‹ Madrid, ou, Observations sur les moeurs et usages des Espagnols au commencement du XIXe siècle, faisant suite à la Collection des moeurs françaises, anglaises, italiennes, etcChapitre 41 sur 53 · L'ESCURIAL · texte numérisé non relu

L'ESCURIAL

Apparet domus intus et atria longa pateseunt :

Apparent veterum penetraïia regum.

Virg.

Voici l'intérieur du palais ; les longs cloîtres s'ou~ vrent devant vous,.... c'est là la demeure des anciens rois.

Dans mes promenades autour de Paris , errant sur les hauteurs qui l'environnent, j'ai souvent cherché des yeux les clochers de Saint-Denis. A l'horizon de ce riche paysage , peuplé de palais pour ornemens , j'aimais à voir les flèches de la mort traverser l'atmosphère de gloire et de bonheur qui semble les environner, et mêler de graves et tristes souvenirs à la pompe du luxe

et de la royauté Sérieuse et grande leçon qui

fut fatigante pour le grand roi! et cependant

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mieux que tout autre , on peut le croire aux merveilles qu'il se hâta de produire , il connaissait la brièveté de la vie : l'immuabilité du tombeau n'était point cachée à celui qui fit tant pour que la gloire en affranchît son nom.

C'est une religion pleine de morale et de philosophie , force est d'en convenir et de le répéter , cette religion de Jésus Christ, qui élève les tombeaux plus haut que les palais , comme auprès de Paris , et qui fait écouter aux rois , comme dans les environs de Madrid , les plaintes que le vent trouvera en passant sur leur sépulture.

La cour passe l'automne à l'Escurial : il est bâti au pied des montagnes. Les vents s'engouffrent dans leurs gorges, et soufflent alors avec une inconcevable violence autour des dômes, des tourelles et des hautes murailles. Les vitres de ses onze mille fenêtres s'agitent avec de singuliers craquemens ; l'on croit entendre dans les longs cloîtres les gémissemens et les pas de ce

fantôme qui se plaît dans leurs ténèbres La

cloche sonne pour les morts : leur fête est arrivée avec novembre , et la famille royale , à la lueur de pâles flambeaux, descend, pour les visiter , dans leur dernier palais..... Singulier palais!

l'êscurial.

Pour que la vanité ne se méprenne point à ces marbres , à cet or qui recouvre ses murs , de peur qu'elle n'oublie ce qui se passe derrière ces richesses , et qu'elle ne se laisse aller à la pompe du nom qu'on donne à cette dernière demeure des rois *, l'architecte l'a fait précéder

d'un autre lieu ; la vérité seule l'a nommé :

c'est le pourrissoir **.

A la porte du souterrain , il n'y a point de mort, comme en France, qui reste comme pour

inviter sa postérité à descendre Les gardiens

de ce lieu sont seuls chargés de faire les honneurs de cette royale assemblée ; mais , sans être attendu , le roi vivant peut voir à ces sépulcres vides encore et vacans , que lui et les siens n'y manqueront point de places. Tout est prêt ; il n'y a plus qu'à lever la pierre de dessus , et

qu'à y mettre un nom Quel roi pourrait ne

pas se demander, en présenee de sa tombe , si l'amour et les regrets du peuple en feront pour lui un lit glorieux , doux et tranquille ? Quel ty-

* Le Panthéon.

El Padridero. C'est là que les dépouilles mortelles des rois et des r.-ines sont livrées aux premiers ravages de la destruction.

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ranne tressaillerait pas en songeant que la haine, conduite parla justice, viendra peser sur elle, et apporter là, à ses restes épouvantés % le bruit des malédictions du monde?

À ces graves enseignemens que les rois d'Espagne , depuis Philippe IV, viennent chercher, chaque année, au monastère de San-Lorenzo , on se rappelle le plus grand , le plus puissant monarque de ce noble pays , essayant lui-même son sépulcre. Si, comme on le dit, il se repentit de son abdication, il voulut voir lequel des deux sacrifices était le plus pénible à faire, du rang suprême ou de la vie...*. Ah! sans doute que les prières de pauvres moines qu'il entendait sous le drap funèbre lui firent moins de mal que ce bruit de renommée qu'il écoutait dans la retraite , et qui déjà ne parlait plus de lui.

Charles-Quint avait donné le dessin de cette royale sépulture ; Philippe II n'eut pas le tems de l'exécuter ; Philippe III en jeta les premiers fondemens, et l'ouvrage n'a été fini que sous Philippe IV, comme on le voit par cette inscription : « Ce lieu , consacré aux dépouilles mor- » telles des rois catholiques, qui attendent du » restaurateur de la vie le jour du Seigneur, est

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» un monument de la piété de la maison d'Au- » triche. C'est le dernier séjour que Charles- * Quint , le plus grand des Césars , avait désiré » pour lui et pour les siens. Philippe II, le plus » prudent des rois , le choisit pour sa sépulture. » Philippe III , prince vraiment pieux , le fit » commencer. Philippe IV, dont la clémence, » la constance et la religion firent la grandeur , » Ta continué , embelli , achevé , Van du Sei- » gneur 1 654- M

Quand , après la construction de ces caveaux, on eut fixé le jour pour y transférer les corps de leurs majestés catholiques , Philippe IV voulut lui-même assister en personne à cette auguste et triste cérémonie. A la troisième grand messe , un religieux fit l'oraison funèbre de toutes ces têtes couronnées , et prit pour son texte les paroles d'Ezéchiel : Os décharnés , écoutez les paroles du Seigneur.

« Grand Dieu! s'écria l'orateur, quel esprit » ne sera pas frappé d'admiration! Le monde au- » rait-il jamais espéré de voir un théâtre de ma- » jestés? Sept couronnes que soixante-dix siècles » n'auraient jamais pu réunir, qui jamais eût dit » qu'elles se trouveraient rassemblées pour écou-

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» ter un seul homme? Quelle imagination peut » se figurer cet assemblage de rois morts prêtant » l'oreille à mon discours comme s'ils étaient 9 animés?... Qui vous a donc amenées ici, au- » gustes majestés césariennes?... Quel puissant » auditoire de morts ! Souverain auditoire , au- « ditoire de souverains , os déchaînés , écoutez la » voix du Seigneur. Ecoute, majesté césarienne, y> Charles l'Allemand , Charles le Français , » Charles l'Italien , Charles l'Africain, Charles » l'Indien, Charles l'Espagnol, Charles-le-Glo- » rieux, Charles-Quint, écoute la voix d'un pau- *> vre religieux de Saint-Jérôme.,. Je commence >> par toi , Charles , parce que tu fus le plus puis-

» sant, le plus grand des hommes Tu es mort,

» et Dieu m'ordonne de te dire que sa majesté » divine en a été honorée, puisque tout passe

» ici-bas, excepté le Très-Haut * »

Les rois et les reines d'Espagne ne sont point mêlés aux princes et princesses qui n'ont point régné... ; il y a un caveau où ils dorment à part : le g septembre 1 7 1 2 , on y déposa le corps du duc de Vendôme.

* Manuscrit consulté à î'Escur aL

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« Toute place m'est bonne, disait le vainqueur de Villa- Viciosa aux grands qui délibéraient sur le rang à lui accorder, je ne viens point vous disputer le pas ; je viens sauver votre roi! » Le

roi fut sauvé en effet par ce Français , qui faisait dire à Louis XIV : « Voilà ce que c'est qu'un homme de plus ! » Et personne ne songea à lui disputer la place que là reconnaissance royale lui offrit. L'envie se tut ; il ne lui vint point dans l'idée de réclamer Il s'agissait d'un tombeau.

Il avait vu dans quelque chapelle de Saint- Denis le heaume et l'écu de messire Bertrand Duguesclin; il était de cette noble famille qui aime à dormir à côté de l'épée de Turenne et du bâton de Condé , ce roi qui crut cette récompense digne de son libérateur! Vendôme avait refusé toutes les autres. « Je suis très-touché des soins tendres et magnifiques de votre majesté, mais je puis m'en passer, et je vous supplie de faire distribuer cette s. mme ( 44o,ooo livres ) à ces braves et fidèles troupes espagnoles qui , seules , en vingt-quatre heures , vous ont conservé quatorze royaumes , en combattant dans les plaines de Villa- Viciosa. » Voilà ce qu'il répondait aux offres du souverain. Philippe V s'at-

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tendit à la mort : un tombeau glorieux , souvent arrosé de ses larmes , paya sa dette... Il était digne de coucher parmi les siens , ce brave qui l'avait fait dormir sur les drapeaux de ses ennemis.

