‹ Madrid, ou, Observations sur les moeurs et usages des Espagnols au commencement du XIXe siècle, faisant suite à la Collection des moeurs françaises, anglaises, italiennes, etcChapitre 42 sur 53 · TROISIÈME LETTRE A MADAME E. DE T · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE A MADAME E. DE T

Vous souriez, Madame, à l'intitulé de ma lettre : les modes ! voilà un titre à réveiller votre curiosité ; et je parie que la première question qu'elle va m'adresser sera pour savoir si elles changent aussi souvent en Espagne qu'en France. Non, Madame; et voilà ce que disent les maris d'ici pour excuser, aux yeux de leurs femmes, et maintenir cet état stationnaire : Près-

que toutes les modes nouvelles semblent vilaines. Les yeux ont besoin de s'y habituer pour leur trouver des charmes , et détruire, en changeant brusquement, l'effet qu'elles allaient produire : c'est nous préparer, mal à propos, au nouveau travail , qui sera aussi sans résultat , et qui ne peut manquer de vous être préjudiciable.

Qu'en dites-vous, Madame? N'est-ce pas là une paresse bien digne d'un peuple du Midi ?

Pour lui le mot travail est une inquiétude;

II hait le mouvement ; le fuir est son étude ; Si bien qu'il troquerait, je crois, La beauté changeant quelquefois Pour une laideur d'habitude.

Les femmes, à Madrid , se conforment à cette disposition. Vous les voyez toujours avec le même costume, la même couleur, et je vous assure qu'on a le tems de saisir le joli côté de leurs modes. C'est ce qui fait que j'ai pris cette étude k loisir, et de l'année que j'ai passée à Madrid ,

A bien connaître leur coiffure J'ai consacré six mois entiers ; Et six autres mois à leurs pieds, Pour étudier leur chaussure,

Puisque nous y sommes, commençons par là. Elle est toujours d'une élégance, d'une propreté recherchées. Si , dans une église, dans une promenade , vous ne regardiez que les pieds , vous auriez de la peine, Madame, à distinguer les élégantes des femmes du peuple. On est tout étonné de la blancheur, de la finesse des bas, de la forme mignonne et de la couleur recherchée des souliers qui paraissent sous leurs basquines , et jurent avec leur toile ou leur laine communes. Ce soin, cette recherche vraiment remarquables annoncent toute l'estime qu'on fait , à Madrid, d'un joli pied...

On parait autrefois les augures de Heurs, Et jolis pieds, dit-on , sont augures flatteurs. Les vôtres sont petits ; on le voit sans obstacle ; Qu'annoncent-ils? Parlez! à peine je comprends.

Quand voulez-vous de cet oracle

Me faire pe'ne'trer îe sens?

La basquine, Madame, est une espèce de jupe en soie ou satin noir. Elle est courte* et tombe autour d'elles, sans pîis, grâce à des plombs qu'on dissimule sous les franges qui ordinairement servent de garniture. Ces robes montent très-haut; la taille se voit à peine ; les manches sont ion-

gues, et l'oeil cherche en vain à découvrir sous la soie du fichu et sous les plis de la mantille qu'elles rapprochent sous le menton , ces doux contours que, dans d'autres pays, l'on dessine d'une façon si prononcée. C'est la même raison, Madame , qui leur fait découvrir leurs pieds et voiler si scrupuleusement leur gorge... ; les uns sont bons à montrer , l'autre, à quelques exceptions près, ne peut que gagner à être devinée,.. Vous savez qu'en pareil cas l'imagination est toujours au delà de la réalité.

D'après celle observation, En les peignant, on peut , je pense, A leurs pieds placer l'espérance , Mettre plus haut l'illusion.

Puisque je vous ai déjà parlé de la mantille, j'ajouterai que c'est la pièce la plus importante, la plus indispensable d'une toilette espagnole. Les femmes qui l'ont conservée dans la pureté des anciens jours, et ce sont celles d'une condition inférieure, la portent, comme la basquine, en étoffe de soie , ample , et tombant jusqu'à la ceintufe. Les dames l'ont beaucoup raccourcie. Elle n'est plus maintenant sur leur tête qu'un

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voile élégant en mousseline ou en blonde noire très-fine. Elle se partage élégamment au dessus des boucles d'ébène qui s'arrondissent sur leurs fronts. Une rose naturelle, placée avec beaucoup de grâce dans leurs cheveux, s'aperçoit presque toujours au milieu de ses plis que ses feuilles semblent écarter , ou sous le tissu aérien , qui , sans cacher ses charmes, noircit seulement leur incarnat.

