‹ Mâedecine et moeurs de l'ancienne RomeChapitre 14 sur 46 · I. Boileau Quatrième satire · texte numérisé non relu

I. Boileau Quatrième satire

de suite la racine ou la plante dont la vertu serait si peu efficace...

« S'il est vrai que la richesse rend les hommes moins sots et moins méchants, il y a exception pour toi, tu suis toujours les mêmes errements. Mais si la fortune pouvait te rendre prudent, moins avide et moins lâche, tu rougirais alors de n'être pas Thomme le plus avare que la terre ait porté. »

A cette fausse divinité devant laquelle tant d^hommes se prosternent, à cette fortune à laquelle on fait le sacrifice de son repos, de sa santé, de ses convictions et quelquefois de son honneur, J.-B. Rousseau a adressé cette belle ode imitée d'Horace :

Fortune, dont la main couronne Les forfaits les plus inouis.

Du faux éclat qui t'environne Serons-nous toujours éblouis?

Jusques à quand trompeuse idole.

D'un culte honteux et frivole Honorerons-nous tes autels? Verra-t-on toujours tes caprices Consacrés par les sacrifices^ Et par rhommage des mortels?

Les vaniteux ne sont pas oubliés non plus par nos stoïciens. Pour préserver les siens de celte monomanie qui pousse les hommes à tout sacrifier pour arriver à détenir une parcelle des pouvoirs publics, ils nous montrent un père sage faisant promettre à ses enfants, par un serment

solennel, de ne jamais rechercher ces futiles honneurs :

« Et celui de vous, ajoute-t-il, qui se fera nommer édile ou préteur, je le maudis et le prive de ses droits civils. »

Jurando obstrimgam ambo : uter esdilis, fueritve Vestrum praetor, iutestabilis et sacer esto.

Nous pourrions recommander la lecture de cette satire à beaucoup de nos confrères qui abandonnent la médecine pour la politique, les Académies et les Sociétés savantes pour la salle des séances d'une Chambre parlementaire ou d'un simple conseil municipal.

Horace n'oublie pas non plus de nous faire voir ces peintres qui s'accordent le privilège de tout oser et de produire des œuvres, qui sont semblables aux rêves d'un malade^ Veîut œgri somniaî (Et il ne connaissait pas les impressionnistes...), — ni ces artistes prenant l'inspiration dans l'étrange, rapins incompris, sots qui s'appliquent à se laisser croître la barbe et les ongles, à chercher les lieux solitaires, à ne pas paraître aux bains.

Bona pars non ungues ponere curât

Non barbam; sécréta petit loca, balnea vitat.

Têtes malades que ne guérirait pas l'ellébore de trois Anticyres !

Enfin, il donne une place d'honneur, parmi ces maniaques raisonnants, aux poètes que

tourmentent la lèpre et la jaunisse et qu'agitent les furies et la colère de Diane.

Ut mala quem scabies aut morbus regius urget Aut fanaticus error, et iracunda Diana.

Morbiis î'egius a la même signification que icteriis aurugo et morbus arqiiatus. IcterusQsX. le nom d'un oiseau, que nous appelons loriot [Galbulus de Pline). Cet oiseau est d'une couleur jaune et les anciens étaient persuadés que quand un homme attaqué de la jaunisse le regardait quelque temps bien fixement, Toiseau mourait et le malade revenait à la santé. La couleur de l'or et de l'arc-en-ciel a fait donner aussi à cette maladie le nom d'aurago, et de morbus arquatus.

Iracunda Diana. On appelait lunatiques certains atrabilaires dont la mélancolie croît et décroît avec la lune. Les anciens attribuaient cette maladie à la colère de Diane.

Dans cette satire sur les manies des hommes, il nous raconte encore une histoire d'avare avec une verve charmante. C'est un fait de traitement moral très curieux. Il s'agit d'un avare du nom d'Opimius, qui est atteint d'une maladie très grave. 11 tombe bientôt dans une léthargie protonde.

Quondam lethargo grandi est oppressus.

Déjà l'héritier, ivre de joie, courait aux coffres et aux clés. Un médecin fidèle et empressé trouve ce moyen de réveiller le malade :

Hune medicus multum celer atque fidelis. Excitât hoc pacto :

il fait dresser une table et vider dessus ses tas d'écus, que plusieurs mains se mettent à compter. Notre homme revient à lui : « Si tu ne veilles sur ton argent, ajoute le médecin, ton avide héritier va s'en emparer. » Opimius sort de sa léthargie ; Ton avait touché sa corde sensible.

Horace ne nous donne pas le nom du clinicien qui lui a fourni l'observation, mais il est probable que ce devait être Graterus, qui était son ami, et qu'il cite d'ailleurs quelques vers plus loin. Dans une discussion philosophique, il a recours à cet argument : « Suppose que Graterus dise qu'un malade a l'estomac bon ; vas-tu en conclure qu'il se porte bien et peut se lever ? Evidemment non :

Non est cardiacus, Craterum dixisse putabo, Hic Êeger : recte est igitur surgetque? negabit:

car une affection aiguë peut occuper sa poitrine, ou ses reins, par exemple.

Quod latus aut renés morbo tententur acuto.

Ges expressions médicales dont Horace se sert souvent et qui donnent à ses écrits une puissance particulière , nous fournissent la preuve de l'intimité dans laquelle il vivait avec son médecin, ce qui fait d'ailleurs honneur à tous les deux.

Ainsi, il compare dans une de ses odes la

soif de l'or d^an avare à la soif pathologique : Bien cruel envers lui-même, dit-il, ce pauvre hydropique -, il enfle davantage, en cédant à sa soif. 11 ne pourra éteindre l'ardeur qui le dévore, tant que la cause du mal n'aura pas abandonné ses veines, et qu'une lymphe indolente entretiendra la pâleur de son corps.

Crescit indulgens sibi dirus hydrops, Nec sium peliit, nisi causa morbi Fugerit venis, et aquosus albo Corpori languor.

Dans une de ses satires, il s'adresse encore à un avare, un usurier qui prête à gros intérêts de l'argent aux mineurs.

Quinas hic capiti mercedes exsecat.

[Caput est le capital, la somme prêtée. Mercedes sont les intérêts. Exsecare signifie déduire les intérêts d'avance.)

Cet usurier est gravement malade et naturellement il préfère mourir que de toucher à son trésor. Mais, lui dit Horace, que le frisson de la fièvre s'empare de ton corps, ou qu'une autre maladie te force à garder le lit, as-tu quelqu'un pour te soigner, pour préparer tes médicaments, pour aller chercher le médecin qui pourra te guérir, te rendre à tes enfants et à ta famille?

At si condoluit tentatum frigore corpus, Aut alius casuslecto te affixit, habes qui Assideat, fomenta paret, medicum roget, ut te Suscitet, ac reddat natis carisque propinquis?

Si Horace avait vécu de nos jours, il n'aurait pas reproché à son avare de ne pas avoir quelqu'un pour aller quérir en toute hâte tous les médecins de son quartier. Il n'aurait pu que lui dire, après la convalescence, que si la santé est le premier des biens, la médecine est le premier des arts, et qu'il faut honorer celui qui Ta soigné avec dévouement. Peut-être aurait-il pensé à lui rappeler les trois visages du médecin, décrits par le poète Enricus Gordus :

Très medicus faciès habet : unam quando rogatur. « Angelicam » mox est cum juvat esse t deus » Post ubi curaco posclt sua prœmia morbo, Horridus apparet terribilisque « satan. *

dont voici la traduction, en vers français, d'un de nos spirituels confrères :

Le malaie est partout un être bien étrange : S'il appelle un docteur, tout d'abord, c'est un ange; S'il guérit^ c'est un dieu, plus tard, chose incroyable ! S'il aperçoit la note à payer, c'est un diable.