Je ne sais quelle rêverie singulière , car elle est sans calcul et sans but, vient nous saisir à l'aspect d'un grand effort de l'architecture : la peinture , la sculpture ne produisent rien de semblable ; les idées que leurs productions font naître ont la clarté et le positif des objets qu'elles ont imités, et qui toujours sont pris dans la nature ; on ne ressent que ce qu'elles ont voulu faire ressentir. Il n'en est point ainsi de l'architecture ; ses modèles sont d'un monde idéal ; elle n'a point de sens déterminé ; ce vague qui préside à ses créations passe dans l'effet qu'elles produisent , et c'est à cet effet vague , rêveur et plein de charmes , que je juge volontiers de la beauté d'un monument. En ce sens , l'extérieur de l'Escurial mérite plus d'éloges que certains voyageurs ne lui en ont donnés : je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de monumens , en mettant même de côté l'influence des souvenirs , qui fassent autant rêver.

C'est une masse énorme, une longueur infi-

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nie , une hauteur prodigieuse , et tout cela paraît tel au pied d'une montagne qui le talonne 1 qui s'élève presque à pic au dessus de lui. Vous êtes merveilleusement disposé à sentir son genre de beauté , par la route que vous avez suivie en sortant de Madrid pour faire le pèlerinage. Cette route est longue et tournante , le long des montagnes nues, arides. Vous passez long-tems au milieu de pierres et de rochers semés çà et là , et couchés comme des dessus de tombes : on pourrait croire que de vieux serviteurs de la monarchie ont fait choix de ce lieu de repos pour être les premiers à saluer leurs maîtres quand viendra l'heure du réveil. Le silence et la solitude sont sur votre passage. La nuit qui tombe vous trouve dans un bois de chênes verts , aux touffes petites , inégales , et aux teintes si rembrunies , qu'on ne pouvait mieux colorer l'avenue d'un tombeau. Impatient de la longueur du voyage , vous appelez quelque bruit qui vous indique sa fin Vous tressaillez quand il vous

arrive, car c'est la voix de la cloche grave, sévère, et réveillant l'écho de la sépulture des rois , qui vous parvient avec le retentissement des souterrains funèbres , des dômes , des hautes

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murailles et des montagnes voisines Vous

êtes au pied de l'Escurial.

Nous , qui , en arrivant , l'avions vu rèvêtu de cette magie de lumière , d'ombres et de demijours que la lune prête aux vieux monumens ; nous , qui nous étions arrêtés devant sa principale façade , blanchement éclairée , tandis que les trois autres se perdaient dans la nuit , rendue plus noire par leur hauteur et celle des bâtimens qui l'environnent ; nous , dont l'imagination avait profité du rideau d'illusion qu'une vague lumière jetait sur le vaste monastère pour l'embellir, l'agrandir encore , nous craignions de le retrouver au jour différent de ce que nous l'avions rêvé... Nous avons été exemptés de ce nouveau désappointement : il est aussi imposant , aussi sévère que nous l'avions supposé.

C'est un bâtiment quadrangulaire ,. dont la façade principale est tournée à l'occident , et

adossée à une montagne « Du pied d'une

montagne stérile , et avec quatre doigts de papier, disait Philippe II, je me fais obéir d'un bout du monde à l'autre. »

Sur le côté opposé , qui fait face à Madrid , s'avance le manche écourté du gril renversé ,

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car c'est la forme de l'instrument du mai lyre de saint Laurent que l'architecte a donnée à cette construction gigantesque. Les quatre pieds du gril sont figurés par les flèches des quatre tours carrées qui surmontent les quatre angles. Il est bâti en pierres de taille d'une espèce de granit bâtard , dont la teinte, encore rembrunie par le tems , sied bien à l'austérité de l'édifice.

Vous voici devant la principale entrée ; elle se trouve sur la façade de l'occident. Admirez ce beau portail formé de grosses colonnes d'ordre dorique à demi engagées dans la muraille ! Après avoir traversé une tour carrée, et monté un escalier dont chacune de ses six marches est formée par une seule pierre , vous entrez dans l'église : on est tenté de dire : Déjà ! en s'y trouvant. Il y a je ne sais quoi de brusque et de heurté dans ce passage subit d'un désert à ce temple si riche et si majestueux, qui détruit beaucoup de son effet; il serait bien plus sûr à la suite d'un long chemin à travers ces cours aux galeries cintrées, aux croix entourées de verdure, comme on en trouve dans l'intérieur du couvent , et en suivant ses cloîtres , dont les retentissemens , les jours douteux et les peintures religieuses vous il. 6

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prépareraient à cette émotion , à cette exaltation respectueuses qu'il faut porter au pied des autels pour bien comprendre un temple , et saisir dans tous ses détails l'intention de l'architecte et des artistes appelés à l'orner Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après avoir visité les autres parties du monastère , lorsqu'on traverse l'église pour sortir, on lui trouve une grandeur, une dignité qu'on n'avait pas saisies d'abord, et qui vous apparaissent dans un jour tout nouveau.

Cette église a la forme d'une croix grecque ; elle est surmontée d'un dôme. On a pratiqué des chapelles dans l'épaisseur des piliers. Les moines psalmodiaient dans leur chœur, placé au dessus des portes d'entrée. Nous nous approchâmes des degrés de 1* autel. C'était dans les jours de la semaine sainte ; l'on avait voilé les tableaux que Luc Cambiaso et Peregrino Tibaldi ont faits pour remplir les interstices de ses colonnes , formées des marbres les plus précieux.

Nous admirions en silence les deux tombeaux qui s'élèvent de chaque côté du maître-autel, et dont l'architecture se marie noblement avec la

sienne Quels sont ces monarques en prières ,

k genoux et sans couronnes? car ils les ont dé- I

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posées aux pieds de celui qui les donne souvent pour punition ; ils semblent attendre, dans une

religieuse terreur, l'arrêt du juge Est-ce en

signe de récompense qu'il les a retirées ?

Ces figures en marbre blanc ressortent dans les enfoncemens revêtus de marbre noir qu'elles occupent. L'oratoire où le roi vient entendre la messe est pratiqué sous l'un de ces tombeaux élevés Les mots d'éternité du ciel , et de vanité

de la terre doivent y retentir avec quelque force , grossis qu'ils sont par l'écho de la tombe de

Philippe II, ou de Charles - Quint! ce sont

eux que l'on a placés là. Triomphateur qui veut peut-être faire croire à sa modestie , la mort n'a étalé ici que deux trophées... ; mais tout son orgueil éclate dans le choix de ces deux gloires qu'elle a courbées au pied de l'autel !

Les chants ne se faisaient plus entendre dans l'église ; un moine s'approcha de nous et offrit de nous servir de guide dans la visite que nous désirions faire des autres lieux de son couvent. Nous acceptâmes avec plaisir son offre bienveillante ; il alluma un gros flambeau à la riche lampe du sanctuaire , et nous le suivîmes dans les sépultures dont il portait les clés.

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Notre promenade fut longue , et il n'est guère possible de trouver un guide plus commode , plus complaisant que le père Ambrosio ; il était pour nous ce que sont tous les hiéronymites * de l'Escurial , et, en général, tous les moines d'Espagne pour les étrangers qui les visitent, plein de bienveillance , de courtoisie et de douceur. Le costume des hiéronymites est remarquable ; leur robe blanche , qui flotte sous leur manteau noir, fait un bel effet dans les ombrés et sur les degrés des souterrains, ou dans l'éloignement des cloîtres qu'ils traversent lentement.

Grâce à la complaisante lenteur de notre guide , nous vîmes , sans trop nous presser , tout ce qu'il y avait à voir. Après être sortis de l'église , après avoir salué le rassemblement de ces grands vassaux de la mort qui dorment dans son Panthéon , nous visitâmes les deux sacristies où , parmi les excellens tableaux qui y sont entassés ,

* Philippe II choisit saint Jérôme pour le second patron de PEscurial. On dit que pendant le siège d'une ville , ce prince ayant e'té oblige' de canonner un couvent de hiéronymites, voulut , pour se réconcilier avec leur instituteur, que le nouveau monastère fut habité par des religieux du même ordre.

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Ton trouve trois Raphaël , dont l'un est nommé la Perle, à cause de son mérite supérieur. Nous vîmes le chœur des moines avec son pupitre immense , qui tourne avec une facilité étonnante ; la salle des Batailles , pleine des souvenirs des Maures et des compagnons de Pélage ; les deux grands cloîtres , dont on admire le pavé de marbre et les nobles proportions ; le cloître d'en bas , avec ses fresques colossales peintes par Tibaldi. La salle capitulaire est remplie de chefs-d'œuvre du Titien , de Velasquez , du Guerchin , de Rubens, de VEspagnolet et du Guide, Dans l'ancienne église du monastère , on adore la madona del pez de Raphaël ; on admire une cène du Titien. L'escalier principal , orné de peintures par Luc Jordans , nous conduisit à la bibliothèque. Des figures gigantesques , peintes par le maître de Michel- Ange , couvrent son plafond , et cinquante mille volumes , placés à rebours , de manière que leur tranche est tournée en dehors *, surchargent ses tablettes. Dans les espaces

* Anas Mo nt anus , savant du seizième siècle, avait adopté ceUe manière de placer ses livres. Sa bibliothèque servit de noyau à celle de TEscurial , et Ton y continua cette bizarrerie.

