L'ÉVENTAIL
Au milieu des clialeurs extrêmes, Heureux d'amuser vos loisirs, J'aurai soin, près de vous, d'amener Ie> Zéphyrs y Les Amours y viendront d'eux-mêmes.
F ers attribués au comte de Provence,
J'ai trouvé ce matin un éventail, un joli éventail sur l'un des bancs du Prado*
Tout humide de rosée , il était resté là pendant la nuit ; et la poussière qui couvrait encore ses légères peintures , annonçait qu'on ne l'avait oublié qu'après une longue promenade du soir.
Il y avait , sur le banc où j'ai trouvé le joli éventail , une rose effeuillée , et sur le sable , en bas , les jolies traces de deux jolis petits pieds qui ne s'étaient pas toujours tenus rapprochés.
Parions que ces bottes légères qui ont laissé leur empreinte à côté , oui , tout à côté , viennent
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de France! On devine aussi les éperons qui les accompagnaient-, et ce léger sillon indique une arme traînante derrière eux.
Bon Dieu! si j'avais la tête épique, je consacrerais un chant tout entier à la description du joli éventail que j'ai trouvé sur le banc du Prado !
C'est ce qu'Homère fit pour le bouclier d'Achille. L'éventail est l'arme des doux combats. Arme terrible quand elle attaque , elle est bien fragile quand elle défend. L'amour vainqueur la joint presque toujours à ses trophées. Oh ! qui chantera dignement l'éventail!
Zéphire , en caressant doucement le luth d'Erato , Zéphire seul pourrait chanter l'éventail ; mais avant , il faudrait qu'il le vît entre les mains des enchanteresses du Prado.
Dis-moi , joli éventail , les doux sourires , les subites rougeurs que tu aidas à voiler! Entretiens-moi des noirs cheveux, des lèvres riantes, des joues arrondies , des longues paupières que ton souffle allait caresser sous l'élégante mantille !
Conte-moi, pauvre abandonnée, quels doigts jolis , impatiens , t'ouvraient et te fermaient brusquement quand l'heure sonnait , et qu'il n'arrivait pas !
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Hier, peut-être, t'élevant et retombant sur une blanche main, tu indiquas le moment du rendez-vous attendu , du rendez-vous où l'on t'a oublié !
Tu ne méritais pas cet abandon! Un habile pinceau avait tracé sur ton papier embaumé la naissance de l'Amour ; il sortait d'un nid de tourterelles , si timide , si faible , si tremblant , que c'était pitié de le voir. Il ressemblait si bien à l'Innocence, que la Sagesse l'accueillait en souriant; et pourtant le petit garçon était déjà tout près d'un buisson cle roses qui cachait ses armes redoutables.
Quand je pense à cette rose effeuillée , à ces traces sur le sable! pauvre éventail, il était tems de te perdre , ou du moins de changer ta peinture ! Celle qui t'a délaissé sait peut-être d'hier soir que cet enfant, dont tu lui offrais les traits , n'est point l'Innocence!
Je sais qui a oublié ce joli éventail sur le banc du Prado. La voilà qui passe , dans la fraîcheur et la beauté de ses seize ans. Ses pieds sont aussi petits que ceux dont j'ai épié la trace sur le sable! Elle a encore une rose dans ses noirs cheveux. Sera- 1- elle effeuillée ce soir? Heureux Léon! il la suit ; elle le regarde avec sourire et
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rougeur. Cyest elle! Elle vient d'ouvrir son éventail. ; il est tout neuf. Bien! l'Amour est peint en grand sur celui-là, et la Sagesse pleure; on ne pouvait mieux choisir !
Gentille Helena, si tu perds encore cet éventail , j'en ai vu un autre dans les magasins brillans de la rue del Carmen. On y a peint l'Inconstance et une autre déesse qui se chargent de venger la Sagesse. Gentille Helena , puisses-tu ne jamais dire : « C'est celui-là qu'il me faut ! »
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N° XL vi. — io juin 1824.
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A aquel hombre h tomaba a tiempos la locura.
Don Quijote.
Cesl un malheureux qui de teras en tems a des accès de folie,
« Pourquoi ne yiens-tu plus au Prado? Dans tous ces chuchotemens des jeunes beautés qui passent en cherchant à attirer les regards, je n'ai plus entendu le doux son de ta voix. Le froissement du satin de ta noire basquine n'est point venu jusqu'à mon oreille , et le bruit de ton éventail brusquement fermé n'a plus été pour moi un signal d'amour.
» Il faudrait me dire, Pabla, si tu es fâchée! j'achèterais des roses pour tes cheveux , des roses que de vieilles femmes, assises près de leur panier au coin des rues, tiennent toutes fraîches
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et tout humides , et qu'elles offrent au jeune hemme qui court comme si l'heure du rendezvous le pressait , et qui regarde de loin si au balcon a flotté le signal du départ d'une surveillante incommode !
» Je te verrai peut-être passer parmi toutes ces femmes au long voile noir qui marchent avec tant de grâce et de légèreté! Les étrangers, au casque brillant et aux sabres qui traînent sur la poussière, séduits par un coup d'oeil agaçant, vantent tout haut leur tournure. Us ne parleraient que de la tienne si tu y étais ; ne viens point : je veux être le seul à m'en apercevoir.
y> Il y a pourtant bien du tems que je ne t'ai vue! Oui , j'ai compté huit bouquets que j'ai achetés huit dimanches de suite pour te les offrir, et qui sont restés tout fanés parce que je ne sais plus où te trouver, et que la vieille femme que j'ai toujours vue avec toi dit , quand je veux frapper à ta porte : « O Lorenzo ! pauvre Lo~ renzo! ce n'est plus ici que demeure Pabla! »
» Pabla , n'aimerais-tu plus la belle promenade du Prado ? Où trouveras-tu pourtant de plus beaux arbres ? Dans quelles allées plus larges yeux-tu voir la foule presser ses pas? De
LES PROMENADES. l8g chaque côté j'ai compté quatre rangées d'arbres, et au milieu s'étendent le salon que parcourent les piétons , et la route que suivent les chevaux et les voitures !
» T'en souviens-tu? nous admirions ensemble le tableau vivant qu'offraient ces lieux quand l'air était rafraîchi par leurs belles fontaines , par les souffles du soir, et que le soleil couchant rougissait parmi les arbres , les nombreuses , les hautes colonnes du palais neuf.
» Le vois-tu ? le voilà qui bondit , qui s'anime le noir andalou, qui ne fait point voler de poussière de la terre longuement arrosée ; le jeune cavalier joue avec ses rênes brillantes ; il ralentit son essor ; il regarde si quelque promeneuse , de loin , ne le suit point des yeux ] ou il part comme l'éclair ; car, à l'aspect d'un rival qui suit cette mantille blanche trop connue, un mouvement d'impatience a rapproché l'éperon des flancs du coursier qui écume.
» La voiture moderne , bruyante , légère , roule et passe à côté du lourd carrosse d'autrefois; elle le devance, et le cocher, laissé en arrière , s'animant sous sa livrée décolorée par
le tems, fait sortir un instant ses tranquilles mules de leur calme presque toujours respecté.
» Les bancs, les chaises sont occupés. Des enfans courent en présentant du feu aux fumeurs qui tirent leur étui à cigares ; le marchand d'eau promène ses verres et sa cruche de terre , souvent vidée, parmi les groupes assis ; et le pauvre, la main étendue , vient savoir si cet instant de calme et de repos ne sera pas favorable à la charité. Que l'aspect de ces hommes heureux qui passent dans la joie et dans toute l'ostentation de la fortune, vous fasse jeter un regard de compassion sur celui qui a besoin, pour avoir du pain , d'étaler ses haillons !
» Les contrastes sont brusques chez nous ; mais il y en a peu dans les hommes et le ciel. La guerre et les révolutions en ont mis dans les choses et les lieux. Les palais sont entourés de ruines, et le plaisir, dans ses danses, peut regarder s'il ne heurtera pas la butte de quelque tombeau. Le théâtre de nos fêtes l'a été de nos désastres, et le féroce étranger n'a point épargné à nos promenades un souvenir de deuil. Les voilà riantes, joyeuses, parées, les belles, les jeunes
belles de Madrid ! Vous tressaillez ; car leurs longs voiles , enlevés par le vent, ont glissé un toucher délicieux sur vos mains et vos joues : elles s'en vont ; elles reviennent avec un sourire séduisant et des fleurs dans leurs noirs cheveux. Un sourire et des fleurs! De l'autre côté de la promenade, il y a quelques cyprès autour d'un monument funèbre qu'on n'achève pas , et des veuves , des vieillards y pleurent quand revient le troisième jour de mai !
» Je le vois bien , tu seras allée au Retiro , et j'irai au Retiro pour te voir. Je suivrai l'avenue qui conduit à la porte d'Alcala , qui s'élève comme un superbe arc de triomphe. Cette grille, à droite, est la grille du Retiro. La poussière s'élève sous les pas de la foule qui rentre ; les voitures se croisent avec leurs mules, leurs sonnettes et leurs conducteurs qui courent devant elles; et le soldat, assis devant la caserne à gauche , entend des femmes, des hommes qui, en passant , parlent des sept chevaux que le second taureau a mis hors de combat. Il est déjà lard ; la course est finie, et c'est l'heure- où de pauvres gens se pressent à la porte de la boucherie du cirque pour emporter, à bon marché,
un morceau de l'un des six taureaux que Ton a tués dans la soirée.