Au sein de la noble Ibe'rie , Qu'un voyageur est bien placé 4 Quand sa triste philosophie, De la grandeur évanouie Rappelant le spectre effacé , S'amuse des contrastes sombres l Sous les haillons il voit l'orgueil, L'héroïsme sur des décombres, Les fleurs sous des voiles de deuil,

Les femmes portent aussi des mantilles blanches. Les unes et les autres ne descendent, depuis la réforme, que jusqu'aux coudes. Des bras nus, des tailles qui ont retrouvé leur finesse naturelle, grâce à des corsages bien taillés, se voient maintenant dans les promenades et les salons ; ils annoncent qu'un goût moderne a corrigé ce que l'ancienne jupe avait de maussade et

de peu seyant , et témoignent du triomphe de la robe sur la basquine. Ce changement est tout à la gloire de la France.

Avec le fer de nos drapeaux , Si Mars l'inscrit auprès du nom de nos he'ros, Aux colonnes d'Hercule, au front des Pyramides,

La Mode, en lettres moins solides, Partout la grave aussi, mais avec des ciseaux.

Ce sont , sans contredit , les anciens ajustemens espagnols rajeunis par les modes françaises, qui, ici, conviennent le mieux aux femmes. Leur dire de s'y tenir est le meilleur conseil qu'on ait à leur donner , surtout quand on a vu le peu d'effet qu'elles produisent avec des modes toutes françaises. Elles perdraient trop, surtout, à quitter la mantille pour prendre vos coiffures : leur teint est assez brun sans y joindre encore les ombres de renfoncement de vos immenses chapeaux. Leurs traits sont très-prononcés , le jeu de leur physionomie très-piquant. Ils peuvent se passer du vague et du mystère, et l'on ne peut trop tôt les voir éclairés par le grand jour.

Il n'y a , je crois , qu'un magasin de modes à Madrid. Il est tenu par une Parisienne, dans la rue de la Montera , et ne le cède point en élégance aux boutiques de Paris. En passant par

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là , on aperçoit les jeunes filles qui , jolies et riantes , prennent des leçons de bon goût dans son sanctuaire le plus fréquenté ; les rubans, les étoffes les plus nouvelles , les fleurs et les chapeaux du meilleur goût sont suspendus et entrelacés avec grâce autour des croisées. On se croirait dans la rue Vivienne , si l'on n'apercevait point une vierge dans le fond ; oui , Madame , une vierge en peinture.

A votre modiste , demain , Contez ce fait ! Elle , d'un ton malin , Vous répondra : « C'est, je crois, très-commode

D'en rencontrer en magasin ;

Mais , chez nous, ce n'est pas la mode. »

L'éventail est toujours entre les mains des femmes de Madrid. A l'église, dans un salon, à la promenade, elles l'ouvrent, le ferment, l'agitent avec une adresse et une vivacité toutes particulières. Elles lui demandent la fraîcheur, et savent, en revanche, lui donner, Madame, une grâce qu'on ne peut peindre, et une expression, c'est bien le mot à employer, qu'il est difficile de se figurer.

L'éventail est ici l'arme de la beauté; C'est un télégraphe inventé Pour faire parler son délire

LES MODES. l8l

A le voir dans ses mains vivement agité, On dirait que Y Amour adresse avec^aîté ,

Avec les ailes du Zéphire,

Des signaux à la Volupté'.

Voici, Madame, ce que j'avais à vous dire des modes d'Espagne. Il est fâcheux qu'elles ne soient pas aussi changeantes qu'à Paris : une folie générale ressemble si bien à la raison , et c'est partout la même chose est une réponse si facile à faire à la sagesse et à l'économie grondeuses! vous avez heureusement bien d'autres moyens de les faire taire. Quant à moi , je ne vous en dirai pas moins :

Laissez la mode aux papillons

Emprunter son aile légère !

Nous changeons : changez pour nous plaire,

Mais ne changez que de chiffons!

Ce matin , de la Bayadère ,

Sous ce schall qui tombe à longs plis ,

Portez aux jardins de Paris

L'image vive et séduisante !

Ce soir, sous la gaze éclatante

D'un turban aux nœuds arrondis ,

Vous nous ferez croire aux houris ,

Et bientôt l'écharpe flottante

Nous rendra la naïve amante

Des servans d'amour de jadis.

De quelque étoffe romantique

Sentant l'Ecosse et ses forêts ,

Aujourd'hui parez vos attraits , Et , demain , montrez-vous classique Sous un cachemire français !

La raison , en vain . vous accuse De changer ainsi tous les jours :

Grâces à ces nouveaux atours,

Vous plairez vous plaisez toujours...

\vez-vous besoin d'autre excuse ?

l'éventail.

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N° xlv. — 5 juin 1824.

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