChapitre 14 sur 53 · MADRID A CINQ HEURES DU MATIN · texte numérisé non relu

MADRID A CINQ HEURES DU MATIN

Respicere exempîar vitœ, morumque jubebo imitatorem , et veras hinc duc ère >octs.

HûRACX.

Je dirai à l'observateur de bien examiner les mœurs et les coutumes de ceux qu'il veut pendre : c'est la *eule manière de donner de la variété à ses tableaux.

L'ombre s'évapore, Et déjà l'aurore De ses rayons dore Les toits d'alentour

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Qui donc a dit qu'on reconnaît un Français quand l'horloge sonne? Un mouvement d'impatience , un signe de joie , ou un murmure d'ennui , accompagne presque toujours , chez nous , les coups du marteau qui tombe sur l'airain. Les mots enfin ! déjà ! encore ! voilà ce que Ton en-

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tend à ce bruit du tems qui passe. Nous prêtons aux mesures qu'on en a faites plus d'attention quelles autres peuples ; et l'heure qui sonne en France , et surtout à Paris , a un pouvoir qu'elle n'exerce point ailleurs.

L'Espagnol ne connaît que le matin , le milieu du jour , le soir et la nuit. Pendant ces quatre grandes divisions , il ne s'occupe guère du trajet de l'aiguille qui les subdivise. Elle lui amène des heures toutes semblables entre elles. Quand il travaille , c'est lentement : il évite la fatigue , il ne soupire point après le repos. Ses plaisirs sont tranquilles , et n'ont rien de cette vivacité , de cet emportement qui , chez nous , poussent si bien le tems ; il les trouve sans les avoir beaucoup désirés , il les quitte sans les regretter beaucoup î et ôte ainsi la lenteur et l'ennui aux raomens qui les précèdent ou les suivent. Quant aux heures de peines et de douleurs , sa résignation

religieuse se charge de les abréger Toutes

pour lui sont égales , et c'est ce qui fait justement qu'il ne s'occupe guère de leur fuite ou de leur retour. Les pendules sont rares dans les maisons ; on trouve peu d'horlogers ; les façades des temples ne sont point chargées de cadrans ,

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et l'heure qui sonne s'entend à peine au milieu des cloches des couvens et des églises.

Les différens momens de la journée donnent aux rues de Paris une physionomie différente: là , comme dans ces horloges vantées de nos vieilles cathédrales , le bruit du marteau fait sortir de sa niche telle figure , et remet telle autre à sa place. Ces changemens ici ne sont amenés que par le matin , le midi et le soir. Nous allons nous occuper du matin.

Dans la belle saison , la caille prisonnière , dont la cage pend à quelque balcon voisin , vous réveille , dès quatre heures , de son chant saccadé et monotone. À six heures , de longs traits de lumière s'échappent par les jointures des volets , et vous présagent , pour le jour commencé , une chaleur égale à celle d'hier. Les cloches sonnent au loin, et déjà l'on entend, sous les fenêtres , les cris des marchandes d'œufs et des porteurs de lait. Plus diligens que nos hôtes , qui dormiront long-tems encore, levons -nous, et sortons , car voici le moment le plus agréable de la journée.

Rien ne blesse la vue comme le passage subit de T obscurité où ils tiennent leurs appartenons ,

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à l'éclat de la lumière du matin. Cette première." impression est pénible , et Ton s'y fait avec peine. Les boutiques s'ouvrent lentement. L'ouvrier lit le Diario ; sur le pas de sa porte , une femme peigne son enfant , ou sa grande fille , qui tout à l'heure lui rendra le même service. Un troupeau de grosses chèvres rousses attend dans la rue , où il passa la nuit , que son conducteur le ramène dans les champs qui entourent la ville. Ces animaux utiles rapporteront ce soir, au milieu d'un nuage de poussière , la boisson du > pauvre , la douce nourriture au petit enfant , et un remède agréable à l'étranger qui se plaint de l'air actif et consumant du plateau élevé de la Nouvelle-Castille. Voici les tomates , le piment , les œufs qu'apporte, à petits pas, l'âne de la villageoise, qui suit en annonçant sa marchandise avec un cri extraordinaire. Des mulets défilent lentement et cheminent vers quelque quartier de cavalerie , avec leurs filets remplis de paille hachée. Le bel-esprit des environs , le barbier debout devant la porte cochère qui sert d'asile aux deux paravens , fragiles parois de sa boutique mobile , frotte déjà les cordes de sa guitare , ou prépare le bienheureux cigare qui doit lui faire