* ..... J'ai vu, sans te trouver, les allées, les fraîches allées du Retiro : l'herbe est épaisse sous les arbres; et le dimanche, des bonnes, des enfans viennent s'y asseoir, et visiter le panier que la mère de famille prépara pour les plaisirs du soir.
» La jeune fille, en passant près de sa mère, regarde dans l'épaisseur de ces bois fleuris ; et je ne sais quelles vagues pensées l'agitent à l'aspect de cette verdure, de cet ombrage si rares à Madrid ! l'arbre de Judée et les lilas forment des touffes impénétrables à la vue : sous leurs feuilles , sous leurs fleurs qui s'élèvent comme des panaches de fête, et qui tombent comme des guirlandes de deuil, jeune fille, ce sont sans doute les esprits, les esprits légers des bois et des nuits qui sont venus fouler, avec de doux soupirs, l'herbe touffue du jardin , du joli jardin du Retiro !
» Il serait doux , ma Pabla , d'errer avec toi sous ces arbres et de sentir ton bras s'appuyer sur mon bras. Les allées sont solitaires , et le murmure pieux des cloches de Madrid vous arrive
LES PROMENADES. I g3
au milieu du bruissement du vent dans les arbres. Nous avons fait quelquefois de ces promenades quand tu étais pâle et faible , et quand tu me montrais, avec un sourire triste, des feuilles jaunies que le vent avait secouées sur tes cheveux. Reviens maintenant que Voici les beaux jours ! Ne veux-tu plus t'asseoir sur les pierres qui bordent le petit lac du Retiro? C'est un plaisir de voir les oiseaux blancs qu'on nourrit pour animer ses ondes ; leur troupe bruyante les sillonne. Ils accourent en poussant de grands cris ; ils viennent demander le pain que des enfans leur jettent , en riant de leurs débats et de leur gloutonnerie.
» J'ai vu quelquefois des barques brillantes et pavoisées sortir de ce pavillon élégant qui s'élève, en face, sur l'autre bord. Elles naviguent au son d'une douce musique, et la foule, accourue, fait entendre de longs mat ; car c'est la reine, cette jeune femme en blanc qui se tient debout, à la poupe, et qui répond aux saluts des promeneurs. »
Il continua sa promenade ; il passa devant l'emplacement qu'occupait l'ancien palais. Les restes d'un parterre qui s'étend de ce côté vous font deviner sa principale façade. C'est l'endroit il, 9
ig4 LES PROMENADES.
le plus triste du Retiro. Les jardins réservés pour le roi sont arides et sans ombrages. On les a embellis de quelques fabriques assez élégantes ; mais ce qu'il y a de mieux dans tous ces ornemens , c'est la statue équestre de Philippe IV; elle s'élève au milieu du jardin, et l'on s'afflige de voir ce beau morceau relégué là , loin de Madrid... Il serait si bien sur l'une des places de cette belle vite!
De toutes les promenades, c'est celle du Retiro que je préfère. Le soir, j'aimais à suivre, tout seul , sa grande allée jusqu'à la fontaine neuve qui s'élève à son extrémité. En passant devant les restes d'une redoute que construisirent les Français dans la dernière guerre, je descendais devant le couvent d'Àtotcha. Le soleil faisait briller ses vitraux .; on apercevait sous ses arcades déjà sombres la robe blanche de quelques-uns de ses moines ; et l'on entendait souvent sortir de sa chapelle les chants et les sons de l'orgue du soir.
Notre-Dame d'Atotcha est en grande vénération dans tout Madrid. Le roi , tous les dimanches après dîner, se rend dans cette église avec sa famille , et le nombre des fidèles qui y
vont prier est considérable. C'est à la Vierge d'Atotcha que s'adressent, dans leurs vœux, les souffrans, les malades ou leur famille... On m'a montré, aux pieds de son autel , une pauvre mère qui venait tous les jours prier pour la guérison de son fils. Il n'avait plus sa raison , et quand il pouvait échapper à la surveillance des siens, il partait pour chercher celle qu'il avait aimée. Après de longues courses dans les lieux où jadis il l'avait vue, il allait s'asseoir à la porte d'un cimetière , hors de la ville ; et quand on venait le chercher, il disait : « Allons-nous-en...; je sais maintenant où je dois trouver Pabla! »
J96 HISTOIRE DE FLORESTÀN.
N° xlvii. — 25 juin 1824.
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J'aime ces grands coups d'e'pée.
Madame de Sevignk.
J'avouerai à ma honte que e ne haïssais pas non plus ces productions , malgré les extravagances dont elles sont tissues.
Lksage, Gil- Blas.
L'espagne est la patrie des romans de chevalerie. C'est d'Espagne que sont sortis ces Amadis , ces Esplandian, cesPalmerin, ces Lisvart, ces Tyrant-le-Blanc , et tous ces héros imaginaires dont les grands coups d'épée eurent tant de succès dans l'Europe lisante. La visite de la bibliothèque de don Quichotte prouve qu'ils étaient nombreux du tems de Cervantes. Leurs rangs ne se sont guère augmentés depuis. Le dernier venu , après les avoir tous abattus , a fermé la lice d'une main
triomphante. Sur les débris de leurs écus, de leurs bannières et de leurs galantes écharpes , il a planté Varmet de Membrin , les ailes du moulin à vent , le bissoc de Sancho , et ce bizarre trophée jette un éternel ridicule sur ces figures gigantesques , et pourtant aimables , qui si longtems charmèrent le foyer de nos antiques manoirs.
Quant à moi, j'y ai regret, et j'avoue franchement que je ne pris d'abord tant de plaisir à la lecture du roman fameux que par les souvenirs et les noms de la table ronde et des pairs de Charlemagne qui s'y pressent à chaque page...,. Quel génie merveilleux que celui de Cervantes ! il embellit sa satire de tout ce qu'il y a d'attachant et de poétique dans ce qu'elle attaque; celui qu'il livre aux moqueries du lecteur fait aimer ses rêveries et pardonner ses extravagances ; et , avec toutes ces concessions , l'admirable auteur, resté maître du champ de bataille , est arrivé à son but.
Ce serait se livrer , pieds et poings liés , au ridicule , que de tenter , de nos jours , un roman de chevalerie. Je vous demande un peu qui s'occuperait de Trébizonde , de Vile verte et de la fée
Urgande ! Nous ne voulons plus d'autre enchanteur que celui qui nous conduit sur les lacs , au milieu des rochers et parmi les vieux clans de l'Ecosse. Il s'agit bien maintenant de pays imaginaires et de héros fabuleux : des noms et des caractères historiques , une couleur historique , voilà ce qu'il faut au lecteur de romans.., Hélas! ce que nous avons vu de l'histoire en réalité n'estil pas assez triste pour que nous la laissions un peu de côté dans nos mensonges ?
Quoi qu'il en soit , j'ai suivi la mode en rajeunissant le petit conte que j'offre aujourd'hui à mes lecteurs. On n'y trouvera ni géans , ni enchanteurs ; mais j'ai tâché d'y mettre quelques détails de mœurs et de localité qui fassent reconnaître Tépoque et le théâtre que j'ai choisis. J'ai pris cet épisode , je dois le dire, dans un énorme roman inconnu aujourd'hui, in-folio délabré qui peut-être fit le saut par la fenêtre du cabinet de don Quichotte, quand le sévère curé jugea les lectures de son ami... Pourquoi n'en serait-il pas ainsi ? je l'ai trouvé noir de fumée et de poussière , dans un village de la Manche , chez un barbier, et tout m'engage à croire que ce barbier descend en droite ligne de maître Nicolas.
Le règne de Silo fut une époque fatale pour la foi des chrétiens d'Espagne échappés au joug des Sarrasins. Les fureurs , les persécutions des premiers vainqueurs avaient fait des héros des compagnons de Pélage et d'Alphonse ; la douceur , la modération d'Abdérame, qui venait d'arracher la péninsule au sabre des califes , changèrent ce zèle et cet enthousiasme en une tiédeur, en une indifférence déplorables.
Tranquille dans Oviédo , le faible successeur d'Aurèle oubliait , dans le sommeil d'une paix achetée , les exemples , les sermens et les projets de vengeance que ses devanciers lui avaient légués avec le trône. Aucune parole d'indépendance et de gloire ne sortait de cette arche de salut , et l'autel, déshonoré par d'indignes ministres, l'autel , cet autre trône qui, de tout tems , domina l'Espagne, imitait ce trop honteux silence. Ces montagnards, qui s'indignaient jadis au nom seul de l'infidèle , abandonnaient sans répugnance leurs rochers , où ils se cachèrent si longtems avec la misère , mais aussi avec la croix et la liberté ! Ils venaient sans remords partager le luxe, les richesses et les plaisirs qui régnaient dans les cités asservies. Les vainqueurs et les
vaincus se rapprochèrent par de fréquens mariages , et des prêtres ignorans et dissolus célébraient , avec des cérémonies bizarres prises dans l'église et dans la mosquée , ces unions réprouvées.
Cet oubli de Dieu et de la patrie ne fut pourtant point général. Il y avait encore dans les montagnes quelques-unes de ces bonnes épées espagnoles qui s'indignaient d'un repos si dangereux., et plus d'une voix pure s'élevait encore auprès du tabernacle des aïeux pour demander à Dieu l'extermination des tentateurs et le retour des égarés.