Dans cette satire, Horace blâme également ceux qui sont mécontents de la position que le destin leur a faite : le soldat qui envie le sort du marchand, Tavocat qui vante la liberté du laboureur, le paysan qui aurait préféré vivre à la ville, etc.

Tous, conclut-il, seraient plus malheureux encore, si les destins exauçaient leurs vœux. Mais ce qu'il faut remarquer dans cette spirituelle leçon donnée par le poète à ses contemporains, c'est qu'il fait une exception en faveur

des médecins. Il leur laisse la permission de se plaindre de leurs fatigues, de leurs ennuis, de l'ingratitude du public et des gouvernements; car c'était déjà comme cela, et ce sera toujours ainsi.

Auguste, cependant, fît exception à la règle générale pour Antonius Musa. A son retour de l'expédition de Biscaye, comme le raconte le D"" Ménière, l'empereur fut affecté d'une hépatite grave. Les fomentations chaudes qu'on lui appliquait n'empêchaient pas le mal de faire des progrès. Celui-ci paraissait devoir emporter Tempereur, lorsque Musa remplaça ce traitement par un moyen contraire. L'eau froide, iiîiiis et ex/r^,triompha de cette maladie. Nous vo3^ons ici une des premières applications de l'hydrothérapie telle que l'a préconisée Priessnitz, et comme on la pratique encore dans toute l'Europe, fort empiriquement dans ia plupart des cas, mais quelquefois avec un succès merveilleux !

Auguste honora royalement Musa qui était un affranchi, il le combla d'honneurs et de richesses ; il l'exempta de toutes les charges publiques, lui donna le droit de citoyen romain, Tautorisa à porter l'anneau d'or des chevaliers et lui fit élever une statue en bronze qu'on plaça près de celle d'Esculape.

Tournons quelques pages, et Horace va nous montrer encore quelques échantillons d'estropiés de cervelle. Voici la division de ceux qu'il appelle mendici^ mendiants, dans laquelle il

range les prêtres de Cybèle, les prêtres d'isis, les interprètes des songes, fanatique; volontairement castrés, passant pour des simple d'esprit, mais appartenant à une espèce dangereuse de parasites.

Tous ces gens-là portaient la besace ; et, en faisant semblant d'aller avertir les dames de ce qu^elles devaient éviter, ou d'aller leur ordonner quelque dévotion, ils travaillaient à les corrompre, en leur remettant secrètement des billets, et en leur donnant des rendez-vous de la part de leurs amants. Les prêtres d'isis surtout étaient fort propres à ce commerce ; car le temple d'isis était le lieu où les femmes galantes faisaient leurs stations.

Pour finir, faisons maintenant entrer les cyniques, autre genre de mendiants, allant de porte en porte demander de vils aliments. Les voici se drapant fièrement dans leurs deux guenilles superposées Tune sur l'autre *.

Contra quem panno duplici patientia velat.

Horace fait ici allusion à Diogène, celui qui portait un bâton, le manteau en double et qui n'était qu'un pur sophiste. Qu'il rende donc à Aristippe, ajoute Horace, le riche manteau qu'il lui a offert, et qu'il garde son délire.

Refer et sine vivat ineptus.

I. Les philosophes cyniques n'avaient pas de tunique, ils se contentaient de faire passer deux fois leur manteau sur l'épaule.

Voilà la galerie dans laquelle Horace place les excentriques, les lunatiques, les dégénérés de son temps. Où donc se trouve la sagesse ? Dans le juste milieu, nous répondra-t-il, car le sage méritera le nom d'extravagant, le juste celui d'inique s'il apporte de l'exagération dans sa conduite et ses maximes.

Insani sapiens nomen ferat, œquus iniqui, Ultra quam satis est, virtutem si petat ipsani.

Nous avons vu qu'Horace était expert en gourmandise. Il en connaissait les attraits et les inconvénients. Aussi avec quel art sait-il en énumérer et censurer les manies et les dépravations. Mais pour ne pas se faire prendre en flagrant délit de contradiction, il fait faire d'abord l'éloge de la frugalité par Ophellus, un honnête pa3^san, son voism de campagne, peut-être. Ophellus s'exprime ainsi :

« Va chasser le lièvre, qu'un cheval indompté te harasse. Si les exercices guerriers dignes de Rome répugnent à tes habitudes grecques, saisis la balle rapide, trompe par les plaisirs du jeu la lassitude qui t'accablerait ; prends le disque, si tu le préfères. Que la fatigue du corps arrache l'ennui de ton âme; puis, affamé, le gosier sec, méprise, si tu l'oses, un mets grossier, un vin de Falerne que le miel de l'Hymette n'adoucit pas.

« Ton maître d'hôtel est-il sorti, tu es en hiver, le poisson manque : que t'importe ? du pain et du sel te suffiront-, les cris de ton estomac vont

s'apaiser, tu seras content. D'où vient ce miracle ? C'est que la source des voluptés réside en toi-même, non dans ce fumet que tu paies si cher. Cherche dans la fatigue et l'appétit l'assaisonnement de tes repas. Gastronome indolent, pâle de jouissances, tu netrouverais du goût ni dans les huîtres, ni dans le sarget, ni dans le gibier qu'on importe de l'étranger. »

Notre paysan, qui parle comme un livre d'hygiène, continue sa dissertation sur les poissons recherchés et sur la gloutonnerie. Tout se corrompt, dit-il, dans un estomac malade que les aliments accumulés fatiguent. Il lui faut alors la rave et l'aunée aromatique.

Mala copia quando iEgrum sollicitât stomachum, quum rapuia plenus Atque acidas mavult inulas.

Il y a encore quelques médecins qui emploient l'aunée {Initia campana)^ comme tonique, excitante et antidysentérique. Son usage en médecine date de longtemps, comme on le voit, bien avant Gubler qui lui a reconnu des propriétés expectorantes qu'on peut utiliser dans la bronchite.

Quels sont maintenant les avantages de la frugalité* ? Ophellus va nous le dire :

I. Pétrone a mis aussi en vers les avantages de la frugalité. A tous ceux qui aspirent à la science et à la gloire il fait un devoir de cette vertu :

Artis severœ si quis amat elïectus, Meutemque magnis applicat prias more Frugalis lege polieat exacta.

II leur recommande de s'abstenir d'assister aux repas fas.

î)\ibord, tu teporterasbien. La diversité des mets nuit à rhorame ; souviens-toi que tu t'es trouvé dispos toutes les fois que tu t'es nourri d'un seul plat. Maisà peine as-tu confondu les viandes rôties avec les viandes bouillies, les huîtres et les grives, les plus douces saveurs s'altèrent et deviennent bile ; ton estomac livré à la guerre intestine se charge d'une pituite qui le torture lentement.

Le catarrhe de Testomac, la dyspepsie, Tacidisme stomacal sont assez bien indiqués. Il faut avoir éprouvé les angoisses de la gastralgie, les indigestions successives qu'elle détermine pour en analyser les symptômes avec autant de précision. Voilà Horace pathologiste, hygiéniste, professeur de bromatologie. C'est en cette qualité qu'il trouve équitable de faire une petite exception au régime, quand il reçoit un ami. Il ajoute au plat de légume et au pied de cochon grillé de tous les jours un chapon rôti et un chevreau. Puis, le raisin détaché du plafond, la noix et la figue forment le second service. Et

tueux des riches, de fuir les débauches et de ne pas se livrer aux excès du vin qui alourdissent l'esprit.

Nec peroil's addictus obruat viiio

Mentis coiorem.

Voici la traduction qui en a été faite en vers français par H. de Guérie :

Le génie est enfant de la frugalité, Toi dont l'orgueil aspire à l'immcrtalité, De la table des grandi fuis le luxe perfide. Les vapeurs de Baeclius offusquent la raison,

Et la vertu rigide Dans le vice heureux craint de cotirber le front.