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qu'elles laissent libres , Ton a placé quelques portraits de rois d'Espagne. Vous n'aurez point besoin d'interroger votre conducteur; vous devinerez le nom de celui qu'y a peint avec une grande vérité Pautaya de la Crux. Voyez cette physionomie sombre , austère et tragique , ne convientelle point à celui qui fit choix de ce lieu de déserts, de rochers et de vent pour y placer un palais? la croiriez-vous déplacée dans cette chambre de mort dont on vous a montré la porte en passant , et où don Carlos termina ses jours? Ne placeriezvous pas ces traits pâles et longs, et ces yeux inquiets sous le linceul qui toutes les nuits s'élève , glisse , disparaît sous les voûtes abaissées des passages secrets , quand la cloche répète lentement aux moines de prier pour leur saint fondateur?

L'admiration fatigue : c'est ce que nous éprouvâmes en arrivant au terme de notre pèlerinage. On ne finirait pas si l'on voulait indiquer tous les excellens tableaux , toutes les fresques remarquables qui décorent et peuplent cet immense édifice ; ce serait entreprendre un tome entier que de chercher à décrire toutes lés curiosités de cette huitième merveille. C'est ce qu'ont faiL

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en espagnol , un moine du couvent, nommé, je crois, le père Ximenès, et, en français, l'abbé Pons , qui , sur les dix-sept volumes de son Voyage en Espagne , en a consacré un tout entier à la description de l'Escurial.

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N° XL. — 4 maî 1824.

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Et modo, .... Thebis , modo Athenis.

Horace.

Aujourd'hui à Thèbes, et demain à Athènes.

« C'est un bel état, cher et vieux dragon, que celui qui vous place tantôt à Thèbes et tantôt à Athènes, ainsi que le dit un poète en us que je vous cite, assez à propos, je crois, en tête de ma lettre ! L'étape militaire n'est-elle pas admirable pour vous autres peintres de moeurs , et coureurs de sites nouveaux ? Et n'êtes-vous pas à plaindre de ne point profiter avec nous des présens bénéfices du métier? Vous êtes resté à Madrid , et nous sommes à Tolède depuis huit jours. C'est là que depuis huit jours j'observe, je consulte, j'écris pour vous, car je n'ai point

oublié qu'au moment du départ nous avons changé de rôle : vous m'avez confié le soin d'exercer à Tolède votre lorgnon moral , et je vous ai laissé à Madrid l'inspection journalière du Prado et de la Tertullia. Je vous écris pour vous entretenir de ruines et de débris, et votre réponse, je l'espère, sera toute jeune et toute jolie des nouvelles que vous m'avez promises d'Antonia , d'Inès et de Pépita. Voilà de piquantes nouveautés qui valent bien les vieilleries que je vois de près, pour vous plaire... de près ; m'entendez-vous ? Vous , grave Yorik , tenez-vous un peu loin , croyez-moi , du centre de vos nouvelles remarques! c'est que vraiment il serait dur que cet instant de repos que l'on vous laisse servît à vous faire voir du pays ! et Dieu sait si votre journal gagnerait à cette excursion passagère d'autre observation que quelque maxime surannée sur l'inconstance et la perfidie du beau sexe.

Elles sont si vieilles en date ! c'est comme la fondation de Tolède. Si l'on en croit les chroniques, elle fut bâtie par des juifs sortis de la captivité de Babylone. Sans nous enfoncer dans les ténèbres d'un tems aussi reculé , on voit plus

clairement que César en fit une place d'armes , qu'Auguste y établit une chambre impériale, que les Goths l'agrandirent, qu'elle fut embellie par les Sarrasins, que les Castillans la fortifièrent, et que, ornée jadis d'un magnifique château, elle fut long-tems la résidence des rois. C'est encore aujourd'hui une des principales villes de la Nouvelle-Castille , et avec tout cela, c'est un triste séjour. On ne peut faire un pas dans ses rues étroites et sombres sans monter ou descendre le long de maisons mal bâties ; les murs extérieurs de son château, car c'est tout ce qu'il en reste, peuvent seuls, à présent, faire juger de son ancienne magnificence... : des ruines, toujours des ruines, mon cher ami ; et toujours le nom français attaché à leur triste étalage! N'était-il pas resté dans le sabre de nos soldats quelque chose de la sape révolutionnaire ? On le croirait quand on a parcouru l'Espagne, ou plutôt tous les peuples de l'Europe : quand ils sont sous les armes, n'(mt-ils pas quelque atteinte de cette soif de ravage qu'on éprouvait au camp de ces barbares dont ils sont tous sortis? La guerre, dans l'antiquité , n'était point la destruction. Les anciens conquérans fondaient des villes; nous, nous ne

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savons que les ravager; c'est sur des ruines que nous écrivons le mieux nos victoires. Ce peuple de géans, devant qui la terre se tut, tenait plus à la durée de sa gloire ; bienfaisant après avoir été redouté, il construisait, au milieu des peuples soumis , de pompeux et d'utiles monumens pour leur confier ces souvenirs : les âges les accueillirent avec un respect qu'ils obtinrent de la reconnaissance, et que l'effroi seul ne leur eût point donné. Ainsi le voyageur, à Tolède, détournant tristement ses regards des traces d'une gloire qui ne s'appuie que sur des décombres , les porte avec complaisance sur ces vieux pans de muraille qui , hors de la ville, lui annoncent l'emplacement d'un cirque construit par les Romains.

Le Tage, qui coule entre des rochers escarpés, environne Tolède de deux côtés ; le reste est entouré de vieux murs flanqués d'un nombre prodigieux de tours , qu'on dit être l'ouvrage des Visigoths et des Maures. Divisée en vingt-trois quartiers , elle ne m'a pas paru peuplée à proportion de sa grandeur. On n'y compte guère que cinq mille familles partagées en vingt-sept paroisses, dont deux suivent le rit muzarabe..,.-*

Un mot en passant sur l'origine de cette différence!

Après la conversion des Goths ariens à la foi catholique, saint Isidore, archevêque deSéville, régla parmi eux le culte divin , et composa , par ordre du concile de Tolède, un office et un missel qui furent reçus dans toutes les églises d'Espagne. Cette discipline dura jusqu'à l'invasion des Maures et la dispersion des chrétiens. Ceux de Tolède eurent la liberté de rester dans la ville, et furent appelés muzarabes, du nom de Muza , chef des Sarrasins , qui leur permit de suivre leur religion. Ils conservèrent l'office de saint Isidore , et ce ne fut qu'après Fexpulsion des infidèles qu'on parla de leur faire prendre le rit romain. Le clergé, la noblesse et le peuple s'y opposèrent par respect pour l'ancien usage ; et il y eut de grandes contestations pour savoir laquelle des deux liturgies , la romaine ou la muzarabe, contenait la forme du culte la plus agréable à la Divinité. Il fut arrêté, suivant le génie de ce siècle ignorant et barbare , que ce point de controverse se déciderait par un duel. Deux champions armés de toutes pièces entrèrent dans la lice, La cour favorisait le rit romain ;

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mais le parti contraire fut. victorieux, et toute la ville ne douta plus que Dieu ne se fût déclaré pour la bonne cause. Mais comme les armes sont journalières, on fut d'avis de tenter une autre épreuve. Après des jeûnes, des processions, des prières, on fit allumer un grand, feu , et l'on convint qu'en y jetant un exemplaire de chaque liturgie, celui qui résisterait aux flammes serait le meilleur. L'office muzarabique fut encore triomphant, car, si l'on en croit les Espagnols, il ne fut pas même endommagé , tandis qu'on vit l'autre réduit en cendres. La cour ne voulant pas en avoir le démenti , et persistant , malgré le miracle, à rejeter le missel de san Isidro, eut encore assez d'art et d'autorité pour éluder une seconde fois cette décision, et l'usage du rituel muzarabe ne fut permis que dans quelques églises. Ce culte perdit insensiblement de sa faveur ; le souvenir même en serait totalement effacé, si le cardinal Ximenès, archevêque de Tolède, ne l'eût rétabli au commencement du seizième siècle. Il fonda une collégiale, composée de douze chanoines et d'un doyen , qui suivent le rit muzarabique, et dépensa 5o,ooo écus à faire imprimer des missels et des bréviaires pour cet usage

Que dites-vous de la bizarre querelle dont je viens de vous entretenir ? Vous me répondrez , j'en suis sûr, que ce n'est pas la seule fois qu'on s'est battu pour les livres. J'en connais en effet qui , moins saints , ont amené des débats plus sérieux ; quant à l'épreuve des bûchers, n'êtesvous pas d'avis que je la conseille aux braves gens qui seraient dans l'embarras de prendre le

meilleur journal ? Qu'ils les jettent tous au

feu , ils verront s'ils ne sont pas admirables pour l'alimenter !

