‹ Mâedecine et moeurs de l'ancienne RomeChapitre 11 sur 46 · I. Mercure de novembre lySS · texte numérisé non relu

I. Mercure de novembre lySS

Voilà Horace patriote.

Dans sa seconde satire, il se montre l'ennemi des amours adultères. Il rappelle ce mot de Caton voyant sortir un homme comme il faut d'une maison publique :

« Très bien, voilà de la vertu; c'est là, jeunes gens, qu'il faut aller quand la concupiscence échauffe votre sang, plutôt que de détourner de leurs devoirs les femmes mariées. »

Quidam notus homo^ qimm exiret fornice : macte Virtute esto, inquit sententia dia Catonis : Nam simul ac venas inflavit tetra libido, Hue juvenes œquum est descendere; non aliénas Permolere uxores.

Les législateurs et les hygiénistes sont d'accord sur ce point, accepté par les moralistes : La prostitution est une plaie de la société, mais c'est un mal nécessaire. Il ne faut pas en abuser cependant, disait Horace, ni compromettre son honorabilité par la fréquentation des mauvais lieux. Aussi blâme-t-il Marséus qui ne touche jamais, il est vrai, une femme honnête, qui n'a jamais de commerce avec les épouses des autres, mais il mange ses biens et sa maison avec Origo, sa maîtresse, mais il vit avec les comédiennes et les prostituées, ce qui nuit à sa réputation plus encore qu'à sa fortune.

Les principes d'Horace n'étaient pas du goût de tout le monde, et particulièrement d'un certain Gupiennus qui repoussait les éloges de Ca^ ton et se déclarait très friand des appas des patriciennes :

Nolim laudarier, inquit, Sic me, mirator cunai Cupiennius albi.

A ce don Juan prétentieux, Horace fait un tableau des désagréments qui attendent les adultères, des ennuis qui suivent leurs coupables plaisirs et des dangers auxquels ils s'exposent : l'un a dû se jeter du haut en bas de la maison, Tautre a expiré sous le fouet ; celui-ci, dans sa fuite, est tombé au milieu d'une bande de voleurs; celui-là, pour racheter sa vie, a donné sa bourse, un autre a été livré à la brutalité des valets. Et voici ce qui est arrivé à un certain personnage : le fer a tranché les organes de sa lubricité !

Accidit ut cuidam testes caudamque salacem Demeteret ferrum!

C'était légal.

Horace savait quelle est pour les jeunes gens l'heureuse influence des exercices que les hygiénistes désignent aujourd'hui sous k, i/om de mouvements volontaires ou locomotioh : 1 équitation, la natation, Tescrime, la chasse, la paume, la marche, le saut et la course.

C'est dans cette pensée qu'il reproche a ime femme galante de garder près d'elle et de corrompre Sybaris par la paresse et les voluptés qu'il trouve auprès d'elle,

Lydia, die, per omnes Te deos oro, Sybarim cur properes amando Perdere?

N'est-ce pas l'amour d'une courtisane qui éloigne ce jeune homme du Champ de Mars dont il redoute maintenant la fatigue et la poussière, qui lui fait fuir les carrousels où ses camarades s'exercent au dressage des chevaux sauvages de la Gaule, qui lui fait craindre les luttes nautiques du Tibre et celles du cirque et du tir à l'arc.

Auprès d'elle, ce damoiseau va épuiser ses forces et perdre sa virilité. Ses mains, devenues inhabiles à tenir une épée, bientôt prendront la quenouille ou une machine à musique. Puis, il soupirera une romance et il tournera le fuseau, et il laissera croître ses cheveux dont les femmes parfumeront les boucles élégantes, et il se laissera mettre un bracelet d'or au bras...

Certainement, c'est dans les plaisirs prématurés de l'amour avec les courtisanes qu'il faut chercher la cause de l'affaiblissement des races et des peuples. Si donc, nous voulons faire des hommes, entraînons nos enfants par les exercices, par les manœuvres militaires, par l'équitation, l'escrime et tous les mouvements volontaires que nous enseigne l'hygiène.

Cette ode à Lydie est tout un programme.

