‹ Madrid, ou, Observations sur les moeurs et usages des Espagnols au commencement du XIXe siècle, faisant suite à la Collection des moeurs françaises, anglaises, italiennes, etcChapitre 16 sur 53 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

El nous avons des nuits plus belles que vos jours.

Raci>e.

« As-tu goûté le charme des nuits de notre patrie ? Ton œil , fatigué par l'éclat de notre soleil qui éblouit , s'est-il doucement reposé sur la lueur si douce qui tombe le long de nos églises et de nos couvens , quand la lune s'élève dans ce beau ciel de notre patrie ? Quelquefois diminuée par le tems , elle se montre à l'horizon. Arrêtée sur la pointe de l'un de nos monumens , elle semble se plaire à rappeler la vieille domination des Maures , et s'éloigne bientôt en

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jetant un rayon d'or sur la croix victorieuse du croissant.

» Le vent des montagnes est si frais ! il arrive avec la nuit , et toutes les croisées sont ouvertes pour le recevoir. Tu parles des brises de ton pays... La brise aussi soufflera , le soir, dans tes rideaux , et fera incliner la flamme de ta lampe, tandis que, la tête appuyée sur ta main , tu regretteras, dans tes longues rêveries, le vent qui gémit autour de la maison de ton père , et sous les rosiers de celle que tu regrettes sans doute !

» C'est le soir qu'il faut errer dans les rues de la ville rafraîchie. De petites filles dansent avec le tambourin , et les castagnettes guident leurs jolis mouvemens. La mère , assise sur le pas de sa porte, chante et frappe la mesure dans ses mains. En passant , tu verras toutes les fenêtres éclairées , et des ombres légères se mouvoir derrière les rideaux. A quelque balcon solitaire, une blanche figure parait : elle se penche, elle écoute....; car les cordes de la guitare nocturne frémissent loin d'elle sous la fenêtre d'une autre , et elle voudrait savoir si la main qui fait

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naître ces sons éloignés ne porte point l'onix... , l'onix qu'un soir elle abandonna aux transports d'un infidèle.

» Moi aussi j'écoute au milieu des nuits , car quelquefois j'ai entendu une voix douce , une voix qui murmure pour moi les airs d'un pays

étranger. Je me trompe oh ! je me trompe

certainement ! tu ne chantes point la nuit ! vos chants n'ont rien de grave, n'ont rien de rêveur ; ils semblent faits pour des théâtres et des fêtes : ce ne sont que des sentimens légers , éphémères qu'ils expriment. Le tems les fait passer avec eux ; on les citera demain comme ridicules , comme bizarres. Les nôtres n'ont jamais varié. Ils charmaient les veillées de nos pères ; ils sont riches de tous les souvenirs de la patrie. Ce sont des accens nobles , fiers , passionnés , tels qu'en peut faire entendre un noble Castillan- appuyé sur le pommeau de son épée. Interrompus par de longs silences , ils s'élèvent dans le calme des nuits , et vont frapper l'oreille du jaloux qui s'éveille et gronde , parce que depuis long-tems on écoute à ses côtés. Le ton uniforme des cordes de la guitare frappées ensemble, leur fait un mer-

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veilleux accompagnement. Il y a dans ce gémissement continuel des bruits qu'on trouve sur les bords des torrens ou sous la voûte des cloîtres.

» Le caractère espagnol est tout entier dans ces chants... âpres , désordonnés , sans mesure ; ils s'élèvent et s'évanouissent avec des notes traînantes qui rendent bien toute sa lenteur, ou. finissent avec une brusquerie qui étonne. Leur monotonie est frappante. Nos passions sont toujours les mêmes ; nous n'avons qu'une manière de les exprimer, et cette expression est religieuse, parce que Famé donne à son langage le caractère de ses émotions les plus puissantes et les plus habituelles.

» Les nuits en Espagne sont délicieuses. Àstu remarqué comme elles arrivent rapidement ? A peine le dernier rayon du soleil a-t-il quitté les pointes de nos dômes qu'il teint d'une belle couleur rougeâtre , que voici la nuit qui tombe ,

qui s'épaissit Dans notre ciel , les grandes

I différences de la lumière et de la température ne sont point amenées par des états intermédiaires. Toutes les transitions sont brusques , instantanées : la nuit atteint le jour ; l'été s'enfuit sur-

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pris par les froides et longues pluies de l'hiver. Tu remarqueras la même disposition dans nos esprits : ce que vous appelez la modération , ce vide silencieux qui sépare deux mouvemens de l'ame , n'est point connu de nous. Nous aimons ou nous haïssons. Le peuple crie : Vive ou meure ! tout est positif; tout est prononcé dans le caractère de l'Espagnol. Ce mode de gouvernement que vous avez adopté, et que vous offrez à notre admiration , a tout le vague , toute l'incertitude qui tourmentent les vieilles sociétés. On trouve

chez nous l'énergie d'un peuple jeune encore

L'Espagnol restera monarchique ; il pourrait devenir républicain , s'il cessait d'être religieux ; mais il n'adoptera pas de long-tems le nom qui signifie qu'un peuple ne sait être ni l'un ni l'autre.

» Nous aimons ou nous haïssons ; et si l'on t'a parlé du peu de durée de nos sentimens, sois-en sûr, on t'a trompé ! il n'y a qu'un amour pour la fille d'Espagne : c'est le premier, c'est le dernier. Etre infidèle , c'est ne pas savoir aimer.

» Quels sont les obstacles qu'une femme ici connaît avec l'amour? Quel sacrifice, quand elle aime , a-t-elle pu ne pas s'imposer !

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