La cathédrale , d'une construction gothique , est digne de sa réputation. Elle est très- vaste ; son architecture est d'un bel effet , et ses vitraux sont chargés de peintures d'un fini précieux. C'est l'église la plus considérable d Espagne , et l'une des plus riches de la chrétienté. On fait monter les richesses du chapitre à quinze cent mille francs, et tout le clergé est d'environ six cents ecclésiastiques, dont les revenus passent deux millions cinq cent mille francs. On peut dire que toute la ville leur appartient ; et il n'y a pas une de ses maisons qui ne porte en inscription qu elle est à tel curé ou à tel chanoine. L'archevêque est seigneur de dix-sept villes ou gros bourgs, et d'un

nombre infini de villages. Quand , pour prendre possession de sa dignité , il fait son entrée d'inauguration, l'usage est que le clergé et les principaux citoyens aillent au devant de lui , à une lieue de la ville. Les chanoines, montés sur des mules superbement parées , précédés de leurs écuyers, vont lui baiser la main ; et le gouverneur, suivi des principaux magistrats , vient lui faire son compliment. On le conduit en cérémonie jusqu'à la porte de la cathédrale, dont il promet d'observer et de maintenir les privilèges. Près de là est son palais archiépiscopal , dont la magnificence répond à la dignité et aux revenus du riche pontife qui l'occupe.

L'opulence et le luxe étalés dans l'intérieur de la basilique répondent aux richesses du chapitre et du prélat. La plupart des autels et des gradins par où l'on y monte sont de vermeil ; la quantité de perles, de diamans, de pierres précieuses renfermées dans les sacristies, est d'un prix inestimable. Sans vous énumérer les châsses, les reliquaires, les vases, les lampes, les encensoirs, les chandeliers, les croix, les statues, les crosses et les couronnes d'or, d'argent et de vermeil, je me contenterai de vous parler de la

l36 LETTRE AU VIEUX DRAGON.

Vierge que les fidèles y viennent adorer: on la revêt, certains jours de Tannée, d'habits magnifiques. La robe seule est estimée soixantequinze millions de réaux ; le manteau est de même matière. L enfant Jésus qu'elle tient dans ses bras a trois pieds de hauteur ; il est en or massif, et sa robe est un tissu d'or couvert de

diamans Nabuchodonosor et Titus , dit un

voyageur, n ont pas enlevé plus de richesses du temple de Jérusalem.

Les cérémonies s'y célèbrent avec une pompe extraordinaire. Le pape et ie roi d'Espagne ont le titre de chanoines de cette cathédrale , et , à certaines époques de l'année, quand on fait l'appel général , on les cherche dans les différentes parties de l'église ; quand leur absence est bien constatée , on les condamne à une amende de vingt-six réaux.

Dans un caveau pratiqué sous le maître-autel, on conserve le corps de saint Ildefonse et celui de sainte Léocadie , et l'on voit , dans un coin obscur, la pierre où la sainte Vierge posa le pied lorsqu'elle vint offrir une chasuble à saint Ildefonse, et le remercier de l'ardeur qu'il mettait à la défendre.

LETftiE AU VIEUX DRAGON. l3y

Ce n'est pas ma faute , mon cher camarade , si je n'ai pas ici une aventure chevaleresque à vous décrire. J'ai fait tout mon possible pour pénétrer dans cette cave d'Hercule , fameuse dans toute l'Espagne , et source féconde , à Tolède , de contes et de complaintes. Les historiens arabes parlent d'un souterrain où Rodrigue descendit avant d'aller combattre les Maures. Au lieu des trésors qu'il y croyait renfermés , il n'y trouva que l'affreuse prédiction de sa ruine , qui lui fut faite par une statue du tems , qui frappait le sol de sa faux. Ce que l'on rapporte de la cave d'Hercule prouve son identité avec le souterrain de Rodrigue. Elle est , dit-on, longue de deux ou trois lieues ; vers le milieu , on y rencontre une statue en bronze , qui agite la lance dont elle est armée lorsqu'un audacieux fait mine de s'avancer plus loin. On cite un grand nombre de valeureux aventuriers qui ont tenté de pénétrer dans le souterrain , et qui n'ont pas osé dépasser le redoutable gardien. J'ai voulu voir si le ciel m'appelait à mettre cette périlleuse aventure à fin, et, suivi d'un de mes compagnons d'armes que sa curiosité et son imagination , portée au merveilleux , rendaient digne de s'associer à mon

entreprise , j'allai chercher chez le corrégidor les clés et la permission de descendre dans cette cave fameuse. Le magistrat nous renvoya au curé d'une petite église appelée San-Gines, sous laquelle est l'entrée du lieu terrible. Nous trouvâmes dans cette église un vieillard dont l'extérieur nous annonça la profession : il était prêtre de cette petite paroisse. Nous lui exposâmes le motif qui nous amenait ; il nous répondit que dans l'autre guerre , plusieurs officiers français étaient venus dans le même but , mais que depuis quarante ans au moins , la porte du souterrain était murée ; voici à quelle occasion : quelques hommes persuadés , d'après l'opinion généralement reçue , que les Maures , en quittant Tolède , y avaient enfoui leurs trésors , étaient entrés dans la cave. D'après leur récit , ils pénétrèrent fort avant, et, après avoir dépassé une statue renversée, ils s'approchèrent d'une chute d'eau qui faisait un bruit si épouvantable, qu'ils n'osèrent pas aller plus loin. Ils revinrent à moitié morts, et quelques-uns moururent , en effet , à la suite de cette expédition , soit de la frayeur qu'ils avaient éprouvée , soit du mauvais air qu'ils avaient respiré : alors l'archevêque en fit fermer

Tentrée. Le bon prêtre alla chercher une lumière ; il nous fit descendre un escalier tant soit peu dégradé , et nous nous arrêtâmes devant une porte voûtée assez grande , et surmontée d'une inscription en caractères gothiques à moitié effacés par le tems, et dont il me fut impossible de déchiffrer un mot. Force nous fut de renoncer à notre projet ; nous remontâmes dans l'église, et nous nous consolâmes de cette contrariété en admirant la construction tout-à-fait mauresque de ce petit temple. Sa voûte est , comme dans la mosquée de Cordoue , soutenue par des colonnes déliées, au lieu de pilastres comme dans nos églises. Notre guide nous proposa ensuite de voir la tour et la partie supérieure de la voûte. Arrivés au milieu d'un petit escalier, il nous fit remarquer une petite excavation pratiquée dans l'épaisseur du mur, et semblable à une niche pour mettre une statue. « Ici , nous dit-il sans rire , repose une ame qui n'a pu entrer dans le purgatoire , ni dans le paradis ; le curé n'a pas voulu non plus la recevoir dans l'église, et il l'a fait placer dans le mur. Elle est renfermée dans une boite de fer-blanc. On dit journellement des prières pour elle, et l'on espère que dans vingt

l4o LETTRE AU VIEUX DRAGON.

ans elle se trouvera purifiée. » J'avoue que cela passe tout ce que j'ai vu et entendu dans ce genre. À Madrid et dans les autres villes d'Espagne , on voit très-fréquemment aux portes des églises un écriteau sur lequel on lit : Aujourd'hui Von tire une ame du purgatoire. Ceci me paraissait déjà d'une bonne force ; mais ce n'est rien, n'est-ce pas? en comparaison de l'ame de la paroisse de San-Gines.

Vous devez être las de tous ces contes, et je continue, par diversité, les documens historiques que j'ai réunis sur Tolède. Ce qui donne de la célébrité à cette ancienne capitale , est la quantité de guerres qu'elle a essuyées , et les conciles nombreux qu'on y a tenus. Le premier fut assemblé , l'an 4oo , contre les priscianistes , dont l'hérésie avait commencé en Espagne. Priscilien, chef de cette secte, qui avait pris son nom , Espagnol noble et riche , fut mis à mort par ordre de l'empereur Maxime , qu'il avait traité d'usurpateur.

Dans un autre concile , tenu à Tolède en 638 , il fut statué qu'aucun roi d'Espagne ne monterait sur le trône , à moins qu'il ne promît de conserver la loi catholique. Dans un autre , de Pan-

LETTRE AU VIEUX DKAGON. l/^l

née 1 , on défend aux ecclésiastiques de porter le deuil , aux évêques de paraître en public sans camail , sans rochet, et d'être vêtus de soie. Un règlement ordonne que ceux qui meurent des blessures qu'ils ont reçues dans un duel soient privés de la sépulture ecclésiastique.

