‹ Madrid, ou, Observations sur les moeurs et usages des Espagnols au commencement du XIXe siècle, faisant suite à la Collection des moeurs françaises, anglaises, italiennes, etcChapitre 48 sur 53 · II · texte numérisé non relu

II

nirs! Je suis roi sur les chemins ; j'y marche avec la joie, la liberté et la gloire! Margarita, joins l'amour à mon cortège, et viens chanter près de moi :

» Prends garde , la vieja ! point de faux pas, la capitana! Marchez , marchez toutes , mes excellentes mules , au bruit de vos sonnettes et de mes chants traînans , qui réjouissent les échos de la vieille Espagne!

» Tu verras Ségovie , qui s'élève sur les montagnes comme une reine couronnée de tours. Les rois d'autrefois ont habité son palais * , et des vainqueurs qui , bien avant eux , visitèrent l'Espagne, dans leur repos d'un jour, lui ont laissé un monument éternel Ils ont formé sur des arcades immenses qui s'appuient et s'élèvent sur d'autres immenses arcades, un lit de marbre aux sources des rochers , et l'onde rit de surprise en franchissant sur l'ouvrage des géans les obstacles que les vallées opposaient à son cours. Notre terre , qui s'indigne des pas de l'étranger , a partout effacé leurs traces ; le pied seul de Rome est

* L'Ahazar, bâti par les rois goths.

L'acqueduc construit du lems de Trajan

resté empreint sur notre sol.... : il est permis de céder au poids de tant de lauriers et de couronnes !

» Prends garde , la mj& ! point de faux pas , la capitana! Marchez , marchez toutes , mes excellentes mules , au bruit de vos sonnettes et de mes chants traînans , qui réjouissent les échos de la vieille Espagne!

» Les couronnes et les lauriers! il faut

qu'ils soient de quelque valeur , ceux qui peuvent , sans se flétrir, passer au milieu de nos rochers et de nos plaines. Oh ! quelles gloires n'ont point échoué dans leur sein dévorant! c'est que la gloire n" existe point sans la justice , et que la justice ne suivra jamais qui voudra assujettir les vieux chrétiens de l'Espagne ! Les échos de nos montagnes semblent plus silencieux maintenant que le bruit du canon est mort ; il y a plus de ruines, plus de haillons dans nos villages, nos champs sont moins unis sous les buttes qu'ils supportent , et voilà tout ce qui reste du passage de l'envoyé des vengeances!... Nous avons prouvé à la terre qui se taisait, qu'il avait reçu sa mission d'autre part que du ciel. Je l'ai vu, ce chef des soldats, qui, comme Charlemagne et Roland,

dont il avait retrouvé le sceptre et^l'épée, est venu les briser encore une fois sur nos barrières de granit. Soucieux , et les bras croisés sur sa large poitrine , il regardait la croix et le vieux drapeau d'Espagne qui s'élevaient de loin sur l'un de nos rochers indomptables. Dans son vaste esprit , revenant sur l'injustice de ses agressions , songeait-il , par pressentiment , à cet autre rocher, seul asile , dans l'univers , de son drapeau , à cet autre rocher sur lequel la croix de sa tombe s'élève aussi en signe de justice ? De tous ses trophées , il ne restera que cette croix. Son nom ne vivra chez nous que par la malédiction; personne ne se présentera pour partager cet héritage ; et moi je saurai , grâce à toi, à qui laisser mon espingole pour repousser les ennemis de l'Espagne, ma peau de bouc pour désaltérer ses défenseurs , mes mules et ma guitare pour leur répéter après moi :

» Prends garde , la çiejal point de faux pas , la capitana! Marchez , marchez toutes, mes excellentes mules , au bruit de vos sonnettes et de mes chants traînans , qui réjouissent les échos de la vieille Espagne!

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