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avec cela, dit-il, on boit sec et la grande coupe passe de main en main ! On boit à Cérès pour qu'elle donne de beaux épis. Le vin chasse les soucis, déride les ironts, épanoait les cœurs.

Explicuit vino contractes séria froiitis.

Dans une autre satire, il fait taire Téloge de la bonne chère par Gatius, un simple comparse, épicurien et cuisinier. Ce Gatius, moins fort que Brillât-Savarin, formule ainsi ses préceptes :

« Les œufs de forme allongée ont un goût plus délicat, un lait plus blanc que les ronds, servezles de préférence, car c'est un germe mâle que contient leur coque. Le chou maraîcher a moins de saveur que celui qui croît en pleine terre, rien de plus fade que les iruits d'un jardin trop arrosé. Les champignons des prés sont d'une excellente qualité : mal en prend de se fier aux autres... »

Ici, je proteste ; jamais la gyrole, la chanterelle, Toronge, le mousseron, ne vaudront la morille ni le cèpe des bois, la gloire des châtaigneraies du Périgord, ni la truffe, un autre champignon, qui croît dans les mêmes lieux fortunés.

Notre Gatius va nous donner maintenant quelques conseils pour notre santé :

« Pour passer vos étés sans maladie, dit-il, mangez à la fin de votre dîner des mûres noires cueillies avant la chaleur du soleil. Ne buvez pas de Falerne mêlé de miel avant vos repas; car à

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rétat de vacuité de restomac, il ne faut boire que des choses douces. »

Quoniam vacuis committere venis.

Nil nisi lene decet.

Ça, c'est la condamnation des apéritifs, vermouth, madère, absinthe, bitter, etc. : condamnation juste que Ton devrait faire connaître aux enfants dès l'âge de raison.

Continuons :

« Votre ventre paresseux est-il obstrué ? les moules et les autres coquillages vous feront évacuer, usez aussi de la petite oseille, sans oublier le vin de Cos. »— Je me permettrai d'ajouter : pas trop d'oseille et pas trop de vin ; c'est inutile.

Il termine ensuite son cours sur les différentes sauces auxquelles il faut manger le poisson, sur la provenance du meilleur gibier, etc.

Dans son épître à Numonius Vala, Horace lui demande des renseignements sur le climat de Salerne où Musa va l'envoyer, parce que les douches sulfureuses de Glusium sont contrair(is à sa névrose de l'estomac. Mais il n'oublie pas de s'informer auprès de lai de la contrée où l'on trouve le plus de lièvres et de sangliers, du rivage le plus fertile en poissons délicats. Car, si à sa campagne, tout lui est bon, si tout passe, sur les bords de la mer, il aime un vin frais et généreux, qui dissipe ses ennuis, qui fasse couler dans son cœur la légère espérance, délie sa langue et rende sa jeunesse plus agéable à sa

caressante Lucanienne. Il lui faut des références exactes : « parce que, dit-il, je veux revenir de là gros et gras, coaime un vrai Phéacien. »

Pinguis ut indedomum possim Pheaxque reverti.

Si Horace connaît les soins à donner aux vins, il fait aussi grand cas d'une bonne eau. Y boit-on, dit-il encore à son ami, de Teau de citerne ou de celle qui coule toute fraîche du haut des montagnes ?

Collectosne bibant iiiibres, puteosne perennes Dulcis aqute?

Il n'aimait pas, et il avait raison, cette eau qui, « dans les rues, s'efforce de rompre les canaux de plomb où elle est emprisonnée ; elle est moins pure que celle qui suit avec un doux murmure la pente naturelle d'un ruisseau. »

Purior in vicis 1 aqua tendit rumpere plumbum Quam qua3 per pronum trépidât cum murmure rivum.

Mais celle qu'il préfère entre toutes est une fontaine plus fraîche que les ondes dont l'Hèbre arrose la Thrace, c'est une source dont l'eau est salutaire pour les maux d'estomac et les maux de tête.

Infirme capiîi fluit utilis, utilis alvo. •

I. Le grand nombre d'aqueducs de l'ancienne Rome faisait une de ses principales merveilles; Agrippa, au rapport de Pline, dans le cours seulement de l'année ySS, ht faire jusqu'à sept cents réservoirs et cinq cents fontaines dont le nombre fut encore fort augmenté dans la suite.

Il n'est pas bien difficile de deviner où elle se trouve. Elle est dans son domaine, dans cette délicieuse retraite qui le protège contré les feux de la canicule et les malignes influences de septembre, où il attend tous les jours la visite de ses amis.

Incolumen tibi me prcestant septembribushoris.

C'est là, en effet, qu"on trouve Thospitalité véritable ! C'est dans le petit bois de myrte, qui dérobe la vue de la maison, que j'aperçois Horace, allant au-devant de ses amis, les bras tendus et le sourire aux lèvres.

Pour bien se le représenter chez lui, il faut lire la lettre qu'il adresse à Torquatus, lettre charmante d'amitié et d'entrain :

« Si tu ne crains pas de t'asscoir sur des sièges rustiques et de souper avec des légumes, à moins que tu n'apportes quelques victuailles, je t'attends chez moi au coucher du soleil -, tu boiras d'un vin récolté sous le second consulat de Taurus. Allons ! le bois flambe dans Pâtre, et tout est prêt pour te recevoir. Laisse là les affaires et viens causer gaiement jusqu'au jour. Nous viderons quelques bouteilles en racontant des histoires... »

Et il ajoute :

« Quelles merveilles n'opère pas une légère ivresse ? C'est la clef des confidences, c'est l'espoir transformé en réalité; elle pousse, malgré lui, le lâche, au combat, elle soulage les ânes du poids des soucis et fait éclore le talent. Quel est celui qu'une coupe bien remplie n'a pas

rendu éloquent ? Quel est le pauvre qu^elle n*a pas enrichi au milieu de sa misère ? »

Il y a près de deux siècles que Dacier a traduit cette tirade sur Tivresse, en v ts français :

C'est à bon droite Dieu des vendanges^ Que ton vous fait la cour^ qu'on chante vos louanges^ Car quels bienfaits de vous ne recevons-nous pas ? Vous chasse^ les soucis^ inspire:^ Vallégresse, Vous faites succéder la force à la faiblesse. Et donne:^ du courage aux plus lîches soldats.

Où est-il ce petit manoir de Tibur qui a été témoin de tant de fêtes joyeuses ? Nous en trouvons le plan et la description dans Tépître à Quinctius :

« Figure-toi, lui écrit-il, une chaîne de montagnes, entrecoupée seulement par une vallée pleine de fraîcheur; à droite, le soleil l'éclairé à son lever ; à gauche , il la colore de ses mourantes clartés. Si le climat est délicieux, il n'est pas moins fertile. Les buissons mêmes sont chargés de prunes ou de cornouilles ; les chênes et les hêtres offrent au troupeau une abondante nourriture, au maître un ombrage épais. On dirait qu'on y a transporté toute la verdure de Tarente... »

C'est là qu'a vécu Horace! c'est là qu'il a bu frais en été, qu'il a mangé chaud en hiver, entre un vieil ami et une jeune maîtresse ; c'est là qu'il a connu toutes les jouissances d'une vie facile et voluptueuse, convaincu que tous les trésors des rois n'ajoutent rien au bonheur, si les-

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tomac fonctionne bien et si les pieds et le ventre sont en bon état.

Si ventri bene, si lateri est, pedibusque tuis, nil Divitiœ poterunt regales addere majus.

Encore l'estomac et les pieds! toujours Tarthritisme, qui apparaît aux yeux d'Horace, comme un ennemi qui fait le siège en règle de son organisme et vient troubler son bonheur.