attendre avec patience l'arrivée de ses pratiques , et lui inspirer les contes qu'il va faire pour les amuser. Des femmes vêtues de noir marchent vers le prochain couvent , car la sonaette qu'on agite à la porte annonce le commencement de la troisième messe. Le conseil des aguadores ( porteurs d'eau) est déjà rassemblé autour de la fontaine publique. La corde sur l'épaule , ils politiquent gravement en attendant que le petit tonneau ou le vase de cuivre qu'ils emporteront sur leur dos soit plein d'une eau que sa pureté et sa fraîcheur rendent délicieuse. Personne n'a le droit de venir intervertir l'ordre établi; il faut attendre , pour s'approcher de la fontaine , que tous soient partis. La cruche qu'apporta quelque fraîche Gallicienne aux pieds nus et aux longs cheveux entourés d'un réseau , obtient seule , peut-être , un tour de faveur, et le galant porteur d eau qui éloigna pour elle son tonneau de la bouche du triton , trouve que le vase est trop vite rempli , car à peine il a eu le tems de parler de son pays à la jeune fille , qui soupire et sourit à la fois. Ils achètent cher le privilège de se servir les premiers. C'est la corporation de Madrid la plus nombreuse et la plus estimée.

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Elle est composée d'hommes robustes , sortis presque tous des montagnes de la Gallice. Leur mise , leur tournure , leurs manières , leur danse , rappellent nos bons Savoyards.

Venez de ce côté! C'est là, le long de ces arcades , que se tient le marché le plus fréquenté de Madrid. On vous a sans doute déjà parlé de la frugalité espagnole ; c'est ici que vous en aurez la preuve. Il A'y a presque rien à ces marchés : vous y voyez quelques tas de légumes que l'on vend à la livre. Les melons verts s'élèvent les uns sur les autres comme des boulets dans la cour d'un arsenal. Parmi les fruits , il n'y a rien de bien séduisant que le raisin ; les autres sont petits , durs et sans goût. Ils sont tels que la nature les a donnés , car on ne s'est jamais y que je pense , avisé de demandej: à la culture et à l'art quelques-unes de leurs améliorations. Les bouchers et les boulangers tiennent là leurs boutiques ; on n'en trouve pas ailleurs que dans les marchés. La viande est découpée en petits morceaux. Les pains sont d'une forme arrondie, très-blancs et très-lourds. Un seul est , pour toute une famille espagnole , la

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nourriture d'une journée , et un Français en aurait à peine assez pour l'un de ses repas.

Les femmes se heurtent avec leurs paniers..; deux marchandes de fruits se disputent... Le cercle s'agrandit autour des querelleuses au geste expressif et à la voix perçante. Leurs maris f non loin de là , rient à côté de la table en plein air de la marchande à" aguardiente , qui veille près de son*bocal carré et de ses petits verres , placés sur une nappe assez blanche , et déjà , portant quelque image de son couvent , un vieux moine à besace va de boutique en boutique offrir son saint ou sa sainte aux baisers des adorateurs , qui ne manquent point de payer cette visite en jetant dans le sac du frère quelque échantillon de leur marchandise.

Le Mançanarès ne coule point dans la ville , et le matin , des femmes du peuple , avec de grands paquets de linge sur la tête , s'acheminent vers la porte de Saint- Vincent , car c'est de ce côté que la rivière offre le plus de facilités aux laveuses. Toutes les places sont prompte-, ment occupées. Les coups de battoir marquent la mesure des chansons ; la conversation devient

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