‹ Madrid, ou, Observations sur les moeurs et usages des Espagnols au commencement du XIXe siècle, faisant suite à la Collection des moeurs françaises, anglaises, italiennes, etcChapitre 39 sur 53 · SONGE · texte numérisé non relu

SONGE

Sibi somma Jingunt.

VlRG.

Le privilège du songe , qu'on dorme ou qu'on soit Veillé, c'est de prendre le contre-pied de la re'alilé.

E. J., Hermites en prison.

C'était un beau jour vraiment ; tous les cœurs

nageaient dans la joie Où étais-tu, mon cher

Arthur , toi qui enregistres les désappointemens de nous autres , pauvres royalistes , et qui as fini la trentième page du recueil?...

La campagne était glorieusement terminée , et Ferdinand rentrait dans sa capitale. C'était le 25 août , le jour de la fête du roi de France , et cet anniversaire doublait l'allégresse qu'inspirait l'heureuse arrivée du souverain.

L'ENTRÉE DU ROI A MADRID. l^S

On criait bien franchement : Vive la France! \ vive l 'Espagne ! Et ces mots étaient autre part que sur la toile des arcs de triomphe : ils se trouvaient dans tous les cœurs , ils sortaient de toutes les bouches à l'aspect du roi et de son cher libérateur

A côté de lui, Ton voyait ce brave maréchal de France qui, après avoir fait une armée toute royaliste à la France , est venu partager, comme major-général , ses périls et sa gloire. Un auguste personnage lui faisait quelques signes de la main , et tout lç monde sentait que le vieux guerrier était bien digne de cette aimable familiarité .

Plus loin , un autre maréchal attirait aussi les regards ; c'est celui qui , lorsqu'on était devant Madrid, et qu'on refusait de traiter avec des factieux , donna l'excellente idée de la brusque expédition sur Cadix. Tu sais comment cette proposition fut accueillie , et avec quelle grâce on

s'empressa de lui donner cette commission

1J la remplit à souhait; et, aidé des troupes de débarquement envoyées de ce côté, au moment du passage de la Bidassoa , il parvint à délivrer le roi entre Sé ville et Cadix.

Chacun parlait de ce plan si simple et d'une si brillante exécution. « Certainement, disait-on dans la foule , Ton se serait emparé de Cadix , parce que rien n'est impossible à la valeur française guidée par un Bourbon ; mais que de tems , que d'argent n'a point épargné cette heureuse tentative! »

Ce discours n'était guère de l'avis d'un grand monsieur en habit râpé qui se trouvait derrière tout le monde. On riait en le montrant au doigt. « C'est celui, disait-on, qui s'est présenté avec de si beaux plans , et qu'on a mis si économiquement de côté ! Il part demain , dans sa demifortune, en enrageant contre le désintéressement de tel général et de tel grand seigneur. Avec leur aide , qu'il eut bien payé , il eût pu obtenir ce qu'il demandait. Une gratification courante leur eût peut-être fait traîner les événemens. Protégé , protecteur , payant , payé , se seraient innocemment enrichis en donnant à l'armée , pour se distinguer, plus de tems qu'elle n'en a eu, et quand serait venue la fin d'une si patriotique association , il aurait bien su trouver le moyen de se soustraire , sans payer un maravedis de dettes Quelle différence, grand Dieu!

salué par ses scribes-valets du titre de général , il emporterait de Madrid , avec ses coffres bien remplis i le souvenir des platitudes dont tant de personnages marquans auraient payé ses dîners , ses fêtes et sa libéralité financière , et demain il part, court d'argent. La honte de ses premiers faux pas s'est accrue de ce nouvel échec. Sa réputation avec le succès fût bien restée salie ; mais quel plaisir d'étendre la tache de sa souquenille jusque sur l'habit du comte et du marquis !...

Il offrait, devant moi, pour le voyage, une place dans son tape-cul, à un autre disgracié • de la campagne qui était venu avec des projets non moins brillans que les siens, et qui, comme les siens, s'étaient évanouis, à sa grande confusion. Il était de si mauvaise humeur , qu'en passant il donna un coup de cravache au cheval du maréchal de France dont je t'ai déjà parlé.

« On avait bien raison , disait-il entre ses dents , de demander autrefois un bonnet de Cosaque au haut d'une perche On ne fera jamais rien avec eux, et si jamais je change d'opinion, je veux bien aller le dire à... Constantinople! — Quel malheur, lui disait l'autre, que vous n'ayez pas obtenu ce que vous demandiez !

Nous eussions fait ensemble de jolies choses ! — Ne m'en parlez pas, lui répondait son intime. On aurait vu si le sort , malgré nous , avait voulu être à l'appui de la légitimité, comment on la mine au milieu de ses triomphes. — Pauvre homme! s'écria l'autre en pleurant de contentement, vous eussiez, n'est-ce pas, écarté , dégoûté, maltraité ceux qui n'ont jamais fait que leur devoir , et qui prétendaient rester royalistes et agir en royalistes dans une guerre faite contre une révolution? — Je n'y aurais point manqué. — Je le disais bien : vous eussiez , n'est-ce pas , cherché à déverser le blâme,. le ridicule sur les chefs espagnols qui nous ont secondé ? — Sans doute, les uns, grâce à moi, auraient été accusés d'avoir agi malgré les ordres reçus ; les autres , de ne pas avoir exécuté ce qu'on leur prescrivait Nous les eussions calomniés, désarmés , dénoncés, et il n'y eût pas eu le moindre des brosseurs de l'état-major qui n'eût crié à notre suite : Ce sont des brigands et des fanatiques! — Excellent ami! Et les constitutionnels? vous les eussiez , n'est-ce pas , admis à capitulation? et, jusqu'aux tambours de Balesteros, tous auraient bien reçu, n'est-ce pas, quelque

L'ENTRÉE DU ROI A MADRID. 49 bonne indemnité, qu'ensuite on eût généreusement fait payer au roi? — Certainement , j aurais capitulé avec Zayas , Ballesteros , Labisbal , Morillo; j'aurais essayé de capituler avec les scribes des cortès ; Ferdinand ne serait sorti de

Cadix qu'à bonne enseigne ; et une fois sorti ,

c'est là que nous l'attendions..... nous, ou les braves gens que nous eussions trouvés à Paris, pour continuer notre ouvrage. »