Dans cette même épître, Horace nous apprend à quel degré la propreté était en honneur chez les Epicuriens. Il rappelle, en effet, à Torquatus qu'on peut avoir confiance en lui sous ce rapport. C'est lui-même qui veille à ce que le lit et les matelas soient immaculés, ne turpi toral^ à ce que la nappe et les serviettes soient bien blanches et n'inspirent pas le dégoût.

Ne sordida mappa corruget nares,

enfin à ce qu'on puisse se mirer dans les coupes et dans les plats,

Ne non et cantharus et lanx ostendat tibi te.

La générosité était aussi une des grandes qualités d'Horace. // faut laisser rancir le sanglier^

Rancidum aprum laudabant,

disait-il, parce que si on le sert frais et entier, la voracité des hommes ne laissera rien au convive qui viendra en retard. C'est dans cette pensée qu'il emprunte encore aux Pythagoriciens ce précepte : // ne faut point éteindre la lampe. parce qu'il faut toujours se tenir prêt à recevoir

un hôte; et ceiui-ci : // ne faut jamais s^asseoir sin^ le boisseau, parce qu'il faut garder quelque chose pour le lendemain.

Dans tous ses écrits nous trouvons des preuves des sentiments élevés de notre poète, de la bonté de son cœur pour ses amis, riches ou pauvres. Dans son épître à Iccius, il admire Démocrite qui permet aux troupeaux voisins de ravager son champ et son jardin, tandis que, dégagé des liens terrestres, son esprit voyage dans l'espace.

Miramur, si Democriti pecus edit agellos

Gultaque duai peregre est animus sine corpore velox.

Sur cette question, il partage, comme on le voit, les idées des Platoniciens sur les fonctions de rame. Celle-ci, dans la méditation, devait se détacher véritablement du corps pour s'élever au-dessus des choses terrestres et pour s'approcher des objets qu'elle veut envisager.

N'est-il pas curieux de voir cet homme qui exige sa part de toutes les jouissances humaines, qui nous apparaît quelquefois comme un type de matérialiste, de viveur, d'épicurien aimable s'élever comme poète dans les sphères éthérées où se meuvent les intelligences géniales, et nous laisser, comme philosophe, des préceptes qui seront des vérités éternelles ?

Gomme disciple d'Epicure, il pensait que le fruit qu'il faut tirer de la philosophie, c'est de ne rien admirer, c'est-à-dire de ne rien craindre,

Nil admirari prope res esc una.

Il savait, comme les Stoïciens, recevoir sans orgueil et rendre sans peine, ciincta résigna.

Un de ses préceptes était qu'il fallait se mesurer à son aune, inetiri qiiemque siio, précepte qui fut écrit, dit- on, sur les murs du temple de Delphe, par Ghilon.

Enfin comme patriote, il nous a laissé cette sublime sentence :

Duke et décorum estpro patria mori.

Quoiqu'il ait toujours eu conscience de la valeur de ses œuvres, Horace était modeste. Les conseils qu'il adresse à son livre, qu'il suppose aspirer ardemment aux honneurs de la publicité, en est une preuve. Il le prévient des désillusions qui l'attendent : le lecteur ne se gênera pas pour le fermer quand il l'ennuiera ; fêté, quand il aura l'attrait de la nouveauté, il sera plus tard rongé par les vers et les rats dans le coin d'un grenier, il servira à envelopper des marchandises... Mais peut-être aura-t-il l'honneur, dans sa vieillesse, de servir à apprendre à lire aux enfants des écoles des faubourgs i . Cela parait être toute son ambition...

Hoc quoque te manet ut pueros elementa docentem Occupctextremis in vicis baiba senectus.

Voilà Horace philosophe, se disant épicu-

I . Outre les célèbres écoles qui se trouvaient dans les plus beaux quartiers de Rome et dans lesquelles de savants professeurs expliquaient à leurs disciples leurs meilleurs auteurs grecs et latins, il y avait à l'extrémité des faubourgs de petites écoles où les enfants allaient apprendre à lire.

rien, mais en réalité libre penseur, empruntant ce qui lui paraissait bon aux Stoïciens, aux P}^thagoriciens et aux autres sectes philosophiques. C'est ainsi qu'à Numicius, il vante la vertu et le mépris des grandeurs, parce que tout ce qui s'élève aujourd'hui rentrera dans le néant, et tout ce qui se cache dans la terre sera mis au jour. Le génie qui préside à cette évolution ou mieux à cette révolution, c'est le Temps.

Quidquid sub terra est in apricum proferet ag'.as.

Avant lui, Sophocle avait déjà dit que le Temps élève ce qui est caché et cache ce qui est élevé.

Cette image nous montrant l'action des siècles a été reproduite dans ces vers admirables de J.- B. Rousseau, qui rend exactement la pensée d'Horace :

Ce vieillard qui d'un vol agilô Fuit sans jamais être arrêté Le Temps, cette image mobile De l' immobile éternité, A peine du sein des ténèbres Fait éclore les faits célèbres Qii'il les replonge dans la nuit ; Auteur de tout ce qui doit être Il détruit tout ce qu'il fait naître, A mesure qu'il les produit.

Grande leçon à ceux qui ne vivent que pour la gloire des armes et les honneurs de la politique, mais qui ne saurait s'adresser aux grands hommes que le travail a immortalisés, notamment aux maîtres illustres de la science française.

Dans son dialogue avec un fâcheux qui Fimportune de questions oiseuses, Horace l'interrompt pour lui demander s'il a une mère, des parents à qui sa santé soit chère.

— Personne, répond-il, j'ai tout enterré.

Qu'ils sont heureux, pense Horace, et moi me voilà sous le couteau! Allons, bourreau, achève ; je touche au moment fatal que me prédit dans mon enfance une vieille sorcière de Samnite. Après avoir agité ses dés dans le cornet : Cet enfant, dit-elle, n'a rien à craindre du poison , ni du fer de l'ennemi ; il peut braver le point de côté^ la toux^ la goutte ; mais gare les bavards! S'il est sage, il les évitera quand il sera en âge de raison, car un fâcheux doit un jour le laisser pour mort.

La sorcière s'était bien trompée, c'étaient les excès, ceux de la table et ceux de l'amour, qui devaient lui êlre funestes. Son esclave les lui reproche, un jour que les coutumes romaines lui donnaient le droit de critiquer son maître sans crainte d'être puni :

« Ma gourmandise, lui dit-il, m'est souvent fatale*. Pourquoi ? Parce que c'est mon pauvre dos qui en souffre. Mais toi, es-tu moins puni, lorsque tu savoures ces mets délicats qu'on ne peut acheter à bas prix ? Tant d'aliments entassés sans mesure s'aigrissent dans ton estomac et

I. Indépendamment des coups de bâton dont on gratifiait les esclaves gourmands, on les marquait au ventre avec un fer chaud, de même qu'on marquait aux pieds les fugitifs, aux mains les voleurs, à la langue les bavards.

tes pieds chancelants refusent de porter un corps affaibli par l'intempérance. »

Quelques années plus tard, il deviendra hypocondriaque, il s'en prendra aux années qui, dans leur fuite rapide, emportent un à un tous nos avantages, aux années qui lui ont ravi la gaieté, i'amour, les festins et le jeu, et qui cherchent maintenant à lui arracher la poésie. Et que peutil contre cela?

Singula de nobis anni prsedantur euntes : Eripuere jocos, venerem, convivia, ludum; Tendant extorquere poemata. Quid faciam vis?

Aujourd'hui qu'il a la fortune, quelle dose de ciguë serait assez forte pour chasser sa folie, s'il ne pensait à dormir plutôt qu'à écrire des vers ?

