L'ESPAGNE POETIQUE
Vins armisque nobilem Hispaniaœ, Florcs.
L'histoire est une belle chose ; mais comme on l'écrit maintenant , elle est bien triste et bien ennuyeuse. Le froid récit de dates et d'affaires politiques me fait toujours l'effet du sommaire d'un autre livre qui doit me rendre présent à tous ces événemens, me faire voir leurs acteurs, m'entretenir de leurs mœurs , me rappeler leur allure , leurs costumes et leurs paroles. On a oublié , je crois , que Clio est une muse , et qu'on peut dire la vérité autrement qu'en style de gazette. Je voudrais voir Walter Scott écrire l'his-
ID2 L? ESPAGNE POETIQUE, toire de son pays, et l'auteur A'Atala tenir la promesse quïl a faite en quittant Euxode et Cymodocée. Avec des écrivains semblables , nous aurons des tableaux, et nous n avons que de faibles et maigres esquisses, et I on pourra se dispenser d'indiquer à la peinture , à la poésie , les trésors qu'elles peuvent trouver dans ce champ jusqu'à présent si peu cultivé. J'aime l'idée qui inspira la Gaule poétique. Les vertus et le bonheur , les sottises et les infortunes de nos devanciers ont été enregistrés si inutilement au profit de l'expérience et de la raison de leurs fils , qu'il ne sera pas mal de voir si les Muses et les beaux-arts en feront mieux leur affaire. Aucun pays ne peut leur offrir plus ample moisson que la noble Espagne viris armisque nobilem.
Son berceau est entouré de tous les prestiges de la mythologie , et elle s'éveille au chant pastoral des heureux habitans de la Bétique , si célébrée par les poètes. Elle tressaille au bruit des pas d Alcide , et le demi-dieu, pour prix de son accueil et de ses embrassemens , lui promet que ses fils hériteront de sa valeur. La voyez-vous dans cette première époque, déjà noble etfière? Appuyée sur la massue qu'elle lèvera plus d'une
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fois contre l'oppression , recouverte de la peau du lion de Némée , la belliqueuse amazone , en souriant , lit sur les colonnes que lui légua son divin amant , les noms prophétiques des héros qui doivent illustrer ses champs!
Libre quand le monde se débat sous les chaînes de Rome , elle lui suscite ses plus grands ennemis. Elle donna des leçons à Annibal *. C'est elle qui lui dit qu'il pouvait vaincre Rome, puisqu'il avait vaincu Sagonte ; à sa voix \ il part , et la valeur espagnole sert d'avant-garde à la fortune de Carthage **.
Le~vieux sceptre de l'Africain vaincu reparut souvent au premier théâtre de ses succès. Dans sa haine éternelle , et choisissant le peuple qui pouvait le mieux la servir, il marchait devant les bataillons de Viriate , quand , dans ces mêmes champs , ils donnaient un démenti aux oracles du Capitole ; il riait en voyant ses aigles divisées s'y ensanglanter dans les querelles de Pompée et
* Silius Italicus appelle l'Espagne la maîtresse du grand Annibal dans Part de la guerre.
At Annibale Hispanis primumob'inebantfrontcm, ci id roboris in omni excrcitu cral.
Tit. Liv., Decad. Il 7 % f: *
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de Sertorius ; il planait sur les murs de Numance , et s'applaudissait de voir les Romains trouver aussi une Sagonte.
Dans sa résistance , l'Espagne donna une grande leçon au monde ; sa soumission fit son bonheur. C 'est elle qui lui donna Trajan, Adrien, Théodose !
Rome tombe, et les membres du colosse terrassé, séparés , dispersés , s'agitent dans d'affreuses et sanglantes convulsions ; les Vandales , les Suèves > les Alains se disputent l'Espagne, et devant eux l'aigle s'enfuit après de vains efforts ; l'aigle s'enfuit , mais la croix , espérance de la civilisation naufragée , s'élève et domine l'affreuse tempête.
Plantée en Espagne par deux saints apôtres 7 signe de pardon pour les vainqueurs , signe de consolation pour les vaincus , la croix a déjà jeté de profondes racines dans ce sol héroïque qu'elle doit féconder de lauriers et de palmes , et c'est en l'invoquant que les nouveaux maîtres de l'Ibérie établissent un royaume puissant et se choisissent des rois.
Le royaume des Goths commence , et la framée de nos premiers rois est unie à la longue épée
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de leurs premiers chefs. Cette amitié qui unit le peuple de saint Ferdinand au peuple de saint Louis n'est point d'hier % et si , de nos jours , le lion , à l'ombre des lis , a détruit , dans les champs deT Andalousie, la révolution qu'on peut appeler le fléau des rois et des peuples, le glaive de Théodomer aida, dans les plaines de Châlons, Mérovée à repousser le farouche Attila , qui se faisait saluer de ce titre sanglant.
Ces vieilles annales d'Espagne sont remplies d'intérêt pour nous autres Français : à chaque page , il est question de notre patrie , et ce ne sont point de petites figures qui apparaissent sur ce sol étranger.