La conversation se continua à voix basse ; ils avaient remarqué que je les écoutais ; mais , malgré leurs nouvelles précautions , j'entendis à merveille que les mots réclamation intempestive , dettes des cortès , amnistie inutile , bascule et contrainte y prédominaient. Je les laissai partir en haussant les épaules , et je me remis dans la foule. On y parlait, dans ce moment, des décrets qui, ce matin même , avaient paru dans la Gazette de Madrid, Le roi , maître chez lui , libre de tout antécédent fâcheux, n'avait pu mieux faire que d'écouter les conseils désintéressés d'une nation généreuse qui , bien franchement, sans balancer et sans chercher à enrichir, à fortifier ses ennemis les plus acharnés , avait de suite volé à son secours. Il appelait tous il. 3

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ses sujets autour de son trône relevé ; juste et fort, il annonçait punition aux coupables, pardon aux faibles et aux égarés, et récompense

aux fidèles Ce n'était pas l'oubli proclamé

pour les méfaits des uns comme pour les services des autres/

Les esprits n'avaient point été inquiétés par des annonces de constitutions étrangères ; l'exaltation royaliste n'avait point été exaspérée par des tentatives maladroites et des tâtonnemens honteux de fusion et de modération ; et on lisait , non sans étonnement , mais avec résignation , un autre décret annonçant la prochaine réunion des anciennes cortès. Les alliés étaient restés étrangers aux affaires du gouvernement ; ils n'avaient eu, en aucune façon, l'idée d'y apporter des modifications, et de favoriser telle ou telle cabale , et l'on était convaincu que ce décret était l'expression nette et claire de la volonté du souverain. Tout le monde chantait ses louanges... ; on se félicitait de le voir enfin libre et heureux!

Une nouvelle qui me fit aussi un sensible plaisir, c'est celle que l'on distribua devant moi. Les trois grandes puissances du Nord , jalouses d'imiter la généreuse conduite de la France , et te-

L'ENTRÉE DU ROI A MADRID. 5l

nant à l'existence del'Espagne, del'Espagne telle qu'elle doit être dans leur propre intérêt, monarchique et religieuse, manifestaient, par l'organe de leurs ministres réunis dans un nouveau congrès , l'intention où elles étaient d'appuyer de toutes leurs forces les droits de S. M. catholique sur ses anciennes possessions d'outre-mer. Je me réjouissais fort de voir enfin la légitimité devenir partout un principe sacré , et cesser de n'être , devant la politique, ou la peur , qu'un mot vide de sens. Cette mesure me semblait aussi trèsutile pour exterminer la révolution en Espagne... Car, qui l'a entretenue, nourrie , payée? qui a fait la plus laide grimace en la voyant attaquée? Ceux qui ont le plus d'intérêt à ce que ses colonies ne rentrent jamais sous la domination espagnole. Débarrassée mesquinement de ses ennemis intérieurs , l'Espagne regardera l'Amérique : de nouveaux troubles paralyseront ses nouveaux efforts, et un nouveau Rrégo sera encore là pour sauver Bolivar. Il est tems qu'on fasse cesser un tel scandale, et que, délivrée par toute l'Europe, armée du soin philanthropique de soudoyer des traîtres , l'Angleterre cherche enfin à placer son argent et ses espérances ail-

leurs que sur les révolutions et les malheurs de l'Espagne !

Voilà ce que je disais à mes voisins, et tous se félicitaient d'avoir vu naître une aussi belle journée !.. . Elle amenait le triomphe d'une cause juste. Ce triomphe n'avait coûté ni basse transaction, ni honteux traité. Le roi était libre, fort et clément, la France innocente, généreuse et conciliatrice; la félonie était châtiée , la fidélité récompensée ; les lâches détours de la politique étaient mis de côté... Hélas! mon cher Arthur, pourquoi faut - il finir par : Alors je me réveillai!...

N° xxxiii. — 5 janvier 5824.

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Une rapidité que rien n'arrête entraîne lout dans le s abîmes de l'éternité; les siècles, les générations, les empires, tout va se perdre dans ce gouffre ; tout ) rentre et rien n'en sort. Nos ancêtres nous en ont frayé le chemin, et nous allons le frayer dans un moment à ceux qui viennent après nous.

Massilêon.

« Où dormiras - tu au jour du repos ? demandaient des sauvages à un célèbre navigateur en lui faisant leurs adieux , dis-nous-le , que nous puissions mêler au nom de ton berceau celui de ta dernière demeure! »

Cette curiosité touchante et religieuse , si elle eût été celle du marin 7 eût pu être facilement satisfaite par ces hommes de la nature qui, sûrs* de ne point quitter leurs tranquilles déserts , indiquaient d'avance la savane qui devait cacher

:> f UN CIMETIÈRE.

leur tombe , ou le torrent qui murmurerait près d'elle. Mais je doute que l'intrépide voyageur , au bruit des flots qu'il allait tenter de nouveau , et au sifflement du vent dans ses voiles si fragiles , n'ait pas souri d'un air de doute en nommant l'une des églises de Londres.

Qui oserait demander aux hommes d'aujourd'hui le lieu de leur sépulture? Le Français ne pourrait pas 7 en sûreté, nommer la France \ ne se hasarderait-il pas en disant l'Europe?

L'exil et la guerre ont labouré les quatre parties du monde de tombes françaises. L'antique déluge parle encore, au milieu des fossiles entassés, de sa violence et des ruines qu'il a entraînées : nos malheurs et notre gloire vivent partout sur les tombes de nos frères.

Je suis allé visiter l'endroit où l'on a déposé l'un de nos compagnons d'armes. Quoiqu'il n'y eût plus surluil'épée et l'épaulette dont on orna le drap mortuaire , au jour de ses funérailles , je reconnus la place où il était, aux papiers déchirés des cartouches qu'on avait brûlées sur son cercueil. Cette dernière odeur de gloire s'était depuis long-tems évanouie , et l'écho n'avait rien conservé des détonations qui avaient réjoui

le guerrier dans sa dernière demeure. Il n'y avait là qu'un homme , qui travaillait à une fosse ; le bruit de sa pioche était le seul qu'on entendit avec le froissement de quelques ardoises que le vent remuait sur le toit de la chapelle... C'était le séjour de la mort avec tout son oubli et tout son abandon.

J'eus quelque plaisir à interrompre ce silence en frappant de mon sabre la pierre sans nom qui pesait sur les restes d'un Français Il me semblait que je l'instruisais ainsi de ma visite , la dernière sans doute qu'un compatriote fera à sa tombe.