Ni melius dormire putem, quam scribere versus i*

Dans cette discussion qu'il continue avec son esclave, celui-ci lui dit toutes ses vérités. Il lui reproche de soupirer après la campagne, quand il est à Rome, et de regretter la ville, quand il est à la campagne. Son humeur est si changeante! Quand il n'est invité nulle part , il mange ses légumes avec tout le respect qu'on doit aux prescriptions de rh\^giène. « Mais, lui dit-il, que Mécène t'envoie une invitation à dîner : Holà! brailles-tu avec force, personne pour m 'apporter mes parfums ? Ces marauds ne m'entendent donc pas ! »

Nemon oleum feret ocius? ecquis audit?

Cum magno blateras clamore, fugisque!

Voilà ce que deviennent la continence et le caractère du poète. Sa moralité n'est pas non plus à l'abri des tentations. Sans cesse, continue ce valet, avec une franchise un peu brutale, tu vantes les mœurs des ancêtres , mais si l'on te prenait au mot, et qu'on te propose de t'y ramener, tu n'y consentirais pas. Tu n'es pas si convaincu que ça du bonheur de la vie, avec des mœurs pures et vertueuses. Tu combats l'adultère, mais quelquefois tu aimes la femme de ton voisin :

Te conjux aliéna capit.

Moi, simple esclave, je n'aime que les courtisanes. Lequel vaut le mieux de nous deux ? La nature m'enflamme-t-elle de ses violents désirs... quelle que soit la femme nue qui ait éprouvé, à la clarté d'une lampe, la fougue de mes sens et qui ait agité tout mon corps par ses mouvements lascifs ;

Sub clara nuda lucerna Quœcumque excepit turgenîis verbera caudas, Clunibus aut agitavit equum lasciva supinum;

Je pars sans avoir compromis ma réputation, sans crainte qu'un rival plus riche ou plus beau vienne me remplacer.

Mais toi, lorsque rejetant toutes tes marques d'honneur, ton anneau de chevalier et ta toge, tu sors en cachant sous un manteau d'esclave ta tête parfumée, n'es-tu pas le personnage même dont tu joues le rôle ?.., Et maintenant, quel est donc l'homme libre, si ce n'est le sage, qui a de

l'empire sur ses sentiments, qui a le courage de résister aux passions ? Qu'une femme te demande cinq talents, te maltraite, te mette à la porte et t'inonde d'eau froide... si elle te rappelle ensuite, refuseras-tu de te soumettre à ce joug honteux ? Diras-tu en toi-même : Je suis libre... Je veux l'être? Non, tu n'auras pas ce courage; un cruel tyran asservit ton cœur, et, malgré ta résistance, te fatigue, te presse de ses mordants aiguillons et te tourmente sans relâche.

Cependant la saison des amours, des lis et des roses approche de sa fin. Nous allons voir notre poète chargeant son petit esclave d'aller dire à Néera, la séduisante diva espagnole, de relever rapidement, par un simple nœud, ses cheveux parfumés de myrrhe et de se hâter de venir près de lui. Mais si son odieux portier, dit-il à son page, t'oppose quelque obstacle, reviens sans retard, mes cheveux blanchissants ont bien calmé mes esprits, naguère si avides de querelles et de violents débats.

Lccnit albescens animos capiilus Litium ; et rixos cupidos protervcs.

Quel changement! Horace est sur son déclin, il ne saurait plus écrire ses odes à Pyrrha, à Lydie, à Vénus...

L'amour pour lui est devenu une simple affaire physiologique. Le cœur est muet, la tête est froide.

La chair seule frémit, l'âme n* a plus de fièvre.

Dans un bizarre accès de misanthropie, il va indirectement nous faire entendre une nouvelle tirade sur l'amour. Et, idée assez burlesque, il confiera le rôle de confident au phallus d'un cit03^en malheureux en ménage : « Que cherches-tu? dit à celui-ci ce phallus philosophe...

« Est-ce que je te réclame des appas issus du sang illustre d'un consul et qu'une robe longue cache à tous les yeux, lorsque soudain s'allument mes désirs? »

Quid vis tibi? numquid ego a te Magno prognatum deposco consule cunnum, Velatum que stola, mea quum conferbuit ira?

C'est à Villius, gendre de Sylla, que cet organe s'adresse avec cette désinvolture toute plébéienne. Fausta, sa femme, lui en a fait voir de toutes les couleurs, et il profite de l'occasion pour lui donner les conseils que réclame sa vanité.

« Gesse donc, ajoute-t-il, de peur du repentir, de courir après ces grandes dames dont le commerce doit produire plus de peine que de jouissance réelle. Pour être chargée de perles et d'émeraudes, la grande dame n'a ni la cuisse plus moelleuse, ni la jambe mieux faite. Que dis-je ? bien souvent on trouve mieux chez les courtisanes. Ajoutons que la marchandise chez celles-ci n'est point fardée : elles montrent au grand jour ce qu'elles veulent vendre ; et s'il est

en elles quelque chose de remarquable, elles n^en font point parade, comme aussi elles ne cherchent point à cacher ce qu'elles ont de défectueux. » \

Nous ne pouvons donner toute la tirade, mais dans les vers qui suivent on trouve la preuve que les femmes de l'aristocratie romaine ne possédaient pas toutes les perfections physiques : Point de hanches chez Tune, le nez gros, la taille courte et le pied long chez Tautre.

Depygis, nasuta, brevi latere ac pede longo est.

De ce monologue, Horace arrive à convenir qu'il préfère les amours faciles et commodes.

Non ego ; namque parabilem amo Venerem facilemque.

11 n'y a pas d^erreur, le piment est nécessaire, c'est l'âge critique qui arrive ! Le gladiateur va quitter Tarène et déposer les armes. Pour les vigoureux assauts dans lesquels il brillait dans sa jeunesse, ses forces ne sont plus suffisantes. Il serait peut-être obligé de demander grâce et de devenir la risée de la galerie.

Solve senescentem mature sanus equum, ne Peccet ad extremum ridendus, et ilia ducat.

Vers imités par Boileau :

Malheureux! laisse en paix ton cheval vieillissant,' De peur que tout à coup, efflanqué, sans haleine^ Il ne laisse en tombant son maître sur l'arène.

Ceci s'adresse à la fois aux amoureux à chc-

veux blancs, aux ministres, aux généraux, aux poètes, aux professeurs qui vieillissent et qui ne veulent pas entendre sonner Theure de la retraite. La congestion, le ramollissement, Tapoplexie les attendent. Au lieu de se retirer dans toute leur gloire, ils vont jusqu'à ce qu'on leur signifie brutalement leur congé en bonne forme. Ces vieillards entêtés, en résistant aux conseils de la raison, ne veulent pas comprendre les sourires malicieux des jeunes qui escomptent leur position, ni les paroles de pitié des femmes qui les ruinent avec méthode; il faut qu'ils soient gâteux pour qu'ils se décident à partir! Et quelle triste chose que ce gâtisme sénile qui condamne Thomme à assister progressivement à sa propre déchéance !

Horace a donc eu le sort commun, il voit le monde de travers, il ne se rend pas compte de ce qu'il éprouve :

« Moins sain d'esprit que de corps, écrit-il à son ami Geisus, je ne veux rien écouter, rien savoir de ce qui pourrait me soulager :

Scd quia mente minus validus quam corpore toto, Nil audire velim, nil discere, quod levée œgrum ;

« Je m'irrite contre les médecins les plus experts et contre mes amis de leur empressement à me guérir de cette langueur. {Veternum^ espèce d'hypocondrie très bien décrite sous le nom de stolidiim veternum dans Tode Ad Coloniam^ de Catulle.) -

Fidis offendar medicis, irascar amicis, Cur me funesto properunt arcere veterno ;

« Je cours après tout ce qui peut me nuire et fuis tout ce que je sais pouvoir m'être salutaire; enfin, semblable à une girouette, à Rome je voudrais être à Tibur, à Tibur je voudrais être à Rome. »

Quas nocuere sequar; fugiam qua3 profore credam; Romae Tibur amera ventosus, Tibure Romam.