On ne peut s'occuper de Tolède sans dire un mot àePadilla. Ce nom, que vous avez dû voir souvent invoqué dans les pamphlets des révolutionnaires espagnols , fut celui d'un chef de révoltés , qui, sous Charles-Quint, voulut faire ce que les Riégo, les Quiroga entreprirent sous Ferdinand. Les Tolédains , soulevés par le fier Espagnol , fils du gouverneur de Castille , se déclarèrent les vengeurs des libertés communes. Ils prirent les armes, attaquèrent le château avec tant de vigueur , que le commandant fut obligé de se rendre. Enhardis par ce succès, par l'habileté et l'audace de leur chef, après avoir dépouillé de toute autorité ceux qu'ils soupçonnaient d'être attachés à la cour, ils établirent une forme de gouvernement populaire , et levèrent des troupes pour le défendre.

Comment trouver de l'argent pour payer cette armée? La révolution ne chercha pas long-tems ;

ll^l LETTRE AU YlfcUX DRAGON.

son but était dès lors l'anéantissement du trône et de l'autel. On ne doit point s'étonner si elle employa les armes que de nos jours on lui a vues dans les mains... Elle s'empara des riches ornemens de la cathédrale , mais ce fut du moins avec une adresse et un masque que de nos jours elle s'est gauchement dispensée de prendre. Dona Maria, digne, par son énergie, de -nommer Padilla son époux, se rendit processionnellement à l'église avec tous les gens de sa maison , en habit de deuil , les yeux en larmes , se frappant la poitrine , et implorant à genoux le pardon des saints, dont ils allaient dépouiller les autels. Cet artifice prévint l'imputation de sacrilège, et fit juger au peuple que la nécessité seule et le zèle de la bonne cause avaient pu déterminer l'épouse de Padilla , malgré sa répugnance , à cette étrange extrémité.

On se hâta de combattre cette sédition. Après quelques succès , l'armée de Padilla , découragée par une défaite, s'affaiblit tellement par la désertion, que, pour ne pas survivre au malheur de la journée , il se précipita au milieu des ennemis. Il chercha en vain la mort sur le champ de bataille ; étant à la fois blessé et démonté , il

fut fait prisonnier... Dès le lendemain, il fut condamné à perdre la tête.

On lui permit d'écrire à sa femme et aux bourgeois de Tolède... Voici les deux lettres , qui vous donneront des chefs de parti d'autrefois, pour le courage et la fermeté , une autre idée que celle que nous avons des révolutionnaires d'aujourd'hui :

« Pleurez la perte que vous faites, écri- » vait-il à sa femme , mais ne pleurez pas ma » mort ; elle est trop honorable pour exciter des » regrets. Je vous lègue mon ame ; c'est le seul » bien qui me reste ; et vous la recevrez comme » celui que vous e§timez le plus dans le monde. » Je finis pour ne pas fatiguer la patience du » bourreau qui m'attend , ni me faire soupçon- » ner d'allonger ma lettre dans le dessein de pro~ » longer ma vie. »

La haute idée qu'ont de leur ville les habitans de Tolède éclatent dès les premières paroles que leur adresse Padilla :

« Toi, la couronne d'Espagne, et la lumière » de l'univers ! toi , qui fus libre dès le tems des » puissans Goths , et qui , en versant le sang » étranger et le tien, as recouvré ta liberté et

î 44 LETTRE AU VIEUX DRAGON.

» celle de tes voisins, je te prie, comme ma » mère , d'accepter la vie que je vais perdre , » puisque Dieu ne m'a rien donné de plus pré- » cieux que je puisse te sacrifier. Je suis moins » jaloux ie vivre que je ne le suis de ton estime. » Si le sort n'a pas voulu que mes actions fussent » placées au nombre des exploits fortunés et fa- » meux de tes autres habitans, il faut l'imputer » à ma mauvaise fortune , et non pas à ma vo- » lonté. Mais ce qui me donne la consolation la » plus sensible , c'est de voir que moi , le dernier » de tes enfans , je vais souffrir la mort pour toi , » et que tu en nourris d'autres dans ton sein qui » seront en état de me venger. »

Les troupes de Charles investirent la ville. Dona Maria , malgré tous ses efforts vraiment admirables , fut abandonnée par le peuple. Après s'être défendue quatre mois dans la citadelle , où elle s'était réfugiée , elle eut l'adresse de s'échapper à la faveur d'un déguisement , et se réfugia en Portugal , où elle avait encore une partie de sa famille.

On compte à Tolède trente-huit communautés religieuses, dont dix-sept d'hommes et vingtième de filles. Le couvent de Saint- François ,

fondé par Ferdinand et Isabelle , y tient le premier rang ; et Ton raconte , comme une chose remarquable , que Ximenès , qui , sous leur règne , parvint à la dignité d'archevêque, de cardinal et de premier ministre , fut le premier novice de cette maison. Nous avons visité avec le roi tous ces établissemens religieux : ce que j'ai vu de plus singulier en ce genre est une maison appelée le Collège , où l'on élève , aux frais du roi , une soixantaine de demoiselles nobles , et qui n'ont d'autre dot à espérer que l'éducation qu'elles y reçoivent. L'entrée en est permise à tout le monde, et presque à toutes les heures. Un étranger arrive-t-il en témoignant le désir de voir la maison, de suite il est introduit , et une douzaine de ces demoiselles viennent lui tenir compagnie, et lui apporter, dans le dessein de le séduire , tous les trésors de leur esprit et tout le sel de leur coquetterie... il leur importe beaucoup de trouver un mari ; san^eela , elles passent leur vie dans cette demeure. Si l'étranger en distingue une , il s'informe de son nom, et toutes les fois qu'il la demande au parloir, on la fait venir , et on les laisse seuls aussi long-tems que dure la visite. Ces entrevues même, à la de-

ï£6 LETTRE AU VIEUX DBA G ON.

mande du prétendant , peuvent avoir lieu hors du couvent : cm assure qu'il est très-rare qu'elles abusent de cette extrême liberté ; elles ne perdent jamais de vue son objet , un mari, un

mari, un mari!

Voici , mon cher Yorik , ce que j'ai à vous dire de Tolède ; mais , je vous le répète , vous devez vous mordre les doigts d'être resté à Madrid. Vous , qui donnez à vos descriptions quelque peu d'originalité et de couleur locale, vous eussiez tiré merveille de cette vieille cité... ; elle a une physionomie toute particulière , que vous eussiez fait apercevoir mieux que qui que ce soit. Qu'y faire? Dans l'absence d'un bon tableau, placez sans façon, dans quelque coin de votre intéresssante galerie, cette esquisse faite pour vous plaire , et croyez à ma bien sincère amitié ,

Labr....

MARIA

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n° xli. — i5 mai 1824.

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MARIA

Partout de la douleur on trouve les images ; I/amour a ses tourmens, l'amitié' ses outrages.

Dccis.

C'est une pauvre fille aveugle que nous avons rencontrée dans un village de la Manche , au pied de la Sierra-Morena.

Elle allait s'asseoir sur les degrés de pierre de la croix du grand chemin. Elle écoutait, jusqu'au soir , si elle n'entendrait pas l'approche d'un régiment français.

« Voilà le bruit lointain de leurs tambours! » disait-elle quelquefois. Alors, pleine de joie et d'espérance , elle tirait de son sein quelque chose qui brillait, parce que le soleil, avant de se ca-

l48 MARIA.

cher derrière la montagne, envoyait encore un rayon à la croix du grand chemin.

Et ce qu'elle tenait ainsi entre ses mains était un hausse-col d'officier français. Il y avait encore dessus le n° 5 7 et l'aigle. Il était brillant comme aux jours des vieilles batailles : elle l'essuyait si souvent quand elle pleurait dessus !

« Si Victor vient à passer, disait- elle, il jetera un regard de pitié sur la pauvre aveugle de la croix, et si son cœur ne lui dit pas : « C'est Maria! » il reconnaîtra peut-être le hausse-col que je tiens à la main.

» Je sens avec mon doigt... , là... , sur le cuivre, le froissement de la balle qui le blessa. Nos frères étaient descendus en force de la montagne; on s'était battu dans le village ; les maisons brûlaient , et dans la nuit noire on voyait de loin, sur la route, de subites lueurs que suivaient des coups répétés ; car l'étranger se retirait en désordre sur Val-de-Pennas.

» Et ses blessés abandonnés gémissaient le long de nos maisons embrasées. Moi, je sortis ,

car je songeais à Victor Il avait défendu la

pauvre Maria des outrages de ses soldats, il

MARIA

avait sauvé son père et protégé sa maison; et je ne sais quelle voix me disait, au fond du sanctuaire où je priais avec mes compagnes , que Victor, à son tour, avait besoin de moi!

» Un brandon à la main , les cheveux épars , et les pieds dans le sang, j'ai cherché, en me baissant sur les morts , et j'ai interrogé des

figures affreuses, dans les convulsions de la

rage et du désespoir. j

» Je l'aperçus : « Maria! » dit-il doucement en levant la tête. Il me tendit la main; elle était froide. Il retomba ; et sa bouche pâle murmurait encore je ne sais quelles paroles pour sa patrie et sa mère.