Le cimetière où je me trouvais est hors de la ville, du côté de la France; il y a une grande croix en bois devant l'entrée. Une maison blanche sert d'habitation au gardien de ces lieux et à leurs tristes cultivateurs. Quand le marteau tombe pesamment sur la porte et annonce aux morts qu'ils ont encore à serrer leurs rangs... , il accourt essoufflé, et demande tout bas quel nouveau médecin lui donne tant de peine. Le fossoyeur regarde du coin de l'œil si la mesure sera juste... C'est un grand qu'on lui apporte ; il sourit de pitié : le cercueil lui semble si petit!

Les quatre cours sont pavées de larges pierres numérotées, qu'on lève avec leurs anneaux de fer : ce sont autant de places occupées ou à occuper par des morts. Dans l'une des cours, il y avait un trou très-profond qu'on agrandissait encore ; je le crus destiné à cacher l'entassement des bières des pauvres. La richesse se tient encore là à l'écart , et c'est le plus inévitable et le moins éphémère des avantages qu'elle procure, de pourrir à part.

Les murs qui servent d'enclos sont élevés , et dans leur épaisseur sont pratiquées des niches établies les unes sur les autres. On glisse entre les rayons de cette bibliothèque funèbre les cercueils de ceux qui ont payé ces places. On mure exactement l'entrée, et sur le marbre ou le plâtre qui la couvre, on écrit l'épitaphe. Puisque j'ai parlé de bibliothèque, oh peut comparer le cigît à F annonce de l'ouvrage. Ce sont presque tous des traités de la vanité des choses de ce monde : toute la leçon est dans le titre , et toute sa force dans sa pompe orgueilleuse.

Ils dorment tous là sous le même habit à peu près , et si l'un de ces mots qui ouvrent les sépulcres et les vident retentissait dans ces lieux ,

vous verriez leurs muets habitans se lever avec la robe grise des couvens... C'est là le dernier habit des hommes. Les femmes sont enterrées en religieuses. Ils ont ainsi ajouté à l'égalité de la mort l'égalité du costume, et les vers ne savent point distinguer ici, à la finesse du linceul, la richesse de l'indigence.

On expose les morts avant de les porter dans leur dernier gîte. Cet usage et le costume dont on les revêt firent croire à un étranger qu'il n'y avait que des moines qui mouraient à Madrid.

« Pourquoi te pleurerais-je dans ton berceau » de terre, ô mon nouveau-né! Quand le petit » oiseau devient grand , il faut qu'il cherche sa » nourriture, et il trouve dans le désert bien » des graines amères. Du moins tu as ignoré tes » pleurs , du moins ton cœur n'a point été ex~ » posé au souffle dévorant des hommes. Le bon- » ton qui sèche dans son enveloppe passe avec » tous ses parfums , comme toi , ô mon fils ! avec » toute ton innocence! Heureux ceux qui meu- » rent au berceau! ils n'ont connu que les bai » sers et les souris d'une mère ! »

Ainsi que dans les bois des Natchés , on ne pleure point en Espagne à l'enterrement des pe-

tits enfans. « Nous avons un ange de plus qui prie pour nous dans le ciel , disent les parens. » Pourtant la mère sanglote auprès du berceau vide ; et vous pourriez entendre ses gémissemens malgré le bruit des castagnettes ; car les enfans les agitent dehors, et dansent autour de celui qui ne partagera plus leurs jeux. Le voici endormi du double sommeil de V innocence et de la mort. Paré de blancs habits , couronné de fleurs, "le voici le jeune roi de la fêie ; il est couché sur des coussins que sa mère ne remuera plus pour lui -, il est couché à la porte de la maison paternelle... Les passans, avec un sourire, secouent sur lui l'eau bénite , dont les gouttes tremblent comme la rosée sur les fleurs de sa couronne. En s'éloignant, ils se recommandent à ce voyageur d'un jour qui s'est pressé de retourner vers celui qui laissait approcher les petits enfans.

Mf S CHERS COMPATRIOTES.

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N° xxxiv. — 8 février 1824.

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On y trouve à choisir mille plaisirs divers,

Mais tous ces plaisirs-là, par malheur, sont trop chers.

Rkcnard.

Je me rappelais une matinée charmante que

j'avais passée chez mon ami G : c'était lundi

dernier. En déjeunant avec deux officiers, le biftek à la française , le verre de bordeaux et la conversation nous avaient fait franchir les quatre cents lieues qui nous éloignaient de Paris. L'appartement où nous nous trouvions est meublé à la française. Les portraits de nos meilleurs acteurs, spirituellement lithographiés, le décorent. Nous venions de lire deux actes de X Ecole des Vieillards ; nous avions sous les yeux quelques numéros de la Gazette de France.,. ; franchement

6g mes chers compatriotes.

nous fumes un peu surpris de nous trouver dan* la calle del Carmen en sortant , et nous eussions aperçu les arbres du boulevart de Gand ou la rotonde du Panorama, sans trop nous récrier sur la brusquerie de la transition. C'est ce souvenir qui me fit suivre hier Saint-Léon dans le salon d'ime Française tout nouvellement arrivée à Madrid. « C'est une dame charmante et du meilleur ton qui est venue en Espagne , je ne sais pourquoi , disait mon conducteur, et qui se fait un vrai plaisir de bien recevoir ses chers compatriotes. »

Il y avait une lanterne à la porte , et quoique je n'y visse point de numéro en transparent , je fus pris de suite, et par souvenir, d'un singulier pressentiment.

Nous trouvâmes dans l'antichambre une espèce de livrée feuille-morte, habit échappé de la malle de quelque Frontin de province, ou décroché de la poTte du magasin de quelque babin de sous-préfecture.

La dame du logis fit quelques, pas au devant de nous quand nous entrâmes. « Arrivez donc , dit-elle. Enchantée, Monsieur, ajouta-t-elle en se tournant de mon côté ; et quand je lui fus pré-

MES CHERS COMPATRIOTES. 6ï

sente , enchantée de votre visite... C'est me faire un véritable plaisir, continua-t-elle, en s'adressant à Saint-Léon , que de m'amener des Français... Forcée de rester quelques jours à Madrid , puis-je les passer plus agréablement que dans la société de mes chers compatriotes,.. ?

» — Où peut-on être mieux qu'au sein de... ? » chanta , à demi-voix , un monsieur qui se trouvait là tout à point pour recevoir les complimens d'entrée.

C'était un grand homme aux énormes favoris, à l'épaisse cravate noire, à la polonaise boutonnée jusqu'en haut , aux éperons sonnans.

« C'est M. le chevalier de Beaujeu, me dit mon camarade en se penchant à mon oreille, ancien et brave militaire très-adroit à l'épée et au pistolet.