Voici le fier Clovis qui , vainqueur d' Alaric , ne s'arrête qu'aux Pyrénées , qu'un autre héros de cette monarchie qu'il a fondée doit , plus tard , aplanir d'un mot. Voici les frères de Clotilde. Guidés par son voile sanglant , qu'elle leur envoya en signe de détresse , et qu'ils attachèrent à leur bannière royale, ils accourent en Espagne
* Voyéz , dans Philippe de Commmes , ce qu'il dit de l'amitié qui , de son tems, unissait les peuples de France et d'Espagne.
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pour punir l'oppresseur ; ils accourent... et déjà les rois savent que dans ces nobles fils de France l'infortune trouve un appui , et le crime des vengeurs.
Ailleurs, c'est l'origine de Tune de nos vieilles basiliques , et la tunique du saint protecteur de Sarragosse, apportée par Clotaire vainqueur, est reçue avec vénération par le peuple de Paris , sous les voûtes toutes neuves encore de l'église de Saint-Germain-des-Prés ( 543 ).
555. Deux filles de roi quittent l'antique alcazar de Tolède pour le pays des Francs. Atha-
nalgide a marié ses enfans à leurs deux rois
Sigebert et Chilpéric les attendent. Elles partent , et d'affreux pressentimens les accompagnent. De pâles éclairs glissent sous les ogives du château de Sigebert , et découvrent les vieilles statues des rois chevelus tout humides d'une sueur de sang ; les harpes des scaldes , suspendues aux piliers, murmurent tristement ; la cloche qui doit maintenant annoncer l'heure de tant de forfaits s'agite d'elle-même , et tinte sur le palais... Brunehaut y est entrée, et déjà , dans la demeure de Chilpéric, au bruit lointain des fêtes du mariage, tandis qu'on chante le doux nom de
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Galsuinthe, une autre femme, Frédegonde, médite le crime, et conte à Landry, effrayé, comment , cette nuit même , elle rêva la nouvelle fiancée étranglée par les ordres de son époux.
5y2. La France, à cette époque, ne jouit pas seule du triste avantage de fournir d'afreux sujets à la Melpomène moderne ; les discordes religieuses tourmentent l'Espagne. Ingoude est l'épouse d'Hermenegilde , et elle semble lui avoir apporté en dot les fureurs et les infortunes de Brunehaut sa mère. Les dissensions et les haines régnent dans le palais de Leuvilgide. Les Muses tragiques pourraient se plaire, je crois, au récit des sanglantes querelles d'un père et d'un fils ; et il ne me semble point indigne de leurs regards, ce jeune prince converti par son épouse à la foi catholique , l'enlevant aux persécutions de l'arianisme, et préférant , dans les prisons de Cordoue, au changement de croyances, la mort qui lui donne la palme du martyre.
La fille de Frédegonde est aussi appelée en Espagne. Recared lui offre la moitié du trône où il va s'asseoir, mais la douce Rigoute, à l'aspect de ces rochers stériles, de ces plaines sans verdure qui annoncent son nouvel empire , secoue
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lentement la tête ; elle songe aux fontaines, aux forêts , aux fleurs de sa patrie ; elle reprend le chemin de la France , dont elle fut déjà trop long-tems séparée ; elle préfère ses charmes aux pompes si souvent funestes d'un diadème étranger , et ses jeunes compagnes , en la revoyant . célèbrent dans leurs chants ce beau pays que les filles de roi ne quittent qu'en pleurant , et dont le souvenir , pour plus d'une , fut si doux et si cruel !
Déjà dans l'Orient s'élève le croissant qui , un siècle plus tard , dominera l'Espagne ; il grandit comme un astre fatal , et les Goths se préparent ; par leurs guerres et leurs dissensions, à devenir une facile proie pour lui.
Sisenaud (63i-636) appela les Francs contre Scintila , le Néron de l'Espagne, après en avoir été le Titus. Dagobert sert les projets de Sisenaud , et , pour prix de sa victoire , veut enrichir sa patrie de l'une de ces merveilles * qui ornaient Rome, riche des dépouilles du monde,
* C'était une fontaine d'or du poids de cinquante livres. Les Goths l'enlevèrent aux soldats qui l'emportaient en France. Dagobert déclara la guerre, et se laissa désarmer par 200,000 écus d'or.
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et que les barbares vinrent chercher quand ils surent que les Romains n'avaient plus que de
l'or Leur fer s'était usé aux chaînes de leurs
esclaves , et ces esclaves en avaient fait des armes.
Sous Chiudasuinthe ( 642 ) , tous les fléaux tourmentent la malheureuse Espagne. La peste y règne avec la famine , et la guerre civile joint ses fureurs à leurs fureurs. Chiudasuinthe rentre vainqueur dans son palais. Qui peindra cette fête de triomphe où n'assistaient que des spectres pâles , décharnés , et où l'airain des temples , habitué au son des funérailles , ne trouvait plus d'accens pour la joie?... Sur la place publique , l'échafaud attend les vaincus et leurs femmes suivent leurs nouveaux maîtres en pleurant sous leurs voiles d'esclaves.
Reusuinthe(652) cicatrisa ces plaies ; mais au milieu du bonheur de sa patrie, qui lui donna le nom de père, le sage monarque, comme Charlemagne à l'aspect lointain des barques des Normands , soupirait en voyant de loin flotter le pa-
* Sept cents Goths des plus distLigue's y furent mis à mort.