Dans sa tour construite sur la pointe d'un rocher des Asturies , le comte Théodfred était un de ces vieux chrétiens qui, le rouge sur la figure, détournaient avec horreur les yeux de leurs frères , pour qui vivre infâmes était encore vivre. Adosinde, sa jeune épouse, qui ne savait point haïr, se contentait de prier Notre-Dame del Pilar, et monseigneur saint Jacques d'annoncer la fin de ce règne de scandales et d'erreurs. Le soir, en travaillant à quelque ajustement pour le comte , elle chantait la longue romance qui apprend comment Florinde perdit sa fleur, Ro
HISTOIRE DE FL6BESTAN. 20 î
drigue sa vertu , l'Espagne sa liberté. Dans ses chants , elle disait aussi les malheurs et l'hymen d'Egilone , la bataille de Guadalette et les triomphes de Pelage et d'Alphonse. Le comte , en écoutant , sa tête appuyée sur sa main , le récit de ces glorieux dangers qu'il avait partagés , oubliait un instant les ennuis et la honte de la paix présente. Une étincelle martiale de son ancien feu brillait alors dans le regard qu'il jetait sur ses armes suspendues au pilier du gothique réduit ; mais il retrouvait bientôt son abattement et ses sombres rêveries , car il songeait que ces sandales , auxquelles son épouse , en chantant , attachait de solides courroies , ne fouleraient point le chemin qui conduit à l'étranger et à la vengeance , mais qu'elles suivraient seulement le sentier que , le matin , le chasseur prend en sifflant.
C'était assez du jour et du soir pour prier , pour s'indigner et pour chanter les exploits des guerriers fidèles ; la nuit amenait l'amour et les douces consoladons dans le manoir du comte , et , après un an de mariage , la chaste Adosinde mit au monde le plus beau des enfans. On lui donna le nom de Florestan... Il était frais comme
les roses : il arrivait avec leur joli mois ; on ne pouvait mieux le nommer. « C'est un ennemi de plus pour les Sarrasins et leurs lâches partisans , dit Théodfred en le couchant dans son écu et sans songer aux fleurs. » Quant à la jeune mère, pour la première fois elle souhaita , mais tout bas, que la paix durât long-tems encore.
Ce jour fut une fête pour les hahitans de la tour. Les hommes d'armes et les vassaux furent admis , le soir , dans la grande salle qui occupait tout l'étage supérieur ; et là , le trépignement des danseurs , le roulement des castagnettes , le murmure des guitares , en s'unissant aux vœux bruyans que tous les assistans faisaient pour le nouveau-né , eussent pu long-tems troubler le repos de la comtesse , si un orage violent n'était venu troubler la joyeuse soirée du baptême.
« Triste présage ! dirent-ils en cessant leurs danses...» Et plus vif que la pâle clarté des lampes , le feu des éclairs pénétrait par les meurtrières des vieux murs , et faisait étinceler les armures qui les garnissaient.
On frappa un grand coup à la porte. Une voix perçante s'éleva dehors. « Mateyma! » dit»
HISTOIRE DE FLQRESTAN. 2o3
elle. <c Mateyma! » répétèrent tous les assistans avec effroi.
Elle avait sans doute été apportée par l'orage; elle venait faire l'horoscope du beau Florestan. On y tenait beaucoup dans ce tems-là , et c'était une opération qui ne pouvait mieux être faite que par les bohémiens. Us parcouraient déjà l'Espagne ; et Mateyma, qui souvent paraissait dans les montagnes à la tête d'une bande de ces habiles aventuriers , y jouissait d'une grande réputation.
« Je suis de toutes les fêtes , dit la bohémienne en entrant dans la salle d'armes , car le comte lui avait fait ouvrir la porte. Hier, je me suis enivrée des parfums de l'Arabie et des délices du sérail ; aujourd'hui ce sont les chrétiens , tristes et sévères comme leur armure de fer, qui
m 'imitent à partager leur ail et leurs pimens
Beau régal vraiment ! N'importe , continua-telle en s'adressant au comte , je te dirai la bonne ou la mauvaise fortune de l'enfant qui t'est né , et tu me donneras , de la main gauche , une poule noire et le voile sous lequel on l'a porté à l'église... Voilà tout ce que je demande ; l'orage sera passé quand j'aurai fini, et je m'en irai rejoindre mes
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gens , qui ont trouvé pour la nuit la plus belle des cavernes, au pied de ce rocher. »
Le comte était attaché aux usages de son pays, raisonnables ou ridicules ; aussi n'eut-il garde de rejeter cette proposition. Il introduisit l'étrangère dans la chambre où se trouvaient la jeune mère et son enfant ; et tout le monde attendit silencieusement la fin de la consultation. La porte s'était fermée ; elle s'ouvrit pour laisser passer les objets qui devaient servir aux travaux magiques de Mateyma. Un bassin de cuivre, au milieu duquel on avait couché la poule qu'elle avait demandée , un bouquet de fleurs de sureau cueillies clans le cimetière, et des cierges qu'on avait allumés à la lampe de la chapelle , attirèrent , en passant , les regards curieux des assistans.
Les mystères commencèrent loin des profanes. Au milieu des roulemens de Forage qui s'éloignait , on entendit les bizarres évocations de la sorcière , et , après un long silence , la voix du comte en colère « Sors d'ici , disait-il en reconduisant la bohémienne , qui souriait d'un rire moqueur en traversant la salle et la foule des vassaux consternés , sors d'ici et bénis la loi d'hospitalité respectée dans la demeure de tout
HISTOIRE DE FLORESTÀN. 2o5
noble Goth! Sans elle j'aurais payé autrement que d'une poule noire tes insolentes prédictions ! — Sire comte, lui répondit l'étrangère avant de quitter la tour ? tu te fâches ? est-ce raison? Ce serait folie , je pense , de briser le miroiî qui retracerait la laideur de ton fils , si Osiris te l'avait donné laid. Mes paroles sont le miroir où sont venus se retracer les bizarres événemens qui attendent l'héritier de cette magnifique demeure. Faisen ton profit , cherche à les prévenir , et souviens-toi, je le répète devant tous les gens invités à tes fêtes , pour qu'ils rendent un jour témoignage de l'esprit prophétique de Mateyma; souviens-toi qu avant vingt ans Floresian aura changé de sexe , qu'il saura comment on porte le turban , le turban vert des vainqueurs de V Espagne Ce n'est pas tout , ajouta-t~elle en remarquant la douleur des fidèles vassaux de Théodfred , un jour , sur le point de se battre contre luimême , il sera tué par un traître , et après sa mort
il tirera Vépée contre ce quil aura de plus cher au
monde /... »
Le comte n'avait point entendu la répétition
de ce bizarre horoscope. Sombre et soucieux, il
était rentré brusquement auprès de son épouse.,.
« Le turban , le turban , répétait-il en mettant la main sur la croix de son armure, j'aimerais mieux l'étouffer de mes propres mains ! »
Quand Florestan put se passer des soins maternels , il fut remis entre les mains du fidèle Vilfide. Cet écuyer du comte était chargé par son maître de conduire l'enfant dans l'asile que la Vierge sainte elle-même avait pris la peine de venir indiquer à la mère éplorée , dans la nuit qui suivit la prédiction de la bohémienne.
Malgré ces ordres sacrés , malgré le désir qu'elle a de voir son fils chéri éviter les malheurs annoncés , qui pourrait peindre la douleur de la tendre Adosinde quand le moment de la séparation fut venu ? Trois fois elle le pressa sur son cœur, trois fois ses larmes couvrirent les joues du pauvre enfant , qui lui souriait et lui tendait ses petits bras ; elle lui cria trois fois adieu , quand du plus haut de la tour elle perdit de vue, dans les détours des rochers , l'écuyer qui emportait loin d'elle l'objet de sa tendresse et de ses regrets.
C'était au vieux Meliatir , au bon ermite des bois , que Vilfide portait le précieux dépôt dont il était chargé. Le solitaire était instruit de sa
prochaine arrivée : il prit le beau Florestan dans ses bras et l'embrassa... Qu'il était fier de la marque de confiance que lui donnait son seigneur et maître ! Meliatir avait été l'écuyer du comte ; bien long-tems portant son heaume , sa lance et sa rondache , il l'avait suivi dans ses guerrières aventures ; bien long-tems, sonnant du cor, il l'avait accompagné dans ses chasses lointaines. C'était à l'undecesdélassemens belliqueux qu'il avait eu le malheur de tuer un veneur de la suite de son maître. Désespéré de son crime involontaire , et voulant en faire pénitence, il avait quitté, à la paix, le manoir de Théodfred, et s'était retiré près de la chapelle de Notre-Dame-des-Bois. Dans un simple réduit, il calmait ses remords par le jeûne , les prières et le bien qu'il faisait en accordant , pendant la nuit , l'hospitalité au voyageur égaré dans ces montagnes et ces forêts qui cachaient sa retraite , et en composant avec leurs simples des médicamens qu'il portait ensuite au pauvre bûcheron malade.
Ce qui fit que le comte choisit ce bon vieillard pour veiller sur Florestan , c'est que dans le songe qui avait indiqué à la jeune mère le moyen d'éviter les malheurs annoncés , elle avait vu la
sainte Vierge telle qu'elle était représentée dans la chapelle des Bois. C'était donc, apparemment, près de la chapelle des Bois que Florestan devait attendre ses vingt ans , sans connaître les auteurs de ses jours. On espérait que ce serait ainsi , avec l'aide du ciel , qu'il pourrait se soustraire à la bizarrerie de son destin.