« Viens, Victor, » lui dis-je. II ne répondit pas. J'ajoutai , en le soulevant dans mes bras : « Ne peux-tu suivre Maria, Maria que tu défendis des outrages de tes soldats, et dont tu sauvas le père? »

» Son sang coulait, malgré mes efforts pour l'arrêter. « Vois, dit -il, je vais mourir! — Oui, mourir là , sur le champ de bataille , ce serait bien , lui dis-je ; mais , écoute ! les coups de fusil ont cessé sur la route. Nos Espagnols ont

l5o MARIA.

vaincu ; ils vont revenir ; et malheur aux

blessés qui tomberont entre leurs mains ! Mon

père lui-même , oubliant ce que tu fis pour nous , se réjouirait du spectacle de tes souffrances ! »

» Il regarda son épée ; sa lame était brisée.

Il chercha la pointe , et s'en faisant un poignard : « Comme cela, dit-il, crois-tu qu'on ne puisse pas s'épargner leur supplice? »

» La croix du couvent ruiné brillait dans ce moment, éclairée par le vaste incendie. « Et Dieu! » lui dis-je en la lui montrant. Il sourit

avec un air de doute : et cependant l'arme

s'échappa de ses mains.

« C'est là! c'est là qu'il faut aller! » m'écriai-je, frappée d'une idée subite. Des cris de

fureur et de joie s'élevaient de loin « Les

voici! ; allons! et que la sainte Vierge nous

protège! »

» Et la reconnaissance , rien que la reconnaissance, je crois, me rendit si forte, que je

pus le porter dans le couvent abandonné

C'est dans le caveau où dormaient les chastes filles de sainte Claire , que je cachai ma proie. Toutes les nuits , me glissant le long des halliers

MARIA. l5l

des champs , et perdue dans les détours des

ruines, j'allais appeler Victor Oh! qu'il me

tardait d'entendre sa réponse ! et que sa voix , qui murmurait le nom de Maria , m'arrivait douce et consolante au milieu de ce silence de mort et d'effroi!

» Il resta là quinze jours. . .., quinze jours d'une longueur effrayante, au milieu des ténèbres , des morts et des rêves de la fièvre Et

cependant mes soins produisaient déjà d'heureux

effets Mais l'on m'avait suivi du village , et

une nuit mon père se montra tout à coup devant moi dans les souterrains de Sainte-Claire , avec ses amis qui portaient des flambeaux.

« Malédiction sur la fille coupable, et mort au Français qu'elle a sauvé ! » Oui , mon père ne craignit pas de prononcer ces mots Furieux , ils nous entraînèrent loin de notre asile , et je vis s'amonceler l'affreux bûcher où ils voulaient brûler Victor.

» Je m'enfuis loin d'eux, et j'errai dans les champs , emportant la malédiction de mon père , et le bruit du pétillement des arbres allumés et des cris du prisonnier. Des Anglais passèrent :

l52 MARIA.

« Sauvez-le! m'écriai-je ; un Français! un prisonnier! là! ils sont à l'égorger! »

» Que l'ange du Seigneur reste avec eux! Us

vinrent Je courais devant Une épaisse

fumée s'élevait Le bûcher! il venait d'être

allumé ; les flammes gagnaient autour de

lui « Victor! » et je m'élance, et je tombe

au milieu des branches embrasées. Elles furent

éteintes de suite par les étrangers accourus

On me releva ; mais je ne le vis plus..... ;

mais je ne le vis pas quand il me dit adieu ! ;

j'avais les yeux brûlés !

» Il fut plus heureux ; les flammes l'avaient épargné , et les Anglais l'emmenèrent avec eux.

Moi , je restai Pauvre aveugle , où aller? Et

c'est un bonheur pour moi d'avoir perdu la vue! Qu'aurais-je vu depuis ce moment ? le dédain et le mépris sur les figures de mes compagnes. Et maintenant que mon père m'a rendu son

amitié et ses caresses , qui sait s'il ne rougit

pas encore en m'appelant sa fille ?

» Oh! non ; et je suis plus heureuse que

je ne l'ai jamais été. Depuis qu'il m'a quittée, ceux qui , autrefois , pour me faire de la peine ,

MARIA. l53

je crois , maudissaient devant moi les Français , les bénissent, maintenant qu'ils les ont vus passer pour aller délivrer le roi,

» Victor est-il avec eux? Voilà ce que je

voudrais savoir. Je crois qu'il reviendra. N'est-ce pas , Victor, que tu reviendras avec le souvenir de la pauvre Maria? N'est-ce pas qu'un jour j'entendrai ta main, en signe d'amitié , frapper dans la main de mon père? Il est tard déjà , car tout est silencieux sur la route. Viens , Fidelio , rentrons!... ce ne sera pas encore aujourd'hui qu'il arrivera! »

Quand je revis la fille aveugle , tous les régimens étaient- passés. Elle n'allait plus s'asseoir sous la croix du grand chemin, et elle n'avait plus le hausse-col sur lequel si souvent elle avait pleuré : « Il est venu le chercher! » me dit-elle. Puis elle me conta qu'un soir elle avait entendu des pas légers autour d'elle , et que son chien n'aboya pas. Elle tressaillit en sentant des larmes tomber sur sa main. « Pauvre Maria ! » dit bien bas une voix connue. Elle s'évanouit dans les bras qui la pressaient. Quand elle reprit ses sens, il n'était plus là. Elle appela Victor ; per-

i!4 IvlÀRÏÀ.

sonne ne luirépondit ; et elle n'avait plus le haussecol sur lequel si souvent elle avait pleuré.

« Il est mort! ajouta-t-elle avec calme; son ombre, pour me revoir, est venue de France dans les plis d'un drapeau. »

Et moi, à mon retour à Madrid , voilà ce que j'ai entendu dans un café du Prado, près d'une table sur laquelle un officier français agitait la joyeuse lique*ir du punch embrasé :

« Toujours triste, » disait-il à un capitaine encore jeune qui regardait d'un air distrait ces apprêts de plaisir.

» — L'avoir revue , et ne lui avoir rien dit !

» — Qu'avais-tu à lui dire , sinon : « Viens à l'autel, et sois l'épouse de Victor! »

» — Tu as raison : ce sont là les seuls mots que j'eusse à lui adresser!..., ceux-là , ou rien!

» — Je bois à ta fermeté !

» — A ma fermeté! Charles , est-ce bien f expression qu'il faudrait employer? » Le jeune militaire se tut , et le capitaine : « Qu'importe ? » Il cherchait à fuir cette idée , elle revint de suite : « Pauvre Maria ! » dit-il en reposant son verre qu'il ne fit que porter à ses lèvres.

MARIA. l55

« tarions , dit l'autre , qu'avant peu Je

n'achève pas 7 ajouta-t-il , mais je te connais. La Sierra-Morena n'est pas si loin , et tu n'es pas encore sorti d'Espagne. »

LES THEATRES

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N° xlii. — 17 mai 1824.

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LES THÉÂTRES

- Bien plus remarquables par ce qu'ils ont été, eS

par ce qu'ils pourraient èlre , que par ce qu'ils sont.

Mad. de Staei,.

« Si Ton voulait juger l'état de la nation que j'étudie dans ce moment par sa littérature actuelle et ses théâtres , que j'appelle la littérature en action, l'on pourrait dire hardiment qu'il n'y a plus d'Espagne , ou qu'il n'y en aura bientôt plus ; et ne parlant ici que des théâtres , ce n'est point de la décadence, de la corruption, c'est de la non existence. Cependant , au milieu de ses misères et de ses orages , la société, en Espagne, a conservé son ancienne allure ; elle présente encore un caractère qui tranche avec les autres sociétés de l'Europe. L'Espagnol est toujours de-

LES THEATRES. I 57

bout dans sa fierté, et sa résignation héréditaire ; il est entouré de ruines, mais ces ruines parlent de son antique grandeur. Ainsi, sur la scène, que je m'attendais bien à trouver un peu dégradée, j'espérais encore rencontrer des traces de ce qu'elle a dû être quand notre grand Corneille venait lui demander des sujets , et quand son éclat amenait la réforme et la perfection de tous les théâtres. » Voilà ce que je me disais ce soir , un peu haut , à ce qu'il paraît , dans une luneita, n° 7, del Principe , l'un des deux théâtres de Madrid , à la maussade représentation d'un mauvais drame allemand, mal traduit en espagnol sur une mauvaise traduction française. Je fus vraiment aise de voir tomber le rideau , qui du moins me rendait les noms de Lope de Vega , de Cervantes et de Calderon, qui ne sont plus là qu'en peiùture.