La maladie dont soutire Horace, c'est bien la sénilité; sa diathèse goutteuse est arrivée à la période de la cachexie, l'organisme commence à avoir conscience de son incurabilité. C'est à ce moment que Musa, son médecin, l'engage à cesser les eaux sulfureuses de Baïa, qui lui étaient contraires, et l'envoie à Salerne.

Encore quelques années, et ses organes v^ont perdre leur activité, ses forces iront en s'affaiblissant, ses dents tomberont, sa peau deviendra sèche et ridée. Heure psychologique de la vie où les poètes, plus que les autres hommes, aperçoivent leurs amantes avec toutes leurs infirmités physiques et morales ! Ils vont nous donner en effet la description de l'amour à Tétat pathologique. Cherchons un peu, et nous allons voir Horace parler ainsi à une ancienne connaissance :

« — Que veux-tu de moi, femelle, vraiment digne d'avoir pour mâles de noirs éléphants ?

Pourquoi m'envoies-tu ces présents et ces lettres d'amour? Je ne suis pas assez jeune pour toi et j'ai Todorat trop fin.

« Jamais chien bien dressé n'a mieux senti la piste d'un sanglier que je sens tes narines polypeuses et tes aisselles velues, à l'odeur de bouc. »

Namque sagacius unus odoror Polypus an gravis hirsulis cubet hircus in alis Quam canis acer, ubi lareat sus.

« Quelle sueur suinte de tes chairs lymphatiques, quel infect parfum répandent tes membres, lorsque tout est prêt pour le sacrifice et que tu te hâtes d'assouvir la rage indomptée de tes sens!... La céruse, le fard de crocodile, coulent alors en ruisseaux sur tes joues; et, dans sa fureur lascive, elle fait trembler le lit et le plancher... »

Voilà Horace devenu bien matérialiste, lui, le poète des élégances ! Et ce n'est pas toat.

A une vieille courtisane qui, elle aussi, lui fait des propositions, notre épicurien va lui adresser cette réponse peu galante :

« — Quoi ! tu voudrais que j'usasse mes forces en l'honneur de tes appas centenaires ! toi dont les dents sont noires; toi, dont le front est sillonné de rides; toi, dont le corps décharné n'offre que des restes hideux à l'œil qui ose en affronter le spectacle! Mais tu crois peut-être que mes désirs sont excités par ta gorge pendante, pareille aux mamelles d'une jument, par ce ventre flétri, par

ces cuisses grêles placées sur des jambes bouffies?...

Comparons ce portrait de la vieille courtisane romaine à celui qu'un poète moderne a fait de la prostituée du xix® siècle :

La poussière de ri:^ blafarde son cou maigre Et ses cheveux tordus en un chignon épais, A Vâcre odeur du roux mélangeant Vodeur aigre Des parfums éventés qii'on achète au rabais.

Dans V alcool fraudé pour Vivresse du vice. Elle a déjà perdu le sexe de sa voix, Et., comme Jean Hiroux parlant à la justice., Le r^Qt reste étranglé dans son gosier de bois.

Son naicine est fétide et vous souffle au visage La putréfaction de ses poumons malsains. Sa volupté cynique a l'aspect de la rage : On voit qu'elle a connu beaucoup de médecins.

La luxure de ces filles vieillies n'inspire plus que répulsion et dégoût aux poètes. « On voit qu'elle a connu beaucoup de médecins », cette phtisique qui est devenue aphone, à la suite d'une laryngite causée par l'alcool et la syphilis. On pourrait en dire autant de cette pensionnaire des loges de Subure dont les -jambes sont œdématiées, dont la peau flasque et les muqueuses suintantes portent les empreintes de la débauche et du libertinage : elle aussi a dû connaître, comme l'autre, beaucoup de médecins!...

Voilà l'oraison funèbre des Musettes, et des Lydies faite par les poètes mêmes qui ont, dans leur jeunesse, chanté leurs amours.

Catulle fut l'aini de Cicéron et de Cornélius Nepos ; il vint à Rome très jeune et fut élevé sous la tutelle de Manlius. Il était riche, aimable et beau, doue d'une santé robuste, nécessaire à la vie joyeuse qu'il menait et aux fatigues qui suivent toujours les nuits de plaisir et les voluptueuses insomnies.

Dorât a fait pour lui ces vers :

A celui des Romains Qui le plus fripon de la ville.

Allait dupant entre deux vins Jiiventia pour Ipsithylle; Et^ dans des réduits clandestins.

Arrangeant d'amoureux quadrilles^ Faisait des soupers libertins Avec des garçons et des filles.

T\îalgré cela, Catulle fut un charmant poète; on troa\'e dans ses œuvres un grand nombre de jolies pièces échappées à sa muse dans la double ivresse de l'amour et du vin. Un des plus se-

8o CATULLE

vères critiques du xvni^ siècle, disait que ces poésies étaient « de petits chefs-d'œuvre, où il n'y a pas un mot qui ne soit précieux, mais qu'il est aussi impossible d'analyser que de traduire. Celui qui pourra expliquer le charme des regards, du sourire, de la démarche d'une femme aimable, celui-là pourra expliquer le charme des vers de Catulle... »

Ses épigrammes ne ressemblent pas malheureusement à ses élégies, et passer de celles-ci à celles-là, c'est sortir d'un boudoir parfumé pour entrer dans un infect lupanar. Mais, nous médecins, ne sommes-nous pas habitués à ces sortes d'antithèses ? Le physiologiste s'intéresse à tout ce qui se présente à son observation.

Si dans ses madrigaux il n'}'' a pas beaucoup de choses à commenter, au point de vue scientifique, on y trouve quelques bijoux littéraires admirablement ciselés, qui nous appartiennent comme à tout le monde : les œuvres d'art ne déparent jamais la maison du médecin.

Donc, quelques lignes seulement sur ses amours. Et d'abord un sourire à l'heureux passereau qui faisait les délices de Lesbie.

Passer, deliciae meaepuellai.

Caché dans le sein de sa jeune maîtresse, n'y touchons pas surtout; car on ne peut l'exciter du doigt sans craindre sa morsure. Mais voici une ceinture que nous avons le droit de regarder; c'est celle d'Atalante, que Tappas des pommes d'or fit enfin tomber.

CATULLE 8l

Zonam insinuit.

Cette ceinture, toutes les jeunes grecques et les jeunes romaines la portaient comme Temblème de la virginité, jusqu'au moment où un mari l'enlevait, comme un ornement inutile et un trophée de sa victoire. On sait que, malgré leur corruption, les Romains honorèrent toujours la virginité, comme on le voit dans les chœurs du Chant nuptial^ et dans les strophes inimitables de la Veillée des fêtes de Vénus. Perpigilinm Veneris.

Inhabile aux plaisirs dont la Jeunesse abuse,

la vieillesse est morose et on l'entend gronder contre les jeunes qui ne vivent que pour Tamour. Voilà ce qu'a dit Catulle à Lesbie dans une autre de ses odes qu'on n'apprend pas au lycée :

Vivamus mea Lesbia, atque amemus Rumoresque senum severiorum.

Desforges-Mailiard est un de ceux qui ont le mieux traduit le sentiment exquis qu'il y a dans le poète latin; il Ta imité dans les vers suivants :

Vivons, aimons, ma Lesbie^ Méprisons des vieillards les murmures jaloux. S'ils étaient dans un âge à jouir de la vie.

Ils en jouiraient mieux que nous.

Si dans Vhumide sein de l'onde Le soleil meurt le soir, il renaît le matin ;

Mais quand le sort cruel nous fait sortir du monde, Nous n'avons pas de lendemain .