Si j'avais à sacrifier bien des pages à l'histoire du beau Florestan , j'offrirais à mon bénévole lecteur le tableau détaillé de l'éducation que lui donna l'ermite, je rapporterais tous les beaux discours que le solitaire lui faisait en feuilletant sa grande Bible. Le jouvencel écoutait avec beaucoup d'attention ces pieux conseils ; mais il avait bien plus de plaisir à l'entendre lorsqu'il lui chantait quelque complainte à la mode du pays. A la chute du jour , quand tout était calme sur la colline à moitié éclairée, le vieillard allait s'asseoir à la porte de l'ermitage. Florestan accourait auprès de lui ; il apportait sa guitare , qu'il était parvenu , en se haussant sur ses petits pieds , à décrocher du mur où elle était attachée. « Mon père , lui disait-il en sautant sur ses genoux , mon père , chante-moi VErmiiage du Piocher, »
Meliatir s'asseyait à côté de lui , et , la bouche entr'ouverte , les yeux fixés sur le musicien , l'enfant écoutait cette longue romance :
« Guzman , c'en est fait, et tu pars; Tu pars! loin de l'Andalousie Tu vas affronter les hasards Et braver la lance ennemie î
» Pourquoi fuis -tu ces vieilles tours ? Leurs murs, où s'attache le lierre , Sont le berceau de nos amours Et sont le tombeau de ton père!
» Pars donc, tu le veux.,.. ; j'y consens... Aux Maures fais craindre tes armes!
Secours les dames !... mais défends Ton cœur du pouvoir de leurs charmes!
>> Oh! ne trahis point mon ardeur , Que mon voile te la rappelle !
— Sous lui je sens battre mon cœur; Ne crains rien, je serai fidèle. »
Il est parti, le chevalier, Et sur son balcon, solitaire, Ermance a , de son dextrier, Vu de loin voler la poussière.
« Il est bien loin , mon doux ami !
Sans chagrin , est-ce qu'il me quitte?
Bien vite, hélas! il est parti !....
Doit-il revenir aussi vite? »
Amour ne garde pas de fleur
PI i s fraîche que la jeune Elvire;
Son père est un puissant seigneur
Guzman la voit, Guzman soupire.
De tes serrnens, de tes appas, Ermance, il perd la souvenance, Et sur son cœur, ton voile , hélas !
Ne l'accuse plus d'inconstance !
Sous l'étendard du châtelain Il combat et fixe la gloire ; Toujours Pamoureux paladin En fait un signe de victoire.
« Chevalier, lui dit le seigneur, Qui dans son cœur avait su lire, Demain l'on se bat, sois vainqueur, Et tu seras l'époux d'Elvire! »
Du clairon les bruyans éclats Précèdent le fracas des armes... ..
Gloire à la croix ! et ses soldats Sous Guzman volent aux alarmes.
Le chevalier, songeant au prix Qui doit payer son fier courage , Au milieu des rangs ennemis, Dague en main , se fait un passage.
Dans les périls suivant tes pas , Quel est celui que la tempête De toi, Guzman, n'éloigne pas?...~ Quel écu protège ta tête ?
Le sais-tu ?. . maïs un fer sanglant S'approche pour ouvrir ta tombe; L'inconnu s'élance au devant...
Sais-tu , Guzman , qui pour toi tombe ?
Pour venger son libérateur, Guzman s'élance ; à sa furie Tout cède ; Guzman est vainqueur...
Et le soir même on le marie.
Dames, chevaliers, courtisaes, Se sont rendus à l'ermitage; Minuit sonna quand des amans On commença I» mariage.
Couvert d'un long et noir mantel , Tenant sa visière baissée , Un chevalier est à l'autel A côté de la fiancée.
« Eh quoi ! c'est toi , brave étranger , C'est toi qui m'as sauvé la vie !...
Reste avec nous pour partager Les plaisirs de fête jolie !...
» — Non , non , répondit l'inconnu En baissant lentement la tête; Ne crois point que je sois venu, Guzman , pour partager ta fête / »
Cependant sous les vieux parvis Des cierges les clartés pâlissent; Autour des piliers obscurcis On entend les vents qui gémissent.
D'un trouble affreux, d'un vague effroi
Chacun sent son cœur qui palpite
«< Etranger, que veux-tu?... Dis-moi, Qui nous amène ta visite? »
Quelle visite ! du tombeau C'est un pâle et sanglant transfuge.
Il entr'ouvre son noir manteau...
Guzman , tremble, voici ton juge !
« Oui, c'est Ermance que tu voi...
Reconnais-la... Guzman, c'est elle Qui s'en vient réclamer ta foi...
As-tu dit : Je serai fidèle !
» Pour toi j'ai trouvé le tre'pas , Et pour une autre tu veux vivre !
L'enfer réclame les ingrats
Point de noces... : il faut me suivre ! »
A ces mots, tout bas prononcés, Il saisit Guzman et l'embrasse...
« Laisse-moi ! tes bras sont glacés...
Je sens la mort... Ah ! grâce , grâce ! »
Hélas ! il le supplie en vain , Le spectre est sourd...; la terre tremble Elle s'entr'ouvre , et dans son sein Tous deux disparaissent ensemble.
Sur l'ermitage du rocher
On lit, depuis cette aventure :
« Inconstans. craignez d'approcher !
Ici Dieu punit le parjure. »
HISTOIRE DE FLORESTAN. 2l3
Ailleurs je prirai désormais,
Se dit tout bas plus d'une belle
Et Termite , moins que jamais, Voit des dames dans sa chapelle.
En répétant des romances de ce genre, et j'aime à croire , pour le goût de l'élève de Meliatir , que la tradition ne nous a transmis que la plus mauvaise , en cueillant des fleurs dans les bois , en faisant des couronnes pour la statue de Notre - Dame , Florestan atteignit sa seizième année.
Le printems visitait alors l'ermitage, et la douce paix de l'enfance s'enfuit ; car, avec l'hirondelle , un dieu qui porte aussi des ailes , l'Amour , vint nicher sous les ogives de la chapelle rustique. Charmant sous ses habits mauresques , portant le grand chapeau de paille et le bourdon des chrétiens en pèlerinage , une étrangère était venue s'agenouiller sur les degrés de l'autel que le solitaire décorait de fleurs nouvelles. Tandis qu'elle priait , sa colerette entr'ouverte avait permis au jouvencel d'épier des trésors que pour la première fois parcourait un œil indiscret ; et... adieu fleurs , guitare,. bois et prières, l'anachorète ne songe plus qu'aux roses de la pèlerine ; et
2l4 HISTOIRE DE FL OUEST AN.
le vieil eraiite qui récite à ses côtés, d'un ton de componction , ses oremus , attend souvent bien long-tems Y amen ou Vora pro nobis qui doit les terminer.
Elle était si jolie, Elanire! Un poète de son pays eût pu, sans craindre l'exagération qu'on reproche à leur muse, parler de l'élégance du palmier qui se balance dans le désert, en vantant les charmes de sa taille , et peindre la gazelle qui fuit loin des tentes d'Ismaël, en s'occupant de la légèreté de sa démarche. Oii l'eût entendu, sans sourire, comparer la douceur de son haleine et le charme de sa voix au vent qui murmure dans un plant de rosiers dont les parfums liquides doivent un jour servir aux fêtes du harem.
Son père , le vieux Moraïm , chef de la vaillante tribu qui plantait des tentes au pied des collines de PHedjaz , avait suivi Tarik quand , s'abandonnant aux conseils et surtout aux promesses d'un transfuge , ce lieutenant de Moussa vint ravir dans les plaines de Xérès le sceptre et la vie au malheureux Rodrigue. Et maintenant le guerrier, désarmé par la vieillesse et la paix , goûtait leurs tranquilles douceurs au milieu de joutes les richesses et sous les lambris pora-
HISTOIRE DE FLORESTÀN. 21 5
peux qu'il avait gagnés avec son cimeterre recourbé.
C'était en songeant à Elanijre , à sa fille bienaimée , qu'il remerciait le prophète d'avoir fait marcher le bonheur et la fortune devant sa lance. C'était quand elle les vantait , qu'il trouvait agréables les parfums des fleurs de l'Inde et des plantes du Liban ; les ombres et la fraîcheur de ses longs portiques pavés de porcelaines, le bruissement de leurs fontaines secrètes, le goût des sorbets, des pommes de senteur et des grenades d'Amlas et de Ziri ne lui plaisaient que lorsque sa fille les savourait près de lui.