Un vieil armateur castillan avait entendu , à ce qu'il paraît, quelques-unes des phrases qui exprimaient le dépit qu'amenait ce nouveau désappointement « Monsieur , dit-il , en passant au n° 6 , vide à côté de ma place , vous êtes Français , et vous estimez les Espagnols. »

l58 LES THEATRES.

Je le saluai le plus honnêtement que je pus pour réponse.

« Vos compatriotes se rebutent et se fâchent quand leur premier coup <Tœil n'a rencontré que des objets qui le flattent peu , ajouta-t-il en s'asseyant.

» — Conyenez , lui dis-je , que votre extérieur, dans ce moment, n'a rien de bien séduisant !

» — Soit , reprit-il ; mais faites ici comme vous semblez avoir fait ailleurs! écartez les haillons , et regardez notre théâtre !

» — Rebroussons chemin, et quand, à force de tirer les rênes , nous serons remontés au dixseptième siècle , vous me direz de m'arrêter , n'est-ce pas ?

» — A moins , me répondit-il , que volft n'aimiez mieux vous tenir devant le Vampire ou Barberousse. Alors, vous qui jugez la société sur les théâtres , vous nous croirez devenus habitans du faubourg du Temple ; car ce n'est plus que là que l'on va chercher les nouveautés dont on nous régale.

» — Monsieur, lui dis-je , je rends justice

LES THEATRES. l5<j

plus que personne à votre théâtre d'autrefois ,

et en France

» — Oui, je le sais, nos bonnes pièces sont plus généralement connues et louées en France qu'en Espagne. Le cirque des taureaux Ta toujours emporté sur notre théâtre. Nous faisons peu de cas de ce noble plaisir, et le tauréador qui sait enfoncer avec grâce le fer dans le corps de la victime , excitera un enthousiasme que ne feront jamais naître auteurs et acteurs , eussent-ils le génie de Voltaire et le beau talent de Talma. Nous serions embarrassés de vous montrer une édition complète des comédies de Calderon , et c'est à peine si un littérateur pourrait vous nommer toutes celles que Lope de Vega a composées. Une pièce nouvelle paraît : elle n'est ni sifflée , ni applaudie ; le parterre se garde bien de la juger, et les journalistes seraient bien fâchés de prononcer pour lui; on ne s'enquiert point du nom de l'auteur; on sort du spectacle sans en parler ; lui, touche les 100 ou i5o fr. qui lui reviennent pour son ouvrage ; on le joue deux ou trois fois et tout est fini. A l'exception de quelques encouragemens que plusieurs rois donnèrent à quelques bons auteurs de

l6o LES THEATRES.

notre théâtre, cet injuste dédain a été de tous les tems ; et il faut reconnaître quelque fécondité au génie espagnol, quand on lui voit créer, au milieu du dégoût que donne la certitude de ne tirer de son ouvrage ni gloire , ni profit , des pièces aussi estimables que le sont celles que nous possédons.

» — Voilà qui est très-juste , dis-je à mon vieux voisin; mais je crois qu'il était impossible, en écartant même ces sujets de déclin, de soutenir votre théâtre littéraire au point où il était au dix-septième siècle.

» — Je crois comme vous , me répondit-il , notre système théâtral vicieux. Les tragi-comédies que nous avions adoptées nous ont conduits naturellement au genre bâtard du mélodrame, qui lui-même vieillit : c'est un genre qui s'use facilement. Il n'est pas aisé de tenir long-tems les spectateurs en haleine quand on base leurs plaisirs sur la curiosité , et il était impossible de continuer à faire des pièces avec notre ancienne manie d'aventures et de coups d'épée , et de baser toutes nos comédies sur des qui-pro-quo que l'ancien costume rendait plus vraisemblables. Nos vieux auteurs, dans la peinture de leur

LES THEATRES. iG I

tems, y ont fait entrer trop de son extérieur ; leurs pièces en ont vieilli. Votre Molière a plus cherché le dessous de l'habit : c'est cela qui est de tous les siècles. Nos vieilles comédies ne pourraient, en aucune façon, être jouées sans les costumes indiqués. Habillez Harpagon en Français de 1824!... sous son frac râpé , ce sera toujours l'avare. Voilà justement ce que nos auteurs modernes pouvaient chercher à faire. Déjà Moratin leur a appris, par de savantes esquisses, que les Espagnols pouvaient aussi tenter la comédie de caractère. Votre société , qui change d'usages et de modes à chaque instant, vous donne, de plus qu'à nous , le champ du ridicule à exploiter ; mais croyez qu'il nous restait assez à trouver dans le genre héroïque , qui convient si bien à • notre langue majestueuse et sonore, et dans le haut comique , que Molière a rendu si difficile chez vous!

» — Espérons , lui dis-je , qu'un jour »

Il secoua la tête. « Vous ne savez pas, répondit-il , ce que disait l'autre jour le magistrat préposé à la surveillance , aux progrès , à l'éclat de notre scène? il demandait sérieusement si l'on ne pouvait pas bien se passer de théâtres à

162 LES THEATRES

Madrid. Il paraît qu'on lui a dit oui; car, pour les faire fermer plus vite , on vient de les remettre , sur son rapport , au pouvoir des comédiens. C'était un Français , continua-t-il , qui les dirigeait auparavant, et sa direction, qui ne dura que trop peu de tems , paraissait l'aurore de notre résurrection dramatique. »

M. de Grîmaldi , chargé des deux théâtres quand la nouvelle de la liberté du roi permit de les rouvrir, était fait pour les tirer du honteux chaos où ils sont enfoncés. Je connais quels étaient ses plans, et je puis dire qu'on ne pouvait aller au succès d'une manière plus noble , plus sûre et plus désintéressée à la fois. Son essai de huit mois , peu avantageux pour lui , nous avait déjà fait faire un pas hors de l'ornière. On reprenait la route des théâtres : c'était déjà beaucoup. Il nous avait rendu l'opéra italien ; et un jeune débutant, Charles La Torre , en profitant de ses conseils et de ses leçonS , était parvenu à se faire applaudir dans un des rôles que le souvenir de notre célèbre Maïques rendait bien difficile.

J'avais déjà entendu vanter ce tragédien , qui vint chercher à Paris des leçons du maître; et

LES THEATRES. I 63

cette réputation, je l'avoue , me trouvait un peu incrédule. Cet acteur jouait hier ; allez aujour-# d'hui au théâtre, et vous me direz s'il est possible qu'un homme d'un talent aussi supérieur que celui qu'on lui accorde ait séjourné long-tems au milieu des acteurs que vous y verrez? Maître de la scène, comment n'a-t-il pas conseillé, formé , guidé, corrigé les sujets appelés à y paraître à côté de lui? Il les maintenait peut-être dans leur détestable routine pour briller davantage. C'était alors une belle dose d'amourpropre. Je voulais interroger mon voisin à ce sujet ; la toile se leva pour le troisième acte ; il prit son chapeau, me salua et sortit. J'attendis la fin du spectacle en examinant la salle. Elle est plus grande que celle de la Crui:, et sa construction est assez belle. Les loges, toutes unies et peintes en gris , sont séparées les unes des autres par des cloisons qui les ferment entièrement des deux côtés. Des stalles numérotées garnissent l'orchestre payant : c'est ce qu'on appelle las lunettas. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est la loge où les femmes seules jpeuvent entrer : elle est au fond du théâtre , à la hauteur des premières. Vaste et garnie de bancs placés en

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amphithéâtre , elle a un nom qui certainement ne lui a pas été donné par la galanterie espagnole . c'est la cazuela (la cage). L'aspect noir et blanc des mantilles qui s'y pressent , les chuts répétés que , dans le cours de la pièce , l'on est obligé de diriger de ce côté, me feraient bien dire quelle espèce d'oiseaux semble habiter cette cage , si je ne craignais pas le reproche que tout à l'heure j'adressais à qui a trouvé ce nom de cazuela.

Le drame fut suiyi d'une farce ( saynète ) qui fut beaucoup mieux jouée que la grande pièce. Je sortis à dix heures , et rentré chez moi , j'écrivis sur mes tablettes , après ces mots : les théâtres , ce que Mrae de Staël dit quelque part en parlant des Italiens... : « Bien plus remarquables par ce qu'ils ont été et par ce qu^ils devraient être , que par ce qu'ils sont aujourd'hui. »

N° xliii. — 20 mai 1824.

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Jus summum sœpe summa malicia est.

Tkbent.

Une justice rigoureuse est souvent une grande injustice.

La place de la Cebada est à Madrid ce que la Grève est à Paris ; c'est là que se font les exécutions.

C'est une grande place qu'on trouve en s'acheminant du côté de la porte de Tolède , et en passant par la plaza mayor et devant l'église de Saint-Isidore.