Mais Lydie n'était pas la fidélité même. Gomme l'a dit Gallus, pour toutes ses pareilles, son cœur était inconstant :

Fœmina natura varium et mutabile semper.

Catulle lui en fait des reproches dans ces vers connus de tous les amants :

Lesbie jure qu'elle me préfère au monde entier. Jupiter lui-même verrait dédaigner son hommage. Mais les serments d'une femme sont écrits sur l'aile des vents et sur le cristal des ondes.

Sed mulier Gupido quod dicit amanti, In vento, et rapida scribere oportet aqua

Épigramme imitée par un de nos vieux poètes dont les stances sont d'une charmante simphcité :

Philis^ auprès de cet ormeau Ou paissait son petit troupeau^ Estant toute triste et pensive^ De son doigt escrivant un jour Sur le sablon de cette rive :

Alcidon est mon seul amour.

Un petit vent qui s'élevait^

En même instant qu'elle écrivait

Cette preuve si durable^

Effaça sans plus de longueur

Sa promesse sur le sable^

Et son amour dedans son cœur.

L'amour, dans le cœur de Catulle, n'excluait

pas l'amitié. On peut en juger par sa lettre à Véranius, en apprenant son prochain retour d'Espagne. Il terminait, selon Tusage chez les anciens, par ces mots :

Penché sur ton cou, je baiserai tes yeux et ta bouche.

Applicansque collum Jucundum os oculosque suaviabor.

Cicéron et Pline donnent de ce baiser d'amitié des raisons assez curieuses. « C'est parce que, dit- le premier, les yeux sont la fenêtre de l'âme. » — « C'est parce que, dit le second, un baiser imprimé sur les yeux pénètre jusqu'au' cœur. »

Dans l'ode à Ipsithille, le poète, aussi infidèle que sa maîtresse, sollicite de celle-ci un rendezvous d'amour :

Jubé ad te veniam meridiatum.

ce qui ne signifie pas qu'il veut aller la trouver pour faire la mé?^idienne^ mais pour quelque chose de mieux. Car il faut savoir que les parties fines commençaient au milieu du jour. Ovide nous le dit :

iEstus erat mediamque dies exegerat horam;

Après avoir recommandé à Ipsithille d'écarter les importuns, il lui promet des choses charmantes, prouesses que condamne l'hygiène :

Paresque nobis

Novem continuas fututiones.

« Prépare-nous, lai dit-il, neuf couronnes ! » G^est du moins ainsi que nous croyons devoir traduire. Cependant Parthénius comprend par là les neuf figures de l'Arétin. L'abbé Maroile, cité par François Noël, partage cette opinion et traduit la phrase ainsi : « Et de neuf façons qu'il y a de caresser, quand on est de bonne humeur, n'en oublie pas une. »

Volpi a médité sur VéphhhiQ contiîiuas ; ïi la trouve hyperbolique. Pour en déterminer le sens précis, il s'appuie sur ce qu'Ovide appelle continuare piiellam, c'est-à-dire mettre de la suite, de la tenue, dans les devoirs qu'on rend à une femme...

Catulle termine son ode ou plutôt sa lettre à Ipsithille, qu'il appelle poétiquement ma douce, mea dulcis, mes délices, iitece deliciœ^ les charmes de ma vie, mei lepores, par ces deux vers trop réalistes :

Nam pransus jaceo, et satur supinus Pertundo tunicamque, palliumque.

Ils ont été rendus de différentes manières par les commentateurs français :

Pour Pezay, Nam pransus signifie : J'ai tant mangé que ma veste crève, — ce qui a fait dire à une jolie femme, qu'à la place d'ipsithille, elle aurait envoyé à Catulle, pour toute réponse, une dose d'émétique.

Maroile comprend la chose autrement; il interprète ces mots ainsi : « Et dans l'oisiveté

OÙ je me trouve, je pousse ma robe et mon manteau. »

A cette traduction beaucoup trop fidèle, je préfère celle de Mérard de Saint-Just , qui a toute la délicatesse de la poésie française ;

Veux-tu^ ma charmante friponne, A ton amant donner un rende:f-vous?

De ton logis éloigne les jaloux.

Arrange-toi pour n'aller che^ personne ; Mais brûle des parfums et va cueillir des fleurs^ Jonche ton lit d' œillets, de roses, d'anémones^ Sur le chevet mets neuf couronnes, Nous les offrirons aux neuf Sœurs.

Si tu consens à tout, que soudain je l'apprenne. Je chante en attendant, et je ris tour à tour : Par les plaisirs oii se livrait Silène, Je me prépare aux combats de l amour.

Les poésies de Catulle contiennent, au point de vue de l'étude des mœurs romaines, des documents très curieux. Cest par elles que nous avons appris la coutume qu'avaient certaines familles patriciennes de donner à leurs fiis, à partir du jour de leur puberté, un jeune esclave, qui partageait leur lit, et qui était destiné à satisfaire leurs premiers élans voluptueux. Nous trouvons la preuve de ce fait, que notre civilisation moderne condamnerait avec raison comme une monstruosité et un attentat à nos lois *,

I. La loi française condamnait autrefois non seulement ceux qui rem habent cwn masculo, mais encore ceux qui acce.iunt ai mulierem prœposterd veuere. Ces actes, quelque honteux qu'ils soient, ne tigurent plus dans notre léi,Mslation pénale. Pour tomber sous l'application de la loi, il faut qu'il y ait outrage public à la pudeur, ou attentat avec violence, ou minorité de la victime.

dans VÉpithalame de Julie etdeMallius Dans aucune de ses pièces, Catulle n'a été animé d'un souffle poétique plus pur, pour célébrer le mariage des deux fiancés. Après avoir invoqué sur eux le fils de Vénus Uranie, après avoir décrit les sentiments de pudeur, d'affection filiale de la jeune épousée à laquelle il promet un mari toujours aimant et toujours fidèle, il s'adresse à celui-ci et lui rappelle qu'il doit congédier son jeune esclave {conciibmus) :

« Tu dois renoncer, lui dit-il, à ce jeune esclave qui offrait des distractions à tes jeunes et impatients désirs. Et si ces plaisirs pouvaient être PERMIS à la fougue de ta jeunesse, les chastes lois de l'hymen to. les interdisent désormais, i)

Dicere maie te a tuis Unguentatc, glabris, marite, Abstinere, sed abstine; Scimus hcec tibi quce licent Sola cogaita : sed marito Ista non eadera licent.

Qu'on remarque le mot licent.

Quant au petit jeune homme, qu'Apulée appelait interniiculiis^ Catulle l'avertit que son rôle est fini et qu'on n'a plus besoin de ses services. Il l'engage à « jeter des noix aux enfants » pour occuper ses loisirs :

Neu nuces pueris, nei^et Desertum domini audiens Concubinus amorern.

C'était, en effet, un usage de jeter des noix

aux enfants, quand l'épouse entrait dans la maison de son mari.

François Noël pense que l'on faisait ainsi pour prouver que celui-ci ne devait plus prendre part aux amusements de Tenfance, d'oxinucC'S relinqiieredsins Perse, pour dire ad virilia transire. Mais il est bien possible aussi que ce soit pour engager ces enfants à faire du bruit, et à couvrir la voix de la victime pendant la consommation du mystère nuptial. Toujours est-il que la jeune femme mettait fin à ces caprices contre nature, en faisant tomber sous le fer les cheveux du mignon de son époux. Cette opération était faite, dès le lendemain des noces, soit par le barbier, soit, d'après Martial, par l'épouse elle-même.