« O Elanire, lui disait-il, quand tu m'apparais derrière les vapeurs légères qui s'exhalent de nos cassolettes d'or, et qu'avant de rejoindre le pavillon des femmes , tu viens , à la clarté des flambeaux qui brillent doucement à travers l'albâtre des urnes , me demander le baiser du soir, tu m'es une plus suave apparition, une vision plus douce que toutes les extases que le prophète a laissées au vrai croyant dans les grains de l'opium bienfaisant. »
Une autre fois il lui disait : « Fille de mon affection, épanchement de mon cœur , délices de
2l6 HISTOIRE DE FLORESTAN.
mon ame , reste encore auprès de moi ! Je crois revoir ta mère que j'aimais tant, et qui s'en est allée si vite, que tu ne pus connaître le charme de son sourire et de ses doux baisers. Sa beauté était comme la tienne , grave et sévère ; et la brebis du Nejed, quand elle a traversé les flots caressans des fontaines du désert , et qu'elle s'endort sous le lotos en fleurs , est moins pure que ne l'était son ame ; la blanche image de cette femme que les chrétiens placent sur leurs autels n'est pas plus chaste. Je la laissais l'invoquer tranquillement dans ce palais : elle était chrétienne. Dans le livre divin, on dit que le Christ aussi était un puissant prophète... Dieu seul est grand, ma fille, et la vertu , à ses yeux, dans le cœur de l'Arabe et du chrétien, est toujours la vertu ! »
Entourée d'anges, la blanche figure de cette femme que les chrétiens placent sur leurs autels avait souvent tourmenté et charmé à la fois les nuits de la jeune infidèle.
Dans ses songes , elle l'avait vue plus d'une fois , entourée d'un éclat et d'une harmonie indicibles , se pencher vers elle de la hauteur des nuages... « Tu seras à moi, Elanire, lui disait-
HISTOIRE DE FLORESTÀN. 21 7
elle ; ta mère t'a donnée à Marie... Elanire, pour ton bonheur, tune m'échapperas pas! »
Elle savait aussi d'une vieille esclave qui ne l'avait point quittée , que sa mère , sur son lit de mort, se prenait souvent à pleurer en songeant que sa fille vivrait en infidèle pârmi les mécréans , et que ce souvenir viendrait troubler son dernier sommeil.
Sans savoir comment l'invoquer , la fille de Moraïm , tous les jours , s'adressait à la mère du Sauveur. « Conserve-moi mon père , lui disaitelle, toi qui, dit-on, fus tant aimée de ton fils, t fais que je puisse un jour accomplir les vœux de ma mère, et contenter son ombre, en étant toute à toi ! »
C'est dans la confiance qu'elle avait pour cette puissance inconnue, c'est pour rendre la santé à son père malade qu'elle avait quitté son palais, et qu'elle était venue en pèlerinage , s'agenouiller à l'autel de Notre-Dame-des-Bois. Sa prière fut si pure , que le vieux Moraïm fut guéri. Les médecins du tems se glorifièrent de cette cure. On vantait déjà l'école d'où sortirent plus tard Averroës et Abenzoar , et leurs devanciers étaient comme aujourd'hui de graves personu. 10
2î8 HISTOIRE DE FLORESTAN.
nages qui attribuaient à l'hermine du bonnet doctoral tout ce qu'il plaisait au ciel , à la nature ou au hasard de faire pour un de leurs malades. Si le vieux compagnon de Tarik fut guéri par le pieux voyage de sa fille , le jeune élève de Méliatir en devint dangereusement malade. Et malade d'amour , à seize ans , désire tant sa guérison, que Ton doit pardonner au beau Florestan d'aller la chercher ailleurs qu'à l'ermitage. En effet , comme l'a dit depuis l'un de nos plus aimables ménestrels ,
II n'est ni croix ni rosaire Oui gue'risse de l'amour.
Le voilà donc cheminant loin de sa retraite qu'il fuit , sans en avoir donné avis à celui qu'il croit son père; le voilà soufflant, haletant sous l'armure rouillée de Méliatir. Il Pavait trouvée au milieu des bois , à l'arbre où Técuyer l'avait suspendue en venant prendre possession de sa nouvelle demeure , et c'est sous ce nouveau costume , dont le poids et la gêne sont un peu allégés par des pensers de gloire et d'amour, que notre héros s'est mis en campagne de bon matin.
Vers le soir , au moment où , en essuvant son
HISTOIRE DE FLORESTAN. 2ig
visage tout mouillé sous le heaume , il disait : « Monseigneur saint Jacques, qui protège les pourfendeurs et les convertisseurs d'infidèles , devrait bien m'envoyer une monture qui m'aidât à supporter le poids de ces rouillardes , » une mule trottant dans le sentier des bois où il s'était enfoncé , s'offrit à sa vue.
« Par les clous de la vraie croix! s'écria-t-il en se hissant tant bien que mal sur la tranquille bête, qui, toute surprise de ce fardeau inaccoutumé , n'en reprit pas moins son allure d'habitude ; ne négligeons pas le bien qui nous vient d'en haut! Et vive saint Jacques et Espagne! continua-t-il tout enchanté de cette rencontre , qu'il croyait miraculeuse , nous verrons la fin de l'aventure. «
La fin de l'aventure fut un couvent de moines où la mule , têtue autant qu'animal de son espèce, entra, bon gré mal gré. Elle se rendit en trottillant dans l'écurie des bons pères.
« C'est la monture du prieur! » dirent-ils en l'entourant ; et Florestan , en quittant la selle , leur raconte comment il l'a rencontrée après avoir invoqué monseigneur saint Jacques , et comment il s'çst imaginé , tout indigne qu'il soit
220 HISTOIRE DE FLORESÏAN.
d'une telle faveur , que le grand saint* avait exaucé sa demande.
C'était une singulière figure que celle de ce bel enfant sous ces vieilles armes poudreuses, au milieu de ces bons moines qui se pressaient pour l'admirer et pour l'entendre !
Ils riaient en écoutant ses réponses naïves. Le prieur arriva. Il s'était arrêté dans les bois pour prêcher quelque bachelette en voyage, peutêtre. Sa mule , ennuyée de la longueur du discours, avait repris la route de la demeure des pères.
« Bien , bien! dit-il quand il sut comment elle avait apporté le jeune voyageur au milieu d'eux ; c'est votre ange gardien lui-même qui vous amena ici. Soyez le bien-venu! Nous vous ferons voir comment nous recevons les envoyés d'en haut, et les braves qui, comme vous, dans ce tems de perdition, ne craignent point de se mettre en campagne pour occire les mécréans et convertir leurs femmes! »
C'était l'emploi de ces bons pères. Ils n'en étaient pas toujours aux patenôtres. Us avaient de bons grands estramaçons qu'ils maniaient au$si bien que leurs chapelets pour la plus grande
gloire de Dieu. En sortant de vêpres , on relevait bruyamment les postes de la maison de paix. Le corps-de-garde était dans la sacristie ; le sonneur était pour lors un excellent tambour; robe retroussée , hallebarde en l'air , et morion en tête , les factionnaires , sur les tours , chantaient les litanies. « Aux armes î » quand on apercevait quelque troupe de Maures qui, malgré la paix , battait la campagne pour piller ; et les litanies se remettaient à un autre jour, et c'était le tour des sabres et des estafilades, et caserne de pandours n'entendit jamais de propos plus énergiques , de contes plus facétieux. « Bataille! vin! gaîté! en avant! pare celle-ci! pare celle-là! tue! tue ! victoire ! » Ils baptisaient, en bons chrétiens , ceux qu'ils abattaient, et quand c'était fini : « A genoux! » Le prieur donnait l'absolution de ce qui s'était dit et fait pendant l'échauffourée , et ils étaient aussi bons moines que devant.
Le plus dangereux de leurs ennemis , c'était leur voisin, le farouche Brunamor, l'apostat de la Tour-Noire, ainsi qu'on l'appelait dans la contrée. Cette croix qu'il avait reniée, et qui, comme un signe vengeur . s'apercevait de son manoir ;
cette cloche qui lui envoyait des sons de mort et de pénitence au milieu de ses orgies nocturnes , étaient pour lui des supplices continuels. Que n'avait il pas tenté pour éloigner , pour détruire ces accusatrices qui le poursuivaient partout?.... Insensé qui croyait que sa conscience ne se serait point chargée , en cas de succès , de lui amener d'autres terreurs!
<c Par la sambleu ! dit le prieur au réfectoire ; et ce juron me fait croire que le bon père se croyait dans un jour de guerre , vous ne vous en irez pas à pied ! » C'était à Florestan qu'il adressait la parole en lui versant rasade. « Oui, continua-t-il , sans compter mon excellente mule avec laquelle on défierait la monture de Favila , qui chassait si bien que l'on souhaitait partout qu'il prît ses ministres pour des cerfs , il y a, dans l'écurie du couvent , quatre bons chevaux dignes d'être enfourchés par de vrais paladins. L'un d'eux , choisi par vous , vous portera à la quête des aventures et à la recherche de celle qui vous tient en servage ! »
« Qu'il soit fait comme il est dit! » L'offre était trop avenante et trop courtoise pour la refuser ; aussi , quand les premiers rayons du soleil du
HISTOIRE DE FLOIIESTAN. . 2 23
lendemain firent briller les vitraux du monastère, le jouvencel était déjà bien loin sur un cheval qu'il avait choisi , et qui trottait à côté de la mule du prieur. Le bon père, je ne sais pour quel motif, accompagnait le voyageur jusqu'à la ville prochaine.
C'est pitié que de croire si facilement au bonheur; et l'on devrait y regarder à deux fois avant de se décider à dire : « Je suis heureux ! » Florestan se félicitait de sa rencontre de la veille : il ne s'attendait pas à celle qu'il allait faire.
L'apostat de la Tour-Noire rôdait dans les environs. « Je renie Dieu , s'écria-t-il en voyant venir le moine et son compagnon , et c'est la plus bizarre cavalcade qu'aie vue de ma vie !