Je retiens en particulier l'équitation vantée par les médecins anciens et modernes. Hippocrate l'approuve et la considère comme le meilleur traitement de certaines affections de la jeunesse. Oribase, qui s'est beaucoup occupé des exercices, comme moyens thérapeutiques, fait également le plus grand éloge de l'équitation. « JDans

une course au galop, dit-il * , le corps est violemment secoué, et c'est là une excellente chose dont le résultat immédiat est d'exciter tous les appareils organiques et principalement celui des sens.

La natation était aussi en grand honneur chez les Romains. On disait d'un homme sans éducation : iiec litteras dedicit, nec nature.

Le langage qu'Horace tient à la jeunesse porte toujours le cachet d'un profond jugement. Il ne la flatte jamais, et blâme les parents qui ne savent pas voir les défauts de leurs enfants. Il critique ces pères qui disent d'un fils qui louche : il a quelque chose dans le regard; d'un nain ridicule : c'est un enfant mignon ; de celui qui est bancal : il n'est pas très droit; et d'un boiteux : sa démarche n'est pas très assurée.

Strabonem Appellat pœtum pater; et puUum, maie parvus Si cui tilius est, ut abortivus fuit olim Sisyplius, huncvaruQi, distortis cruribus, illum Balbutit scaurum, pravis fultum maie talis.

Mais ce n'est pas à lui qu^'on parlait ainsi. Son père, comme il le dit dans sa quatrième satire, l'avait élevé sans faiblesse. Il l'avait accoutumé de bonne heure à fuir les vices, en les lui signalant par des exemples.

Pour garantir mon cœur d'un amour impudique^ Esclave^ disait-il^ d'une femme lubrique^

I. Galien, Collectorum medicinalium^ lib. VI, cap. xxiv. Equitatione Basileae folio. — Œuvres^ trad. Daremberg, Paris, 1876.

Sectanus s'abandonne à cCindignes appas.

Sois sage à ses dépens et ne limite pas. Te préserve le ciel de la coupable envie. De corrompre une feynme à V hymen asservie. Pour n avoir pas dompté cette brutale ardeur^ Vois qu'à Trebonius il en coûte l'Jionneur. Fuis une volupté qu'accompagne le crime; Contente-toi^ mon fils, d'un plaisir légitime.

Physiquement, Horace était petit et obèse. Dans une de ses satires, Damasippe lui dit qu'il n'a pas seulement deux pieds de haut :

Ab imo Ad summum totus moduli bipedalis.

Auguste le montre ainsi dans une lettre qu'il lui écrivait :

« Dionysius m'a apporté ton petit volume, et tel qu'il est, je l'ai reçu sans me plaindre de sa brièveté. Tu parais craindre que tes livres soient plus grands que toi. Mais au moins si la taille te manque, l'embonpoint ne te manque pas. Rien n'empêche que tu ne puisses tenir et écrire dans un boisseau; et la taille de ton livre ressemble à la tienne : car elle est toute en grosseur comme ton ventre. »

« Pertulit ad me Dionysius libelliim tuum^ quem ego [ne acciisem brevitatem) quantiilus ciinque est^ boni consulo. Vereri aiitem mihi vldens^ ne îJîajores libelli tui sint quam ipse es : sed si îibi statura deest^ corpusculiim non deest. Itaque licebit in sextariolo scribas.^ cum circiiitus voliiminis tui sit ogkodestatos.^ sicut est ventriculi tui. »

C'est du latin d'empereur.

Lui-même se dépeint ainsi dans l'épître xx : Je suis Je petite taille, mes cheveux ont grisonné avant ie temps, j'aime le soleil, je suis prompt à m'emporter et aussi prompt à m'apaiser. »

Corporis exigui, praecanum, solibus aptum, Irasci celerem lamen ut placabilis essem.

Au point de vue pathologique, il était goutteux et comme tel gastralgique. Son visage était couperosé, et il était lippus, c'est-à-dire atteint, je crois, de blépharite herpétique. On sait que Gelse distinguait deux sortes d'ophtalmie : Tune sèche, qu'il appelait lippitudo, et l'autre humide, qu'il nommait pituita oculorum. C'est à cette double affection qu'Horace était sujet, ce qui lui fit dire souvent qu'avec elle on ne possède jamais une santé parfaite.

Praecipue sanus nisi cum pituita molesta est.