» — Ah ! ah ! dis-je avec un redoublement de pressentiment. Est-ce l'époux? lui demandaije. — Oui, dit-il avec un sourire de doute. »

« Nous n'avons seulement pas de quoi faire une bouillotte ! s'écria dans ce moment la dame avec un air d'impatience. Il est pourtant huit heures. »

11 était huit heures en effet. En attendant ,

elle s'approcha d'un piano ouvert, et ses doigts, chargés de pierres qui me parurent plus grosses que fines, glissèrent sur les touches, qui rendirent des sons dont j'admirai peu la douceur et la

justesse.

On la pria de chanter. Après l'excuse légitime du rhume d'obligation, du peu d'accord de l'instrument rejeté, comme de coutume, sur le peu de ressource qu'offre Madrid , elle se mit de bonne grâce au piano et feuilleta un livre de musique. Il renfermait des romances ; elle tomba sur ce morceau d'un opéra comique : Pourquoi donc m! appeler chevalier d'industrie,. . ? « Jouezvous autre chose ? » dit le grand monsieur en tournant brusquement le feuillet.

Une romance de Florian en l'honneur de ses chers compatriotes , chantée d'une voix grêle et sautillante, nous donna un échantillon du talent de la dame, et fut suivi d'un bravo tant soit peu ironique.

Le salon s'était rempli pendant cet impromptu musical , et déjà la table ronde pour la bouillotte, sans oublier le dessous du chandelier «vaste et profond, se garnissait de sièges, et déjà les quatre jetons de l'écarté sonnaient aux deux côtés

de deux tapis verts, et appelaient la fortune et les paris.

Tout le monde était engagé dans le combat ; je priai Saint-Léon , qui , contre son ordinaire , était resté sans emploi , de me faire connaître ceux qui y figuraient. Nous nous retirâmes dans un coin du salon ; il m'apprit là , à voix basse , ce qu'il savait de ceux que nous apercevions autour des tables de jeu.

« Ce petit monsieur si remuant , dit-il, que vous voyez là-bas en redingote doublée en satin blanc, et qui ne quitte sa mèche de cheveux que pour relever sa cravate ou faire tourner son lorgnon, est un Espagnol. Imitateurs de nos chers compatriotes $ ceux qui lui ressemblent sont à Madrid, pour les modes françaises, ce que sont à Paris les fashionables pour les usages anglais. Aussi ridicule que le fashionable , le petimèire , car le mot a été espagnolisé pour lui , ne parle que de Paris , ne jure que par Paris. Il lui est arrivé quelquefois, en quittant le Prado, de dire : « Il y avait beaucoup de monde, ce soir, au boulevart de Gand... » Puis il se reprend avec un haussement d'épaules et un soupir qui veulent dire : « Comment puis- je confondre? Quelle dif~

férence! Que n'y suis-je encore! » Il est allé à Paris ; il y est resté quinze jours , et lors de mon voyage en France, est la base de sa conversation. Il a rapporté deux ou trois jurons qu'il place dans ses propos galans aux dames, et une parole d'honneur qu'il croit irrésistible. Quand on lui parle de sa patrie , il fait une pirouette ; et je n'oserais répéter ce qu'il en dit. Si l'on parle de romans , au lieu de s'enorgueillir du Don Quichotte, il rit à gorge déployée en citant mon Oncle Thomas, ou le Compère Mathieu. Il se soucie peu de Lope de Veja et de Calderon ; mais il dit qu'il ne passera pas l'année sans aller voir Odry, et il s'étonne que le théâtre espagnol n'ait pas encore traduit Cadet Roussel esturgeon , qui lui sembla si comique, lors de son voyage en France. Quoique la fortune ne lui soit pas favorable, ce soir il est enchanté, parce que, après avoir risqué ses onces et ses ducats, il dira demain qu'il a perdu tant de napoléons et tant à'ècus.

» Cet homme en pantalon rouge de lancier et en habit noir tant soit peu râpé, qui compte d'un air si inquiet l'argent restant dans sa bourse, c'est une autre affaire, et voilà un de nos chers

compatriotes. Il est venu offrir ses services à FEspagne. Comme il se connaît en mémoires, il en a présenté un au ministre de la guerre , et il prouve que le roi ne doit donner à ses troupes que des officiers étrangers , et qu'on peut commencer par le faire colonel. On fait mine de ne guère écouter ce conseil national , et abandonnant l'Espagne à son malheureux sort , il serait déjà parti pour la Grèce , s'il n'avait pas de grandes vues sur le Portugal : « C'est là , dit-il, qu'il doit payer ses dettes... à l'humanité, et prouver la haine qu'il a toujours eue pour les... Anglais.

» Il n'est pas le seul de nos chers compatriotes qui soit venu chercher ici la fortune, des grades ou un refuge contre des créanciers. L'ambition trouve même à faire des dupes dans les rangs de l'armée. Plusieurs officiers veulent rester ici : l'énormité de leurs prétentions les rend ridicules en attendant qu'ils soient à plaindre ; et ils le seront, si l'on souscrit à leur demande. Je pourrais vous montrer tel sous-lieutenant qui a sollicité le commandement de la force armée en Espagne , et tel mince employé dans les charrois ,

qui voulait bien consentir à passer, comme capitaine, au service du roi.

» Au reste , des demandeurs , il en est venu de tous ks pays. Et voici là-bas un postulant arrivé d'Allemagne ; après avoir offert son épée errante à tous les pouvoirs de l'Europe, légitimes ou non, il s'est rappelé que la reine devait bien quelque chose à son titre de compatriote.

j> L'Europe ne s'est jamais trouvée en pareil malaise d'ambitieux et d'intrigans. Les royaumes ont été guéris de cette maladie par la légitimité, mais elle est restée aux individus. Long-tems après qu'ils ont quitté le vaisseau dont ils suivaient le roulis , les animaux dont on peuple nos ménageries gardent un singulier et continuel balancement ; et l'on devine à leurs mouvemens que la mer , avec ses hasards et ses orages , les a apportés là. »

Nous n'étions guère galans de causer ainsi , tandis que la dame était toute seule assise entre les deux tables d'écarté. Tout en ayant l'œil à l'acquittement des passes , elle fit d'une manière aimable la critique de notre oubli , et nous nous approchâmes dans l'intention de le réparer.

«< Vous êtes tout raison , » dit-elle d'un air un peu forcé, en faisant la remarque que nous étions restés spectateurs indifférens des pertes et des gains.