— » Ma foi , dit le père au damoisel , à vous , mon gentilhomme qui portez lame et hoqueton ! voici une rude aventure pour commencer! Répondez à ce bravache , néanmoins , et avec l'aide de votre saint patron , vous sortirez vainqueur de cet embarras !
» — Or ça! s'écria Brunamor en poussant droit à notre héros ; voilà des armes qui me déplaisent fort , et je ne sais trop ce qu'en peut faire
celui qui les porte ! — Châtier ton insolence , * dit le jeune homme en s' affermissant sur ses étriers.
Bien répondu! mais , par malheur , le cheval, peu fait à cette sorte de passe-tems , se cabra en voyant arriver la lance ennemie. Le novice écuyer, désarçonné, roule dans la poussière.... Que toute la honte de ce premier essai retombe sur son coursier, et que Ton songe à son jeune âge , à son inexpérience et à la force de son adversaire !
Il était à la disposition du renégat. Celui-ci se contenta de lui demander avec un rire féroce ses armes. Il dit , avec une dérision cruelle , qu'elles lui paraissaient , dans ses mains , trop à craindre pour Mahomet et ses prosélytes. « J'ai, ajoutat-il en s'adressant à la femme qu'il accompagnait , j'ai une place vide dans ma galerie d'armes , et je la remplirai avec ces rouillardes ! »
En grinçant des dents , et en maudissant les couvents et leurs chevaux , le vaincu détache sa vieille armure. Brunamor le regarde faire en ricanant , et sur sa haquenée , la dame , dans le fond de son ame , compatit à la douleur du beau damoisel , qu'elle lorgne en dessous , et dont elle
Histoire de florestan. 225
admire la peau blanche et les cheveux bouclés que ne retient plus son casque.
« Par l'éternité de la croix! je te retrouverai, dit le vaincu au félon quand celui-ci s'approcha pour lui enlever ses rouillardes , et je te ferai voir... — Tout ce que tu voudras, beau sire ; mais tu feras voir aussi quelque chose au passant en restant ainsi sur la route ; et comme je respecte fort la décence, voilà des vêtemens que tu peux porter ; ils te conviennent , et le révérend père t'en apprendra l'usage. »
En achevant ces mots, il jette au jouvencel un paquet que la dame tenait sur sa haquenée , et s'éloigne en riant avec la belle et les armes du confus Florestan, qui lui crie encore de loin : « Oui, je te retrouverai! le ciel ne serait pas juste si autre lame que la mienne rendait à l'enfer ta vilaine ame de damné. »
Et c'était un habit de religieuse que déroulait le dolent voyageur. Bandeau, guimpe, voile et chapelet, rien n'y manquait. Ce diable de Brunamor avait enlevé quelque nonnain de son moutier : c'est l'explication que donna de cette trouvaille le moine, qui était parvenu à saisir la bride du cheval échappé.
Que vouliez -vous qu'il fît? « Nécessité n'a point de loi ; vaut mieux encore être en religieuse qu'en chemise. » C'est ce que le bon père répéta à Florestan, pour le faire consentir à la métamorphose. On procède à la bizarre toilette 5 et, oubliant le costume de son valet de chambre et l'habit qu'il endosse, le pauvret jurait contre les couvens , mais il jurait si fort , que le morne r tout habitué qu'il était à semblable musique , lui pronostiqua qu'un nouveau malheur ne pouvait manquer de venir punir d'aussi blâmables exclamations.
Il était prophète, ou peu s'en faut. A peine la fausse nonne a-t-elle retrouvé la selle , qu'un invisible aiguillon chatouille les flancs encore
humides de son coursier Pour le dire plus
clairement , poésie à part , à peine le cheval s'est-il senti de nouveau monté , qu'effarouché du dernier combat, il s'emporte : les efforts de
Florestan pour l'arrêter sont vains En moins
de rien ils étaient tous deux loin , bien loin du moine , qui , immobile sur la route , et la bouche béante de surprise , les a bientôt perdus de vue.
« C'est elle qui passe à cheval! — Comme
elle galope pour une échappée de couvent! — Arrête! arrête! — Nous la tenons enfin! — Tudieu ! vous trouvez donc plus doux , la belle , d'enfourcher un cheval que de psalmodier à vêpres ! — Nous en sommes fâchés pour votre goût équestre, mais vous allez rentrer au moutier... — Oui, oui, en route pour le moutier, et puisse Dieu ramener ainsi toutes ses ouailles égarées! »
Voilà un petit dialogue qui vous annonce que l'on a pris Florestan pour la nonne en fuite avec Brunamor, que les hommes envoyés à sa poursuite l'ont saisi et le ramènent, comme tel, prisonnier de la communauté Jurez contre les
couvens, après cela!
Il se conduisit mal avec les recluses. « On s'est trompé, je suis un homme! » C'est bon à dire ; les plus jeunes le croient ; mais les vieilles... Il ne fit rien apparemment pour les persuader de ce qu'il avançait. Elles étaient en majorité. « En prison! en prison ! » On le descendit dans un petit cachot bien frais et bien noir , sans l'écouter davantage Le voilà bien placé pour leur trouver des preuves !
Il y resta quelques six mois et plus, et c'est
miracle s'il en sortit. En se démenant dans sa prison , en frappant de son pied , et avec colère , les murs de son étroite demeure, il en fit tomber trois, quatre, cinq, six pierres Elles bouchaient l'entrée d'un passage étroit qui menait... il ne savait où. Il agrandit l'ouverture, il s'y glisse; les degrés d'un escalier montant se rencontrent sous ses pas , il le franchit ; une trappe se lève sur sa tête : il est dans l'église du moutier.
C'est beaucoup , mais ce n'est pas assez. Il faut sortir de cette chapelle... Il fait nuit; les portes sont fermées , et d'ailleurs ces maudits
habits qu'il porte encore! Comment tenter ,
avec eux , de finir sa captivité ?
Les pauvres filles , habitantes de ce lieu , avaient couru un grand risque l'hiver dernier. Pour égayer l'une de ses longues nuits , Brunamor, le dévirgineur, car il portait aussi ce titre y avait voulu s'emparer du bercail. Comme le comte Orry , d'aventureuse mémoire , il allait s'introduire , mais sans déguisement , dans la sainte maison , quand l'arrivée de quelques redresseurs de torts mit ses projets au néant. On s'était battu à ce sujet tout près de là ; les ma-
raudeurs avaient eu le dessous : cette victoire était nécessairement l'ouvrage de la sainte invoquée dans l'asile de la chasteté ; il était juste de conserver ce souvenir glorieux pour elle, et il est tout simple que devant son autel on trouvât suspendues les dépouilles guerrières de quelques-uns des Maures qui suivaient le renégat dans son infructueuse excursion.
La lampe qui brûle dans la chapelle faisait briller les cimetères , les lances et les turbans de ces ennemis de Dieu. Florestan n'hésite pas : en un clin d'œil ses habits de servante de l'église ont fait place au costume d'un soldat de Mahomet. « Nécessité n'a point cle loi! » s'écrie-t-ii en se rappelant les paroles du bon prieur. On doit ajouter qu'il fit trois ou quatre signes de croix devant l'autel , comme pour prendre à témoin le ciel qu'il resterait bon chrétien sous ces habits maudits : d'ailleurs , il garda précieusement son chapelet qu'il suspendit à son cou.
Jugez de la surprise , de l'effroi des nonnes accourues au bruit qu'il fit à la porte. « Un Sarrasin! Jésus! Maria! » On le prend pour un revenant , pour le diable. On fuit en désordre dans les cellules et le long des corridors ; l'épouvante.
la confusion régnent dans le séjour de la paix. Les portes s'ouvrent devant lui ; il franchit les degrés bénis Bon voyage!
Qu'il nommerait plus vivement encore sa délivrance heureuse, s'il savait à qui elle va être utile, s'il savait qu'Elanire!.... Admis à la cour du père , amoureux de la fille , furieux de ses dédains , Brunamor la faisait enlever : c'était un gaillard expéditif en affaires! Je ne sais trop ce qui en serait advenu, si la divine protectrice de la fille d'Ibrahim n'avait pas amené Florestan sur la route suivie par les deux malandrins qui entraînaient la dolente demoiselle.
Son second essai d'armes fut plus heureux que le premier; il fit mordre la poussière aux deux sicaires de l'apostat ; mais il tomba en criant victoire, et en tendant ses bras à la jeune Maure, qui, plus morte que vive, attendait la fin de cet effroyable combat. Il avait été blessé, et perdait beaucoup de sang.
Ce qui a fait plaisir une fois peut le faire deux. Les poètes et les romanciers se sont dit cela si souvent , que c'est peut-être pour la millième fois que vous allez retrouver la scène d'Herminie secourant Tancrède. La cuirasse est déta-
chée, la blessure est découverte, le voile de la tremblante jouvencelle étanche le sang du beau jeune homme ; une source murmure non loin de là, son onde baigne ses tempes et son visage. Elle est assise sur l'herbe ; elle a placé sa tête sur ses genoux ; sa main inquiète interroge les battemens de son cœur. Un sourire d'espérance éclot sur ses lèvres ; il respire encore !