Elle est irrégulière, entourée de vilaines maisons et couverte de baraques noires et sales : leurs toits sont garnis de spectateurs ; car sur son plus grand côté , au milieu à peu près , à droite, en arrivant par le chemin que j'ai indi-

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que , yous apercevez deux piliers de bois couronnés par une traverse qui les unit... : c'est la horca ( la potence ) ; on l'a dressée ce matin... Ce matin, des hommes, vêtus de noir, s'en allaient de rue en rue avec une sonnette , et demandaient des aumônes et des prières pour les pauvres condamnés : on pend à midi une jeune fille et son amant... La fille était domestique; elle a volé son maître ; le jeune homme l'a conseillée et aidée dans sa mauvaise action.

Le moindre vol, à Madrid, est puni de la horca. Les voleurs, dans ce pays, ont toujours été poursuivis sévèrement. Sous le règne de Ramire (845), on leur arrachait les yeux , et c'est d'après la remise en vigueur de je ne sais plus quelle ordonnance de Charles III qu'à présent on les punit de mort.

Le premier soin d'un gouvernement est d'éloigner, le plus qu'il peut , de la société les causes ordinaires des actions coupables ; quand , malgré ses efforts sans cesse renaissans, ces actions sont commises, il doit, je pense, chercher à faire concourir le coupable, par sa punition , à l'utilité de cette société offensée. On pourrait dire à ceux qui ont fait revivre l'édit dont je

parle : Remédiez d'abord à la misère de ceux que vous gouvernez ; inspirez-leur le goût du travail , vous n'aurez plus autant de voleurs à punir ; et si vous en infligez , trouvez aussi des peines proportionnées au délit , des peines qui ne privent pas la patrie de bras qui lui peuvent être utiles! Ne sont-ils pas rares chez vous? et ne pouvez-vous pas les employer, sous la surveillance des lois, à défricher, à cultiver vos champs abandonnés? laissez le repentir les féconder! le soc de la charrue anoblit les mains qui le dirigent; pourquoi lui refuseriez - vous aussi le droit de les purifier?

Les condamnés, depuis hier, sont dans la capilla (la chapelle) ; c'est là que, devant un grand crucifix noir, entourés de moines et de prêtres, et déjà chargés des fers qu'ils ne quitteront plus, ils se préparent au fatal moment , et écoutent les prières des morts que les autres prisonniers psalmodient pour eux , non loin de là.

Les amans que l'on exécute aujourd'hui ont obtenu que l'on sanctifiât , avant leur mort , les liens qui depuis long-tems les unissaient. On les a mariés cette nuit : tristes fiancés qui avaient hier les geôliers pour témoins, et qui ont au-

l68 LA PLACE DE LA CEBADA.

jourcThui l'échafaud pour lendemain de noces! C'est une lente agonie que la route qu'ils ont à faire pour aller mourir. Il y a un autel dans l'escalier de la prison ; ils s'y arrêtent en descendant , et écoutent la dernière et longue exhortation. Ordinairement ils parlent aux prisonniers : ceuxci se pressent aux grilles, et se jettent à genoux devant ces coupables déjà réconciliés avec le ciel , et qui , dans un instant , auront satisfait à la justice de la terre.

Deux ânes attendent, dehors, pour les porter au supplice. De grand matin , le jour d'une exécution , des gardes, placés à la porte de Tolède, épient l'arrivée des paysans des environs. Ils viennent ordinairement sur leurs ânes. Les premiers de ces animaux qui se présentent- sont saisis , débarrassés de leur charge , et conduits à la prison. Ce n'est que lorsqu'ils ont rempli leur rôle , dans la tragédie qu'on prépare , qu'ils seront libres de s'en aller ; mais auparavant on leur fend une oreille , et on les paie à ceux qui les réclament.

Et déjà les curieux se pressent sur la place de la Cebada; des soldats ont déjà fait faire un grand cercle autour de l'échafaud ; et déjà un

LA PLACE DE LA CEBADA. 169 gros homme, avec une veste de velours brun et un chapeau qui lui couvre la figure, est sorti de l'église voisine, où il prie depuis ce matin; la foule se fend devant lui. L'horreur, l'effroi lui fraient un long sentier au milieu de la plus forte presse*

« Prends garde , Antonio !

;> Christoval , dérange-toi!

» Inès! Inès! fais donc attention... ; son manteau t'a déjà touchée deux fois ! »

Lui, sans écouter tous ces discours, est arrivé au fatal poteau. Débarrassé de son manteau , de son chapeau , il a déjà franchi le grand escalier du milieu ; il regarde tranquillement la corde qu'il déroule de la traverse : « Tout est bien , dit-il en lui-même ; ils viendront quand on voudra! » C'est le bourreau.

On vend dans la foule , pour un sou , une feuille sur laquelle sont imprimées les oraisons que les patiens récitent en route. On n'a pas oublié, à la fin, l'énumération des indulgences que des papes ont promises à ceux qui s'uniraient de cœur aux prières des condamnés , et qui les suivraient jusqu'au lieu du supplice. Mais ils ïl 8

viennent ; on entend le glas d'une grosse sonnette qu'on agite de loin en loin , et le roulement du tambour qui précède les troupes appelées à veiller au maintien de Tordre.

On voit d'ici la croix de bois qu'on porte devant les patiens , et la file des pénitens qui les précèdent avec des flambeaux de cire verte à la main.

C'est la femme qui vient la première. On est obligé de la soutenir sur sa vile monture, et cependant elle répond avec assez de force amen ou credo au prêtre qui marche à côté d'elle, et l'exhorte avec feu et à haute voix , en approchant , à chaque pas, un crucifix de son visage. On ne peut l'apercevoir sous le grand bonnet qu'elle porte comme les sœurs de la charité. On voit seulement de grands cheveux noirs qui tombent par derrière sur sa robe de religieuse.

Une dernière confession l'arrête au pied du fatal escalier : cachée sous le manteau du prêtre , elle écoute ses consolations tandis qu'on lui attache les pieds. Quand elle a fini , le bourreau , en la tenant sous les bras, la tire à lui et lui fait monter ainsi l'escalier. Chacune de ses

LA PLACE DE LA CEBADA. lyl

marches, qu'elle ne franchit point sans douleur, est sous l'invocation d'un saint ou d'une sainte. Le prêtre qui la suit lui dit leurs noms qu'elle répète à haute voix. On s'arrête quand on est arrivé à la hauteur de la traverse. La patiente , assise sur l'avant-dernière marche , a la tête entre les jambes de l'exécuteur , placé sur le dernier degré.

Il passe autour de son cou la corde fatale. Sa coiffure est tombée. Ses longs cheveux couvrent encore sa figure. Elle les écarte avec ses mains attachées... Elle est jeune et belle.

Elle regarde le peuple d'un œil calme. Elle recommence l'aveu de sa faute, et témoigne de nouveau son repentir.

« Me pardonnez-vous , et prierez-vous pour moi? » dit-elle d'une voix élevée.

Et le peuple : « Oui! oui! pardon et prières pour la coupable repentante! »

Le prêtre commence le credo, elle le répète.

« Allez à la gloire éternelle ! » dit-il tout à coup en l'interrompant.

Le bourreau a fait un mouvement qui l'éloigné de l'escalier. Il entraîne avec lui la coupable-

Tous deux tombent et tournent dans l'espace qui

sépare les deux poteaux Il reste encore un

instant sur ses épaules tandis que ses valets la tirent par les pieds ; il saute par terre quand c'est fini.

J'avais poussé mes observations assez loin. Je m'empressai de quitter le théâtre de cette scène que j'ai bien fidèlement décrite. L'autre coupable attendait non loin de là , entouré d'un cortège semblable à l'autre. Il était vêtu d'une espèce de surplis blanc , et avait la tête couverte d'une calotte grise. Sa pâleur était horrible, et cependant je ne sais quel sourire résigné parut sur ses lèvres quand il entendit la cloche qui se mit à sonner les derniers mom ens de sa maîtresse. Il se baissa à l'oreille de celui qui l'assistait : « Vous y serez tout à l'heure avec elle , » dit le moine en répondant aux mots qu'il lui avait confiés.

Ce soir, les membres de la confrérie qui accompagne et assiste les condamnés à leurs derniers momens , viendront avec pompe détacher leurs corps du gibet. Placés dans des cercueils et suivis d'un grand nombre de flambeaux, ils

seront transportés dans l'église voisine , où ils attendront , au milieu des prières , le moment de la sépulture.

Et le gros homme vêtu de velours brun, après s'être agenouillé tranquillement dans quelque église détournée, ira ramasser les deux pièces d'or que le trésorier de la justice lui jette en détournant la tête , et il dira , en disparaissant : « Voilà une bonne journée! »

N° xliv. — ier juin 1824.

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L*esprit et l'imagination se plaisent dans les différences qui caractérisent les nations : les hommes ne se * ressemblent en;re eux que par l'affeciation ou le calcul; mais tout ce qui est naturel est varié. C'est donc un petit plaisir au moins pour les yeux , que la diversité àes rostumes : elie semble proroeitre une manière nouvelle de sentir et de juger.

Mad de Staël.

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