« Le jeu, fatale passion! » continua-t-elle plus bas. Elle se tourna vers la table... ; un joueur se levait.

« Toujours heureux i lui dit-elle. Vous avez renvoyé quatre adversaires. — Je croyais n'avoir passé que trois fois, » dit l'officier en mettant une nouvelle pièce dans la soucoupe déjà remplie.

« Vous ne sauriez croire, reprit-elle à demivoix , et en se tournant de mon côté , combien il est pénible pour une maîtresse de maison d'assister à des pertes aussi considérables! franchement je suis furieuse contre cette manie de cartes qui s'est glissée dans nos salons ; et je donnerais, je crois... Pauvre Alfred! dit-elle en plaignant un jeune sous-lieutenant qu'un roi retourné dépossédait de huit ou dix louis qu'il hasardait d'un coup. Monsieur le commissaire des guerres est expéditif , ajouta-t-elle en s'adressant au vainqueur, voici deux victoires en moins de quatre minutes! — Oui, Madame, » dit le passant; et

Vécu qifon ne regrette jamais sonna en se mêlant aux autres.

J'admirai les différentes tournures qu'elle donnait à ses demandes d'argent. C'est un talent que de se faire entendre , mais elle n'avait point besoin de tous ces détours. Des momens de fortune au jeu sont des momens de libéralité. Les mains ne retiennent point cet argent venu d'une façon si prompte et si commode. Le bonheur vous donne un laissez-aller, un étourdissement admirables pour les demandeurs , et la manière dont ils présentent leur requête. C'est sous la table d'une salle de jeu qu'un mendiant devrait placer sa paille. A la porte, ce serait trop loin... Les qualités du joueur ne sont qu'accidentelles , mais ses défauts sont bien à lui.

La scène prit un autre degré de vivacité quand la bouillotte fut terminée. Le chevalier et quelques nouveaux joueurs, retenus par la première partie, s'approchèrent pour réparer, grâce au jeu à la mode, leurs pertes du commencement, ou pour voir si la fin de la séance leur serait un redoublement de bonheur. Les sommes s'accrurent de chaque côté ; la partie était chaude,

MES CHERS COMPATRIOTES. 69 « Le ¥ôle de sage est dangereux avec les fous, » a dit je ne sais plus quel philosophe ; et je ne sais pas non plus quelle puissance attractive me fit hasarder quelques pièces du côté où je me trouvais : ce fut malgré moi ; mais elle me regardait avec une telle envie de me voir jouer , que je ne pus lui refuser ce plaisir... « Vous serez heureux , me dit-elle aussitôt que je me fus expédié de bonne grâce ; c'est moi qui vous le dis ! »

Cette facilité des paris rend l'écarté un jeu dangereux. On ne prendra pas les cartes , soit ; mais on regarde ces chances variées qui font du tapis vert un vrai champ de bataille ; on y prend intérêt , on finit par y prendre part. L'amourpropre vous dit tout bas que c'est un ridicule , ou du moins une apparence de lésinerie ou de timidité de rester inactif auprès d'une table de jeu ; vous n'avez pas pour vous en sauver l'excuse d'ignorance : on tient les cartes pour vous , et Ton trouve assez de conseils sans que vous vous en mêliez. Bref, vous jouez , vous vous entêtez à suivre le côté que vous avez adopté... ; vous perdez...

C'est ce qui m'arriva. Je perdis... ; je perdis assez pour m'apercevoir qu'il serait plus moral et plus économique d'aller me coucher... Il était une heure. Je me baissai à l'oreille de Saint- Léon , qui , tout aussi malheureux que moi , supportait, par habitude, ses revers avec un calme que je ne cherchais pas à imiter, et la phrase que je lui adressai tout bas ne fut pas une bénédiction pour mes chers compatriotes.

« Que vous dit-il là? » s'écria la dame qui , pendant le cours de mes tentatives malheureuses, m'avait encouragé et plaint à la fois, quoique notre argent ait constamment passé du côté où se trouvait le chevalier. « Que vous dit-il là ? » répéta-t-elle en voyant que Saint-Léon hésitait à répondre.

C'est un étourdi ; il lui parut plaisant de dire que j'étais enchanté de ma soirée, et que, avant de me retirer, je serais enchanté de pouvoir lui baiser la main. Le tour était cruel. J'avais envie de me fâcher... ; je ne fis que rire. On me dit que j'étais un beau joueur; on m'engagea bien vivement- à revenir , le lendemain , prendre ma revanche. Saint -Léon dit qu'il rira long-tems

en se rappelant la grimace que je fis en jouissant de cette faveur que je ne songeais guère à solliciter.

Je rentrai chez moi , en promettant bien de me passer dorénavant de la société de mes chers compatriotes , et en pensant à mon argent... Pouvait-on plus mal l'employer ? Il m'avait servi , pour parler comme Franklin, il m'avait servi à acheter des regrets !

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N° xxxv. — i5 février 1824.

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11 quilla ses armes et pria.

La Bible ( Rois).

Post ingentiafacta deorum in templa recepti.

Horace.

Ils ont servi l'Espagne et rentrent dans ses temples.

« Vous le voyez d'ici, mon couvent! C'est mon couvent qui s'élève là-bas ! Cette tour qui domine des bâtimens en ruines , sur le penchant de la montagne, est la tour de mon couvent!

» C'est là que je fais halte Amis, adieu!

ma campagne est finie! Vous arriverez à Tolosa avec un soldat de moins dans vos rangs , et cette nuit , à matines , il y aura un moine de plus dans la froide église du couvent.

>» Ce matin, la trompette m'éveillait; cette nuit, ce sera la cloche, la cloche de mon cou-

vent! La trompette et la cloche, toutes deux sonnent pour la mort. L'une est la voix de la terre , elle disait : « Combats et triomphe ! » l'autre est la voix du ciel , elle dit aussi : « Combats et triomphe ! »

» La mort accourt au bruit de la trompette... Vient-elle moins sûrement au son de la cloche r Qu'on l'attende, ou qu'on l'aille chercher, elle

arrive toujours L'essentiel , c'est qu'on puisse

avant baiser la croix! Mais la gloire 0 mes

amis ! l'éloge du plus grand des guerriers ne finit-il pas comme l'épitaphe du plus pauvre des moines? «-Qu'il repose en paix! »

k Amis, adieu!..... je pleure en vous quittant, car pour moi vous étiez des frères. Elles étaient douces, les nuits de nos bivouacs! et je priais aussi bien auprès d'un faisceau d'armes , et sous le drapeau royal, que sous les voûtes de mon couvent. Que de fois j'ai tressailli de plaisir à vos chants de victoire! Je me réveillais en souriant, parce que le premier rayon du soleil sur la montagne faisait briller , de loin , la carabine de la sentinelle avancée, et que j'entendais le hennissement de nos chevaux... Oh! qui rendra ce que j'éprouvais en sentant le souffle, le souffle

libre du matin qui passait sur mon visage , et en

touchant le sabre qui reposait à mes côtés !

c'était le bonjour du courage. Demain, en me réveillant, je presserai de mes lèvres les pieds du crucifix de ma cellule... ; ce sera le salut de la résignation !