Sous cette main chérie son cœur ne pouvait manquer de battre ; il ne pouvait manquer de r'ouvrir les yeux , puisque ses premiers regards devaient rencontrer cette beauté si souvent rêvée! Ce fut un doux réveil; il parlait d'amour, elle de reconnaissance. Ibrahim, avec sa suite , arriva pendant ces intéressans propos. Instruit de l'enlèvement de sa fille , il s'était mis en course après les ravisseurs. Elanire , en tenant toujours sur ses genoux la tête de son libérateur, raconte le péril qu'elle a couru , et dit quelle a été la généreuse bravoure de l'étranger. Pendant ce récit, le vieux Maure pleurait de joie , levait les mains au ciel, et appelait toutes ses bénédictions sur celui qui lui conservait le plus précieux de tous ses trésors. Brunamor était là dans un coin; il enrageait de voir son plan si mal à propos dé-
rangé ; il donnait à tous les diables Florestan , qu'il ne reconnaissait pas ; et bien certainement un œil observateur, en épiant l'expression de sa sombre physionomie , eût facilement découvert le fauteur de cette criminelle tentative.
Le blessé fut long à guérir. C'était Elanire qui le pansait. Il n'eût pu la voir si souvent en bonne santé : la maladie n'était-elle pas préférable?
Le bon Ibrahim, qui avait fait placer Florestan dans le plus riche appartement de son palais, avait pour lui les plus tendres soins ; il s'affligeait de voir retarder cette guérison si souhaitée , il
suppliait Allah de la presser Hélas ! si cette
blessure se fermait lentement , il y en avait une autre au cœur de la belie et de son libérateur qui tous les jours s'envenimait , et pour laquelle le pauvre père ne songeait guère à invoquer Allah î
En plaçant le premier appareil , elle avait trouvé sur le cœur de son doux ami le chapelet qu'il avait caché en sortant du couvent ; Florestan , plus tard , lui avait avoué qu'il était chrétien. C'était une belle occasion de s'instruire !
On ne vit oncques plus éloquent missionnaire et plus docile catéchumène. On parlait de l'amour de Dieu : c'est toujours parler d'amour. On ad-
mirait la bonté, la puissance du Créateur dans la beauté de ses créatures... Que de bénédictions à donner à celui qui avait fait des yeux si doux , des mains si caressantes , une bouche , un sourire si enivrant ! C'était en promenant ses regards humides sur la jeune belle assise au chevet de son lit , qu'il détaillait tous ces motifs d'adoration, et je vous demande si les prières qui en résultaient amenaient ce calme si nécessaire à un blessé !
Un cri de guerre troubla ces douces et saintes occupations. Maures et chrétiens vont encore ensanglanter cette terre si long-tems disputée. Brunamor rugit comme le tigre à l'approche de sa proie ; Elanire frémit ; son vieux père a repris ses armes ; et Florestan , sortant de sa longue léthargie , s'indigne de ce déguisement trop longtems gardé : ce qui pendant la paix n'était qu'une erreur, serait un crime pendant la guerre.
Quand les tournesols de la terrasse du palais d'Ibrahim se tournèrent vers l'orient , le jeune aventurier était déjà loin de son amie. La veille , introduit par un fidèle esclave dans le plus solitaire pourpris du séjour des femmes, à genoux devant les carreaux de soie que presse le corps
2 3/f HISTOIRE DE FLORESTÂN.
(TElanire éplorée, il a fait serment de lui rester fidèle ; il a reçu, sur la croix de son chapelet, la promesse qu'elle serait un jour à son Dieu , et à lui.
Ibrahim ne voulait-il pas l'emmener avec lui à la guerre contre les chrétiens? Il partit sans rien lui dire , et suivi d'un beau page que le vieux Maure attacha à son service, et qui eût mieux aimé mourir que quitter son nouveau maître , il s'éloigne , en pleurant ses amours , sur un vigoureux coursier qu'il tenait aussi de la généreuse reconnaissance du père d'Elanire. Il a repris une armure et des armes d'Espagnol , et c'est là sa plus chère consolation, dans ce cruel éloignement, de se sentir pressé par l'acier chrétien. Le heaume enlève à son front les souillures du turban , et son cœur, sous la croix de fer qui le rend à ses frères, n'a plus de l'amour que cet héroïsme qu'il savait inspirer aux preux de son noble pays.
J'ai hâte de finir mon conte , sans cela je vous raconterais toutes les aventures qu'il terminà'à sa gloire, et qui donnent un nouveau lustre à son courage, à sa fidélité, et qui font connaître l'adresse et le dévouement d'Ivoirin, son gentil
écuyer. Tous ces beaux coups d'épée , tous ces surnaturels événemens qui figurent toujours dans les romans de chevalerie, nains, géans, enchanteurs et magiciens resteront , si vous voulez bien le permettre , dans leur volumineux recueil , et je me contenterai de vous dire qu'après quelques mois de courses et de pas d'armes-, il arriva près de la chapelle des Bois. Il voulait voir Méliatir et lui demander pardon des inquiétudes que sa fuite avait dû lui donner.
Il a salué ces bois embellis par ses souvenirs (d'amour et d'innocence. Il cherche des yeux son vieil ami ; il gravit la colline. La porte de l'ermitage est ouverte ; un noir pressentiment s'élève dans son cœur; il pénètre dans la cellule. L'ermite était étendu sur son lit de mort. Pâle , et les yeux fermés , il pressait encore un crucifix sur son cœur. A cette vue, le chevalier pousse un cri douloureux. Le vieillard l'a reconnu. *< C'est lui! s'écria-t-il en se soulevant sur sa couche , et en retombant dans les bras de son élève éploré ; c'est Florestan! »
Ce jour-là même, la douce Adosinde, que depuis long-tems nous avons perdue de vue , la douce Adosinde, montée sur sa tour des Astu-
ries, attendait, en tremblant de crainte et d'espérance, récuyer qui devait lui apporter les nouvelles de son époux, guerroyant, loin d'elle, contre Ibrahim et Brunamor. « Personne ne vient, et voici la nuit , disait-elle. O Théodfred ! noble Théodfred, as-tu péri dans le combat? et la triste Adosinde , privée si cruellement des caresses d'un fils chéri , doit-elle avoir aussi à gémir sur la tombe d'un époux? »
Elle suspend ses plaintes et ses larmes , elle a cru distinguer, elle a cru entendre... Elle distingue, au milieu des ombres du soir, un cavalier qui s'approche du manoir; elle entend le galop du cheval sur les madriers du pont abaissé devant lui.
« Ecuyer, quelle nouvelle? — Dame, la bataille est perdue. — Et mon seigneur , et Théodfred ! » Théodfred , trahi par la fortune , était plein de vie. Repoussé par le redoutable Brunamor, il battait en retraite... Trois jours après , il rentra dans sa forteresse avec le reste de ses soldats , décidés à se bien battre et à vaillamment défendre le manoir du comte.
Ils n'attendirent pas long-tems , et bientôt les étendards du croissant flottèrent dans la plaine
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et sur les rochers que dominaient les murs de Théodfred. « Ce sont eux , dit le bon châtelain, ils vont établir leur camp ; ce ne sera pas sans gêne, si Dieu et mon épée me sont aujourd'hui en aide. Or ça, Yilfide , donne-moi ma salade et ma pique; Tessirb , cours rassembler une centaine de nos gens d'armes. A cheval! Messieurs , suivez votre comte , et par monseigneur saint Jacques , le trouverez toujours dans le bon chemin! »
Les Sarrasins ne s'y attendaient guère. Chacun son tour! Ils fuient; mais Brunamor, qui avec les siens s'était approché jusque sous les murs de la forteresse, Brunamor s'aperçoit à tems de cette sortie ; il court après le comte ; les fuyards font volte-face , et nos chrétiens sont enveloppés. Ils soutiennent chaudement le choc de leurs nombreux ennemis , et se frayant un passage au milieu de leurs rangs , reprennent la route du château. Sur le point d'y rentrer, le coursier du comte s'abat. Embarrassé dans ses étriers , il voit s'élever sur sa tête la hache d'armes de Brunamor. C'en est fait, il va recevoir un coup , un coup mortel...
Suivi d'un écuyer, un chevalier inconnu pa -
raît , s'élance , frappe , et le comte , délivré i rentre au pas dans sa demeure ; car le renégat , désarçonné par cette nouvelle lance , a roulé sur la poussière , et les Sarrasins se sont arrêtés , comme s'ils eussent été tous frappés à la fois par ce coup terrible.
Le libérateur du comte, sans lever la visière de son casque, alla s'agenouiller devant Adosinde , et une larme , échappée à la grille de sa visière, mouilla la main que la reconnaissante dame lui tendit.
Sa présence ranima les assiégés. Tl faisait avec eux des prodiges de valeur. C'était Brunamor qu'il cherchait dans la mêlée; il se détournait devant Ibrahim ; il nommait tout bas Elanire en
poussant son coursier au milieu des dangers
Vous l'avez reconnu, n'est-ce pas?
Le solitaire lui avait tout appris avant de . mourir , et le nom de son père et les dangers qu'il courait. Il était parti de suite pour voler à son secours.
Après avoir rétabli ses affaires , il songea un peu aux siennes ; c'est bien naturel. Il voulut revoir Elanire : que peut-on blâmer dans une semblable envie? Il reprit un beau soir ses habits de
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Maure : c'est ce qu'il avait de mieux à faire ; et suivi du fidèle Ivoirin, il sortit en cachette du manoir paternel , priant le ciel de bénir ce nouveau voyage. Il n'était jamais si bon chrétien qu'avec ce costume, qui faisait croire qu'il ne Tétait plus.