Nous le voyons, en effet, dans son voyage à Brindes, malgré le récit facétieux qu'il en fait, ne pas oublier de mentionner qu'il fut pris à Anxur de cette affection considérée par lui comme une véritable infirmité. Pendant que Mécène et Coccéius s'installent, « moi, dit-il, je vais baigner mes yeux dans un noir collyre?... »

Hic oculis ego nigra meis collyria lippus minore.

En faisant une excursion dans les montagnes,

à Trévise, nos voyageurs furent forcés de s'abriter dans une métairie. Le paysan leur fait du feu, mais la fumée que répandaient le bois vert et les feuilles mouillées coûta encore bien des larmes à notre poète.

Lacrymoso non sine fumo, Udos cum foliis ramos camino.

Il est vrai que cela ne Tempêcha pas le soir même de pincer la taille de la servante et de lui faire promettre un rendez-vous pour la nuit, rendez-vous où elle ne vint pas d'ailleurs, et qui fut cause d'un léger incident nocturne, dans un rêve qui lui laissait entrevoir toutes les opulences de la réalité.

Quelques jours après, ils arrivaient à Gapoue : « ^Mécène, dit-il, va jouer à la paume, Virgile et moi nous allons dormir, car la paume est ennemie des yeux et des estomacs malades.

Lusum it Mœcenas, dormitum ego Virgiliusque : Namque pila iippis inimicum et ludere crudis

Toujours sa diathèse qui le poursuit, qui l'attaque, tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Qjand elle n'est pas articulaire, elle est viscérale. En voici une preuve :

L'estomac acidique-d'Horace supportait mal les condiments. Un jour, il alla souper chez Mécène et se trouva fort incommodé par un plat dans lequel on avait mis de l'ail à profusion. Cette circonstance lui fournit l'occasion d'écrire

une de ses épodc3 : Ad allium^ contre l'ail, que Galien appelait la thériaque des paysans :

S'il est un être humain, dit-il, qui de sa main impie ait étranglé son vieux père, qu'on le condamne à manger cet ail plus toxique que toutes les ciguës. O moissonneurs, aux solides entrailles! quel est le funeste poison qui produit ce feu que je ressens dans l'estomac?

O dura messorum ilia!

Quid hoc veneni sasvit in prascordiis?

Voilà bien la sensation d'ardeur qu'on appelle très justement le pyrosis. Nous savons que cette douleur é. igastrlque et œsophagienne est suivie d'éructaiions acides qui soulagent les malheureux gastralgiques. Horace n'oublie pas de faire allusion à ces évacuations sonores et gazeuses dans les derniers vers de son ode. Il montre le poing à son hôte et le menace d'une punition sévère. Il lui dit : Ah I si jamais, joyeux Mécène, tu veux te régaler d'un semblable poison, puisse ta jeune maîtresse opposer sa main à tes baisers, et se retrancher pour te fuir, à l'extrémité de ta couche.

At, si quid unquam taie concupiveris,

Jocose Mtecenas, precor Manum puella suavio opponat tuo,

Extrema et in sponda cubet.

Puisque nous sommes sur ce chapitre culinaire, nous rappellerons ce que l'Ecole de Sa-

lerne * disait de cette espèce d'ail (Allium cepa) qu'on pourrait bien accuser aussi de produire le pyrosis.

— Mais parlons un peu de l'oignon :

Est-il sain S en user ? L'un dit oui, l'autre non ; Galien en défend l'usage aux colériques

£t le permet aux flegmatiques ; Asclépius le vante et soutient qu'il est bon. Surtout pour V estomac; et même il le conseille Pour donner au visage une couleur vermeille.

De cheveux un chef dépouillé Pourvu que la jeunesse aide encore la nature, En le frottant souvent de jus d'oignon pilé,

Recouvrera sa chevelure.

En plusieurs passages de ses œuvres, Horace fait l'éloge de la santé. Celle-ci, dii-ii, dans son épître à Loilius, est un bien nécessaire, si l'on veut jouir des trésors qu'on a su acquérir. Les palais et les richesses sans elle sont aussi utiles que les tableaux pour les lippeux^ les fomentations pour les goutteux et les sons de la lyre pour ceux qui sont atteints d'otite purulente.

Ut lippum pictae tabulse fomenta podagrum Auriculas citharag collecta sorde dolentes.

Tous les biens de la terre, à celui qui est malade, ne sauraient chasser la fièvre de son corps.

iEgroto domini deduxit corpore febres.

Aussi avait-il une entière confiance dans ses

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