» Je sortis de mon couvent quand on dit : « Le roi est prisonnier! » j'y rentre maintenant qu'on s'écrie : « Il est libre! » Un crucifix! un crucifix ! c'est tout ce qu'il me faut maintenant... Vous , mes frères , vous garderez vos armes pour le roi et pour l'Espagne! Quand ils sont libres , je n'ai plus que des prières pour eux et pour vous, mes frères , qui gardez vos armes pour le roi et pour l'Espagne!

» Prends mon sabre, Lopez! cet instrument de guerre ne troublera point le séjour de

la paix! Si un jour il fallait encore Qui veut

s'en servir partout trouve des armes , et tous nos frères de la Castille s'armeraient, qu'il y aurait bien encore une carabine pour le moine de Santa- Crux ! Prends mon sabre , Lopez ! mais laisse mes yeux se réjouir une fois encore de l'éclat de sa lame.... As-tu vu comme elle a brillé en tournant trois fois dans ma main? c'est le dernier

LE M OINJE ESPAGNOL. 75

éclair d'un orage : le calme le suit avec l'obscurité !

» Vous allez retrouver vos parens , vos amis! Il y en a , parmi vous , qui , sur la route , pleureront de joie à l'aspect d'un mouchoir agité de loin par des mères qui accourent au devant de leurs fils, ou par des épouses qui se disent « Est-il là ? »

» Moi, je suis passé par un bourg solitaire , et j'ai été m'asseoir sur les degrés d'une maison abandonnée. La porte ne s'est point ouverte , et ,

en effet, je n'ai point frappé A quoi bon? je

n'aurais point entendu une voix chérie qui jadis disait si doucement : « Est-ce toi , Antonio , mon fils Antonio? n Le figuier de la cour était desséché, et une femme qui passa éleva sa tête au

dessus des murs ruinés Elle parla , et sa voix

résonna à mon oreille comme une harmonie depuis long-tems perdue pour moi. Bien certainement j'ai entendu cette voix quand on me parlait d'amour, d'hyménée, et qu'on ne m'avait point encore dit : « Anna est mariée! »

» Elle parla; elle dit, je crois : « Voilà un moine qui prie sur les marches de la maison abandonnée. — De la maison de la mère d'An-

toniof » dit d'une voix sombre un homme qui la suivait. Elle murmura encore le nom d'Antonio O mes frères! priez pour moi!

» Adieu!..... Si quelque jour vous passez près du couvent de Santa-Crux à l'heure où le soleil couchant rougit ses hautes murailles , vous verrez peut-être sur l'une de ses tours un moine qui, pensif, regardera vos armes qui brillent dans les détours de la montagne , vous direz : « C'est Antonio! » Laissez alors, laissez flotter un instant le drapeau que nous avons défendu ensemble! que je puisse encore une fois saluer de

loin ses couleurs déchirées ! Mais s'il en était

autrement, si personne ne se montrait sur l'une des tours quand vous aurez fait sonner vos trompettes auprès du couvent de Santa-Crux, si la cloche vous annonçait d'elle-même des funérailles récentes , si le villageois arrêté pour vous voir passer vous disait : « Il est mort là-haut un

moine qui fut soldat comme vous! » ô mes

frères ! priez pour moi ! »

N° xxxvi. — 1" mars 1824.

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Venez dans «ion pakais , vous y verrez ma gloire!

Racine

En passant près du lion de pierre, au sommet de la Guadarama, vous apercevez, bien loin, à l'horizon , une masse blanche qui se dessine sur le fond jaune des terres : c'est le palais du roi à Madrid.

Il est hors de la ville ; il n'est point achevé- Ce serait un immense bâtiment si on le continuait sur le plan qu'on voit au dépôt d'artillerie.

Il est presque neuf. Celui qu'habitait Philippe V ayant été brûlé en 1 734 , ce prince voulut qu il fût rebâti à la même place. 11 fut achevé sous Charles III.

Sa magnificence, au milieu des ruines et des misères actuelles, annonce ce qu'a pu être l'Espagne, et dit ce que peut perdre un royaume par la faiblesse de ceux qui le gouvernent. Cette demeure royale n'a point souffert du règne des favoris, de l'invasion, de l'usurpation étrangère et des orages de la révolution.

Buonaparte respecta ses trésors. Son frère , dans son improvisation de royauté , n'aimait point les trois morceaux de bois dont on fait un trône, sans l'or et le velours qui les recouvrent. Ce roi , qui eût pu voyager incognito toute sa vie , avait , plus que tout autre, besoin de l'éclat des palais pour renforcer sa dignité, et ces marbres, ces dorures , ces bronzes magnifiques , furent sauvés afin que l'ignoble frère du soldat parvînt à dire devant eux , sans rougir : Moi, le roi!

La révolution, en Espagne, n'eut pas le tems de franchir le seuil du palais. Elle frappa à la porte pour prévenir le roi qu'il n'était plus roi que pour la servir ; mais elle remit à un autre tems sa prise de possession. Hypocrite , plus encore qu'audacieuse , et dans la crainte que le bruit de sa sape ne réveillât un peuple si fidèle à ses rois , elle s'est bien gardée d'y entrer avec

le pillage et la destruction. D'ailleurs, les hom- I mes qu'elle inspirait avaient pour eux l'expérience. Pourquoi , se disaient-ils , ordonner la I ruine de ce qui, un jour peut-être, sera notre propriété, ou du moins le théâtre de nos grandeurs? Si plus d'un de nos modèles, en France, n'a point étalé ses broderies et ses cordons dans la galerie de Versailles, à qui la faute ?~. C'est que Versailles n'est plus habité depuis qu'on l'a pillé par son aide ou par ses conseils!