Elanire avait suivi son père à la guerre. Ce soir-là même , devant elle et le vieil Ibrahim , les chefs sarrasins avisaient aux moyens de réparer la triste situation où se trouvaient le camp et l'armée depuis la venue du chevalier inconnu. Brunamor, qui lui en voulait plus que tout autre, se leva au milieu du conseil.
Son plan fut du goût de tout le monde , et comme il y avait gloire et péril pour celui qui se chargerait de son exécution , on décida que le sort le nommerait ; et l'on allait procéder au scrutin quand Flores tan se montra.
Peignez-vous la joie d Elanire! Ibrahim, qui avait grande confiance dans le courage et l'adresse du sauveur de sa fille, voulut que son nom fut mêlé avec les autres noms. Le damoisel demande en vain à quel sujet ; les billets sont agités dans le casque \ on en tire un... Ce fut le sien qui sortit.
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Oui , Florestan fut désigné , et le voilà forcé... À quoi? à défier, à combattre... Qui? le nouvel appui de Théodfred et d'Adosinde, le chevalier inconnu, Florestan, en un mot. C'était là l'invention de Brunamor. Si le champion des mécréans l'emportait \ le château et ses défenseurs tombaient en leur pouvoir ; si le sort trahissait son ardeur, ils devaient lever le siège et se retirer sans coup férir. Telles étaient les conditions du défi qu'un héraut s'empressa de porter au milieu des chrétiens.
Que résoudre? quel parti prendre ? le plus fin s'y serait embarrassé. Ce fut l'adroit Ivoirin qui trouva ce qu'il y avait de mieux à faire. « Vous rentrez sur-le-champ au château avec mes habits ; moi, votre écuyer , laissé dans le camp, et revêtu de votre présent déguisement , je vous remplace ici demain; ma visière est baissée, et je passe à tous les yeux qui se portent sur la lice , pour le combattant désigné par le sort. Vous arrivez en champ clos, nous ferraillons, vous m'abattez , je m'avoue vaincu, la honte m'empêche de me découvrir et de rentrer au camp ; je m'éloigne , et un détour me ramène avec la nuit auprès de mon très-honoré maître , qui n'a pour
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sortir d'embarras que la voie que lui indique son très-dévoué serviteur. »
Ce fut ainsi qu'il expliqua son projet. Pas mal trouvé ; qu'en pensez-vous?
Il rentre seul au manoir assiégé. Le comte avait accepté en son nom le défi et ses conditions ; et ceux des chrétiens qui avaient connaissance de la valeur du noble inconnu, ne mettaient point en doute l'heureuse issue d'une pareille affaire.
La nuit est passée. Tandis que la lice s'apprête au pied des remparts , et que les assiégés se disposent à être les témoins du nouveau triomphe de leur libérateur, le sang coule, et un grand crime s'est commis dans le camp des Sarrasins.
Le pauvre Ivoirin vient de tomber sous le poignard des satellites de Brunamor. Le renégat s'était mis en furie de ce que le sort avait désigné pour le combat ce nouveau venu , qu'il avait tant de raisons de détester : il n'avait pas été le dernier à pénétrer le secret d'amour de Florestan ; il se souvenait toujours qu'il avait fait avorter ses projets félons , et le choix que le sort venait de faire de son épée poussa si loin son il, ii
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dépit et son ressentiment, qu'il avait chargé trois des malandrins qu'il se faisait honneur de commander , de le suivre et de le frapper.
Entrés dans la tente où reposait le fidèle écuyer, trompés par ses habits, ils avaient cru obéir en l'assassinant, et l'affreux Brunamor se croyait bien débarrassé de son rival , quand les cors sonnèrent dans le camp pour annoncer l'heure du combat.
La lice est ouverte. A l'une de ses extrémités brillent les croissans des turbans et flottent les longs crins des étendards : c'est là qu'Ibrahim est assis, et voici de ce côté le comte Théodfred qui s'avance au milieu de ses chevaliers. Il se fit un long silence d'attente ; l'heure était passée ; le champion des chrétiens attendait au milieu de la lice : on ne voyait personne du côté des Maures. Ibrahim s'inquiète ; Brunamor sourit. Un long murmure s'élève et plane sur les escadrons des infidèles... « Où donc est-il? » se disent-ils tous.
Les armes s'agitèrent ; puis un eri : « le voilà! » fit respirer Ibrahim et frémir Brunamor. A la barrière , en effet , un guerrier masqué se pré-
senta. Ce sont bien les armes que hier portait Florestan.
Le signal s'est donné. Les deux guerriers se sont précipités. Le combat s'engage.... O surprise ! le fils d'Adosinde s'aperçoit que son adversaire, au lieu de lui porter de faibles coups, le charge avec fureur. Que faire? il cherche à se préserver de mésaventure , et rend à son armure les coups qui depuis le commencement de l'affaire font résonner la sienne. Il lève le bras ; son fer frappe le casque de son rival. Ce casque, mal lacé , se détache ; il roule sur la poussière. De beaux cheveux noirs flottent en liberté autour de la plus ronde, de la plus jolie des figures ; Florestan regarde... « Ciel! s'écrie-t-il en mettant un genou en terre, et en laissant tomber sonépée; ciel! Elanire!... »
La gente damoiselle , en se promenant le matin autour du camp, dans l'espoir de trouver notre héros , avait été attirée dans sa tente par de sourds gémissemens qui en sortaient. Quel spectacle! elle avait découvert le corps sanglant du malheureux Ivoirin ; il venait d'expirer. Trompée par ses armes , et ne pouvant distinguer les
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traits de sa figure horriblement mutilée par les meurtriers , elle avait cru que c'était son doux ami qu'on avait occis. Egarée par le désespoir , elle avait formé le projet de combattre à sa place et de chercher aussi la mort sous cette armure sanglante. Vous savez le reste : l'amour a fait plus d'une héroïne.
Si Ibrahim fut surpris de trouver sa jolie fille sous cette lourde armure, que Théodfred fut étonné en apprenant que son généreux défen-
* seur Il n'y avait plus besoin d'incognito ; et
Maures et chrétiens entouraient avec attendrissement et surprise cet heureux père , qui , en pleurant , pressait son fils contre son cœur.
L'homme est si heureux de redevenir luimême , qu'il est rare qu'un bon mouvement de son cœur ne lui donne pas l'envie d'en appeler un autre. Les esprits, dans les deux armées, étaient dans une merveilleuse disposition de paix et d'accommodement. La chronique où j'ai puisé cette véridique histoire assure que la sainte protectrice d'Elanire ne fut pas étrangère à la pacification qui s'ensuivit; je veux bien le croire. Chacun s'en retourna chez soi; mais bientôt la fille d'Ibrahim , toute chrétienne , et Florestan
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le convertisseur, n'habitèrent plus que le même manoir. Ibrahim lui -même , enchante des vertus de sa nouvelle famille , ravi de pouvoir, en liberté de conscience , savourer les excellens vins qui remplissaient la cave de Théodfred , touché , d'ailleurs , par le souvenir de son épouse et par les admonitions que dans son sommeil il recevait de son ombre bien heureuse, envoya l'Alcoranau diable.
C'est la route que prit Brunamor. Un écuyer à haute stature , au manteau noir semé de larmes d'argent, vint dans la nuit, visière baissée, visiter la salle de ses festins. « Salut, dit-il au renégat, en s'asseyant à sa table, tout vis-à-vis de lui , je viens chercher la joie de ta bruyante orgie ; tu m'as si souvent appelé , que ce serait mal à moi d'éviter toujours ton invitation : or ça, me voici, et buvons! — Je ne te connais pas, dit le mécréant. — Nous aurons le tems de nous connaître , dit le formidable étranger ; approche seulement ta coupe de celle que ce page vient de me remettre pleine d'un vin pétillant, et trinquons , si tu l'oses ! — Pourquoi pas ? » dit le criminel sire.
Un bruit semblable au premier coup des cré-
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celles de carême sortit des deux vases rapprochés brusquement. Ils parurent pleins de sang.,.
<c Qu'est-ce que cela? s'écria Brunamor un peu troublé. — Rien que le sang des serviteurs de Dieu tombés sous les coups des apostats , répondit l'inconnu. — Soit! » dit Brunamor en rappelant son courage infernal, et il approcha l'affreuse liqueur de ses lèvres agitées malgré lui par un monvement convulsif.
« Ce n'est pas tout, dit l'effrayant visiteur en élevant sa coupe : à la destruction de la croix et au triomphe des damnés dont je suis le maître ! « Il osa répéter le blasphème.
C'était Lucifer lui-même. Ils soupèrent ensemble , et il paraît qu'au dessert il enleva notre homme. Après la plus affreuse tempête qu'il ait jamais entendue, le pâtre des environs, en quittant le matin sa chaumière , n'aperçut plus de la tour noire que d'affreux débris sillonnés par le feu des enfers. Une énorme croix de fer s'élevait miraculeusement sur ces rochers qui l'avaient entendu renier. Long-tems elle annonça les triomphes des Castillans fidèles, et quand un météore, brillant signe de victoire , s'arrêtait et tournait au dessus de ses branches révérées , les
vieux chrétiens de la contrée se signaient en disant : « Nos frères ont encore vaincu... Voyezvous la croix qui brille sur le rocher du renégat? Le croissant a pâli là-bas... Dieu soit loué dans son éternité! »