Quelle différence entre ces mœurs et celles de la première période historique, où la force physique était fille de la Liberté, où Gaton le Censeur devenait encore père à l'âge de quatrevingts ans, où Proculus, tribun des légions romaines, écrivait à Métianus :

« C en lu m ex S arma ta virgines cepi. Ex liis una nocte decem inivi ; omnes tamen quod in me erat mulieres intî^a dies X r^eddidi. »

Dix vierges faites femmes en une nuit, et cela pendant dix jours consécutifs! La vigueur de ce général romain prouve que sa puberté s'était passée sans le concubnius de Mallius.

Quelle puissance physique et morale peut-on demander, en effet, à des hommes qu'on a conviés, pendant leur jeunesse, aux sensaiions éner-

vantes de l'onanisme et de la pédérastie? Qae deviendront-ils plas^tard sous l'influence de pareils principes, pendant Toisiveté de la dictature impériale, avec l'abondance que donnent de grandes richesses ? Et quelle éducation ces débaucliés précoces pourront-ils donner à leurs femmes? Celles-ci apprendront forcément à connaître certaines excitations des organes génitaux et éprouveront, par conséquent, les mêmes phénomènes morbides que l'homme.

Dans la satire contre Mamurra et César, Catulle leur reproche leur vie honteuse; il les trouve bien faits Tun pour l'autre, « tous deux flétris de stigmates indélébiles^ tous deux infatigables athlètes dans la lice amoureuse, tous deux rivaux des deux sexes et portant les hideuses cicatrices de la débauche. »

Maculas pares utrisque,

Impressœ résident, nec eiuentur.

Morbosi pariter, gemelli utrique Uno in lecticulo, enduli ambo.

L'expression dont se sert le poète, Macidœ résident ^montTQ combien ces taches étaient profondes. Claudien a rendu la même pensée par ce de mi -vers :

Vitii inolevit imago.

Ces dermatoses devaient se rapporter à une maladie causée par la débauche, comme Tind que le mot morbosi^ à cette affection vénérienne dont furent frappés les Scvthes, morbo muliebri, suivant l'expression dHérodote.

Quand César, le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris, eut connaissance de cette satire, il invita Catulle à dîner, et celui-ci accepta. A partir de ce moment, il décocha ses épigrammes sur de moins grands personnages.

En voici une qui nous offre un certain intérêt médical; elle est adressée à un pauvre hère du nom de Rufus, qui n'a ni feu^ni esclaves, ni coffre-fort; ni punaises, faute de lit; ni araignées, faute de maison. Sa femme, son père et lui pourraient broyer des pierres; ils se portent bien tous les trois et ils digèrent à merveille.

Bone nam valetis omnes. pulchre concoquitis.

Certainement, ajoute-t-il, le soleil, le froid et la faim vous ont collé la peau sur les os, au point qu'on vous voit le jour à travers. Mais vous n'en êtes que plus heureux.

Sueur, expectoration, catarrhe nasa», toutes ces infirmités te sont inconnues.

A te sudor abest, abest salive..

MucLisque, et mala pituita nasi.

Autre avantage qui a sa valeur : ton podex est plus propre qu'une salière, car tu ne vas pas dix fois par an à la garde-robe.

Quod culus tibi purior salillo est, Nec toto decies cacas in anno.

Et encore n'est-il pas de fèves ni de cailloux aussi durs que ce que tu fais; tu peux t'éviter ainsi des frais de serviette, sans crainte de te salir les doigts.

QO CATULLE

Atque id durius est faba et lapillis, Quod tu si manibus teras, fricesque, ISon unquam digitum inquinare possis.

Comptes-tu pout rien, Rufus, tous ces avantages ? Gesse donc d'ambitionner la fortune, et sens tout le prix de ton bonheur.

On ne peut pas être plus railleur envers un pauvre diable.

Catulle a dédié une de ses odes à sa campagne, en reconnaissance de la guérison qu'il y a trouvée, lorsqu'il était atteint d'une mauvaise toux,

Malamque pectore expuli tussim.

O champ de mes pères, dit-il, c'est à toi que je dois de m^être débarrassé de cette fièvre catarrhale et de cette toux déchirante, par le repos et des infusions dortie.

Hic me gravedo frigiJa, et frequens tussis Quassavit, usquedum in tuum sinum tugi, Et me recuravi otioque et urtica.

Il n'y a pas encore bien longtemps qu'on employait en médecine les semences d'une espèce d'ortie, Vin^tica iire7is, contre les maladies de poitrine. Le sirop d'ortie a été également préconisé contre l'hémoptysie et certains accidents de la phtisie pulmonaire. Ce n'est pas nouveau.

Les anciens connaissaient aussi les vertus des plantes alimentaires.

Martial a célébré les propriétés aph'-odisiaques des oignons, tant eu rais-ja de leur goût qu'à

cause de leurs qualités excitatrices *. Il disait : Si ta femme est vieille, si tes membres ont perdu toute vigueur, tu ne peux rien faire de mieux que de manger de l'oignon.

Cum sit anus conjux et sint tibi mortua membra

Nil aliud bulbis quam satur esse potes.

il disait des truffes, qu'après les champignons, elles sont les premiers des fruits de la terre... ; il s'y connaissait.

Ovide, de son côté, a préconisé la blanche échalote qui croît dans nos jardins, AUiiim Ascaloniciim, et qui, d'après lui, était fortement aphrodisiaque, herba salax.

Avant de quitter ce sujet, rappelons que, dans une de ses odes à Lesbie, Catulle a fait allusion au fameux silphion qui croit dans les champs parfumés de Cyrène :

Laser picifens jacet Cyrenis.

I. Au nombre des aphrodisiaques, il faut ajouter le satyrion qui, d'après Pline, était un fort stimulant pour l'appétit charnel. Les Grecs prétendaient que cette racine, en la tenant seulement dans la main, excitait des désirs amoureux, et plus fortement encore si on en buvait une infusion dans du vin; c'est pour cette raison qu'o:^ en taisait boire aux béliers et aux boucs trop longs à saillir. On éteint, ajoute-t-il, les ardeurs produites par le satyrion en buvant de'jl'eau de mie! et une infusion de laitue. C'est la même plante qu'Apulée, le médecin, nomme priapiscon ou. testiculum leporis, et qui est connue aujourd'hui sous le nom de satyriwn hircinum, genre de la famille des Orchidées, qui croît dans les endroits humides et qui exhale une forte odeur de bouc. Les Grecs donnaient en général le nom de satyrion à toute espèce de boisson propre à exalter ou ranimer les désirs.

En raison de son odeur agréable, quelques auteurs ont pensé qu'il s'agissait du benjoin.

C. Castel *■ nous a dit que le Lazer, laiantlum ou siiphium est une plante fameuse de l'antiquité qui, depuis longtemps, a échappé aux recherches des modernes. Il paraît qu'elle ne croissait qu'en Libye, proche de la grande Syrte, aux environs de Cyrène, qui l'avait fait graver sur ses monnaies. Il fut défendu, dans les premiers temps, par une ordonnance publique, d'en emporter hors du pays. Dans la suite, les Gyrénéens se relâchèrent de cette sévérité ; mais comme cette plante s'accoutumait difficilement à un autre terrain et qu'elle perdait de sa qualité, la gomme du lazer de Cyrène n'en garda pas moins son prix dans le commerce, oià elle se vendait au poids de l'argent. On la conservait dans le trésor public des villes, avec les matières les plus précieuses.

L'histoire nous apprend que César enleva quinze cents livres de lazer du trésor de Rome, lorsqu'il le força après la fuite de Pompée. La médecine l'employait tant intérieurement qu'extérieurement. Elle faisait aussi usage des autres parties de la plante. La tige, mangée bouillie ou cuite sous la cendre, était un purgatif aussi doux qu'efficace; et la racine, prise en breuvage, un excellent contrepoison. Les feuilles mêmes, mêlées avec de la salade, fortifiaient l'estomac et parfumaient l'haleine.

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