En voyant l'intérieur du palais du roi , à Madrid , l'on a des souvenirs du Louvre ; ses bâtimens forment un carré à peu près parfait. L'une de ses façades regarde une place qui n'est pas achevée ; l'opposée domine la vallée où coule le Mançanarès. Des fenêtres de ce côté, on l'aperçoit qui se perd , qui reparaît entre les touffes d'arbres de ses rives, dans les jardins de la casa del Campo. Les montagnes de la Guadarama , dans ce moment -ci toutes blanches de neige, sont à l'horizon : c'est de ce côté qu'on jouit de la vue la plus agréable. L'entrée royale et le balcon donnent sur une autre place; le dôme de la chapelle s'élève au dessus de la quatrième façade,.. Le soleil, en se couchant, fait briller

3o LE PALAIS DU ROI A MADRID.

les plaques de métal qui le recouvrent, et des ramiers sauvages aiment à s'abattre autour de sa croix dorée.

Je ne sais si la demeure du roi d'Angleterre ressemble à la Bourse, mais je sais que les châteaux des rois de France se sont toujours présentés avec un aspect et un entourage de guerre , et que le palais du roi , à Madrid , a quelque chose de la sévérité et de la tristesse des maisons religieuses. L'habitation du souverain , plus que toute autre, porte l'empreinte du caractère et des habitudes du peuple qu'on y gouverne. Une des meilleures raisons à donner de cette vérité , c'est que les habitations royales de tous les pays, à peu près, sont d'un tems où Ton ne cherchait point encore à peupler nos villes modernes de monumens grecs ou romains. Encore libre du joug antique, ou du moins ne s'y présentant que pour embellir ses créations, l'architecture alors était plus nationale. Anet, Amboise, Chambord et Versailles , chez nous , ne pouvaient avoir appartenu qu'au maître d'un peuple guerrier et galant à la fois; et l'on devine dans les résidences royales d'Espagne le pays où l'on ne commanda jamais que pour et par la croix...,.

LE PALAIS DU ROI À MADRID. 8l

Sans la tranquillité dont il jouissait , peut-être pour la première fois, sans la fuite des courtisans , Charles-Quint eût pu se croire encore dans son palais , en passant dans le cloître.

La cour intérieure est vaste et silencieuse ; elle est entourée de larges portiques et d'une galerie couverte ; cette galerie se répète au dessus, et sert de communication aux appartenons du premier : c'est là qu'habite la famille royale ; le rez-dechaussée est occupé par les bureaux et les loge^ mens des principales personnes attachées à la cour.

On monte par un bel escalier de marbre dont la cage est fort ornée. Dans les premiers jours du règne de Joseph, un homme d'une petite stature , au frac vert , aux bottes poudreuses j s'arrêta au milieu de ses degrés, qu'il montait pour la première fois. On m'a conté qu'il dit en mettant la main sur un des lions qui ornent la balustrade de marbre, et en faisant admirer aux généraux de sa suite la noblesse de cette belle entrée : « Voilà l'Espagne , je l'ai retrouvée dans le palais de ses rois! Allons, mon frère, ajoutat-il avec un sourire passager, vous serez mieux

logé que moi! » Cet homme était Buonaparte... Son éloge est de poids ; il se connaissait en palais , lui qui en avait tant essayé !

C'est un poste de hallebardiers qui veille à la première entrée. La salle des gardes-du-corps est toute voisine. Au moment où j'écris ces lignes, elle entend souvent parler de la France : ce sont des Français qui y montent la garde, et la patrie revient à chaque instant , dans leurs conversations, autour du foyer qui égaie un peu ce lieu triste , froid et peu éclairé.

Vous trouvez ensuite la salle de marbre; elle est ornée de quelques morceaux antiques. Le soir, un rayon du soleil couchant , en tombant par les fenêtres d'en haut , caresse , entre les colonnes du fond, l'un des ouvrages les plus parfaits que l'antiquité ait laissés à notre admiration. Le groupe de Castor et de Pollux, dont les copies sont partout, est là, et l'on ne se figure pas l'effet que produisent, au milieu des ombres de la salle vaste et profonde , ces deux nobles figures doucement éclairées parle dernier adieu du jour. Ces deux jeunes héros entrelacés ont sans doute fait le sacrifice de la vie pour ne point

être sép ares par la mort. Ces deux flambeaux ne sont-ils pas l'emblème de leurs deux existences ? Mais le maître des dieux a parlé : ils seront réunis par l'immortalité. L'un d'eux est déjà tout divin ; son flambeau renversé s'éteint sur l'autel de l'amitié; l'autre n'est point encore entouré de l'éclat de cette jeunesse éternelle dont son frère commence à vivre ; c'est encore un homme , mais il y a peu de chose à ajouter pour en faire un demi-dieu ; mais il est si beau que l'on craint de voir remplacer par la noblesse et la majesté de l'Olympe ses grâces de la terre, et ce mol abandon des rêveries de l'homme... On l'admirerait davantage , mais on ne l'aimerait plus tant. Je ne sais si ces nobles images, couronnées des lauriers de l'Eurotas , furent aussi éclairées par le soleil de Lacédémone, dans quelque temple de Vénus armée ; mais je sens qu'elles étaient faites pour inspirer quelque noble dévouement à ces jeunes hommes de Sparte qui marchaient au combat enchaînés , et qui triomphaient ou mouraient ensemble.

Je n'ai rien vu de plus singulièrement beau que la salle du trône ( de los reynos) : les orne-

mens , pris séparément , sont , sans contredit -, d'un très-mauvais goût; mais cette profusion de statues de bronze , avec leur foudre , leurs armes, leurs couronnes, leurs aigles dorés; mais ces tentures de velours rouge qui donnent des reflets bizarres à toutes ces figures de métal brillant; mais ces glaces énormes dans leurs cadres découpés en festons d'or, forment un ensemble vraiment remarquable. Il était , je crois , difficile de donner à ces lieux une pompe plus sévère et plus riche à la fois. Les plus beaux marbres de l'Espagne supportent , entre les statues , des bustes antiques et les vases les plus précieux. Quatre lions défendent les deux degrés de l'estrade du trône ; la Justice et la Prudence semblent veiller sur son maintien ; et le vaste plafond, peint par Tiépolo, représente le triomphe de l'Espagne entourée des nations qui ont suivi ses lois. Tous les peuples de la terre , à peu près , y sont représentés ; car du tems où fut créée cette noble composition >

L'Espagne était partout où luit l'astre du monde.

Si je faisais, dans cet article, rénumération

de tous les excellens tableaux qui oment les différens appartemens , je pourrais avoir à publier un livre non moins volumineux que celui de la galerie du Louvre , et vous y verriez , à chaque page, les noms de Mengs, Velasquez, Murillo, Zurbaran, Ribeira et les noms, plus connus encore, du Titien, Paul Verronez, Bassan, Tintoret, Luc Jordans, Rubens, Vandyk, LeCorrège, Le

Poussin Je cite tous ces grands peintres pour

prouver que la collection du roi d'Espagne est une des plus précieuses qu'il y ait en Europe.

Ces antiques tableaux , avec leurs couleurs sombres et leurs figures noires , car presque tous représentent des sujets de religion , donnent à ces salles un aspect tristement majestueux. Le soir , une faible clarté dissipe à peine leurs ténèbres , et meurt sur les plis des pesantes draperies qui tombent le long des fenêtres. Que de fois , dans la nuit , lorsque le vent de la montagne les faisait crier , et que la cloche du château sonnait minuit, sentinelle et veillant près de mon arme , j'ai trouvé dans ces lieux de singulières et graves rêveries ! Alors , j'ai remarqué souvent le portrait d'une femme couverte de longs voiles

noirs. Je m'arrêtais à considérer cette figure tragique , éclairée de tems en tems par le lustre

que l'agitation de l'air faisait tourner Je me

demandais si la porte du sombre appartement , comme celle du cloître de FEscurial, qui, toutes les nuits , s'ouvre pour laisser passer l'ombre du fils de Philippe , n'allait pas se mouyoir à l'approche du fantôme royal. Je me demandais si cette reine , traînant de longs soupirs dans ces lieux témoins de ses erreurs , n'allait pas venir m'effrayer du récit des faiblesses du trône , et des malheurs du peuple qui font leur punition.

La majesté de ce séjour est un peu en contraste avec l'air simple et sans dignité de ceux que l'on y rencontre. Ces courtisans, ces grands au dos plié , aux jambes grêles , qui passent et repassent sur la pointe des pieds , apparaissent dans toute leur petitesse mesquine au milieu de ces restes de grandeur, il y a beaucoup de la faute

des lieux , sans contredit Qui , chez nous ,

oserait à présent habiter Versailles ? Mais une remarque à faire, parce qu'elle est juste , c'est que ce n'est plus, à quelques exceptions près , sous l'habit brodé et sous la pompe des cordons

que Ton doit chercher des traces de cette noblesse , de cette fierté espagnoles si célèbres

jadis : je parle de l'extérieur Avec quelque

raison , n'en pourrais-je pas dire autant du moral ? Ces derniers événemens , qui pouvaient relever et faire briller la haute noblesse espagnole , n'ont servi qu'à prouver sa désespérante

nullité Et à la suite de ces années de troubles

et de malheurs , si la liberté , en lisant son registre sanglant , ne s'est étonnée d'aucun nom , la fidélité , en inscrivant dans ses annales une nouvelle page , n'a point eu à consulter les hauts blasons d'Espagne.

Est-ce au voisinage d'un roi absolu , devant qui toutes les distinctions doivent disparaître , que l'observateur attribuera cette familiarité qu'il remarque entre les individus attachés à la cour, quelle que soit la distance que leurs titres ou leurs fonctions semblent établir entre eux? Dans un séjour où la religion règne plus exclusivement qu'ailleurs, j 'aime mieux lui attribuer c e tte égalité , qui choquerait nos plus chauds partisans des idées libérales. Cette égalité existe partout en Espagne ; mais elle frappe davantage dans la

demeure ordinaire des distinctions et des différences : on ne les connaît pas plus au château que dans les rues de Madrid.

« Le peuple de Pelage est le pauvre de l'Evangile ; il est nu , il demande l'aumône ; mais il a le sentiment de sa haute origine ; ,il sait qu'il est l'immortel héritier d'un royaume impérissable ; de là sa juste fierté ( Châteaubriand ). » Ajoutons : De là aussi la liberté , l'aisance que les petits mettent dans leurs rapports avec les grands ; de là aussi la bonté , la douceur que ceux-là conservent toujours avec eux.

Le roi , tous les soirs , donne des preuves bien touchantes de cette bienveillance héréditaire et nationale. Quand la famille royale est rentrée de la promenade , une foule de postulans monte à pas pressés le grand escalier , et assiège le poste des hallebardiers. L'officier tient une liste à laJ1 main , et quand l'heure est arrivée , il laisse entrer dans les appartemens les personnes dont on lui a remis les noms. Cette inscription s'est faite, le matin , sans difficulté et sans refus , chez le premier gentilhomme de la chambre ; et cependant c'est pour voir le roi , pour lui parler que

tout ce monde se présente. Ce sont de vieux soldats , des hommes , des femmes du peuple : ils attendent un instant dans une salle voisine , puis on les introduit dans le cabinet du roi , un à un , par rang de liste. Le prince, debout au milieu de l'appartement, après avoir donné sa main à baiser à chaque arrivant , écoute attentivement sa réclamation , et répond quelquefois avec une extrême bonté. On prend congé de lui ainsi qu'on l'a abordé , en lui baisant la main ; et l'audience se prolonge jusqu'à ce que tous ceux qui y ont été admis l'aient vu , et qu'il ait su , lui , le sujet de leur visite.

Cette popularité rappelle celle du saint roi que la noble famille d'Espagne compte aussi parmi ses aïeux , et elle n'exclut ni l'éclat , ni la dignité de la représentation royale. Le roi , la reine , les infans , les infantes , sortent toujours ensemble , et ce cortège de huit ou dix voitures , de gardes et d'écuyers , est très-beau : le départ et l'arrivée sont remarquables. Cette double haie de troupes dans la cour, ces tambours et cette musique qui jouent et battent ensemble l'antique marche royale , les cris du peuple qui salue le sou-

go LE PALAIS DU ROI A MADRID.

\erain, ces drapeaux qui s'inclinent sur son passage , ces voitures massives qui passent lentement avec leurs attelages de belles mules noires , donnent à ce cérémonial une majesté grave et sévère qui a bien la couleur du pays.

Pendant la promenade , on obtient assez facilement la permission de voir les appartemens occupés par le roi. La chambre de la reine , sa toilette , sont d'une richesse extraordinaire. Nous avons porté un œil respectueusement curieux sur tous les meubles qui ornent ce séjour, et plusieurs d'entre eux nous ont prouvé que ce sanctuaire des vertus et des grâces était aussi celui des beaux-arts. Un paysage commencé nous a rappelé un site que nous croyons avoir vu du côté de Dresde ; et , devant une harpe , un cahier de musique ouvert nous a permis de lire cette romance , qu'il nous a été facile de retenir, et que nous offrons à nos lecteurs :

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